La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Planification démocratique et propriété

· Critique communiste, n° 19, mai 1983 · p. 19-28 · 7 852 mots

Retour sur un débat dans la C.F.T.C.

puis la C.F.D.T.

U

PIERRE REME

NE connaissance des positions et débats qui ont traversé la CFDT depuis vingt ans revêt un intérêt historique, bien sûr, mais aussi parfaitement actuel. Pas seulement parce que dans le passé de la CFDT, bien des choses gênent Edmond Maire et l'actuelle direction. Ils s'emploient d'ailleurs à réécrire cette histoire à leur façon (1 ).

Dans un précédent article de Critique communiste (décembre 1982, n° 14), nous avons fait un retour sur les débats des années soixante : minoritaire dans la CFDT, Edmond Maire voulait lier le syndicat à la « gauche non communiste », au titre d'une stratégie dite de « contre-plan ». Il se heurtait alors à une orientation majoritaire qui refusait toute cogestion des intérêts de la bourgeoisie et qui défendait « l'autonomie du syndicat ». Au passage, nous avions vu aussi que, déjà, Edmond Maire était méfiant sinon hostile devant la perspective d'unité d'action avec la CGT. Et là encore il représentait des idées minoritaires.

Il en était de même sur les problèmes de la «planification démocratique », formule qui, nous allons le voir, concentrait l'option socialiste de la minorité CFTC puis de la CFDT.

Cette question d'histoire nous a' paru tout à fait actuelle au moment où les travailleurs sont confrontés à la crise du capitalisme.

Empiriquement, à partir de l'expérience des luttes, la minorité CFTC avait adopté une orientation de nature socialiste. Bien avant que le sigle CFTC ne soit remplacé par l'actuel, CFDT (2).

Si bien que les textes d'orientation de l'époque, exhumés, se dressent comme des critiques anticipatrices de la politique de l'actuelle direction CFDT!

Il ne s'agit pas, pour nous aujourd'hui, de faire comme si nous retrouvions, dans les textes CFTC de la fin des années cinquante et du début des années soixante nos propres positions. Quant à la reprise sur le fond du débat sur les divergences entre ces courants et le nôtre, elle n'est pas l'objet du présent article ... Une matrice hétérogène

En revanche, il faut s'attacher à saisir avec le maximum de rigueur l'apport que représentent certaines positions de la CFTC-CFDT. Et si Edmond Maire rompt aujourd'hui avec une grande partie de cet héritage, il est également vrai qu'il se situe dans la continuité d'un des courants politiques de la minorité CFTC.

Celle-ci, en effet, n'était en rien homogène, comme tend à le faire croire l'effet-média autour d'une « deuxième gauche ». On peut, pour simplifier à l'extrême, présenter au moins deux logiques politiques différentes. Etant bien entendu qu 'il ne faut pas oublier comment elles se développaient, en pleine phase de reconstruction de l'après-guerre et d'expansion capitaliste.

Un des courants d'idées était regroupé autour des thèmes de la République moderne (titre d'un livre de Mendès-France), l'autre autour de l'assimilation progressive des éléments de base de la tradition socialiste.

Pour le premier courant, la « planification à la française », mise en place à la Libération, est par elle-même le signe du dépassement historique de l'opposition entre capitalisme et socialisme. Par une démocratisation interne, par des transferts de pouvoirs, par le développement du « plan » au sein de la société capitalis-

(( Nous considérons les dirigeants d'entreprise comme des adversaires de classe, ils sont les gardiens du profit capitaliste. Nous considérons que les solutions aux problèmes revendicatifs les plus importants ne peuvent pas se trouver dans ce système car ce système provoque des situations d'exploitation et de domination que les travailleurs subissent. 11

Frédo Krumnow, en 1973, membre de la Commission exécutive de la CFDT et responsable en son sein de l'action revendicative. 1. Voir par exemple le livre d'Hervé Hamon et Patrick Rotman : " La deuxième gauche ,, Ainsi que celui de Michel Branciard : " Syndicats et partis , aux éditions Syros. 2. Fin 1957, la " minorité , était devenue la force dirigeante, majoritaire, au sein de la CFTC ; même si le débat sur le changement de sigle (CFDT au lieu de CFTC) ne devait être tranché qu'en 1964.

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En revanche, il nous faut con- . cients de ce choix face aux stratégies du te, on passerait à une société « ni capitaliste ni socialiste au sens collectiviste ».

Pour le deuxième courant, le problème central fut très tôt l'appropriation collective des grands moyens de production. Cela ne signifie pas qu'il ait eu conscience d'une nécessaire « phase de double pouvoir », ni d'une « rupture » avec le capitalisme par l'affrontement central inévitable avec l'Etat bourgeois. Toutes ces questions restaient d'ailleurs trop liées à la caricature stalinienne du léninisme et du marxisme pour se poser facilement à l'époque. Les minoritaires socialistes de la CFTC restaient dans le cadre d'une stratégie « gradualiste ». naître la dynamique de ces courants, leur évolution. Frédo Krumnov a, en 1971, donné quelques indications : « Devant 1 'impossibilité directe de négocier des transferts de pouvoir, peu à peu la contestation globale est venue et, en fin de compte, les socialistes que nous étions ont été poussés par la masse à s'exprimer moins timidement, à devenir révolutionnaires. >> (La CFDT collection Politique au Seuil, 1971.)

Des évolutions contraires, cependant, avaient lieu simultanément. Jacques Delors, membre du courant le plus « mendésiste » de la minorité CFTC, se retrouvait, en 1971, dans le cabinet ministériel de Chaban-Delmas.

Il ne faudrait cependant pas s'en tenir à l'image, qui tend à se répandre, d'une CFDT dont l'évolution s'est faite un peu au gré de l'empirisme des uns et des autres. Dès avant la déconfessionalisation en 1964, le cou-: rant le plus influent de la minorité se référait avec précision aux débats et courants du mouvement ouvrier.

