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EDITORIAL

Le gouvernement conduit les travailleurs à la défaite

Critique communiste, n° 18, avril 1983 · p. 3-7 · 2 821 mots

Editorial

Le gouvernement

conduit les travailleurs

à la défaite

Face à l'austérité : lutter et ouvrir une autre voie, anticapitaliste

PRES les élections municipales, «on» attendait de Mitterrand qu'il prononce son jugement. « On », c'est-à-dire l'ensemble 1es partis qui jouent te' jeu des institutions de la ye République, tandis que, sans respect pour le mot même de « démocratie >>, l'ensemble des journaux attendaient le « troisième tour des élections» (entendez la déclaration présidentielle). Et Mitterrand a parlé, dans la plus pure tradition bonapartiste et gaulliste : l'arbitre a donné rendez-vous au pays sur le petit écran, et n'a pas craint de se poser en guide de la nation.

« On » attendait de Mitterrand qu'il livre l'interprétation souveraine des résultats des élections municipales. Le propos présidentiel se hissa au-dessus de cette « péripétie » pour appeler à l'effort des Français invités à monter aux trois fronts du chômage, de l'inflation et du commerce extérieur. L'annonce des décisions concrètes, celle du nouveau plan d'austérité, fut laissée au gouvernement... Un troisième gouvernement Mauroy dont la gestation confuse coïncida avec une nouvelle crise monétaire et des attaques répétées contre le Franc. Coïncidence nullement anecdotique, car elle souligne combien les décisions de la présidence et du premier cercle des ministres étaient déterminées par les marchandages de Bruxelles entre les puissances impérialistes européennes. Ce sont en définitive les rapports de forces économiques, tels qu'ils s'expriment à travers le marché mondial capitaliste, qui ont dicté à Mitterrand et à son gouvernement les mesures d'austérité adoptées depuis, comme mesures d'accompagnement de la dévaluation du Franc et de la réévaluation du Mark. Les marges de manœuvres du gouvernement français étaient fort réduites, sinon infimes, dès lors qu'il accepte les règles du jeu capitaliste, à l'intérieur de nos frontières comme à l'extérieur. En s'engageant, il y a vingt mois, à respecter ces règles d'une économie « ouverte», c'est-à-dire la liberté d'exploiter et la toute puissance du marché, les dirigeants socialistes et communistes ont mis la main, puis le bras, puis le corps entier dans une mécanique inexorable qui leur enlève toute réelle possibilité de choix véritable. Et ils semblent assumer sans trop de mal le rôle qui leur est dévolu de gérants loyaux, pressés de faire la preuve de leur efficacité, du capitalisme en crise.

Mitterrand s'est donné deux années pour réussir, et .il appelle à l'effort et à l'union nationale : un effort qui signifie des sacrifices nouveaux et draconiens pour les travailleurs, les seules et véritables victimes de cette politique. Deux ans! Nous pouvons sans risque annoncer à l'avance l'échec d'une ambition qui mésestime la profondeur de la crise internationale et sacrifie déjà l'objectif de l'emploi à celui du commerce extérieur en passant un rouleau compresseur sur le pouvoir d'achat des salariés. Quant à la dévaluation de l'autorité du gouvernement- fut-il le troisième- elle a déjà commencé et ne peut que s'accélérer.

Jospin et Marchais ont sans délai emboîté le pas à Mitterrand. Leurs partis n'ont pourtant pas été consultés, encore moins ont-ils eu droit au chapître pour décider: c'est le prix qu'ils payent pour leur adhésion commune aux institutions actuelles, et pour l'engagement gouvernemental qu'ils ont reconduit. L'inquiétude perce pourtant dans les déclarations des dirigeants.

Les résultats des municipales et la constitution du gouvernement Mauroy ac-

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célèrent la recomposition politique et l'apparition de nouveaux clivages au sein du PS. Les municipales sont un avertissement : tous les dirigeants socialistes paraissent d'accord là-dessus. Mais quel sens lui donner? Faut-il gouverner en s'appuyant sur la « gauche profonde », celle des ouvriers prOfessionnels et des travailleurs du secteur public, comme le demande Poperen, qui a toujours un fusil à tirer dans les coins contre la « deuxième gauche » ? Mais la politique mise en œuvre par le gouvernement se rapproche fort des idées de cette « deuxième gauche », et elle attaque de front les acquis de la « gauche profonde >>.

