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DÉBAT

Le « Danton » de Wajda. Entretien avec Daniel Guérin

· Critique communiste, n° 17, mars 1983 · p. 18-22 · 4 157 mots

P

Débat~.

'ARCE que, sous la cendre des connaissances accumulées et des images instituées, le feu n'est point éteint, un film sur la Révolution française ne saurait être anodin.

Le" Danton, d' Andr7.ej Wajda a suscité beaucoup de remous et déjà fait couler beaucoup d'encre. Il a été promu avec l'appui du gouvernement, subventions du ministère de la Culture et projections semi-officielles. Pourtant, issues des rangs de la majorité, les critiques furent nombreuses et virulentes.

Il est vrai que Wajda prend beaucoup de libertés avec l'h istoire légendaire de la Révolution française. Et ce film -où· beaucoup ont vu une réhabilitation de Danton contre Robespierre- n'apparaît guère respectueux des images que la France s'est donnée de sa grande révolution.

"Un pays comme la France vit sur une tradition aujourd'hui établie, celle de la Révolution française. ·c'est un acquis. La révolution n'est pas à l'ordre du jour en France parce que la grande révolution a

Daniel Guérin : -Ce que je critiquerai d'abord, c'est d'appeler le film «Danton>>. Danton n'a pas été durant cette période le personnage principal. Danton était un taré, un vénal, c'était un personnage répugnant, et par conséquent, je ne vois pas pourquoi on le monte ainsi en épingle, et en faisant le personnage principal du film .

Mathiez a d'ailleurs apporté des preuves irréfutables de la prévarication de Danton, qui avait, entre autres, touché de l'argent de la Maison royale (avant la chute de la royauté) dans le même temps où il soufflait sur le feu de la Révolution et encourageait les massacres de septembre dont il fu t l'un des principaux initiateurs.

Quand à le faire interpréter par Gérard Depardieu, c'est vraiment aberrant.

Autant un Bernard Fresson, dans le mauvais spectacle de Robert Hossein, était physiquement, d'apparence, assez proche de Danton, autant il n'y a aucune ressemblance physique entre Depardieu et Danton ; ni dans la carrure, ni dans le nez, très particulier . du comédien. DEPARDIEU/ Danton En tout cas, l'époque se caractérisait eu _lieu>>, a écrit Louis Mermaz dans" Le Monde ••·

Pour nous, qui pensons très exactement à l'inverse de Louis Mermaz, nous considérons comme important le débat provoqué par le film de Wajda. Parce que le film lui-même prête, en effet, à jugements différents. Et surtout parce qu'il fait naître une remarquable incitation à étudier, ou réétudier, cette extraordinaire révolution que fut la Révolution française.

C'est pourquoi .~ Critique communiste •• publie un entretien que nous a accordé Daniel Guérin, auteur de plusieurs livres importants sur la Révolution française, qui permet d'approfondir plusieurs aspects peu connus de cette période. Et deux articles, l'un de Daniel Bensaïd, l'autre de Francis Site), qui témoignent d'approches différentes du film lui-même.

En espérant que ces éléments permettront d'aider à la poursuite d'une réflexion et d'un débat qui ne peuvent qu'être enrichissants. par deux sortes d'hommes : d'un côté, ceux que j'appellerais les «technocrates », et que Michelet appelait les « grands commis » du Comité de salut public, les Carnot, Lindet, Barère, Cambon, Prieur de la Côte d'or, qui étaient les gens qui ont vraiment gouverné la France à cette époque-là. Et puis, d'un autre côté, Robespierre et sa clique, Couthon, Saint-Just, etc., qui jouaient le rôle de médiateurs entre la bourgeoisie révolutionnaire incarnée par ces grands commis, et le petit peuple sans-culotte assidu aux séances du club des Jacobins. Robespierre jouait ce rôle, tantôt allumant, lorsque cela lui était utile, les justes colères du peuple, tantôt, au contraire, mettant l'éteignoir sur cette furie populaire. Et c'est entre ces deux groupes-là que tout se jouait, pas entre Danton et Robespierre ! Danton, au fond, était déjà une figure du passé, un homme de 1792 ; celui de «La patrie est en danger >> .. . « de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace » ...

Critique Communiste:- Le film s'ouvre sur le retour de Danton à Paris ...

- I l y revient, d'Arcis-sur-Aube,

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Dumouriez et Custine, pour faire avaler . formé en le déifiant ; car Robespierre pour se concerter avec Robespierre. Les deux hommes discutent de s'allier temporairement afin de mettre un frein à la déchristianisation, et au torrent populaire qui l'alimente.