Au sujet même de la « planification démocratique », Gilbert Declercq, auteur du rapport d'orientation adopté en 1959, prenait explicitement ses références dans le schéma stratégique défendu par le Parti cornmuniste italien. « Des réflexions proches des nôtres », écrivait-il en 1963, pour présenter des analyses de Giorgio Amendola, l'un des principaux dirigeants du PCI, au sujet des conditions de réalisation de la planification démocratique. Declercq opposait ces analyses aux « invraisemblables faiblesses du sectarisme du PCF et de sa filiale CGT (sic!), incapables de réaliser une analyse sérieuse des problèmes importants posés au mouvement ouvrier dans les sociétés hautement industrialisées » (« Vers un socialisme démocratique », 30e Congrès départernental de Loire-Atlantique).

Il tirait d'ailleurs de ces réflexions une leçon générale, qui situe bien la problématique de l'époque : « Nous avons, en votant la résolution du 3(1' Congrès (en /959) sur la planification démocratique, mis en place la stratégie d'une action techniquement révolutionnaire, celle de la construction du socialisme et de la démocratie, par une succession de réalisations concrètes de conception socialiste où seraient remis en cause, phase après phase -et généralement non sans mal -les pouvoirs des représentants du capital, jusqu 'à ce qu'ils ne possèdent plus qu'une infime autorité sans capacité déterminante dans la vie économique et politique.

« Il faut que nous soyons cons"réformisme" ou de la "révolution -catastrophe ". ( .. .) Cette stratégie de l'avancée "cran par cran" est difficile, pleine de dangers, mais elle est celle que nous avons choisie parce qu'elle seule peut éviter les dizaines d'années de dictature à la Staline, d'oppression du peuple par une nouvelle caste de privilégiés et qu'en définitive elle est une voie démocratique. »

Ce texte, finalement, montre bien le rôle de repoussoir tenu par le stalinisme. En revanche, il traduit aussi que les idées socialistes de la minorité CFTC correspondaient aux projets d'un changement de société « par étape », mais accompagné d'une condamnation du « réformisme social )) car, comme le disait G. Declercq dans le même texte, il s'agit d'« étapes où on ne se repose pas »! Même si- illusion réformiste ! - il s'agit d'imposer au patronat toujours plus de « partage du pouvoir )) (cf. résolution du 30e Congrès). Le rapport Declercq ~-1959

Face aux affirmations aujourd'hui centrales dans le discours de la direction confédérale, il est assez remarquable de trouver des éléments de réponse polémique dans des textes datant des années soixante ou même avant. On peut, en effet, par exemple, rejeter les affirmations centrales de la direction confédérale à partir de quelques extraits du rapport sur la planification démocratique adopté au 30e Congrès, en 1959. - Amener les patrons << à s'inscrire p?sitivement da~s les transf?rmatwns », peut-on hre dans le proJet de résolution du congrès de Metz (paragraphe 124~ en mai 19~2. . .. , J << Il est Impensable, repondatt deJa

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le rapport de 1959, de réalisà avec des hommes qui sont liés au pouvoir actuel des forces économiques capitalistes une politique de planification de l'économie (p. 40). » - << Tenir compte des contraintes de l'économie », répète Edmond Maire.

Eu Constatant l'impuissance des structures capitalistes et de leurs règles du jeu, répondait le rapport de 1959, nous devons amorcer une nouvelle étape, celle de la mise en œuvre d'une économie au service des besoins (expression soulignée dans le texte) par l'instauration d'une planification démocratique (p. l 0). »

La résolution adoptée au 30e Congrès (1959) par 85 % des mandats était nette :

<< Confirmant son opposition au capitalisme, y compris à ses formes modernes, le congrès rappelle en conséquence la nécessité d 'une économie orientée en priorité vers la satisfaction des besoins de bien -être et de culture des masses populaires.

Eu Rappelant la notoire insuffisance d'un plan économique qui, malgré ses intentions, ne serait guère qu'un moyen d'utiliser les ressources de l'Etat au profit des firmes privées, le congrès affirme sa volonté de mise en place d 'une véritable planification permettant de garantir à la fois le plein emploi de la main-d'œuvre et l'élévation progressive du niveau de vie.

Eu Le congrès demande que la détermination des fins, le choix des moyens, la fixation des objectifs et 1 'exécution du Plan soient réalisés avec la parti cipation et le contrôle des organisations syndicales de travailleurs dans le cadre des directives d'ensemble élaborées par la représentation nationale.

Eu Dans cet esprit, le congrès se prononce pour la nationalisation effective de la totalité du système bancaire et de crédit, et demande à ses fédérations d 'étudier les modalités d 'un véritable contrôle économique des organisations syndicales des travailleurs sur les structures déterminantes de l'économie, modalités pouvant aller jusqu 'à des nationalisation de forme appropriée dans certaines branches telles que la sidérurgie, la construction navale, le ciment, le pétrole, la grande industrie chimique, les transports. »

Le même texte se prononçait u pour un changement complet de politique »

Eu Le congrès constate que la disparition du contrôle populaire au moyen des institutions mises en place au moment de la libération du territoire (comités d'entreprise, gestion de la Sécurité sociale, rôles et pouvoirs des délégués du personnel) qui avait suscité

Quelques éléments de comparaison En 1949, la France retrouve un produit intérieur dont le volume est analogue à celui de 1938. Mais la part consacrée à l'investissement y représente 20,5 % contre 13 % en 1938.

Quant à la consommation, elle est passée de 74,5 % à 68 % tandis que les dépenses des administrations ont diminué de 12,5 % à Il ,5 %

En 1953, la France retrouvait le niveau de production record des années 1929-1930 mais la consommation n'avait pas encore atteint le niveau de 1938. Il faudra attendre 1957 pour que «la bonne vie» d'avant- guerre cesse de faire envie.

Ce phénomène se poursuivit : le nombre de voitures individuelles doublant de 1957 à 1963 pendant que l'équipement des ménages suivait une véritable mutation : 6 % possédaient une télévision en 1957, 17 % un réfrigérateur, 18 % une machine à laver,

22 % un aspirateur, ils seront respectivement, en 1963, 27 % à posséder une télévision, 41 % un réfrigérateur,

31 % une machine à laver, 35 % un aspirateur. tant d 'espoir dans les masses ouvrières, provient de la dégradation progressive du climat politique.

