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1. Jacques Mandrin: « Le Socialisme et la
2. Discours devant l'Institut des hautes études
CHRISTIAN PICQUET
NE politique étrangère socialiste 11 constitue une priorité de notre projet » proclamaient, avant le 10 mai 19 81, les dirigeants du Parti socialiste. On peut distinguer deux phases dans la mise en œuvre de la nouvelle diplomatie française. Dans un premier temps, tout en affirmant sa fidélité aux « engagements internationaux » de la France, en clair à l'Alliance atlantique, le gouvernement cherchait à jouer sa propre carte dans le jeu international. Grâce au crédit que lui valait, dans de nombreux pays, la victoire remportée sur la droite, il proclamait la nécessité d'un « nouvel ordre mondial >>, dont les pays de l'hémisphère sud auraient été les principaux bénéficiaires. Les responsables français n'hésitèrent pas à marquer plusieurs fois leurs désaccords avec les Etats-Unis: déclaration franco-mexicaine sur le Salvador, sommet de Cancun, etc.
Très vite pourtant, ce dernier aspect fut occulté par un alignement complet sur les initiatives internationales de Washington et sa politique de militarisation, alignement que les affrontements avec la Maison- Blanche à propos du commerce Est-Ouest ne peuvent dissimuler. Les exemples sont nombreux : caution donnée au déploiement des missiles américains en Europe, acceptation de l'entrée de l'Espagne dans l'Alliance atlantique, appui donné aux accords de Camp David et participation à la force multinationale dans le Sinaï comme le souhaitait Reagan, refroidissement notable des relations avec l'Union soviétique et l'expulsion d'une cinquantaine de ses diplomates, etc.
Cette évolution était inévitable. On ne peut, en effet, soutenir d' un côté les objectifs des Etats-Unis lorsqu'il est question des rapports Est-Ouest, et heurter par ailleurs leurs intérêts dans les pays semi-coloniaux. Certains courants au sein du PS reconnaissent implicitement l'incohérence de la démarche initiale. C'est le cas du CERES dans son dernier ouvrage : 11 L'idée que nous pourrions compenser une appartenance résolue et renforcée au camp occidental (au Nord) par une totale liberté d 'allure (au Sud) allant jusqu 'à nous opposer directement en Afrique, au Levant, en Orient, en Amérique latine, à nos alliés du Nord, revient à proposer à notre diplom atie un pari, à la lettre, schizophrénique ( .. .) En réalité, le fait que nous n 'ayons qu'une marge de manœuvre très faible sur le champ Est-Ouest réduit dès le départ ( .. .) nos véritables possibilités d'action au Sud (1 ). » Une réorientation d'ensemble
L'inflexion de la politique française n'est pourtant pas dictée par le seul poids des « contraintes extérieures » ou par le caractère illusoire des premières tentatives du Quai d'Orsay. Elle s'inscrit au contraire dans une réorientation globale des choix diplomatiques et militaires de notre pays. Déterminée par l'évolution de la situation et des rapports internes au camp impérialiste, cette réorientation aboutit à une intégration plus étroite à l'ensemble du dispositif atlantique. Trop d'éléments convergent pour laisser sur ce point le moindre doute.
Dès le 14 septembre 1981 , Mauroy déclarait : 11 L'agression contre la France ne commence pas lorsqu 'un ennemi pénètre sur le territoire national (2). 11 Presque en même temps, les conditions de fabrication de l'arme à « rayonnement renforcé» (ou bombe à neutrons) étaient mises à l'étude. Le discours de François Mitterrand devant le Bundestag, le 24 janvier dernier, fut une confirmation. A l'occasion du vingtième anniversaire du traité franco-allemand, le président prononça un vibrant plaidoyer en faveur de l'alliance impérialiste et de la modernisation du potentiel atomique de l'OTAN, n'hésitant pas à développer une ligne en contradiction complète avec celle des sociaux-démocrates allemands. 11 La détermination commune des membres de l'Alliance atlantique et leur solidarité doivent ètre clairement confirmées 11, devait-il proclamer.