-C'est à ce moment-là qu'a été préparée la chute d'Hébert et de ses partisans? (complétement absente du film d'ailleurs .. .)

-C'est là en effet, probablement, qu'a été préparée la chute des hébertistes et qu'ont été envisagées un certain nombre de mesures, comme par exemple le «gouvernement révolutionnaire jusqu'à la paix», le décret du 4 décembre 1793, qui a créé une «dictature centralisée» avec des « agents nationaux » qui, de plus en plus vont remplacer les représentants en mission. Tout cela, c'est Danton et Robespierre ensemble qui l'ont voulu, et qui l'ont fait. Ils étaient absolument d'accord là-dessus. Il n'y a qu'à se référer aux paroles qu'ils ont prononcées aux Jacobins et ailleurs, durant cette période qui va de la mi-novembre 1793 à janvier 1794, pour voir qu'ils allaient pratiquement« la main dans la main », et que chacun disait à peu prés la même chose, en termes un peu différents mais trés voisins.

-Le film fait pratiquement l'impasse sur la situation intérieure et extérieure de la France en ce début de 1794. Qu'en était-il vraiment?

-Extérieurement d'abord, la situation était partiellement rétablie, à la suite de la victoire de Wattignies en octobre 1793. Ce n'était pas encore la victoire finale (qui ne sera remportée que durant l'été 1794), mais enfin, le « péril extérieur» se réduisait et n'était plus aussi alarmant.

Par contre, la situation matérielle des sans-culottes du ·rang était devenue des plus critiques, par le fait de l'aggravation de l'inflation, le fait que le « maximum », c'est-à-dire le blocage des prix, commençait à être fortement tourné, à l'instigation des possédants, et qu'il y avait en plus, une sévère pénurie de subsistances, en particulier à Paris. Si bien, qu'à la veille de l'exécution d'Hébert et de ses partisans, le petit peuple parisien était tout prêt à se soulever.Mais Hébert, qui était un poltron et un lâche, qui tenait des propos démagogiques , mais néanmoins « cannait » dès que Robespierre fronçait les sourcils, ne fut pas celui qui lança le mot d'ordre de« l'insurrection ». Il fut le fait de la gauche hébertiste, notamment de François Vincent, qui était secrétaire général du ministère de la Guerre.

Pourquoi Danton s'est-il lancé avec une telle imprudence dans une politique dite de « l'indulgence », c'est-à-dire de pardon des « adversaires » ? C'est parce qu'il y était incité par l'exécution d'Hébert et le coup dur porté au gauchisme.

-Et sur le rapport entre la Terreur et la Guerre civile, parce que tout le film, et beaucoup d'explications apportées sur le film, braquent le projecteur sur la Terreur comme embryon d' un mécanisme totalitaire, mais en revanche, masquent complètement la guerre civile et les affrontemen ts de l'époque. Comment vois-tu la modification du mécanisme fie la Terreur par rapport, justement, au recul, ou à la répression du mou vement de masse luimême?

-Il faut dire d'abord, qu'il y a eu plusieurs sortes de Terreur. Il y a eu la Terreur populaire, incarnée par les comités révolutionnaires, c'est-à-dire par les sans-culottes du rang, trés vigilants, qui d.émasquaient les contre-révolutionnaires quand ils arrivaient à les débusquer dans les quartiers. Et puis il y a eu la Grande Terreur, qui s'est déroulée de juillet à août 1794, alors que les chefs hébertistes et dantonistes avaient déjà disparu. Cette terreur a été encouragée par Robespierre, qui voulait se débarasser d'un certain nombre d'opposants (parce que son pouvoir était de plus en plus instable). Ces opposants étaient à la fois des rescapés de l'hébertisme et du dantonisme, car il en restait quelques uns, et plusieurs membres éminents du Comité de salut public.

La loi dite de Prairial a été, de la part de Robespierre, une grave erreur politique; parce qu'elle a fait sentir à tous ces gens qu'ils étaient menacés, directement, · physiquement ; et c'est pourquoi ils ont manigancé ensemble, avec les grands commis de la bourgeoisie révolutionnaire, le complot du 9 Thermidor, pour se débarrasser de Robespierre parce qu'ils craignaient pour leur peau .

- Donc la Grande Terreur qui est généralement mise en lumière, s'est " emballée, justement au niveau du pouvoir, mais une fois que le mouvement de masse luimême ait été refoulé ?

