Les Dlunicipales ville par ville :
Prendre la mesure de J~avertissement
E
FRANCIS SITEL
TRANGES élections que ces municipales qui, par leur mouvement à double détente, ont déconcerté les commentateurs et soumis à rude épreuve les belligérants. Après un premier tour qui assommait la gauche et permettait à la droite de nourrir tous les espoirs, est venu le second tour qui cloua le bec des seconds en permettant aux premiers de sauver la mise. Hypothèses pour une analyse des résultats
Compte tenu de la politisation de toute élection générale en France, surtout dans le contexte actuel, les résultats des municipales traduisent les grandes tendances et évolutions politiques profondes. Mais, dans la mesure où il s'agit de municipales, des données spécifiques interviennent qui rendent plus difficiles l'interprétation précise de ces résultats.
Les élections municipales sont traditionnellement marquées par la suprématie de la droite. Dans la mesure où les enjeux sont souvent perçus comme étant de l'ordre de la « gestion municipale », les comportements politiques peuvent être quelque peu différents de ce qu'ils sont lors d'élections plus directement « politiques » : législatives ou présidentielles.
Tandis qu'une multitude maires se présentent sous la bannière de la « défense des intérêts locaux », bon nombre de maires socialistes recueillent par tradition les voix d'un électorat centriste. Situation qui peut être modifiée dès lors que ces maires s'allient avec le PC et, à présent, apparaissent comme solidaires du gouvernement d'union de la gauche. Enfin, l'image de marque des maires communistes n'est pas, dans leurs municipalités, nécessairement assimilé à la politique nationale du PCF.
De là découle un certain nombre de conséquences. a) Les chiffres globaux ne sont pas pertinents pour comprendre les évolutions politiques à l'œuvre. Ainsi, est fallacieuse l'argumentation du Figaro qui s'appuie sur le fait que la droite totaliserait 61 % des sièges de conseillers municipaux contre 38,5 % pour la gauche pour démontrer que la droite est totalement victorieuse. Dans la mesure où il s'agit d'une évaluation toutes communes confondues. Or, même en 1 9 77, lorsque la gauche l'emportait de façon incontestable, la droite totalisait 262 765 sièges (60,25 %) sur 436 064. En 1983, sur 501 278, elle en compte 307 270 (60,29 % ). b) la nécessité de prendre en compte la diversité des situations locales, qui recèlent de multiples paramètres susceptibles de modifier la traduction des phénomènes politiques generaux, rend extrêmement hasardeuse toute extrapolation à partir des résultats de tellè ou telle ville. c) Enfin la personnalité et l'image de marque des élus locaux, leur politique municipale, sont des facteurs qui peuvent être déterminants et faire écran entre les positions politiques des électeurs et leur vote aux municipales. Phénomène qui joue massivement pour la droite, mais qui peut expliquer aussi certains succès de la gauche comme on l'a vu dans un certain nombre de villes moyennes.
C'est compte tenu de ces données particulières qu'en règle générale les analyses portent exclusivement sur les villes de plus de 30 000 habitants. Encore faut-il être conscient de la part d'arbitraire que signifie une telle ligne de partage. Ainsi, d'une élection
à l'autre, un certain nombre de villes passent au-dessus ou en dessous de cette barre et modifient les données d'ensemble. Par ailleurs, les facteurs précédemment cités vont jouer également pour ces villes, et ce de façon différenciée selon leur taille, leurs traditions politiques, les enjeux locaux ...
Tout cela signifie qu'il serait illusoire de penser que les évolutions politiques à l'œuvre vont trouver une traduction mécanique dans les résultats des municipales. D'autant qu'il est délicat de fixer de façon absolue l'élection qui va servir de référence pour établir les comparaisons.
Dans le cas précis, cette référence, en fait, est double. D'un part, la comparaison avec 1977 s'impose pour apprécier les pertes et les gains respectifs de la gauche et de la droite. D'autre part, il est légitime de s'appuyer sur la comparaison avec le l 0 mai 1981 pour apprécier l'évolution de l'électorat national. Bien que ces deux élections soient de natures différentes, elles constituent les bornes de la situation à étudier.