Le projet de loi de programmation militaire, adopté par le Conseil des ministres du 20 avril, est venu concrétiser les discours. Les propositions de Charles Hernu - qui coûteront 830 milliards de francs sur cinq ans- reposent qur qua- ·France,,, Le Sycomore, 1983. tre éléments principaux: • La réorganisation du corps de bataille de la défense nationale OHEDN).
3 ... ·Le Monde,, 22 avri11983. 4. Appliqué à des moyens nucléaires, le terme " stratégique, désigne des armes qui menacent des objectifs situés sur le territoire même de l'adversaire et non sur le champ de bataille. Cela les distingue des forces tactiques destinées à être employées contre le corps de bataille adverse. 5. Les études sur la bombe à neutrons s'intègrent étroitement à ce volet, comme l'avoue Hernu : " Si le président devait décider un jour d'engager la construction en série de l'arme à rayonnement renforcé, il ne saurait s'agir d'u ne · sorte d'artillerie de campagne, mais d'un armement nucléaire tactique modernisé. , 6. De Gaulle déclarait ainsi, le 24 janvier 1963 : " Les principes et les réalités s'accordent pour conduire la France à se doter d'une force atomique qui lui soit propre. Cela n'exclut pas du toul, bien entendu, que soit combinée l'action de celle force avec celle des forces analogues de nos alliés. , 7. C'est celle doctrine que définit le " Livre blanc, élaboré en 1972. 8. " La sécurité de l'Europe dans les années 1980 "· Travaux et recherches de l'Institut français des relations internationales (IFRI), 1980. 9. " Le Projet socialiste "• Club socialiste du livre, 1980. 1 O. Louis Baillot, responsable des questions de défense au PCF : " La Sécurité de l'Europe dans les années 1980 "· afin de permettre une utilisation efficace et rationnelle et de lui donner une plus grande souplesse d'intervention sur le théâtre européen. Le ministre de la Défense affirme sans ambiguïté: 11 La réorganisation de l'armée de terre doits 'ordanner autour de trois mait res -mots : pofyvatence, mobilité, puissance de feu (3)_ » La diminution de 4,8 % des effectifs militaires répond fondamentalement à cet objectif de modernisation, de même que les modifications en cours au niveau du commandement. • La modernisation de la force nucléaire stratégique (4), avec la mise en service, à partir de 1985, d'un sixième sous-marin nuclaire (SNLE) qui sera équipé d' un nouveau missile, le M4 (d'une portée de 4 000 kilomètres). • La modernisation du potentiel nucléaire tactique, avec la confirmation du projet de missile sol-sol Hadès, arme qui doit remplacer le Pluton et qui peut frapper les forces du Pacte de Varsovie à 350 kilomètres de distance. Cent vingt missiles de ce type sont censés appuyer l'engagement de la première armée française, basée de part et d'autre du Rhin. Ils ont comme caractéristique de pouvoir être commandés de l'intérieur du territoire national. Ce qui en accroît la rapidité d'utilisation (5). • La mise en place d'une force d'action et d'assistance (F AAR) permettant d'intervenir dans de trés brefs délais en cas d'affrontement en Europe ou de déstabilisation de zones vitales pour les intérêts français dans le tiers monde. Ce corps expéditionnaire sera complété par une nouvelle force d'hélicoptères antichars (FHAC). Hernu a défini en ce qui la concerne un schéma d'utilisation baptisé « théorie des trois cercles » : 11 Le premier cercle porte sur fa défense du territoire ( .. .) Le deuxième cercle découle du fait que nous avons des responsabilités plus grandes dans certains pays . Il s'agit de ce que déciderait fe gouvernement français si l'Europe était attaquée. Enfin , fa défense de la France comporte un troisième cercle qui est défini par fa nécessité de respecter les accords militaires conclus avec les pays d 'Afrique. 11
Un tel programme s'articule, à l'évidence, avec les nouvelles conceptions de l'état-major de l'OTAN (voir encart). Celles-ci visent à assurer au bloc occidental une supériorité à tous les niveaux et reposent précisément sur l'utilisation coordonnée des forces conventionnelles et de l'armement tactique, domaine sur lesquels porte l'~ssentiel de l'effort français.