Eu Instruit par cette expérience, le congrès rappelle aux travailleurs la nécessité d'un changement de politique par un gouvernement utilisant tous les rouages de 1 'économie au service de 1 'ensemble de la population et orienté 1 vers une volonté réelle de paix, de solidarité avec les pays sous-développés, et la reconnaissance des droits de tous les peuples à la liberté et au bien -être, seules conditions pour réaliser la promotion populaire dans le monde entier. »

En 1959, en adoptant une telle orientation, la CFTC prenait en compte les données de l'expansion et de la concentration capitalistes.

Sous l'impulsion d'organismes étatiques, la bourgeoisie avait réalisé à son profit la reconstruction de l'après-guerre. En 1953, en effet, la France avait retrouvé approximativement son niveau de production record des années 1929-30. Mais, du fait de la défaite ouvrière de la Libération, ce sont les investissements capitalistes qui prenaient la plus grande part, la consommation des travailleurs restant en retard (voir encart)

Cela s'accompagnait d'une concentration du pouvoir capitaliste : u Le libéralisme n 'est plus qu 'une fa çade », note le rapport de 1959, car

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0, 15 % des firmes françaises réalisent plus de 41 % du chiffre d'affaires national (p . 11) »

Quant à la « société de consommation de masse », qui prenait son essor, elle était caractérisée par le fait que « les besoins solvables ne sont pas forcément les besoins prioritaires » (id). En même temps, << en Europe les disparités régionales s'accroissent » ainsi que le << sous -développement à l'échelle mondiale ».

Poussée par l'expérience des grandes grèves de 1955 à Nantes, l'équipe CFTC des Pays de Loire avait voulu tirer au clair le fonctionnement réel du système capitaliste, prendre la mesure de l'ennemi de classe . Le même rapport détaillait les règles de fonctionnement et l'élaboration des «plans capitalistes de modernisation » ; il expliquait aussi quels mécanismes pourraient servir à maîtriser les priorités. Techniquement révolutionnaire

<< En résumé, écrit G. Declercq dans son rapport de 1959, l'étude des moyens doit être centrée sur la question suivante : comment faire en sorte que les investissements productifs qui seront réalisés soient conformes aux objectifs d'équipement définis par le plan ? Pour mieux y répondre, il est commode de rattacher la foule des investissements productifs à deux grands types : les investissements, "spontanés", et les investissements "dirigés ".

Les investissements « spontanés » ... sont << ceux qui rapportent très vite un profit et autorisent une rotation rapide des capitaux engagés ».

Les investissements « dirigés » sont « ceux qui auraient de fortes chances de ne pas être réalisés en temps utile si on les abandonnait à la spontanéité de 1 'initiative privée : puisque leur exécution n'est pas "spontanée ", elle doit être "dirigée "(p.30 et 31). »

« En principe, précisait Declercq, Il ne sera pas nécessaire de stimuler l'investissemen t "spontané". L'action du plan se bornera à la discipliner. En effet, son 1•olume pourrait tendre à dépasser les limites prévues, d'où absorption d'un surcroÎt de disponibilités financières contrariant le financement d'autres investissements (investissement

"dirigé", logement, investissement administratif ou social). »

Pourquoi cette contrainte envers ce qui est « spontané » dans le fonctionnement de l'économie capitaliste ? La réponse est claire et nette : « Déclenchés par le seul mobile de la rentabilité financière, c'est -à -dire en vue du profit maximum, ils auraient peu de chance de coïncider avec les anticipations volontaristes plan (id). » Les techniques sont ensuite précisées : « contrôle public de 1 'auto financement, interventions discriminatoires dans le domaine des prix, etc. »

Signalons ici quelques propositions qui, affirmées dans l'actuel débat sur « les contraintes de l'économie », sont violemment rejetées par le courant Maire-Rocard-Delors.

Premier exemple : « L'intervention directe du planificateur pour opposer son vote à tel ou tel projet : subordonner la délivrance des autorisations administratives à un avis favorable de sa part. »On est loin de tous les discours sur la u Supériorité de la démarche contractuelle » qui laisse en fait les pleins pouvoirs au patronat !

Deuxième exemple : « La coordination et la sélectivité de la distribution du crédit. L'expérience montre que la nationalisation complète de notre système bancaire apparaÎt nécessaire pour que la politique de crédit soit un moyen efficace de réalisation des objectifs du plan. »

Ce qui est ainsi précisé pour le secteur des investissements faits «spontanément», c'est-à-dire portés par le profit, « s'applique évidemment à l'investissement "dirigé" ». Toutefois, comme le dit Declercq, « il ne suffit plus de le contrôler, il faut le stimu/er ». Comment ?

Par la création « d'une Caisse nationale d'investissement, alimentée pour partie par l'impôt, notamment par /'impôt sur les chiffres d'affaires et sur les bénéfices industriels et commerciaux -ce qui constitue une véritable épargne forcée - et partie par des dépôts privés. »

On est loin de toutes les craintes de Delors devant une telle centralisation du crédit !

Troisième exemple, le champ des nationalisations : « Il sera effectivement procédé à la nationalisation des secteurs où 1 'excès d'autonomie des centres de décisions fait d'ordinaire obstacle à une correcte exécution des consignes du plan. La question mérite d'être posée notamment pour des secteurs comme la sidérurgie, la grande industrie chimique, les ciments, la construction navale, les transports routiers. »

Faut-il rappeler que cette liste date de 1959, alors qu'Edmond Maire et son équipe, en 197 4 ou en 1981, jugeaient « risqué » de trop « étendre » le secteur nationalisé ... ?