Les études comparatives, telles celle de Jérôme Jaffré dans le Monde du 1 7 mars, la plus approfondie à ce jour, sont indispensables pour apprécier les évolutions du corps électoral. A condition de comprendre qu'elles permettent de raisonner dans le relatif, de dégager des tendances et non pas d'établir des données absolues et parfaitement rigoureuses.
Car les sp~ificités de ce type d'élections et les difficultés à en interpréter les résultats font que victoires et défaites ne se déterminent pas à partir des seules statistiques. Il convient, en effet, d'apprécier des résultats multiples et d'ordre différent. Du coup, l'impact politique de tel gain ou de telle perte peut être sans commune mesure avec une estimation générale forcément discutable et difficile à appréhender. Ainsi, il a été politiquement décisif pour la gauche d'avoir perdu moitié moins de villes de plus de 30 000 habitants que la droite en 1977. Et le fait d'avoir sauvé Marseille au second tour est un symbole aussi fort pour elle que le fait, pour la droite, d'avoir pris Grenoble au premier tour ou d'avoir emporté les vingt arrondissements de Paris. Des évolutions significatives
Le recul de la gauche se traduit de façon inégale selon les villes. C'est celui-ci qu'il faut tenter de cerner, en s'appuyant sur les données apportées par Jérome Jaffré dans Le Monde. Les comparaisons sont établies par référence aux scores de Mitterrand le l 0 mai 1981.
Première constatation : ce rectrJ est diversifié selon les réglons : --Est: - 12,8 -- Région parisienne : - Il ,6 -- Sud-Ouest : -9,6 -- Sud-Est : -9,3 -- Nord: -5,7 ·'- Centre : -5,3 - Ouest : -3, 1
Mais c'est surtout en fonction de la « coloration politique des villes » que le recul de la gauche se diversifie.
La) La gauche recule fortement dans les villes tenues par l'opposition. Elle passe de 48 % à 33 % (-15).
Mb) Elle recule fortement dans les très grandes villes, et moins dans les villes moyennes. Il apparaît, en effet, que ces pertes s'ordonnent en fonction de l'importance des villes : -5,4 dans les villes de 30 à 50 000 habitants; -6,9 dans les villes de 50 à 100 000 habitants ; jusqu'à -Il, 7 dans les villes de plus de 1 00 000 habitants.
Du coup, sur dix-neuf villes de plus de 1 00 000 habitants que la gauche détenait depuis 1977, elle en perd sept (Saint-Etienne, Nîmes, Reims, Grenoble, Nantes, Brest, Roubaix).
Ces deux facteurs peuvent être mis en relation : dans les villes détenues par l'opposition, quelle que soit leur taille, le recul de la gauche est assez identique (entre 1 3 et 1 6 % ). Par contre, dans les villes détenues par la gauche, le recul de cette dernière apparaît effectivement proportionnel à la taille des villes concernées : -2,2 pour les villes de 30 à 50 000 habitants, 4,3 pour celles de 50 à 1 00 000 habitants, -6, ]·pour celles de plus de l 00 000 habitants.
Gc) C'est dans les villes moyennes que la gauche résiste le mieux, préservant une partie de ses positions et en perdant d'autres après des élections sur « le fil du rasoir ».
Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces différe nciations . Tout d'abord, l'évolution sociale des grandes villes et de bon nombre de villes de la région parisienne qui, par un « embourgeoisement » marqué, entraîne un glissement à droite du corps électoral.
Ensuite, les reclassements politiques qui s'opèrent en fonction de la bi-polarisation de plus en plus accentuée de la vie politique : d'un côté, l'alliance du PS et du PCF dans le cadre de la participation gouvernementale, de l'autre la mobilisation vigoureuse de la droite contre la « coalition socialo-communiste ». Cette situation a sans doute amené bon nombre d'électeurs des couches moyennes . qui, lors de municipales surtout, se prononçaient pour le PS, à modifier leur vote. Elément qui incontestablement a joué dans le Nord et à Marseille, et qui peut expliquer des baisses par rapport aux scores non pas de 1981 mais de 1977.