Comment dès lors ne pas en conclure à l'acceptation par le gouvernement de la perspective - mise en avant à de nombreuses reprises par le Pentagone- d'une «guerre limitée)) en CentreEurope, à sa volonté de s'intégrer à une «bataille de l'avant )) ?
Cela constitue une incontestable rupture avec les positions antérieurement défendues par la majorité. Certes, ni le PS ni le PC ne se sont jamais engagés à promouvoir une politique allant résolument à l'encontre des intérêts impérialistes.
Depuis la signature du Programme commun en 1972, tous deux inscrivaient leur action dans le cadre de l'Alliance atlantique. Ils affichaient néanmoins un refus de tout alignement sur la stratégie de Washington et reprenaient de fait à leur compte la logique gaullienne de la « dissuasion du faible au fort )). Cette dernière, depuis le retrait de l'OTAN en 1956 et en contradiction avec la préparation d'une confrontation « limitée )) sur le vieux continent, consistait à menacer l'adversaire d'une riposte nucléaire au plus haut niveau en cas de menace contre le territoire national. Cette notion de « menace )) était suffisamment vague pour permettre l'engagement des forces françaises aux côtés des autres puissances impérialistes (6), mais elle excluait- officiellement en tout cas- toute participation à une quelconque «bataille de l'avant)). L'armement nucléaire tactique était dans ce cadre conçu comme «l'ultime avertissement )) avant le « recours à l'arme stratégique )) (7).
Lionel Jospin défendait encore .une telle ligne en 1980: 11 Le renforcement actuel de l'OTAN(. .. ) ne peut ètre un facteur de détente réelle, d'autant que les critères qui fondent cette évolution demeurent inconnus (8). >i Et fe Projet socialiste ajoutait : 11 On peut se demander si fe vrai projet des états-majors atlantique et soviétique n'est pas de mener la bataille en Europe en cas d'affrontement Est-Ouest. Ainsi s 'expliqueraient les recommandations l'OTAN : renforcer les forces conventionneffes et développer les forces nucléaires tactiques ( ... ) Le maintien dans 1 'Alliance atlantique ne peut signifier un acquiescement à fa stratégie américaine(. .. ) La seule voie praticable reste celle du maintien en état d'une force de dissuasion française indépendante, élément d'une sécurité collective conçue à l'échelle de l'Europe (9). »
Quant au PCF, il allait plus loin en refusant les Pershing et en s'opposant à la prolifération des armes chimiques. Il avançait des propositions reposant 11 sur une politique originale audacieuse et constructive de non-alignement, de dépassement et de dissolution simultanée des blocs. Elles visent dans f 'immédiat ( .. .) - à s'opposer au déploiement des missiles Pershing et Cruise ( .. .)A propos des questions militaires, le Parti communiste français réaffirme qu'if est favorable à une défense authentiquement nationale reposant sur le maintien en état opérationnel de l'armement nucléaire français et sur une stratégie de dissuasion tout azimut ; - à refuser fa fabrication de l'arme à neutrons et à aboutir à la conclusion d 'un traité interdisant "la recherche et la production de toute nouvelle arme de destruction massive (1 0) ». Nouvelle donne avec Reagan
Comment interpréter le glissement qui s'est opéré dans les conceptions de l'équipe au pouvoir ? L'explication est
1 d 'avions . L'acquisition d 'un système de res premières, ce qui provoque notam- . golfe Arabo-Persique .. . ).
