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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le mouvement étudiant

· Critique communiste, n° 20, juin 1983 · p. 12-14 · 2 665 mots

Nouvel enjeu dans une situation nouvelle

SERGE EMERY

ES étudiants ont brusquement ressurgi sur la scène politique. Les futurs médecins ont fait une grève générale de trois mois, les autres sont descendus dans la rue, se sont mis en grève, se sont mobilisés comme ils ne l'avaient pas fait depuis 1976 . Certains ont voulu n'y voir qu'une manifestation des filles et des fils de la bourgeoisie contre le gouvernement de gauche. D'autres n'ont voulu retenir que des manifestations utilisées comme terrain de manœuvre par la droite et l'extrême droite. Qu'en est-il et à quoi correspond une agitation qui s'est révélée réelle et profonde dans l'ensemble des facultés?

La crise économique a amené la bourgeoisie à poursuivre deux objectifs à l'université : réduire ses coûts et l'aménager en fonction de ses besoins, c'est-à-dire dispenser un enseignement qui fasse des étudiants des cadres à son service. C'est ainsi que l'on a vu se multiplier ces dernières années des budgets d'austérité, des plans visant à restreindre le nombre d'étudiants et à transformer une partie de l'université en centre de formation professionnelle. Pour exemple, la réforme du deuxième cycle en 1976 et la carte universitaire de Saunier-Séité en 1980-1981.

Les étudiants voient donc leur situation se modifier avec l'accentuation de la crise. Après une période de stagnation, leur nombre, qui dépasse un million, s'accroît cependant depuis trois ans au rythme de 3 % . Leur préoccupation majeure est d'échapper au chômage et ils s'orientent de plus en plus vers les formations les plus prometteuses d'emploi. Si une part d'enfants de la bourgeoisie voit son avenir assuré et s'identifie à la classe dirigeante, notamment dans les facultés de sciences économiques et de droit, une grande masse d'étudiants a confusément conscience qu'elle occupera une place intermédiaire dans la société. Elle a même compris qu'une formation et un diplôme élevés pouvaient la préserver du chômage et de la déqualification. Ce qui peut se résumer ainsi : pour avoir un emploi, il vaut mieux une licence, quelle qu'elle soit, qu'un bac.

Cependant, les conditions de vie et d'études des étudiants se détériorent. Ils sont de plus en plus nombreux à travailler comme salariés durant l'année universitaire. Le matériel scolaire se dégrade, le nombre d'enseignants tend à stagner, l'aide de l'Etat diminue. Les possibilités de recevoir une formation de qualité se restreignent. La sélection, la sélection sociale, se renforcent. A l'aspiration grandissante des jeunes à acquérir une formation, les différents gouvernements ont répondu par une restriction du droit aux études.

C'est pourquoi, dans leur grande majorité, les étudiants ont voté pour le changement en mai 1981. Savary sur les traces de Saunier-Séité

La situation a-t-elle profondément changé depuis le 1 0 mai ? Quelques mois après son arrivée au gouvernement, Savary déclarait vouloir abroger la loi d'orientation d'Edgar Faure, adoptée au lendemain de Mai 68. Voici comment il résumait lui-même sa position : 11 Le projet de loi tend à l'abrogation de la loi d'orientation de 1968. Il ne renonce pas pour autant aux principes f ondamentaux de la législation en vigueur, participation et pluridisciplinarité, mais il contient d'importan tes innovations . »

Il faut donc retenir que Savary n'a pas l'intention de rompre avec ce qui était la politique de la droite, c'est-à-dire l'adaptation croissante de l'université à la crise, puisqu'il conserve les « grands principes fondamentaux de la législation en vigueur». Mais qu'appelle-t-il donc « importantes innovations » ? Le PS et le PC répondent unanimement : l'ouverture de l'université au plus grand nombre et son adaptation aux besoins socio-économiques. A quoi Barre et Saunier-Séité répliquent en dénonçant la fin de la formation de « l'élite » et le nivellement par le bas de l'université !