-C'est exact ! Parce que Robespierre s'est retrouvé seul, livré à lui-même, s'attribuant un rôle de grand prêtre du culte de I'Etre suprême, alors que le gouvernement dans son ensemble n'avait plus d'assise politique sûre, était trés ébranlé ; la Terreur représentait pour lui un moyen ultime d'échapper à la déstabilisation.

-On estime entre 35 000 et 40 000 morts sous les deux années de Grande Terreur entre 1793 et 1794... dont les trois-quarts l'auraient été pour des cas de rebellion contre la Répu blique (vendéens, royalistes ... ). Ainsi, de mars à octobre 1793, il n'y aurait eu que 66 condamnations; d'octobre à décembre 1793, 177 condamnations et 4 500 emprisonnements, et puis, vers mars, avril et mai 1794, une ,, crête ,, à 10 000 condamnations ...

-Quant à la Ter reur de 1793, elle avait été, pour une part, le fait de petits-bourgeois exaspérés qui, pour ne rien lâcher d'essentiel sur le plan social aux sans-culottes les plus avancés, avaient préféré les « calmer » en faisant tomber des têtes .

Ainsi, pendant toute une période, la Terreur a été un instrument de pouvoir. Par exemple, dans le cas des généraux au peuple les défaites subies par eux, il était expéditif de leur couper le cou. L'exécution de Marie-Antoinette fut l'aboutissement de la haine portée par le petit peuple à l'« Autrichienne >> qui avait poussé son époux à trahir.

E nfin, il faut noter que cette Terreur a surtout touché d'autres éléments que les sans-culottes. Même, dans sa période la pire, la Grande Terreur de 1794, elle frappait indifféremment des laquais, des femmes de ménage, des fraudeurs, n'importe qui, mais pas tellement les sans-culottes avancés. Finalement, autour d'Hébert, le nombre de citoyens exécutés fut restreint.

En ce qui concerne la démoralisation des masses, on peut noter qu'elles a commencé lors du découragement engendré par la chute des hébertistes en mars 1794. Là-dessus, on a des témoignages fidèlement recueillis par les agents secrets du ministère de l'Intérieur, qui se mêlaient au peuple et dont les rapports témoignent de son profond désarroi. On a vu dans certaines sections des sans-culottes, aprés l'exécution d'Hébert, briser des bustes de Marat.

-Que penses-tu de ta polémique directe ou indirecte avec Albert Soboul sur la Révolution française?

-Je pense que Soboul s'est complètement trompé, à cause des relents de stalinisme dont il restait intoxiqué, sur la spécificité de la Révolution, qu'il s'entête à proclamer exclusivement bourgeoise. C'était une révolution bourgeoise, bien sûr, puisque dans ses résultats elle a abouti au triomphe de la bourgeoisie, mais s'y ajoutaient des embryons de révolution anti-bourgeoise et anti-capitaliste.

- I l ne le nie pas entièrement que, dans le Tiers état, par exemple, il y ait eu des fractures de classe.

- Il ne le nie pas, mais masque un certain nombre de données, notamment qu'un certain nombre de militants, dans les sociétés populaires de province et à Paris même, dans les sections avancées en étaient arrivé à tenir des propos et à présenter des revendications de caractère nettement collectiviste. A savoir, on ne peut pas arriver à imposer et à stabiliser le blocage des prix si on ne va pas plus loin en ce qui concerne la propriété privée. Cela, Soboul ne veut pas l'admettre.

Bien entendu, on ne pouvait pas, à l'époque, déboucher sur le collectivisme, et je n'ai jamais prétendu que l'on pouvait y parvenir. Mais j'ai soutenu que la Révolution s'est heurtée à un mur alors infranchissable, avec néanmoins des poussées assez fortes pour essayer de le franchir.

-Quel jugement portes-tu sur les travaux de Mathiez, qui fut le premier à éclairer différemment la figure de Robespierre?

-Je pense qu'il l'a fâcheusement dé-

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Tout cela est donc très contradictoire , le film, de façon plus complexe, illustrant était un personnage extrêmement complexe, avec des côtés « progressistes » et des côtés conservateurs; à partir du moment où on l'idéalise et où l'on en fait « l'avant-garde de la Révolution », on tombe à côté de la plaque.

J'ai l'impression que dans sa «Révolution française », dans la collection Armand Colin, autant les deux premiers volumes sont limpides et remarquables, autant Je troisième m'a paru à peu près incompréhensible. Il a tellement embrouillé les événements et les faits pour disculper Robespierre et le porter aux nues qu'il s'est ·attardé sur un tas d'a-côtés sans grande importance (par exemple, la conspiration de l'étranger, etc.)