Les plans de guerre de l'OTAN
L'évolution globale des conceptions françaises est d 'autant plus grave qu'el - le s'inscrit dans le cadre de la nouvelle doctrine développée par les stratèges du
Pentagone, qui vise -- dans 1 'optique d 'une confrontation limitée au vieux continent -- à assurer aux puissances occidentales une supériorité à tous les niveaux, conventionnel, tactique et stratégique . L'été dernier, dans un article de la revue Foreign Affairs, le général
Bernard W. Rogers, commandant suprême des forces de 1 'OTAN, résumait bien ses intentions : «Il nous faut être capables de contenir les divisions de premier échelon (du Pacte de Varsovie) pendant que nous conduirons une action d'interdiction et de destruction, par moyens conventionnels, contre les forces de deuxième échelon, les neu - tralisant ainsi avant qu'elles ne puissent peser en première ligne. Une telle capacité nous permettra aussi de lancer des contre-attaques pour renverser le cours de la bataille (. . .) Les plus grands efforts doivent être entrepris pour encourager les nations à développer les systèmes évolués d'armement et d'acquisition d'objectifs .. . ))
Afin de << renverser le cours » d 'une bataille -pour reprendre les termes du général Rogers -les programmes de l'OTAN prévoient, pour les prochaines années, de mettre l'accent sur la modernisation des moyens de défense classiques , gràce notamment aux nouveaux développements technologiques et de l'électronique, domaines dans lesquels le bloc occidental dispose d'une avance certaine . Pour ne prendre que cet exempte, il suffirait désormais d'une cinquantaine de missiles ou avions porteurs de ces armes à haute performance, pour simpîe. De même qu'ils se déterminent, en matière économique et sociale, en fonction des besoins de la bourgeoisie française et qu'ils se soumettent aux lois du capitalisme international, nos gouvernants s'adaptent, du point de vue de leurs orientations diplomatiques et militaires, à la situation du système impérialiste.
Ce dernier connaît une crise globale qui affecte aussi bien ses modes de domination et de régulation économique que l'ensemble des mécanismes politico-stratégiques. La crise de l'énergie en est l'indice le plus frappant. Elle entraîne une recherche de nouvelles sources de matièment une course effrénée au contrôle des mers et conduit à la réorganisation des moyens militaires pour assumer cet objectif.
Cette crise globale de l'impérialisme mine également les règles en vigueur dedisperser 60 % des engins composant une division blindée. Il f allait aupara -vant dix à vingt fois plus de sorties radars -vo(ants et la modernisation des avions de combat dans le cadre de la loi de programmation militaire française vont tout à fait dans le même sens.
Poussant j usqu 'a u bout cette logique meurtrière, l'état-m ajor impérialiste en · visage désormais ouvertement de pren · dre l'initiative d 'une attaque massive contre les forces des pays de l'Est à l 'in -térieur de leurs frontières, en recourant à une << première frappe »nucléaire. Les armes tactiques -et plus particulièrement les Pershing 2 qui son t destinés à cette « première frappe >>-joueraient un rôle primordial, comme l'explique le tout nouveau manuel officiel de l'armée américaine : « Les tirs nucléaires et chimiques préparatoires peuvent réduire la force de l'ennemi au point de rendre possibles des attaques multiples et en profondeur. Selon l'effet de surprise, l'acquisition d'objectifs et l'audace de l'utilisateur, les frappes nucléaires peu -vent modifier le cours d'une bataille de manière au ssi soudaine que décisive . Les armes nucléaires offrent la possibilité de menacer l'en nem i à l'intérieur de sa sphère d' influence (US. Army Field Manual 100-5, 1982). ))
Les porte -parole des cercles atlantiques --tel 1 'ambassadeur François de Rose -ne cachen t pas l'enjeu principa l de cette stratégie : placer « les responsables soviétiques devant un choix impossible : soit répliquer sur le territoire des Etats-Unis en recourant en premier aux armes intercontinentales , ce qui constituerait un saut important vers la guerre stratégique, soit s'abstenir de cette réplique, ce qui reviendrait à reconnaître que les Etats-unis sont un sanctuaire au moment même où les Américains viendraient de montrer que, pour eux, l'Union soviétique n'en était pas un. )) (Contre la stratégie des Curiaces. Julliard 1983). puis la Deuxième Guerre mondiale et exacerbe les concurrences entre puissances capitalistes. Ces dernières doivent en outre faire face à la montée des mouvements nationalistes dans le tiers monde et à l'apparition de nouveaux pays industrialisés (pour reprendre la terminologie officielle) qui, grâce à l'exploitation intensive de leur prolétariat, tentent de renégocier leur place dans la division internationale du travail. Il en résulte une déstabilisation qui a comme premier effet de rendre les métropoles occidentales incapables de maîtriser les conflits qui secouent diverses régions du monde (Moyen-Orient,
L'arrivée au pouvoir de l'administration Reagan a , dans ce contexte, redistribué les cartes. Pour mettre un coup d'arrêt à l'effritement de son hégémonie sur le « monde libre )), l'impérialisme US a engagé une vaste contre-offensive. Cel-
comme Carter, Brzezinski, Barre, Debatisse, : plus récente d'un plan visant à rendre le
Il. Du nom de la commission trilatérale créée en 1973 par David Rockfeller. Instance de réflexion visant à la systématisation des démarches des principaux pays capitalistes, elle comprend des politiciens américains et européens Crépeau, Cot, etc. 12. Ce dernier projet ressort clairement de la conférence de presse donnée par Reagan le 23 mars 1983, dans laquelle il annonça son intention de constituer d'ici la fin du siècle un bouclier antimissiles balistiques par l'utilisation du laser, du rayon à particules et des microondes. 13 ... Politique étrangère"· Revue de I'IFRI. Mars 1981. 14. " Défense nationale"· Février 1983.