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Cette contradiction est d'autant plus remarquable que le texte du rapport Declercq, continue par un passage qui a des résonances immédiates dans les débats actuels : « Il apparaÎt indispensable, écrivait-il, d'assurer une coordination plus réelle des politiques des entreprises déjà nationalisées pour en faire de véritables moyens d'ex écution du plan. Il faut aussi soustraire les investissements de base aux aléas de la conjoncture (p. 32). »

Contre la priorité à la « compétitivité » capitaliste du secteur nationalisé, la minorité CFfC défendait les nationalisations comme moyens pour une autre politique au service des besoins sociaux et du plein emploi.

Elle ajoutait à cela une exigence en matière de fiscalité : « Elle devra être réformée afin de concourir à la réalisation des objectifs du plan : on s'efforcera de diminuer la charge des impôts indirects et de faire en sorte que les impôts sur le revenu, largement progressifs, couvrent une plus large part des dépenses de l'Etat. » En 19 59 ... alors qu'Edmond Maire fait semblant depuis le congrès de Metz, en mai 1982, de découvrir « un problème auquel nous n'avons pas assez réfléchi » !

Dans les limites du présent article, ces citations sont suffisantes : ces mesures, présentées comme socialistes et démocratiques et auxquelles Edmond Maire tourne le dos, étaient proposées dans la CFfC-CFDT dès 1959. Et de surcroît adoptées par 85 % des mandats. A une époque où la« référence chrétienne »n'avait pas encore disparue ...

Ces avancées dans les propositions politiques amenèrent une prise de conscience plus nette des options anticapitalistes. Qu'est-ce que le patronat et la bourgeoisie si la « fonction d'investissement » leur est ôtée » ? Refusant de donner à cette question son plein développement politique, les minoritaires de la CFfC, en passe de devenir totalement majoritaires, prirent quelque temps l'habitude de dire qu'ils étaient « techniquement révolutionnaires ». Les contre- pianistes en échec

Cette orientation, certains auraient voulu qu'elle s'exprime plus clairement. Ainsi Pierre Jeanne, membre de la minorité CFfC et représentant de l'UD de Rouen, regrettait : (( Il semble que l'on ait peur d'employer le terme ... qui définit une économie planifiée... une société sans classes. 11

A l'opposé, elle embarrassait beaucoup le PCF, qui l'attaqua violemment en affirmant dans une brochure de masse que (( la soumission au Vatican explique pourquoi la CFTC ne met jamais en cause le principe de la propriété privée des moyens de production (3) ''·

En réalité, la direction du PCF, sous l'autorité de Maurice Thorez, venait (en 1953) d'interdire des réflexions semblables au sein de la CGT (4): elle faisait campagne, en plein développement de la consommation de masse, pour faire croire à la (( paupérisation absolue de la classe ouvrière 11, c'est-à-dire au fait que les travailleurs s'appauvrissent d'année en année ... propagande absurde, qui servait à Maurice Thorez d'argument pour « prouver » (( la supériorité économique de l'URSS 11 !

Au sein même de la CFfC-CFDT, l'adoption du rapport Declercq représente (( le passage d'une analyse "moraliste " de la société industrielle à une analyse "politique" de la réalité de cette société (5) 11.

Cette orientation allait donner lieu à de nouvelles batailles (6) dont Gilbert Declercq a donné lui-même le résumé : (( Qui a le pouvoir d'investir possède la maitrise non seulement du niveau de vie mais du genre de vie (...) La lutte syndicale vise donc à faire que la fonction d'investissement ne soit plus une fonction privée mais une fonction publique: d'où la nécessité de la nationalisation (et non de l'étatisation) des secteurs clés de l'économie.

« La lutte ne se trouve, dès lors, pas seulement dirigée vers la protection et la défense des travailleurs, mais vers la réalisation d'un nouveau type de société, de nature socialiste: le droit syndical, c'est-à-dire le développement du pouvoir de contestation du système, devenant un objectif en soi.

(( Il était donc légitime que la fraction "moraliste", attachée aux schémas d'un catholicisme social(...) refuse cette évolution essentielle, plus essentielle qu'un simple changement d'étiquette. (. . .) En fait, disait-il en 1971, depuis plus de dix ans, il y a eu un tas de "déviations" de l'orientation définie en 1959. ))

Reprenons-en deux exemples, tout à fait actuels. L'un mettant en scène Jacques Delors et l'autre Edmond Maire et Michel Rocard.

Afin de « combattre la lutte de classes » à sa façon, le régime gaulliste fit tout son possible pour «jouer la carte » de la « planification démocratique » pour chercher à intégrer une

3. << La CFTC et la planification démocratique ... ce qu'en pense le PCF ,, 1er septembre 1962. 4. En mai 1953, la CGT adoptait un «Programme économique"· Le PCF s'opposa à cette orientation, qui resta au tiroir. En 1955, se déjugeant, Benoit Frachon dénoncera << les illusions démobilisatrices , de cette orientation précédente. Voir « la CGT , d'André Barjon et au Seuil 0968); p. 81 et suivantes. De même, lire << la CGT, de René Mouriaux, au Seuil (1982); p. 179 et suivantes. 5. << Syndicalisme en liberté, éd. du Seuil 1974. 6. <<La CFDT, coll. Politique au Seuil, 1971, livre collectif de la direction CFDT, avec une préface d'Eugène Descamps.

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8. Pour une analyse détaillée, voir le livre de Jean-Pierre Oppenheim: .. La CFDT et la planification "• éd. Téma, 1973. En particulier la quatrième partie : " La planification démocratique pour la CFDT: source d'intégration, de concertation, ou d'opposition?,, 9. Sous la signature de Roger Jacques, dans ,, Perspectives socialistes , de jan vier 1961. Jacques Delors appartenait à l'époque au bureau politique de I'UGS (Union de la gauche socialiste) formée de regroupement du MLP (Mouvement de libération du peuple), de la .. Nouvelle Gauche "• et de "Jeune République "• aile mendésiste de l'ancien Parti radical. C'est au titre de cette dernière composante que Jacques Delors avait été désigné. 1 O. Résolution générale du Jt• Congrès, juin Il. " Le contre-plan , aux éditions du Seuil. i 2. Dans un article de " Témoignage chrétien , de février 1968. Et dans le n• 76 de" Formation "• la revue des militants CFDT. 13. Cette expression curieuse de « non capitaliste, est empruntée à la résolution générale du congrès de Metz.

fraction au moins du mouvement syndical dans le jeu constitutionnel(8).