-Tu dis que dans la Révolution française il y avait des mécanismes, des tendances sociales, qui aboutissaient à des revendications collectivistes, qui mettaient en cause la propriété privée comme fondement des inégalités mais ne pouvaient l'emporter. Comment te situes-tu par rapport aux courants qui traversent la Révolution française? Jaurès prend une position apologétique, disant que « puisqu'on ne pouvait pas aller plus loin, le mieux c'était de s'incliner devant la fraction la plus radicale de la bourgeoisie de l'époque''· Mais tu dis, toi, que Marx n'était pas d'accord sur ce point.

-En fait, Jaurès ne faisait pas que s'incliner ; il exaltait la Convention en tant que telle. Or, la Convention était une assemblée des plus hétéroclites, au sein de laquelle il y avait une toute petite extrême-gauche, une gauche montagnarde et robespierriste qui n'était pas si nombreuse, et une masse compacte qu'on appelait« la Plaine» ou «le Marais», composés de réactionnaires fieffés qui se taisaient parce qu'ils claquaient des dents . L'un d'eux, l'abbé Sieyès, disait après coup «pendant la Terreur ... j'ai vécu» mais sans ouvrir la bouche .. .

Et puis, il y avait les Girondins, devenus contre-révolutionnaires par peur des masses, qui ont été liquidés, mais en partie seulement, et pas du tout après leur chute parlementaire, le 31 mai 1793, mais seulement à l'automne suivant.

Et pour en venir à Marx, il y avait, je crois, deux hommes en lui à propos de la Révolution française (comme sur d'autres problèmes d'ailleurs). Il y avait un Marx qui était au fond partisan Gl l'a d'ailleurs dit expressément !) de la révolution permanente. Eh oui, la révolution permanente n'est pas une invention de Trotsky, elle était déjà dans Marx et Engels ! Donc, il y a ces positions marxiennes sur la révolution permanente, selon lesquelles les représentants principaux du mouvement révolutionnaire étaient les Enragés : Jacques Roux, Théophile Leclerc et Jean Varlet.

Et puis, il y avait un autre Marx, obnubilé par la tradition dite jacobine, et qui portait très haut le Comité de salut public, c'est-à-dire ceux-la mêmes qui ont exterminé l'aile gauche de la Révolution.

chez Marx tandis que chez Lénine, on trouve seulement le second aspect, à savoir, l'exaltation du «jacobinisme», notion vague, mal connue et insuffisamment définie.

-Tu penses que c'était par un trait de caractère ou plus simplement par méconnaissance ?

-Je pense que c'est largement par méconnaissance. D'ailleurs il est à noter qu'en 1928 parut en Allemagne un livre de Hermann Wendel sur Danton, qui faisait du tribun le héros de la Révolution française, et tous les staliniens de l'époque, y compris Staline en personne, ont lu ce livre et en ont déduit que Danton représentait le nec plus ultra de la Révolution française. On raconte que Mathiez, après s'être rendu à Moscou et y avoir rencontré Staline, lorsqu'on lui demanda à son retour : « Alors ? comment est le « grand » homme ? que vous a-t-il dit ? », répondit avec un haussement d'épaules méprisant : « Pff... Dantoniste ! »

Car il faut savoir gré à Mathiez d'avoir rendu un réel service à l'Histoire, en contribuant à démasquer Danton, en découvrant et révélant des preuves écrites de sa vénalité.

Ce qui est, en revanche, plutôt répugnant, c'est que Robespierre, lorsqu'il se rapprocha de Danton contre les déchristianisateurs à la mi-novembre 1793, savait pertinemment, et de A jusqu'à Z, toutes les saloperies de Danton.

-Le film le dit assez explicitement, Robespierre le présentant comme un choix politique ...

-Il y eut aussi, de la part de Robespierre et Danton, de méche, des contacts secrets noués avec des émissaires britanniques en vue de pourparlers de paix. Mais ces tractations ont été contrecarrées par Barère, qui était l'ennemi n° 1 de la « perfide Albion » et voulait lutter contre elle jusqu'à l'anéantissement complet du rival britannique.

Et comme ces tractations ont été reprochées à Danton, Robespierre avait peur que l'on découvre la part qu'il y avait prise ; et c'est une des raisons qui lui ont fait « lâcher » Danton.