Un débat public apparaît, après la sortie de Chevènement du gouvernement, qui oppose le CERES à Mauroy et à Delors. Le CERES se trouve-t-il en situation de réapparaître comme aile gauche du PS, au nom d'une politique économique plus volontariste, d'une utilisation plus musclée et directive du secteur public? Une opposition éventuelle de ce courant à la politique gouvernementale aurait pour Mitterrand l'avantage de tourner les militants socialistes mécontents vers une équipe qui lui reste imperturbablement fidèle depuis le congrès d'Epinay. Pour l'heure, et sous le choc du 6 mars, de très nombreux militants socialistes restent insatisfaits des explications de leurs dirigeants.

Le PCF, pour sa part, s'engage à fond dans la galère, bénissant aujourd'hui ce qu'il maudissait hier. Le gouvernement est dans la bonne voie! Et Marchais, reprenant à son compte les objectifs présidentiels, déclare : « Cela va demander des efforts ? C'est évident, et ne nous en effrayons pas. Le PCF a su, dans son histoire, faire appel à l'effort quand ce fut nécessaire. » Pourtant, la direction du PCF, qui vient d'enregistrer un nouveau tassement électoral, ne peut justifier la collaboration gouvernementale par un quelconque bénéfice nouveau engrangé par son parti. La crise profonde qui ronge le PCF - attestée par la faible activité militante pendant la campagne électorale des municipales- ne peut que se développer, porter de nouvelles interrogations chez des milliers de militants, et toucher jusqu'à l'appareil.

Quant au PSU, petit parti qui a maintenant, lui aussi, son sous-ministre, il devra- ou ne devra pas- régler ses comptes et ses contradiCtions avec la camarade Huguette.

Solidaires du gouvernement, intégrés de fait à l'appareil gouvernemental, les appareils dirigeants des confédérations syndicales accueillent avec des critiques purement verbales un deuxième plan d'austérité dont elles ne contestent pas, quant au fond, l'opportunité. Leur problème est le suivant : comment faire passer cette politique sans détruire la crédibilité des organisations syndicales parmi les travailleurs ? Sans détruire leurs propres bases sociales ? Sans provoquer une opposition importante des militants ? Voilà où l'abandon par les confédérations de l'indépendance syndicale a conduit les organisations de défense de la classe ouvrière!

Et pourtant, dans ce paysage déjà délabré, les forces de la classe ouvrière sont intactes, malgré la déception et la désorientation politique qui la frappe. Les élections municipales l'ont montré : le sens de l'abstention ouvrière massive du premier tour a été donné avec éclat au second, par la mobilisation électorale pour faire barrage à la droite. Cette dernière, qui savourait déjà le plaisir de la victoire, vit son coup rater le 1 3 mars : il lui faudra attendre pour démontrer qu'elle est majoritaire, exiger la dissolution de l'Assemblée, déstabiliser le gouvernement et effacer le 1 0 mai.

C'est en cela que les élections municipales n'expriment pas un changement du rapport de forces dans le pays. Mais si la déception et la rancœur de millions de travailleurs et de jeunes à l'égard du PS et du PCF s'est manifestée à travers l'abstention le 6 mars, elle ne s'est pas traduite encore en adhésion à une autre politique, celle défendue par les révolutionnaires, et tout particulièrement par les

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listes« La voix des travailleurs contre l'austérité », soutenues par la LCR et Lutte ouvrière dans quatre-vingts villes importantes. Déception et désorientation politique ne se transforment pas automatiquement en vote pour les révolutionnaires. Il faut pour cela l'expérience de luttes beaucoup plus massives, qui rendent concrètes et tangibles la présence active des militants révolutionnaires et de leurs propositions. Il faut une implantation des organisations révolutionnaires, une présence sur le terrain quotidien, à l'entreprise comme sur la localité, beaucoup plus étendue et convainquante. Il faut un renforcement et un développement de nos organisations pour percer réellement sur le terrain électoral, alors que les médias ont consigne de nous ignorer et que la loi nie l'existence des courants politiques au-dessous de la barre des 5 % . C'est pourquoi cette campagne, qui a mobilisé toutes les forces de la LCR pendant deux mois, a permis, malgré tous les obstacles, de nous faire connaître de millions de gens et de trouver une écoute que nous retrouverons plus tard, en des circonstances sans doute moins électorales. Pour autant les résultats de nos listes sont loin d'être dérisoires. Ils sont même significatifs d'un courant, très minoritaire mais réel, dans les bureaux de vote ouvriers. Les listes soutenue par la LCR et Lutte ouvrière ont obtenu plus de 3 % dans trente trois villes ; plus de 4 % dans quatorze villes ; plus de 5 % dans sept villes. Si l'on additionne aux nôtres les scores du PCI, qui ont la même signification politique, ont arrive à 5 % et plus dans de très nombreuses villes. Ce résultat est en lui-même déjà considérable. Il faut prendre en compte sa signification et les responsabilités qu'il nous confère, malgré sa modestie relative.