Certains tombèrent immédiatement dans le panneau. Ainsi Jacques Delors, membre de la CFTC où il jouait un rôle d'« économiste ». Il écrivait, en 1961, que « l'on a pu suivre avec intérêt 1 'effort fait à 1 'occasion du IVe Plan pour faire précéder la détermination des objectifs d'une discussion sur les finalités de l'économie (9) ».

Il en concluait qu'« un immense effort de pédagogie politique et d'éducation politique reste à faire ». Delors en proposait un moyen, justement au moment où il allait choisir d'abandonner le syndicalisme pour devenir haut fonctionnaire dans les organismes du Plan : << En reconnaissant au syndicalisme sa tâche de contestation, on lui permettra d'attirer 1 'attention des détenteurs du pouvoir politique et économique sur les risques permanents qu'engendre 1 'exercice de celui -ci et sur les besoins des hommes tels qu'ils s'expriment à un moment donné. Cette mission est d'ailleurs fort compatible avec une participation à la définition et au contrôle de l'exécution du Plan. »

C'est pour refuser de tels projets d'intégration du syndicat au système capitaliste que << le 3/e Congrès rappelle l'opposition entre la planification démocratique réclamée par le J(J! Congrès de la CFTC et le système néo-capitaliste , sous quelque formule de p/anificati on qu'il se dissimule ( 1 0) ».

Et Gilbert Declercq en fournit une explication : « L'influence d'un certain nombre d'économistes modernes dans 1 'organisation a eu pour résultat de confondre une "démocratisation de planification capitaliste française" avec une planification démocratique qui n 'était pas seulement différente, mais ·encore opposée à la conception capitaliste du P/an(i d. p. 162) . »

Il en dégageait aussi la leçon générale, qui contredit de plein fouet la volonté actuelle du gouvernement et de la majorité PS-PC lorsqu'ils veulent « laisser jouer les règles du marché » dans le fonctionnement de l'industrie et du crédit, même nationalisés: <<Le rapport de /959 parlait bien de participation à la gestion, et de rôle économique pour les syndicats, mais à condition qu'auparavant soit résolu le problème de la maÎtrise "socialiste" des investissements (ib. p. 162.) »

Ce débat ne cessa de rebondir tout au long des années soixante, lié à la question de « quelle issue après de

Gaulle ». Et cela nous ramène à la discussion sur « la stratégie dite de contre-plan» (voir Critique communiste n° 14, décembre 1982). Maire, Rocard et leurs amis, par « réalisme », prônaient avant tout la recherche d'un accord facilitant la collaboration de classes, donnant ainsi une « crédibilité » aux projets de Mendès-France. Nouvelle discussion donc, dont Gilbert Declercq a pu donner le résumé suivant : « En mars /967, il a fa/lu mener une bagarre très dure pour empêcher le conseil confédéral de faire du "taux élevé de progression du plan" l'arme absolue de contestation de la CFDT 1 (ibid. p.l62) »

Ce « taux de progression plus élevé », proposé par Edmond Maire et ses amis, était une application concrète de la « stratégie de contre-plan » : il fallait, selon eux, définir « des objectifs cohérents» pour montrer, de l'intérieur même du système, quelles sont les propositions réalisables sur lesquelles le syndicat serait « prêt à s'engager ». Ils avaient pu, ainsi, chiffrer un « taux de progression » de 0,5 % plus élevé que celui retenu par les « experts » gaullistes (11).

Maire et Rocard, co-auteurs avec d'autres de ces propositions, prétendaient parvenir à un accord garantissant la gauche non communiste contre des risques de « débordement » par les syndicats, tout en limitant les revendications afin de « ne pas sortir des limites imposées par une économie ouverte » et en évitant qu'elles ne soient trop «exagérées » et ne «produisent de l'inflation ».

Sur le plan politique, donner de telles garanties pouvait avoir un double effet:« Contraindre le PC et la CGT à accepter le rapport de forces » créé par cette « alliance entre 1 'aile syndicale et l'aile politique du mouvement »; par la même occasion, écrivaient-ils en février 1968, « le ralliement de voix centristes » pourra s'ajouter et faciliter ainsi « une majorité nouvelle » (12).

Cette perspective de soumission de la CFDT à une telle opération politique, en vue, dès 1968, des élections prévues pour 1972, fut repoussée : la majorité des militants visait à préparer, par les luttes et l'unité d'action, un passage à un socialisme démocratique. Tandis que Maire et ses amis recherchaient un changement de l'intérieur même du système, les progrès de la démocratie permettant de convertir le capitalisme en une réalité nouvelle, pas « socialiste », mai~.

« non capitaliste » (13).

L'autogestion

En Mai 68, le mouvement des masses a « balayé d'un revers de main

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les élucubrations du contre-plan », a expliqué Gilbert Declercq. Cela reste vrai, même si les forces politiques de gauche se sont refusées à prendre le pouvoir, portées par la grève générale

C'est au cours de cette même grève générale que la CFDT mit en avant la perspective de « l'autogestion ». Après 1968, la CFDT fit plus souvent référence à l'autogestion socialiste qu'à« la planification démocratique ». Les deux · notions s'opposent-elles ?

Au premier abord, il semble en effet que l'autogestion, qui signifie une mobilisation décentralisée, à l'échelon de l'entreprise, soit contradictoire avec la planification, qui présuppose une démarche centralisée. Est-ce que cela a changé l'identité de la CFDT en 1968?

En fait, la réponse est non ! Comment prétendre exercer le pouvoir d'autogestion au niveau des entreprises si, au préalable, les travailleurs n'ont pas, collectivement, les moyens de contrôler l'ensemble de l'économie, c'est-à-dire, en bref, les moyens d'une planification, grâce à la socialisation des grands moyens de production et de crédit ?