le-ci repose tout d'abord sur l'usage intensif de la menace de guerre. Menace de guerre et intervention directe dans les pays semi-coloniaux pour briser les luttes révolutionnaires, s'assurer des positions géo-politiques stables, accéder à de nouvelles ressources minières. Menace de guerre à 1 'Ouest pour accroître la pression sur l'Union soviétique, pour rétablir le consensus intérieur aux différents Etats et, surtout, pour rétablir la suprématie des USA sur leurs alliés. La stratégie reaganienne a définitivement enterré le « trilatéralisme » qui régissait les rapports au sein du bloc impérialiste dans les années soixante-dix ( 1 1 ). Entérinant la modification des rapports de forces, cette doctrine aboutissait à un partage négocié des zones d'influence entre les trois grands ensembles impérialistes <Etats. Unis, Europe, Japon).
Si elle a réduit les marges de manœuvre des bourgeoisies les moins fortes frappées de plein fouet par la récession, cette nouvelle donne a aussi fait éclater d'importantes contradictions entre les Etats signataires du Traité de l' Atlantique-Nord. Tout d'abord, les mesures qui concrétisent la politique américaine de surarmement (redéploiement des armements classiques dans le cadre du « plan Rogers », accélération des programmes de mise au point des systèmes antimissiles balistiques .. .) laissent présager une nouvelle offensive des marchands de canons d'outre-Atlantique contre leurs concurrents européens (français et allemands notamment). Ce qui est confirmé par la récente décision du Congrès US de renforcer les dispositions protectionnistes dans ce secteur.
Mais surtout, l'aiguisement des tensions mondiales révèle une véritable impasse de la « dissuasion ». Depuis trente ans, l'Europe occidentale vivait sur l'illusion que les rapports militaires entre les blocs étaient basés sur « l'équilibre de la terreur ». Le discours officiel de Washington reposait sur le concept de «destruction mutuelle assurée» (MAD) : tout affrontement sur le vieux continent devait déboucher sur des représailles massives « anticités >> contre l'URSS, menaçant cettedernière de liquidation totale, même si elle conservait les moyens d'anéantir à son tour les USA.
Les propos du chef de l'exécutif américain, selon lesquels << une guerre limitée en Europe ne dégénérerait pas forcément en un conflit mondial il, l'accent mis sur le recours à une « réponse flexible » qui consiste à user de tous les moyens intermédiaires pour empêcher que l'escalade ne monte jusqu'à l'emploi de représailles massives aux Etats-Unis, et l'annonce territoire US inviolable en se dotant des moyens d'intercepter les fusées intercontinentales soviétiques (\2), ont mis fin à toute illusion. Le principal impérialisme recherche la supériorité à tous les niveaux mais n'entend nullement risquer sa propre destruction pour éviter une guerre en Europe.