La réalité apparaît bien éloignée des déclarations mensongères ou tonitruantes des leaders politiques. Reprenons les explications de Savary lui-même, au sujet de l'article 13 de sa réforme, celui qui autorise une sélection accrue et a provoqué l'hostilité des étudiants : le ministre préconise « une vocation plus professionnelle pour le second cycle. Il faut plus d'étudiants, il faut plus de formations professionnelles et que les formations correspondent à des débouchés possibles et réels ».

Derrière cette orientation, qui reprend mot pour mot celle de Saunier, on retrouve ce thème sempiternel : l'université crée des chômeurs. La réforme a donc pour objectif de partir de la situation de l'emploi pour transformer l'université, afin d'« établir une certaine cohérence entre le flux des étudiants formés et les perspectives réelles d'emplois offerts », selon les explications de Savary lui-même. Comme il ne faut pas former plus d'étudiants que d'emplois disponibles, une sélection s'impose à l'entrée des filières de second cycle. On comprend difficilement comment il y aura plus d'étudiants dans le deuxième cycle, comme le prétend Savary. Les étudiants seront préparés à occuper un emploi déterminé à l'avance. En introduisant à l'université un apprentissage professionnel qui se faisait jusqu'à maintenant après l'embll:uche, la

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permettront aux patrons de faire pas- · très largement absentes des préoccuréforme tend à limiter encore plus l'accès au savoir. Elle remplace l'enseignement dispensé dans le cadre de l'université par une formation alternée faculté/entreprise. Des stages ser leur idéologie de la gestion et de l'exploitation. On est bien loin de la mainmise des syndicats de gauche sur l'université, tant décriée par la droite!

Mais, argumentent le PS et le PC, seuls les étudiants qui s'orientent vers les filières professionnelles sont touchés par ces mesures. L'important est que tous ceux qui le veulent puissent aller à l'université. C'est encore prêter à la réforme plus qu'elle ne promet. La professionnalisation, mot clef de la politique gouvernementale en direction des jeunes, s'accompagne d'une austérité renforcée. Ainsi, toute filière peut dès la première année limiter l'accès aux étudiants en fonction de ses « capacités d'accueil » (c'est-à-dire ses moyens budgétaires) et la recherche pratiquée en troisième cycle pourra être commercialisée. La rigueur régnante aidant, on sait d'ores et déjà qu'un grand nombre de facultés ont décidé d'instaurer des numerus clausus dans de nombreuses filières et qu'elles seront obligées d'adapter les recherches en troisième cycle aux besoins locaux des patrons pour trouver des sources de financement.

Les mesures de Savary sont donc très proches des préoccupations de Barre, qui veut des diplômes finalisés, et bien loin d'une université de masse. De plus, les bourses augmentent toujours moins vite que l'inflation, les restaurants universitaires sont dans une situation catastrophique et les universités ne savent pas, d'une année sur l'autre, comment boucler leur budget. Les étudiants sont de plus en plus nombreux dans les séances de travaux dirigés et on demande aux enseignants de faire gratuitement des heures supplémentaires.

La démocratisation tant annoncée par Joxe apparaît alors comme un simple effet de manche à la tribune de l'Assemblée nationale pour justifier devant l'opinion de gauche une réforme qui ne peut satisfaire les étudiants.

Si les conditions d'études n'ont pas changé depuis le 10 mai, le mouvement étudiant s'est profondément renouvelé depuis 197 6, date de la dernière grève générale étudiante. Les derniers participants à cette lutte sont sortis des universités, les traditions se sont perdues, des acquis politiques comme la liaison avec le mouvement ouvrier se sont estompés. Tout ce qui faisait la particularité du mouvement étudiant des années 1970 s'est radicalement modifié. Le climat des mobilisations anti-impérialistes (contre la guerre du Vietnam à l'époque) sont pations étudiantes d'aujourd'hui.