Et puis, il y avait aussi cet étourneau de Camille Desmoulins, qui a commis gaffe sur gaffe dans les pages de son journal Le vieux Cordelier. Au lancement du journal, Robespierre l'avait encouragé à ouvrir sa campagne pour « l'indulgence ». Mais Desmoulins exagéra tellement, dans l'ivresse que lui procurait la chute des hébertistes, que Robespierre dut le lâcher lui aussi, ce qui lui fut pénible, s'agissant d'un ancien condisciple particulièrement aimé. Ceci dit, Desmoulins était un très brillant polémiste... mais il avait un peu trop tendance à s'enivrer de ses propres talents.

-Et fouquier-Tinville, montré dans

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le réflexe du fonctionnaire, par rapport à l'arbitraire du pouvoir?

-A propos du subjectivisme des bourreaux, on pourrait longuement epiloguer. Sans doute, sous Lénine, Dzerjinski eut-il lui aussi des «états d'âme >L Mais à mon avis cela n'explique rien ...

-C'est en tout cas le seul endroit du film où, malgré le danger des analogies et des raccourcis historiques trop faciles, peut apparaître un certain parallèle avec les procès truqués, les amalgames de l'ère stalinienne et post-stalinienne.

-C'est exact que Saint-Just a été amené à faire un amalgame malhonnête entre les différentes oppositions, qu'elles aient été hébertiste ou dantoniste . Un amalgame qui, d'ailleurs, a perdu Chaumette, le procureur de la Commune de Paris. Mais il semble que Saint-Just y ait pris une part très personnelle. Car ce jeune homme était plus pervers que Robespierre.

Ceci dit, Saint-Just, qui n'avait que vingt-six ans en 1793, n'était en aucune façon, une sorte de « roquet » de Robespierre. Il avait beaucoup de personnalité et, par exemple, au cours du conflit qui s'est ouvert entre les grands commis du Comité de salut public et Robespierre, Saint-Just a incité son maître et ami à s'ériger rien moins qu'en dictateur. Robespierre ne l'a suivi qu'à moitié dans cette voie.

Saint-Just, lui aussi, était un personnage extrêmement complexe. Bien que dévoué à Robespierre, il avait gardé en même temps certains liens personnels avec les grands commis du Comité de salut public, si bien qu'à la veille du 9 thermidor, ils ont essayé de le détacher de Robespierre et de le sauver. Sous l'impulsion d'une amitié homosexuelle sublimée, il s'est finalement sacrifié pour mourir avec lui.

La plus grande faiblesse de Saint-Just, au fond, c'était sa jeunesse ; il avait du génie mais il était resté adolescent.

Quant à Robespierre dans la même période, il était extrêmement incertain sur ce qu'il devait faire; en pleine contradiction avec lui-même, très légaliste, respectueux de la sacro-sainte Convention, qui, pour lui, figurait la représentation nationale . Et c'est ce qui l'a perdu. Ses amis l'avaient délivré de la prison où il avait été jeté, mais il ne voulut pas saisir cette planche de salut, car, par ailleurs, il savait que les sans-culottes déçus ne marcheraient plus.

-Quelle était la structure sociale de Paris en 1794 ?

-Il y avait quand même autour de Robespierre, à l'Hôtel de Ville où il avait fait remplacer Chaumette par l'agent national Payan, une équipe assez cohérente et résolue. Cependant, la désaffection des sans-culottes du rang destabilisait ces derniers fidèles de la Commune parisienne.

Les manufactures d'armes avaient pris, dans la capitale, une certaine exten- 1 sion. Leurs ouvriers avaient durement ressenti le« maximum >> des salaires, bloqués alors que les prix ne l'étaient plus. D'où de nombreuses grèves, sévèrement réprimées et , pour Robespierre, un coup porté à sa popularité.

On était entré dans une ère précapitaliste, grâce à ces manufactures d'armes qui n'étaient d'ailleurs pas seulement implantées à Paris mais aussi en province, par exemple à Grenoble . Il y avait eu un étonnant changement de fusil d'épaule. Des capitalistes avaient abandonné !industrie textile et d'exportation, pour les industries de guerre : la bourgeoisie révolutionnaire prospérait essentiellement grâce aux fournitures militaires et à l'achat des biens nationaux payés avec des assignats dépréciés . Ils avaient réussi à accaparer ces terres en écartant les paysans des enchères.