Eugène Descamps, secrétaire général de 1961 à 1971, a d'ailleurs tenu à souligner la continuité de la CFDT que Mai 68 a permis, selon lui, de réaffirmer devant toute une nouvelle génération de militantes. Elle tient pour l'essentiel en une double option ( 15).

« L 'autonomie syndicale : C'est le lien étroit, quotidien entre CGT et PCF, particulièrement visible dans les périodes exceptionnelles, qui a posé clairement les problèmes de l'autonomie du syndicalisme à l'égard du politique. ce que nous avions appris entre /94 5 et 1948, une nouvelle génération l'a découvert en /968 (p. 11). »

A l'opposé de toute la période précédente, une large génération de militants venait à l'activité syndicale et politique. Sur la base d'une conviction ferme : l'actualité de la lutte des classes. Conviction qui contredisait toutes les théories sur l'intégration de la classe ouvrière au système qui fleurissaient dans les années précédant

En même temps, cette nouvelle génération eut une identité marquée : contre toute forme de bureaucratie, la trahison de la grève générale par le PCF se confondant durant l'été 1968 avec la répression du « printemps de Prague».

Socialisme oui, stalinisme, non ! Cette évidence allait de pair avec le refus de l'exploitation ... Très précisément, cette génération pensait que la révolution socialiste devait donner la garantie de ne pas reproduire ce monstre qu'est «le socialisme réellement existant » dans les pays de l'Est. D'où le thème de « l'autogestion » ; ce sont les travailleurs eux-mêmes qui gèrent leurs affaires sans s'en remettre à un pouvoir bureaucratique pesant comme une pyramide sur la classe ouvrière.

Deuxième option sur laquelle insiste Eugène Descamps :

« L'option socialiste : La recherche d 'un socialisme démocratique, amorcée dès /9 52 dans les métaux, la chimie, le bàtiment, le SGEN et dans les unions départementales minoritaires, a in contestablement aidé à approfondir le contenu démocratique de la société anticapitaliste, mais non totalitaire que nous avions projetée (.. .). C'est cette volonté de substituer au capitalisme une société socialiste à base de solidarité et d'extension des droits des hommes qui dans les recherches engagées a fait privilégier, après la planification démocratique, les idées d'autogestion et de propriété sociale mises en valeur par notre congrès de 1970. C'est cette volonté de voir les responsabilités partagées par le plus grand nombre qui nous a fait rejeter les expériences de socialisme centratisé des pays de l'Est (p. 13 et 14). »

On peut donc le voir, et la lecture des quelques extraits de textes que nous publions en annexe le confirme, les positions de la CFDT en Mai 1968 viennent de loin.

Les citations de la minorité CFTC en 1952, en 1956, montrent que les positions des minoritaires furent très tôt affirmées en faveur du socialisme.

Celles de la fédération Hacuitex, tirées des congrès de 1964 et 1966, montrent assez nettement, pour leur part, l'élaboration, avant 1968, de la perspective de l'autogestion.

Il n'est donc pas étonnant de voir la CFDT, dans la résolution générale du 35e Congrès, en 1970, préciser « les trois caractéristiques de la société à construire: l'autogestion, la propriété sociale des moyens de production et d 'échanges, la plamfication démocratique. ces trois éléments, était-il d'ailleurs souligné, ne peuvent être réalisés que dans une société socialiste ( 16). »

Le rabot

d'Edmond Maire

Ce congrès de 1970 avait vu se dérouler un débat entre trois « contributions » ( l 7), avec un vote de « prise en considération » pour choisir le texte qui serait ensuite

14. Signalons ici, parce que c'est malheureusement trop peu connu, qu'Edmond Maire luimême fut, en Mai 1968, « hostile à l'idée de sauter les étapes (. .. ) en appeler à une sorte de jaillissement spontané qui parte des entreprises pour organiser la société toute entière me parassait utopique et dangereux"· ( .. La deuxième gauche., éd. Ramsay, p. 216) IS. Voir la préface d'Eugène Descamps à « la CFDT .,, déjà cité. 16. Résolution du congrès de 1970. Voi r « Textes de base "• p. 38 et suivantes, éd. Montholon. 17. Un projet de texte était présenté, au. nom du conseil confédéral, par André Jeanson. Des syndicats y avaient présenté des amendements. Mais il existait aussi, pour ce 35• Congrès, deux « contre-textes»: l'un présenté par les .Pays de Loire, le SGEN, l'union régionale parisienne et la Bretagne; l'au tre par les fédérations Hacuitex, PTT, services et soixan te-sept divers syndicats.

Le dernier, défendu par Krumnov, obtint 26,7 % ; le précédent 32,8 %. Le texte du conseil confédéral 42 %. Soumis au débat et amendé, il sera finalement adopté par 65 % des mandats.

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amendé. Le document adopté comporte le « tryptique » devenu la référence traditionnelle des militants CFDT pour dix ans : L'autogestion, la propriété sociale des moyens de production, la planification democratique.

Cependant, tout en affirmant ainsi son objectif, parvenir au socialisme par la lutte des classes, la CFDT allait se trouver confrontée à une poursuite de l'offensive politique du courant « moderniste », fortement marqué par le mendésisme. Il s'agit, pour ses défenseurs, de donner la priorité à la conquête des divers « pouvoirs », en gommant la question décisive de la propriété des moyens de production.

Parallèlement, les deux autres « contributions » étaient beaucoup plus nettes sur ce problème. Les extraits que nous en publions ici le montrent. Celle soutenue par Gilbert Declercq souligne -avec vraisemblablement l'accord d'Eugène Descamps- la continuité depuis 1959 :

« La CFDT condamne et combat le capitalisme non seulement dans ses effets mais dans ses fondements, et cela sous toutes les fo rmes modernes de ''planification", de "concertation" et de "nouvelle société" sous lesquelles il peut se dissimuler ( .. .) La CFDT se prononce résolument pour le socialisme, c'est -à -dire la propriété sociale des moyens de production et d 'échange, notemment ceux qui possèdent une taille et une importance déterminantes. »

L'autre « contribution » défendue par Frédo Krumnov souligne nettement que « la mise en place d'une autre société en rupture totale avec le système capitaliste est indispensable ( ... ) Le socialisme est incompatible ·avec la propriété privée des moyens de production car le patronat y trouve les instruments de son pouvoir ».