Les élections ne sont pas le terrain privilégié de la classe ouvrière, et il n'est pas étonnant, il est même réconfortant, qu'il ne soit pas celui des révolutionnaires. Et ceci pour différentes raisons. Rappelons seulement qu'une partie importante de la classe ouvrière ne vote pas ... parce qu'elle n'en a pas le droit ! Que dans les élections bourgeoises, le poids des travailleurs dans la société en est noyé: que la voix d'une bonne-sœur, d'un rentier ou d'un militaire compte autant que celle d'un travailleur; que c'est avant tout dans l'action collective que la classe ouvrière fait sentir sa force, et surtout éprouve la sienne propre. Ces vérités fondamentales sont à rappeler, quand depuis deux ans ce ne sont plus les mêmes qui manifestent, qui occupent la rue. Et ceci dans des circonstances où nombreux sont les travailleurs qui, face à la droite et en défense de leurs acquis, ressentent la nécessité de faire apparaître sur les boulevards le poids de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier, comme le l er Mai devrait en fournir l'occasion.

Comment agir, en ces lendemains d'élections après l'annonce de décisions drastiques contre les travailleurs? Nous sommes convaincus que le rôle des révolutionnaires n'est pas mineur, que nos responsabilités sont, malgré la faiblesse réelle des organisations révolutionnaires et leurs divisions, considérables. Pas seulement historiquement, mais immédiatement, si nous savons agir correctement et ne pas faire de bêtises.

Unité et mobilisation, telle est notre devise, qu'il faut savoir traduire dans chaque situation concrète. Unité et mobilisation contre le nouveau plan d'austérité et pour les revendications les plus ressenties par les travailleurs, celles sur lesquelles ils sont prêts à s'engager dans la lutte. Unité d'abord dans la solidarité et la défense de la classe ouvrière immigrée, principale victime de la campagne des élections municipales ; d'une classe ouvrière immigrée trompée et trahie par les dirigeants du PS et du PC qui, croyant enlever à la droite un thème électoral rentable, ont cru le lui enlever en prenant eux-mêmes l'initiative des discours contre l'immigration ... banalisant de ce fait la propagande raciste et contribuant à cautionner et libérer les réactions de peur dasns la classe ouvrière autochtone.

Comment travailler pratiquement, aujourd'hui, à l'unité de tous les travailleurs pour la défense de leurs droits et de leurs revendications ? Nous disposons de deux moyens.

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Ce que nous avons commencé à réaliser aux municipales avec « La voix des travailleurs contre l'austérité » doit être poursuivi et amplifié sur le terrain de l'agitation et des luttes : il faut réaliser l'unité d'action de tous ceux, organisés dans les groupes révolutionnaires ou pas, qui veulent agir dans le même sens, qui ont tiré certaines leçons pratiques de la politique gouvernementale, qui comprennent que face à l'austérité, à la droite et au patronat, il faut la mobilisation et l'action des travailleurs. Nulle nécessité d'accords préalables sur des programmes fondamentaux- à rechercher par ailleurs- pour constituer dans les faits l'unité d'action permanente de ceux qui veulent agir. Mais la disposition des organisations révolutionnaires à cette unité d'action jouera un rôle décisif pour parvenir à cet objectif, et celles qui la refuseraient porteraient une lourde responsabilité.