-Et le Comité de salut public? -Il détenait tous les pouvoirs, la diplomatie, la guerre, les finances, les armements , le ravitaillement. Autant on doit le critiquer du point de vue social, autant il faut reconnaître qu'il s'agissait de bourgeois remarquables, tant sur le plan de leurs capacités techniques que de leur génie d'organisation. Et s'il y eut victoire en juillet 1794, ce fut vraiment grâce à un gigantesque effort militaire et industriel, poursuivi par des hommes tels que Cambon, Barère, Carnot, Prieur de la Côte d'or, Lindet. C'étaient des gens extraordinaires !

-Et l'influence de la ,, gauche,,, les hébertistes, les enragés ?

Le Père Duchesnes, le journal d'Hébert, était certainement la feuille la plus lue de cette période. C'était un phénomène de presse assez extraordinaire, tiré à des milliers d'exemplaires , avec des réimpressions en province , largement diffusé et trés lu dans les armées de la République. Hébert utilisait les aspirations des masses, mais il n'en était ni l'interprète, ni l'inspirateur. Hébert était un démagogue, un ambitieux qui n'avait qu'un rêve, supprimer le Comité de salut public, et laisser, à son profit, subsister, seul, le conseil exécutif, qui était en quelque sorte le « conseil des ministres >> de la Révolution et où siégeaient des hommes à lui .

Une partie de l'influence et de la popularité d'Hébert, provenait du fait qu'il était le substitut du procureur de la Commune de Paris, Chaumette. Et la Commune de Paris, c'était le pouvoir populaire. Elle était la fédé ration des sections de Paris. Il y avait rotation des délégués des sections (à la différence de la Commune de 18 71 qui fonctionnait comme un parlement).

La réunion des sectio ns parisiennes a cessé d'être permanente le 9 septembre 1793, et on ne leur laissa plus que la fa-

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D'ailleurs, les Enragés n'étaient pas, à . appréhendable par de telles lectures « rasan-

.. Danton conduit au supplice,, (Sanguine de Wille fils) cuité de deux réunions hebdomadaires. Tribunal Révolutionnaire en janvier Mais les sans-culottes tournèrent la diffi- 1794, se suicida pour éviter d'y être concuité en créant les sociétés populaires des damné. Varlet fut emprisonné, puis polisections, ou sociétés sectionnaires qui, el- tiquement neutralisé. les, pouvaient se réunir quand elles le voulaient. Elles se fédérèrent à leur tour et jouèrent un rôle important dans les proprement parler,« le peuple >> mais ses derniers mois précédant la chute d'Hé- authentiques porte-parole, des hommes bert. En outre, à la différence des sec- instruits qui avaient fait des études sérieutions. les femmes avaient voix délibérati- ses, mais ils vivaient et militaient parmi ve dans les sociétés sectionnaires. les humbles (Jacques Roux par exemple,

Les « Enragés >> quant à eux, ont été à la section des Gravilliers, le postier Jean odieusement persécutés par Robespierre à Varlet, orateur de plein air). Babeuf, le partir de juillet-août 1793. Il alla jusqu'à futur communiste, sans avoir effectiveutiliser contre eux la veuve de Marat. Il ment fait partie des «Enragés», en était fit envoyer Théophile Leclerc à l'armée, très proche. ce qui était un bon moyen de s'en débar- Propos recueillis le 3 février 1983 rasser. et Jacques Roux, traduit devant le par Daniel Bensaïd et Michel Laszlo

Quelques livres sur la Révolution française 1

-Michelet: « La Révolution française>>. Publié de 1847 à 1853, l'ouvrage de

Michelet est traversé par un souffle extraordinaire. Sublime, son Histoire est sans doute encore aujourd'hui la plus lue. Collection « Bouquins » chez Robert

Laffont, deux vol.

-Jau rés : «Histoire socialiste de la Révolution française>>, publiée de 1901 à

1904. Réédité aux éditions sociales, huit vol.

-Mathiez: « La révolution française>>. Ecrit en 1922-27.

-Lefebvre: «La Révolution française», 1930. Sur la révolution paysanne notamment. Réédité aux PUF en 1963.

-Guérin : « La lutte de classes sous la Première République. Bourgeois et bras nus>>. 1943/44. Réédité chez Gallimard en 1968, deux vol.

-Soboul: «Histoire de la Révolution française». Un exposé précis devenu

« classique ». Collection « Idées », 1964, deux vol.

-Soboul: «Les sans-culottes». Collection «Politique>> au Seuil.

Documents publiés dans la collection « Archives Julliard >> : « Les femmes et la Révolution française » (n° 41 ). « Les français ont la parole. Cahiers des Etats

Généraux » (n° 1 ).

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