A entendre les actuelles déclarations d'Edmond Maire ou de ses lieutenants, à commencer par Jean Kaspar ou Jacques Chérèque, certains pourraient douter de ce que fut l'orientation de la CFDT sur la question de la propriété. Il suffit cependant de rappeler quelques éléments de plusieurs années de cette histoire. En 1973 tout d'abord, lors du 36e Congrès à Nantes, il fut réaffirmé la place décisive des nationalisations dans la stratégie de la centrale ; malgré les arguments de Maire et de son courant.

Et il en fut de même, au fil des années, jusqu'à la « plate-forme » adoptée en janvier 1978, dont il vaut la peine de citer aussi de larges extraits (voir en annexe).

Cependant, pour faire apparaître dans sa vérité les véritables orienta- .

tions et les méthodes antidémocratiques d'Edmond Maire à la tête de la CFDT, il nous faut aussi dire deux mots des circonstances qui ont accompagné l'adoption de ce texte : les militants voulaient une référence affirmant leur « identité » devant la perspective de victoire de l'Union de la gauche ... Pendant les mois où cela se discutait, Edmond Maire et son équipe procédaient à des négociations, tenues longtemps secrètes, avec le CNPF.

Hervé Hamon et Patrick Rotman en ont donné un récit dans La deuxième gauche. Ils citent les participants de la première réunion.

« François Ceyrac: Mercier et Moreau m'ont donné la substance du rapport qui devait ètre présenté en janvier. (Il ne s'agit pas de la « plate-forme », bien sûr, mais du «rapport Moreau », prônant le « réalisme » en matière économique-NDLR). Moreau ne m 'a pas caché que le Programme cornmun était un carcan pour le syndicalisme tel que le concevait la CFDT. Pour lui, une victoire de la gauche dans l'état de division et d'impréparation où se trouvait cette dernière représentait une source d'inquiétude . Albert Mercier précise : le contact a été bon. Tout de suite, nous avons demandé avec qui nous pouvions traiter au CNPF Ceyrac était désireux de rouvrir les dossiers. Il a beaucoup de bons sentiments, comme pas mal de patrons chrétiens (p. 303 et suivantes). »

Ainsi, la duplicité d'une direction saute aux yeux : le CNPF se voit « garantir » la bonne volonté de la confédération CFDT au moment où celle-ci, publiquement, est bel et bien obligée d'adopter un texte réaffirmant que « les détenteurs actuels des moyens ·de production doivent ètre expropriés ».

La conclusion, provisoire, de ce débat se trouve dans le texte adopté au congrès confédéral de Metz : en lieu et place de l'objectif d'une « appropriation collective des grands moyens de production et d'échange », on trouve l'expression, bien différente, (( d'appropriation collective des pouvoirs » (alinéa 118) . Ce fut voté. Mais . sans débat : la direction confédérale refusa de soumettre à la discussion un seul des « amendements » sur ce point ! Ainsi un groupe politique monopolisant la direction confédérale de la CFDT cherche-t-il à liquider ce qui le gêne dans le passé de l'organisation syndicale. Par tous les moyens. Mais cela même, finalement, fait dire que le débat ne peut que rebondir, porté par l'expérience en cours des luttes de la classe ouvrière.

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Annexes

Des analyses de la minorité CFTC en 1952 et 1956

11 Il est important que nous précisions bien le monde où nous vivons et qu'en premier lieu soit analysé le système capitaliste, cause de trop de misères pour l'humanité.

11 Disons que notre monde capitaliste est celui où les possédants dirigent effectivement la vie des nations. Il a pour base la propriété des moyens de production, il s'est développé grâce à l'accumulation du capital dù au bénéfice réalisé par 1 'effort manuel ou intellectuel du travail et par l'investissement de capitaux nouveaux ...

11 On ne dénoncera pas assez le mensonge démocratique en régime capitaliste. La liberté capitaliste a livré la démocratie libérale, en utilisant ses formules mèmes et les armes qu'elle lui donnait, à l'oligarchie des riches (oligarchie de puissance et de classe), puis, au dernier stade, à un étatisme contrôlé par la grande banque et la grande industrie qui se sont emparées non seulement des commandes occultes de l'organisation politique, mais de la presse, de l'opinion, de la culture, parfois mème des représentants du spirituel pour dicter les volontés d'une classe et modeler jusqu 'aux aspirations des masses à l'image des leurs tout en leur refusant les moyens de la réaliser. »

(Extrait du rapport de la fédération métaux de la CFTC, congrès de Nantes, 1952.)

11 Nous ne voulons pas aménager le régime capitaliste, mais lui substituer une autre forme de société. Rappelons qu'à maintes reprises nos analyses nous ont conduits à déclarer que la propriété capitaliste ne pouvait plus ètre la base et la structure du pouvoir économique. »

(Eugène Descamps, rapport au congrès de Dunkerque, 1956).

Planification, autogestion et socialisme en 1964 et 1966

11 Une véritable planification démocratique ne se conçoit pas, et ne peut fonctionner si le droit d'autorité reste attaché au capital. C'est là encore un très important problème de doctrine. Il ne suffit pas de condamner le système capitaliste sans le condamner dans ses fondements mèmes .

11 Pour contester le capitalisme, il faut s'attaquer à la notion du capital et du profit lui -mème. Remettre en question le droit de propriété et l'autorité de gestion du capital sur les moyens de production et sur l'économie, c'est préconiser la socialisation des moyens de production. (.. .)

