Ils n'ont pas tort, bien sûr, ceux qui dénoncent dans ce film ses limites : la réduction de la lutte à mort entre fractions révolutionnaires en Germinal 1794 à l'affrontement de deux caractères, l'escamotage de l'élimination des hébertistes, de la guerre aux frontières et de la guerre civile, l'absence du peuple ... Et de pointer ce qui peut être perçu pour analogies douteuses et sous-entendus implicites.
Mais la vraie question est de savoir si ce film est médiocre ou sublime, s'il est une transfiguration ou une falsification de l'Histoire.
Si l'on reçoit ce film comme un chef-d'œuvre, on doit admettre que, même historiquement contestable, sa « vérité » n'est pas tes », qu'il faut accepter la vision en contreplongée à la quelle nous invite Wajda.
Il s'agit d'un film hanté par l'angoisse d'une question : la révolution peut-elle triompher ? En ce sens que vouloir la révolution, c'est vouloir le bonheur du peuple par le pouvoir du peuple. Et la figure tragique de Robespierre -quel extraordinaire comédien que Wojcieck Pszoniak!- est celle de celui qui veut la révolution jusqu'à en être consummé mais qui, en même temps, est d'une lucidité absolue sur ce que sont les ressorts de l'Histoire, mécanique implacable que symbolise la guillotine. Béance morbide au cœur même du film !
Pour ceux qui, plus que d'autres, savent que le feu de la révolution est indissociable des calculs glacés de la froide raison, expression du jeu complexe des passions et des machinations ; qui savent, plus que d'autres, les échecs et les trahisons dont la révolution est victime, pas question de livrer ce film admirable sur la révolution aux ennemis de la révolution!
Dire que ce film est un chef-d'œuvre, c'est accepter qu'il dérange et déroute. C'est comprendre qu'il ne saurait se prêter aux analyses scolaires. Celles qui voudraient distinguer le passé et le présent, la Pologne et la France, et l'histoire de l'art.
Car, au nom de la révolution, tout est, en effet, mêlé. Et d'hier à aujourd'hui, de là-bas à ici, les échos se répondent lorsque l'on voit ces queues d'affamés aux portes des boutiques, ces procès politiques et ces déchaînements où passions et intérêts s'affrontent.
Non, il ne s'agit pas d'un « film historique », même s'il est aussi cela, qui permettrait aux esprits paresseux de faire l'économie de la lecture des livres. Non, il ne s'agit pas d'un « film à clefs » qui chercherait à déjouer la censure bureaucratique.
Rien, dans le film lui-même, ne permet de dire, comme l'ont prétendu certains, que l'af-
------------frontement Danton-Robespierre serait le déguisement du conflit Walesa-Jaruzelski, rapprochement insultant pour Walesa et calomniateur pour Robespierre. L'intensité douloureuse de Robespierre est celle d'un homme, exténué, qui est amené à décider la Terreur. Et la dictature, que lui propose Saint-Just, ce sera celle, l'Histoire a tranché, non pas de Ro~ bespierre mais de Bonaparte 1 le malaise qu'a provoqué le film de Wajda -qu'on lise les commentaires et débats qu'il a suscités ! - est l'expression d'une œuvre trop forte pour être pliée à une lecture unique, partisane de surcroît.
Wajda a concentré le foisonnement révolutionnaire en un conflit d'un moment et capté la tempête pour l'enfermer en un fatal huis clos. Alors que vont se dissocier ces deux hommes, qui sont la Révolution, Danton et Robespierre. Quand les contradictions vont être portées à leur exacerbation maximum.
On a reproché à Wajda de sombrer dans une vision psychologique, voire freudienne, de l'Histoire. Fausse lecture d'une transfiguration artistique, toute symbolique !
Le face à face Danton-Robespierre oblige à personnaliser à outrance ces deux figures épiques - on peut discuter à l'infini sur la vérité psychologique des deux personnages, là n'est pas l'essentiel. Le film de Wajda dit autre chose, qui n'est pas d'ordre psychologique. La scission- inéluctable, mais mortellede la révolution que cristallise l'opposition de ces deux figures, dont l'affrontement même condamne la révolution à sa perte.
Danton qui, dès lors qu'il se sépare de Robespierre, est le symbole d'une réalité. Son attachement à la plèbe, sa truculence, son insatiable appétit de vivre, sa démagogie même sont signes de la force de vie du peuple, d'une révolution qui s'épuise et veut vivre et jouir.
Robespierre qui, dès lors qu'il est séparé de Danton, est le symbole d'un idéal qui se désincarne en une froide raison calculatrice, machinique et impuissante, inapte à enrayer une terreur implacable.