Enfin, un autre facteur doit être pris en compte : c'est dans les très grandes villes et dans la région parisienne que le vote des électeurs se fait le plus directement à partir de considérations liées à la politique nationale. Par contre, dans les villes moyennes, les éléments locaux, moins directement déterminés par la politique des « états-majors » et moins influencés par la mobilisation des forces nationales, pèsent plus fortement.
Ce qui peut amener à considérer que, pour analyser les évolutions électorales de ces municipales, il convient d'apprécier comment se sont combinés deux facteurs différents. Le premier, d'ordre national, est constitué par le recul général de la gauche, qui sanctionne la politique menée par le gouvernement depuis deux ans. Recul qui se traduit non seulement par une régression importante par rapport aux scores de Mitterrand en 19 81 mais aussi par un tassement par rapport aux municipales de 1977. Le second facteur, plus de dimension locale, traduit une tendance des électeurs à maintenir leur confiance à ceux qu'ils avaient élus en 1977. Ce que les commentateurs caractérisent habituellement comme « la prime au sortant». Bien que difficile à analyser, ce comportement qui ne peut être compris simplement comme un réflexe établi une fois pour toutes, n'est sans doute pas totalement étranger à la situation générale. Le fait que nombre d'électeurs semblent « désabusés » par rapport à la politique nationale peut les avoir amené à être « indulgents » par rapport à des élus qui leur apparaissent pius proches des problèmes quotidiens et locaux.
En fonction de cette hypothèse, on peut comprendre que dans les villes tenues par la droite, ces deux facteurs se conjuguent et provoquent des reculs très importants par rapport à 1981.
Par contre, dans les villes tenues par la gauche, ces deux mêmes facteurs se contrarient et créent des situations très diverses.
Dans le cas des très grandes villes, c'est le premier facteur qui prédomine provoquant un net recul de la gauche. Alors que dans les villes de moindre importance, ils tendent à
Cela se traduit par un recul global . sein duquel reste forte la volonté de s'équilibrer, ce qui provoque de multiples cas de figures. Et les raisons du basculement dans un sens ou dans l'autre doivent alors être étudiées cas par cas.
Ainsi, dans les villes où Mitterrand avait été minoritaire en 1981, certaines rentrent logiquement dans le giron de la droite (Grasse, Epinal, Tourcoing ... ). Mais d'autres, contre toute attente, réélisent la gauche sortante (Thionville, Cherbourg, Schiltigheim, Chartres, Angers ... ).
Quant aux villes dans lesquelles Mitterrand avait été majoritaire et qui tombent à droite, il suffit dans certains cas d'un léger glissement par rapport à 1981 (cas de Brest, Nantes, Roubaix, Reims, Levallois-Perret...). Dans d'autres, au contraire, la chute a été provoquée par un recul plus substanciel (Grenoble, Avignon, Savigny-sur-Orge, Rosny, Franconville, Poissy ... ).
Une analyse plus précise supposerait une étude dans le détail de chacun de ces cas pour mettre à jour les phénomènes complexes qui incontestablement ont joué : abstention d'électeurs de gauche puis, partiellement, mobilisation de ces électeurs, glissement de certains électeurs de la gauche vers la droite, report des voix au second tour, etc. Mais ce qui ressort de ces premières données, c'est les multiples sujets d'inquiétude que les directions du PS et du PCF devraient y trouver.
Certes, la mobilisation, lors du second tour, d'une partie des abstentionnistes du premier a constitué un phénomène décisif qui a permis à la gauche de sauver beaucoup de villes et de modifier le climat général à l'issue des élections. Mais il convient de ne pas oublier que cette mobilisation ne s'est opérée que partiellement et de justesse. Parce que ces électeurs ne retrouvaient pas « confiance », mais parce qu'ils ont eu le ressort de ne pas laisser le champ libre à la droite. Rien ne dit que la poursuite de la même politique ne parvienne pas à émousser encore davantage ce ressort.