11 Devant toutes ces exigences et conditions nécessaires à une véritable planification démocratique, il faut constater qu'un . changement de régime politique est indispensable. Il faut sortir d'un régime capitaliste pour entrer dans un régime socialiste. »

(Extraits du rapport de Frédo Krumnov au 43e Congrès de la fédération Hacuitex, en mai 1964.)

11 La transformation de la société est le but premier de l'action syndicale ... Il nous arrive souvent de parler de démocratie, de planification démocratique, de socialisme démocratique ou de démocratie économique, sans expliquer ce que ces termes recouvrent pour nous.

11 Cela est dangereux, car l'un des défauts de notre société contemporaine, n'est-ce pas justement de déf ormer les mots et leur sens (...).

11 Dès que le combat ouvrier a commencé, les travailleurs ont revendiqué une forme de société qui leur permettrait d'exercer effectivement leur droit de gestion . La conviction que les travailleurs devraient gérer un jour eux-mèmes leur entreprises 'est introduite rapidement dans la prise de conscience de la classe ouvrière et cette exigence d 'une société démocratique a conduit la classe ouvrière à de nombreuses expériences. (...)

11 Le socialisme n 'est pas un système fini et définitif Le socialisme a été trop longtemps identifié soit à un parti politique, soit au socialisme d'Etat, ainsi qu'il a été mis en application en URSS après la révolution de 1917. Cette identification ne doit toutefois pas nous faire oublier le côté positif de toutes les expériences à travers lesquelles les travailleurs ont essayé partout à travers le monde de trouver une formule leur accordant le droit de gestion de l'entreprise. (...)

11 L 'entreprise, que nous préconisons, doit ètre gérée par les travailleurs eux-mêmes. C'est d'une façon très claire que nous tenons à nous prononcer pour la gestion de l'entreprise par les producteurs qui y sont associés. L'autogestion au niveau de l'entreprise est la forme de démocratie éco-

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nomique qui répond le mieux à notre conception et à nos choix.

11 Si, dans le domaine des principes. nous proclamons qu'il faut détacher le droit de gestion de la propriété des moyens de production pour la rattacher à l'homme et que nous réclamons que, pour cette gestion économique, chaque homme dispose d'une voix, seule l'autogestion répond, dans sa forme concrète au niveau de l'entreprise, aux exigences que nous formulons. »

(Extrait du rapport au congrès Hacuitex de 1966.) Contribution d'Hacuitex en 1970 (extraits)

11 Toutes les luttes ouvrières, de l'entreprise au plan international s'inscrivent dans une révolte générale. E:lle constitue la lutte permanente de la classe grandissante des travailleurs contre la classe dominante qui accapare les moyens de production et le pouvoir.

La L 'action syndicale révolutionnaire que la CFDT entend soutenir et développer s'insère d'une façon dynamique dans ce processus de lutte de classes . La CFDT doit contribuer à la rendre plus consciente, plus cohérente et plus efficace.

Les perspectives

11 Pour assurer la défense plus efficace des intérêts concrets des travailleurs, la mise en place d'une autre société en rupture totale avec le système capitaliste est in dispensable.

11 Il revient à la CFDT, organisation syndicale révolutionnaire, de développer la lutte des travailleurs vers un renversement du rapport des forces pour hàter l'instauration d'une société socialiste démocratique sur les principes : de l'autogestion, de la propriété sociale des moyens de production, de la planification démocratique.

La L 'autogestion, c'est la gestion des entreprises mais aussi de l'ensemble de l'économie et de la cité, par les travailleurs. E:lle répond au besoin fondamental de responsabilité, de liberté chez les travailleurs, elle est de nature à créer un type nouveau de relations sociales basées sur l'égalité et la solidarité effectives.

11 Le socialisme est incompatible avec la propriété des moyens de production car le patronat y trouve des instruments de son pouvoir, en conséquence ils doivent devenir propriété sociale, mais non étatique.

11 La planification économique prolonge l'autogestion. E:lle permet l'expression des besoins et le dialogue à partir des collectivités de base sur le choix et la coordination des objectifs d'ensemble.

11 Cette société doit assurer l'égalité de chance et de droit de tout homme et femme. dans tous les domaines. E:lle crée de nouveaux rapports entre les hommes pour la prise en charge collective de leurs problèmes, ce qui exige de cette société le respect et la garantie des libertés collectives et in dividuelles.

S tratégie

11 Dire que les travailleurs sont engagés dans la lutte des classes n 'est pas pour la CFDT seulement la constatation mais l'affirmation de notre volonté d >· participer de manière offensive. Il s'agit de mener cette lutte dans les conditions les plus efficaces jusqu'à son terme, l'instauration d 'une société socialiste et démocratique. »

Extrait de la plate-forme CFDT, janvier 1978

11 La période qui s'ouvre est marquée par l'espoir de changements importants (...) La CFDT a, depuis longtemps, fait un choix anticapitaliste. L'Histoire a montré que les réformes introduites au sein du système capitaliste n'en ont pas modifié le fondement (.. .) La stratégie autogestionnaire implique un changement radical de l'ensemble de la société. E:lle commande la socialisation des principaux moyens de production, d'échange, de communication, de formation et d'information.

11 Cela signifie que les détenteurs actuels des moyens de production soient expropriés et que le transfert de propriété à la collectivité s'accompagne d'une modification de la notion même de propriété (p. 6, 8 et 9).

11 Pour mobiliser les travailleurs, améliorer le rapport des forces sociales à leur profit, imposer des mesures efficaces (la CFDT, entend confirmer et préciser ses propositions pour une réelle planification démocratique ( ... ).

11 Cette nationalisation ~xpropriation , qui ne doit pas être une étatisation, doit, au contraire, favoriser la socialisation (nouvelle répartition des attributs de la propriété) et la marche à 1 'autogestion.

11 La planification démocratique est un des piliers du projet socialiste de la CFDT ( .. ). C'est aussi, avec la gauche au pouvoir et une large mobilisation populaire, un des moyens de sortir de la crise ... (p. 60 et 61) ))

(Toutes ces citations sont extraites de la brochure «CFDT-réflexion», éd. Montholon.)

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