Cette menace de < découplage » provoque une grave perte de confiance dans le « parapluie » américain. Voici déjà deux ans, Henri Simonet, ancien ministre des Affaires étrangères de Belgique, résumait de cette façon le sentiment de bien des gouvernements européens : << Un certain nombre d'Européens ont exprimé la crainte que les armes à moyenne portée étant déployées sur le territoire européen, l'intervention américaine au niveau des armes stratégiques intercontinentales étant différée, les Américains ne soient tentés de mener une guerre purement continentale, et de ne pas faire jouer l'intégralité de leur dissuasion . Cela semble être une crainte erronée, mais il faut reconnaître qu'elle exprime un sentiment d'incertitude et de doute que l'ancien secrétaire d'Etat américain, Henry Kissinger lui-même, a alimenté lorsqu 'en 1979, il a expliqué aux européens qu'après tout, ils ne devaient pas croire que la dissuasion américaine serait mise en œuvre automatiquement ( 13). il
Confrontées à une telle modification des rapports internationaux, l'ensemble des classes dominantes se voient contraintes de redéfinir « à chaud » leur place et leurs orientations. Rendant compte d'un colloque organisé en septembre 1982 par le secrétariat général de la Défense nationale, l'universitaire Jean-Paul Cointet traduit bien la façon dont elles appréhendent les problèmes de cette décennie : « La crise actuelle prend le visage, non d'une anarchie absolue mais d'un passage obligé vers un autre ordre mondial qui se dessine sous nos yeux et dont il faut simplement espérer qu'il verra l'acceptation par chaque Etat des règles d'une nouvelle solidarité mondiale (\4). il
Pour la bourgeoisie française, il s'agit, comme l'indique Cointet, de « mener une politique de présence active dans un monde de plus en plus instable il. Or, en matière de défense, la doctrine en vigueur jusqu'à présent, qui reposait sur la « sanctuarisation » de l'Hexagone, isolait notre impérialisme et le rendait incapable d'utiliser à son profit les contradictions surgies au sein de l'Alliance atlantique. La nécessité d'une réorientation fut également renforcée par l'accentuation de sa vulnérabilité en divers domaines. Pour ne prendre que cet exemple, la position de notre pays est la plus fragile sur le plan énergétique avec celle de l'Italie: prés de 75 % de ses sources d'énergie sont importées et, sur ce volume, le pétrole représente 65 %. Circonstance aggravée par l'extrême concentration des sources d'approvisionnement : à eux seuls, l'Irak et l'Arabie Saoudite fournissent 50 % du pétrole que nous importons. C'est dire à quel point les milieux d'affaire sont dépendants de l'évolution de la conjoncture internationale et que toute déstabilisation dans des régions comme celle du Golfe représente pour eux un danger mortel, de même que toute perspective d'interruption du trafic maritime.
Pour compléter ce tableau, ajoutons que, même dans ses chasses gardées traditionnelles, l'impérialisme français est soumis à une trés vive concurrence. Un fait l'illustre bien. Depuis plusieurs mois,
15. "Politique internationale .. , été 1982.
16. " Le Matin.,, 27 novembre 1981.
17. "Libération.,, 22-23 janvier 1983.
la mise en place d'un « axe WashingtonRabat » permet aux Etats-Unis d'intervenir de plus en plus activement au Maghreb et de grignoter lentement l'influence de Paris en Afrique francophone . La Maison-Blanche ne lésine pas sur les moyens. Ainsi, le montant annuel des ventes d'armes américaines au Maroc est passé d'un coup de 30 à lOO millions de dollars. Le projet gou vernemen tai
Le projet gouvernemental qui s'ébauche actuellement part de la nouvelle configuration géopolitique. Il consiste à accepter un réalignement du pays sur l'impérialisme dominant -ce qui implique tout à la fois un durcissement de l'attitude envers les pays de l'Est et une intégration plus poussée à l'ensemble du dispositif atlantique- tout en préservant les possibilités d'action autonome de labourgeoisie française et ses marges de négociation à l'égard de ses concurrents. Charles Hernu avoue cyniquement son objec-
Of< La France entend préserver son libre arbitre, refuser certains automatismes, se ménager une capacité de jugement ; en somme, préserver un espace de liberté. Maintenir des troupes en Allemagne à un niveau plus que symbolique, faire en sorte que nos forces soient en mesure de combattre aux côtés des alliés ; oui, car cela ajoute à la dissuasion. Mais nous devons rester en deçà d'un engagement permanent qui pourrait nous en trainer à subir une stratégie qui n'est pas la nôtre (15). »
La réorientation à l'œuvre comprend trois volets.