Par ailleurs, les éléments que fait apparaître l'étude du premier tour indiquent que selon toute vraisemblance, la politique du gouvernement a été encore plus désavouée par l'électorat ouvrier qu'il n'y paraît à première vue. Lionel Jospin s'est félicité de la bonne tenue de la gauche dans les villes moyennes. Il n'est pas sûr qu'il y ait vraiment objet à satisfaction. Car si cela témoigne de l'enracinement des élus locaux et de leur bonne image de marque, c'est aussi l'expression que ce n'est pas sur la base de la politique nationale de gauche que les candidats de la gauche obtenaient le plus facilement les voix des électeurs. Là encore, rien ne dit que cette ligne de résistance des élus locaux pourra protéger très longtemps le PS et le PCF de désaveux encore plus massivement exprimés.
Tous les dirigeants de gauche ont reconnu que ces élections signifiaient un « avertisse ment ». Il n'est pas sûr qu'ils en aient pris l'exacte mesure. Deux grandes leçons
Deux grandes leçons peuvent être dégagées des deux tours. 1. La gauche a essuyé un échec important au premier tour. Ce qui signifie que le 6 mars 1983 sanctionne un fait politique majeur. Après deux années de politique gouvernementale, l'élan du 10 mai s'est épuisé sous la première forme qui fut la sienne : une majorité de 53 % du corps électoral se portant sur les représentants de la gauche. des partis ouvrières qui provoque la perte de 15 villes de plus de 30 000 habitants au premier tour et de 15 autres au second.
Certes, c'est moitié moins que ce que la droite avait perdu en 1977. Mais il apparaît que dans les villes tenues par l'opposition, les résultats de mai 1981 ne se transcrivent pas dans ces municipales. Au contraire, c'est la droite qui triomphe en force.
En même temps, dans les villes antérieurement tenues par la gauche, où les reculs sont en moyenne moindres, il semble que les lignes de résistance sont plus fonctions des spécificités des affrontements locaux -polarisation droite-gauche plus personnalisée, image de marque des élus sortants ... . - que de la politique de la gauche au plan national. 2. Si l'électorat de la gauche est apparu réticent à voter au premier tour pour le PS et le PCF et à soutenir leur politique il s'est davantage mobilisé au second tour. Pour faire barrage à la droite. Cette mobilisation électorale a inversé la tendance qui s'était affirmée au premier tour. Elle a transformé la victoire de la droite, qui apparaissait acquise, en demi-défaite; et elle a empêché que l'échec de la gauche ne devienne débâcle.
Contrairement à l'appréciation de Mitterrand dans son intervention télévisée, selon laquelle « l'inquiétude » aurait laissé la place, au seond tour, à la « confiance », une telle mobilisation ne peut être comprise comme un soutien actif au gouvernement. Mais comme l'expression de la volonté de ne pas laisser le champ libre à la droite.
L'importance des abstentions dans les quartiers ouvriers au premier tour, l'absence de dynamique unitaire dont témoignent les mauvais reports entre PS et PCF, la façon dont ont été sévèrement sanctionnées toutes les opérations de rafistolage magouilleur de dernière heure ... Ce sont là autant de signes que l'électorat ouvrier ne s'est pas mobilisé spontanément sous la forme d'un élan vers le PS et le PCF. Mais, au contraire, il-l'a fait avec retard et hésitation, et uniquement avec la préoccupation d'empêcher la droite de trop tirer profit de la situation ainsi créée.
Ces deux leçons se combinent pour donner une image de la situation très particulière que nous traversons. Celle d'un électorat ouvrier qui connaît le doute par rapport au PS et au PCF, qui est travaillé par la déception que provoque dans ses rangs la politique du gouvernement. Mais au ne pas voir la droite remise en selle.
Ces deux éléments semblent encore s'équilibrer dans leur opposition. Et ils sont suffisament forts pour avoir trouvé une expression électorale massive que personne peut nier. En provoquant, compte tenu de leurs aspects contradictoires, un retournement de situation entre les deux tours qui n'a guère de précédent.
Les électeurs de gauche décus, qui constituaient la clef de ces élections, se sont contentés de donner un « avertissement » dont tout le monde s'accorde à reconnaître qu'il représente la signification profonde de ces élections. Ce qui confirme que, depuis le l 0 mai 1981, nous sommes entrés dans une situation extrêmement mobile comme, en huit jours d'intervalle, la gauche puis la droite, ont pu en faire l'expérience à leurs dépens.