Et tandis que l'un se targue de toujours savoir flatter le peuple et de le soulever, l'autre s'en sépare inéluctablement. Démagogie stérile, d'un côté, insensée idéalisation de l'autre : la révolution est perdue et le peuple condamné. Danton s'époumonne en vain pour dominer son procès, Robespierre se déguise pour préparer la fête de l'Etre suprême : deux impasses.
Sans doute on est loin de la vérité historique, anecdotique. On est aux antipodes des commentaires imbéciles sur la « réhabilitation de Danton contre Robespierre ». Alors que ce que dit le film de Wajda c'est que, d'une certaine façon, Robespierre et Danton ne font qu'un et que leur impossible réconciliation scelle l'échec de la révolution.
Car, dans ce film, tout signes d'une méditation, plus philosophique qu'historique. Et là est la force, immense, de ce film : restituer la révolution comme objet d'angoisse, bousculant les dénégations et les momifications ...
Les symboles sont incarnés : dans la voix brisée de Danton rendu aphone d'avoir trop crié sa rage impuissante, dans la sueur d'angoisse, la peur quasi mystique de Robespierre. Tout en signes.
Signes d'une mécanique immense et cachée, implacable et fragile, qui est la révolution même. «Une révolution qu'on ne peut arrêter >>dit Danton. Oui, c'est vrai. les membres du Comité de Salut Public sont inquiétants de laideur, caricaturaux. Quoi de commun entre la réalité de Sai nt-Just, Collot d'Herbois, Billaud-V aren ne ou Carnot et ces marionnettes grimées, grises et hideuses ? Rien, sinon les signes, par la volonté de l'artiste, de la fatigue, de l'épuisement des hommes alors que la révolution est à son paroxysme. Les signes de la faiblesse dérisoire des individus emportés par une tou rmente dont ils tiennent les leviers et qui va les happer.
La puissance de Danton n'est pas le sujet du film, sa virilité presque bestiale ne saurait arrêter le couperet implacable de l'Histoire. Le sujet le plus profond c'est l'angoisse de Robespierre, celui qui a le pouvoir, mais ne peut qu'en être l'exécuteur. Sa froide passion, son effrénée lucidite font de lui un démiurge qui n'est pas dupe. Il sait que les forces de l'Histoire dépassent ses sentiments et ses désirs, qu' inéxorablement elles précipitent sa déchéance.
« Personnage séparé », conscient de ce qui est enclenché et que rien ne saurait arrêter, car aucune poigne ne peut retenir le torrent déchaîné. il est une question, une angoisse : n'est-il de révolution que condamnée à dévorer ses enfants? Ceux qui veulent le bonheur du peuple sont-ils condamnées à provoquer ses malheurs ? Ceux qui luttent pour la liberté du peuple sont-ils nécessairement conduits à devenir des tyrans ?
Tel est le sens de ce personnage douloureux de l'enfant- presque un fils - que l'on a contraint, à coups de tornioles, à apprendre par cœur l'énoncé des droits de l'Homme. Pour les réciter à celui qui en est le père 1
N'est-il de pouvoir que tyrannique ? Le totalitarisme est-il la nécessité intrinsèque de la politique révolutionnaire ? Telles som les questions qui obsèdent l'auteur de Danton. Les moments extraordinaires du film, qui en constituent la trame symbolique et réelle, sont ceux où Wajda nous rend visible le pouvoir. Paradoxe, car quoi de moins « cinématographique >> que le secret de l'exercice de la puissance politique ? Ainsi, lorsque, de façon inopinée pour les autres membres du Comité de Salut Public, Robespierre décide, cette nuit même, de « foudroyer >> Danton. Ainsi, lorsque Fouquier-Tinville, sur o rdre de Robespierre, exclut Danton de son propre procès, lorsque Robespierre ordonne à David s'effacer la figure de Fabre d'Eglantine de la fresque immortalisant le Serment du jeu de Paume. Ou bien, scène prodigieuse, lorsque Robespierre « retourne >> la Convention et lui fait avaliser l'arrestation des dantonistes.
Au cours de cette scène, subrepticement, la caméra nous montre un instant, de biais, Robespierre, derrière le pupître, haussé sur la pointe des pieds ... Alors que l'image est prodigieuse qui nous dévoile la discordance entre l'événement qui noue l'Histoire, sous la puissance du verbe implacable de Robespierre, et l'individu, un instant maître des forces qui le dépassent infiniment.. .
A ces questions, majeures, qui ne sont pas celles de la seule « révolution française », mais celles de la Révolution, de l'Histoire, Wajda ne répond pas. Ou, peut-être, répond mal . Là n'est pas l'essentiel qui est d'avoir su les porter à l'écran . En une œuvre ouverte. Tel est le travail de l'artiste, qui n'a à être ni auteur de thèse, ni responsable politique. Et, d'ailleurs, ces réponses, ce n'est pas au cinéma de les donner !
Francis Sitel