Il faut, dans le même mouvement, s'adresser à l'ensemble des travailleurs, à ceux qui se détournent dégoûtés des partis ouvriers traditionnels mais aussi à ceux qui, même mécontents, même échaudés et méfiants, même révoltés par la politique de Mitterrand et Marchais, gardent leur attachement au PS et au PC en tant qu'organisations et n'en reconnaissent pratiquement aucune autre susceptible de les défendre et de les représenter quotidiennement. Le fait fondamental réside en ceci que les directions des partis réformistes et la base de ces partis se reconnaissent dans la même organisation, mais qu'en fait ils veulent des choses différentes ! Quelle manifestation plus frappante de ce phénomène que la grève de Carmaux : les mineurs et la population de cette ville voulaient cent embauches et plus. Le gouvernement, les directions du PS et du PCF, voulaient, au contraire, ne pas remplacer les mineurs partant à la retraite et s'acheminer, en conformité avec la logique capitaliste de rentabilité et de concurrence, vers la fermeture des puits. Les mineurs et la population ont fait bloc, dans une mobilisation intense. Ils ont menacé de boycotter les élections municipales et les maires s'engageaient à ne pas en assurer la tenue. Le gouvernement a cédé, et les mineurs, la population de Carmaux et des alentours, ont voté comme un seul homme le 6 mars, de la même façon qu'ils avaient lutté, et écrasé la droite dès le premier tour.

Si les revolutionnaires veulent gagner l'écoute de la grande masse des travailleurs, de ceux qui demeurent attachés à leurs organisations traditionnelles, s'ils veulent les gagner à l'action, ils doivent méditer cette leçon de Carmaux, et en tirer toutes les conclusions dans leur politique : pour démontrer dans la pratique à la base des partis réformistes, que leurs directions ne veulent pas la même chose qu'elle, il faut continuer de s'adresser au PS et au PCF pour, à partir des revendications, des exigences, des luttes, exiger d'eux qu'ils rompent la collaboration avec la bourgeoisie. Et ceci sans que les révolutionnaires renoncent une seconde à exprimer ce qu'ils pensent de ces partis, à dénoncer leur politique.

C'est .au nom d'une autre politique, nécessaire au mouvement ouvrier, que nous avons mené campagne aux élections municipales, avec Lutte ouvrière. Il nous faut affûter et apprendre à mieux manier cette arme, un programme de · mesures anticapitalistes pour la France d'aujourd'hui, dans un monde en proie à la crise. C'est ce que nous appelons les solutions ouvrières à la crise. Il ne s'agit pas d'un supplément d'âme pour les meetings de discours qui réchauffent le cœur des militants par l'évocation d'une société future, mais des réponses aux questions qui nous sont posées tous les jours, par les militants socialistes ou communistes qui doutent de la politique de leurs partis, par les militants syndicaux.

« Que faire à la place de la politique du gouvernement ? », « Y a t-il d'autres choix et lesquels ? », « Que proposez-vous concrètement ? » Ces questions sont posées par les développements de la situation objective, quand est mise à l'épreuve et en déroute, brutalement, une stratégie à laquelle ont été formés des dizaines de milliers de militants ouvriers : la stratégie du programme commun de l'Union de la gauche, qui supposait la possibilité d'une croissance nourrie par

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l'augmentation de la consommation populaire, croissance génératrice d'excédents toujours plus abondants à redistribuer, avec en perspective une transformation graduelle et sans heurts majeurs vers le socialisme.

Aujourd'hui, les dirigeants socialistes osent affirmer qu'il faut en passer par des années de sacrifices auto-consentis pour recréer les conditions économiques de réformes sociales auxquelles ils n'ont, bien sûr (ce serait trahir), pas renoncé! C'est ainsi tout un cadre de pensée et de référence, adopté par le gros des forces du mouvement ouvrier organisé, qui s'effondre.

Mais un cadre stratégique alternatif, celui dont les révolutionnaires sont porteurs, ne s'imposera pas à la place du précédent sans une longue et difficile bataille politique, et sans des expériences de lutte qui en démontreront la justesse et la nécessité! D'autant que l'idéologie bourgeoise sur la crise, reprise aujourd'hui par toutes les directions ouvrières, y compris syndicales, exploite le doute profond créé chez les travailleurs par l'expérience du « socialisme réellement existant » en URSS ou en Pologne, quant à la possibilité de créer une société réellement socialiste.

Les questions que nous posent les militants ouvriers en rupture avec leurs directions sont, à juste titre, des questions de programme. Au fil des mois, Critique communiste tente d'approfondir nos analyses, de présenter des dossiers concrets et convaincants. Dans ce numéro, nous publions une étude sur l'insertion de la France dans la division internationale du travail, ce qu'on appelle la contrainte extérieure, et comment y faire face dans une perspective de rupture avec le capitalisme. C'est là un débat essentiel dans la période actuelle, tant sont puissantes les pressions sur la classe ouvrière et ses militants visant à les désarmer, à leur faire accepter une prétendue fatalité. Et bien, les révolutionnaires doivent relever le gant. J

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