Jusqu'en 1981 , toute mobilisation, même limitée à quelques revendications académiques, s'en prenait à la politique d'un gouvernement compris par tous comme réactionnaire, lié aux patrons. La seule alliance possible était avec les forces qui le combattaient, à savoir le mouvement ouvrier.

Seule l'auto-organisation, la structuration en comité de grève et en coordination a survécu à ces années, en raison de la faiblesse des organisations syndicales et de la défiance dont elles font l'objet. Aussi l'absence de préoccupation du mouvement ouvrier pour les revendications universitaires, l'attitude du PS et du PC qui ignorent les aspirations et les luttes des étudiants quand ils ne les qualifient pas de réactionnaires, n'incitent pas à la clarification politique. En l'absence d'un mouvement ouvrier à l'offensive et pesant de tout son poids dans la société, le mouvement étudiant ne se range plus spontanément aux côtés de la classe ouvrière comme durant les années 1970. Il est redevenu un enjeu.

Attentifs à toutes les propositions de Savary, les étudiants ont attendu un an que sa politique se mette véritablement en place, se confirme pleinement, pour commencer à se mobiliser. L'année 1981 -1982 avait été significative à ce titre : aucune lutte, aucune grève dans les facultés.

Face au projet Savary, il n'y a pas eu une seule et même riposte étudiante. Au manque de traditions et d'expérience se sont ajoutées les différenciations au sein du milieu. La réaction a été éclatée suivant les filières et les forces politiques dominantes. Il y a des appréciations différentes sur la professionnalisation et la sélection. Ceux qui se destinent dès le départ aux carrières de droit et de gestion n'ont pas la même approche des concours et des stages en entreprise que ceux qui s'engagent dans les sections scientifiques ou littéraires. Si certains n'ont vu que les concours entre le premier et le second cycle, d'autres ont mis davantage l'accent sur la mainmise patronale sur l'université. Chaque force politique a pu développer ses propres explications sur la réforme, sans que se mette en place un cadre unifié de mobilisation sur la base des mêmes revendications.

C'est ainsi que la droite a mené une double offensive, au lendemain des élections municipales. Dans les médias se sont déchaînés tout ce qui existe de réactionnaire à l'université, les mandarins, l'Académie des sciences, Saunier Séité, Barre, pour s'en prendre au projet « marxiste » de réforme des universités, pour la sélection et la défense de l'élitisme. L'action de la droite, comment y faire échec

Passant sous silence leurs longues années au pouvoir, ces gens tentent de faire oublier qu'ils se sont heurtés à une mobilisation des étudiants qui les empêcha d'appliquer leurs propres réformes, semblables en beaucoup de points à celle de Savary.

Sur les facultés, le CELF, l'UNI, la CNEF, officines giscardiennes ou chiraquiennes, ont su trouver un regain d'audience. Marginalisées naguère du fait de leur soutien à la politique de Saunier-Seité, ces organisations ont bénéficié de l'attitude d'un Savary peu disposé à satisfaire les aspirations étudiantes. Menant leur barque de concert, elles ont bien pris garde de ne pas s'aventurer trop ouvertement sur le même terrain que les leaders de la droite. Elles ont évité toute analyse de la réforme pour se concentrer sur une dénonciation globale du projet Savary. Elles ont mis sur pied une « coordination nationale contre le projet Savary » qui a pris l'initiative des manifestations, des services d'ordre. Bref, la droite a tenté d'organiser le mouvement étudiant et de le diriger.

Face à l'activisme de la droite, la gauche s'est montrée divisée et démobilisée. L'UNEF-Solidarité étudiante (dirigée par le PCF) soutient la politique gouvernementale, sans un mot de critique. L'UNEF-indépendante et démocratique s'est inquiétée de certains points négatifs sans remettre en cause la globalité de la réforme. Enfin, les JCR, qui ont tout fait pour que le mouvement étudiant se prononce contre la sélection et la professionnalisation.