Premier volet, la modification de la doctrine stratégique de la France. Il s'agit, nous l'avons vu, sans replacer le corps de bataille français sous le commandement intégré de l'OTAN, de le remanier et de le rééquiper, de sorte qu'il puisse s'inscrire efficacement dans le dispositif impérialis-
Second volet, un formidable effort de surarmement. En période de crise, la production d'engins de guerre constitue, pour les possédants, un véritable débouché de substitution. La loi de programmation militaire pour les cinq prochaines années, en augmentant de 6 % annuellement les dépenses militaires, répond à cet objectif.
Troisième volet, étroitement lié au précédent, le déclenchement d'une offensive en faveur d'un « ensemble de défense européenne >>. Il s'agit moins, face au « désengagement » progressif possible des Etats-Unis, de proposer un «parapluie» français -forcément peu crédiblepour l'Europe, que de relancer la coopé- . ration militaire entre les Etats du vieux continent. Car le capital français dispose, dans ce domaine, d'atouts non négligeables. Il possède une force de frappe indépendante; son industrie d'armement vient au troisième rang mondial; il n'est pas confronté à un mouvement antiguerre aussi puissant que celui qui déferle dans les autres capitales européennes . Il peut donc jouer objectivement un rôle déterminant dans la relance d' une politique commune de défense, pour peu qu'il harmonise ses orientations stratégiques avec celles de ses alliés. Condition qui, on l'a vu, est en cours de réalisation. De surcroît, ce dessein permet à Paris de conforter sa position- et d'être moins exposé à un marchandage entre les deux blocsau moment où le Kremlin propose d'inclure l'armement nucléaire dans la négociation de Genève sur les euromissiles.
Nos gouvernants cherchent tout d'abord à réactiver l'Union de l'Europe occidentale (UEO), cet organisme créé en 1954 à l'initiative de Mendès-France et qui réunit la France, la Belgique, la RF A, le Luxembourg, l'Italie, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne. Dès le lendemain de la victoire de mai et juin 1981 , Georges Lemoine, l'ancien secrétaire d'Etat à la Défense, expliquait :
« Je crois que nous avons toujours eu conscience, en France, (...) que l'UEO devait permettre de faire en sorte que l'Europe, dans un certain périmètre , ne soit pas tout à fait absente des rapports qui devaient exister, rapports tant de force que diplomatiques , entre les deux super -grands (16). »
En second lieu , ils s'efforcent de donner un nouveau souffle aux projets de coproduction d'armements. Au stade actuel, cette perspective dépend principalement d'une amélioration de la coopération avec l'Allemagne fédérale . Prem ière puissance économique du vieux continent, celle-ci est aussi la principale réserve de forces conventionnelles (avec 50 % des unités terrestres, 50 % de la DCA et 30 % de l'aviation dont dispose l'OTAN en Europe). La RF A est donc un partenaire obligé de toute initiative sur le marché des engins de mort. On comprend l'insistance avec laquelle Jean-Yves Le Drian, rapporteur socialiste du budget de la Défense à l'Assemblée, évoque l'hupothèse d'un ((accord de défense fra nco -<Jllemand où l'Allemagne investirait essentiellement sur ses forces classiques tout en se mettant sous la protection du parapluie nucléaire français qu 'elle contribuerait à financer 07) >>. De premiers jalons ont déjà été posés dans cette voie, notamment la création d'une commission spéciale, à un trés haut niveau , sur les questions militaires et stratégiques: Redéploiement de l'industrie d'armement
Ce troisième volet de la réorientation française répond également aux problèmes actuels de notre industrie d'armement. Cette dernière a connu un essor considérable grâce au développement de ses exportations en direction du tiers monde. En 1980, la France réalisait 79 % de ses ventes d'armes à l'étranger auprès des pays du Moyen-Orient et du
18. " L'Industrie en France "• Flammarion,
19. Dans" Ici et maintenant» (Fayard, 1980),
Mitterrand dénonçait sous ces termes " un parti qui, supputant que l'URSS calera, accepte à l'avance de payer d'une guerre le prix d'une erreur de calcul ,,
20. "L'Humanité,, 21 avril 1983.
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Maghreb. Aujourd'hui, pourtant, l'euphorie n'est plus de mise pour les trusts français . Si les statistiques affichent toujours une progression des transactions dans ce secteur ( + 23 % en 1982), celles-ci s'opèrent le plus souvent avec des pays surendettés. Ce qui en multiplie les risques . Parallélement, l'approfondissement de la récession provoque une contraction du volume du commerce mondial, qui commence à toucher ce secteur. La concurrence se fait de plus en plus vive avec les groupes américains. De nouveaux Etats (Brésil, Israël , Corée, etc.) se montrent plus actifs sur le marché international.
Les entreprises publiques et privées doivent rapidement trouver de nouveaux créneaux, comme l'explique fort bien le Centre de recherches en économie industrielle (CREI) :
<<L 'industrie française d 'armement ne pourra survivre qu'en s 'appuyant sur des débouch és suffis amment larges que les seuls besoins nationaux ne pourront suffire à lui assurer.{.., ) Dans la perspective d'une réorientation de ses exportations, c'est peutêtre en s'intégrant à une industrie européenne d 'armement, qui reste entièrement à construire, que l'industrie française pourra trouver un "marché intérieur " d'une taille suffisante (18). »
Tel est donc, dans ce domaine essentiel, le bilan de deux ans d'action gouvernementale. Nombreux sont les militants socialistes, communistes ou syndicalistes, qui en discernent les tristes conséquences . En participant activement à l'effort de militarisation des classes dominantes, en calquant son attitude envers l'URSS sur celle de Washington , le pouvoir encourage un cl imat qui n'est pas sans rappeler la guerre froide . Il légitime ainsi les plans de ce «parti de la guerre » que Mitterrand :lui-même dénonçait avant son arrivée aux affaires (1 9) et qui menace l'humanité d'un véritable holocauste. En outre, il coupe la gauche française d'un mouvement antiguerre qui catalyse les aspirations à la paix et au socialisme de millions de jeunes et de travailleurs de ce côté du rideau de fer . Il heurte les espoirs de tous ceux qui, le 10 mai 1981, ont chassé la droite et qui voient à présent les dépenses d'armement se développer massivement tandis qu'on leur demande de se serrer la ceinture.
Certes, le PS et le PC n'adoptent pas exactement la même attitude. Dans son rapport au comité central de son parti, Georges Marchais saluait le mouvement antiguerre europèen :
« Ne pas tout faire pour contribuer à févelopper ce mouvement alors que la course aux armements risque de déboucher sur un conflit nucléaire qui embraserait le monde ; que tant de richesses sont ainsi englouties à l'heure où des centaines de millions d'êtres humains souffrent de la faim et d'autres calamités que l'on est capable d'éviter; ne pas participer à ce mouvement constituerait une faute impardonnable (20). ))
Mais, tenue de respecter les devoirs de la solidarité gouvernementale, la direction du PCF doit avaler une nouvelle couleuvre. Elle cautionne la politique française de surarmement et elle se tait lorsque le Conseil des ministres décide de dégager 175 milliards supplémentaires à cet effet, ce qui représente 35 milliards de plus par an en moyenne, c'est-à-dire un peu plus de la moitié des ressources que Mauroy et Delors escomptent récupèrer de leur plan de rigueur.
Non, décidément, aucune indulgence n'est possible envers la politique du gouvernement. C'est pourquoi il convient de redoubler d'effort pour construire, dans notre pays, une vaste mobilisation contre le réarmement de l'impèrialisme, y compris de l'impèrialisme français.
25 avril 1983