La grande masse des étudiants a pu consta:er que, dans de nombreuses assemblées générales, le terrain de la mobilisation était laissé à la droite. La division et l'éclatement de la gauche ne permettait pas de proposer une véritable centralisation du mouvement étudiant sur ses revendications. Quand l'UNEF-SE mobilisait pour défendre Savary, l'UNEF-ID, . peu claire et constamment craintive

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de se faire déborder par le mouvement étudiant, proposait des initiatives sectaires qui ne correspondaient pas aux échéances de la mobilisation. Le désarroi des étudiants n'en a été que plus grand.

D'un côté, la grande masse présente aux assemblées générales dans la plupart des universités de France, voyant la passivité de ceux qui se réclament du mouvement ouvrier, a refusé de descendre dans la rue pour ne pas se mêler à la droite, puis elle est retournée en cours. D'un autre côté une frange non négligeable d'étudiants, parmi les moins politisés et les moins sensibles aux manœuvres de la droite, s'est reconnue dans les actions programmées par les CELF-UNICNEF. L'absence de tradition politique et l'inaction des forces de gauche ont accru la difficulté pour le mouvement étudiant à dégager une direction propre, sur la base des revendications. La droite a eu tout le terrain libre pour mener son offensive.

Pourtant, là où des militants ont cherché à organiser la lutte dans les assemblées générales et les comités de mobilisation, les étudiants ont réussi à faire taire la droite, à la minoriser. C'est ainsi que dans de nombreuses facultés, il y a eu grève contre la sélection et la mainmise patronale, contre les manœuvres et les attaques racistes de la droite. A partir d'assemblées massives, 1 500 étudiants à Caen, 4 000 à Reims, et de beaucoup d'autres de plusieurs centaines, à Amiens, Lyon, Bordeaux, Montpellier, etc. , il y a eu tentative de faire entendre la voix des étudiants. Nul doute que c'est à ces mobilisations que répondent les amendements de la majorité parlementaire visant à limiter la présence des patrons à l'université. Cependant, prisonnier de l'alternative coordination manipulée par la droite ou états généraux de l'UNEF-ID face à la pression des organisatio~s du mouvement ouvrier qui l'assimilaient à la réaction, le mouvement étudiant a dû laisser le champ à la division, à l'écartèlement, et finalement à la démobilisation et aux manœuvres d'appareil.

C'est ce que avaient su éviter les étudiants en médecine. Extrêmement convoités, ils ont réussi à éviter ces manipulations. Face à la réaction qui a cru pouvoir en faire la pointe avancée de la défense des professions libérales « contre l'étatisation », mais aussi face à un gouvernement qui a tout fait pour l'amalgamer à un tel projet politique, ils ont réussi à imposer que leur grève générale ne dévie pas de ses origines : la lutte contre --- ---~~l'aggravation de la sélection et une orientation arbitraire en cours d'études. Ces revendications, qui, dans leur finalité, s'opposent à la politique de la bourgeoisie en matière de santé, ont fait l'unanimité du milieu et l'unité du mouvement au sein d'une coordination nationale (le CICN), absolument incontestée pendant trois mois de lutte. La droite a été incapable de s'opposer à ces revendications et de manipuler l'organisation de cette puissante grève générale.

Cependant la force du mouvement, ne se préoccupant strictement que de ses revendications et refusant de s'appuyer sur la hiérarchie médicale, l'a conduit à se limiter : ne pas demander le soutien de la classe ouvrière.

Sur les autres campus, les difficultés ont été plus importantes. Contrairement à tous les préjugés, la droite y a eu les mains plus libres qu'en médecine. Cependant, au bout de quelques semaines, avant que ne retombe la mobilisation, la droite s'est trouvée en situation difficile, quand les étudiants « indépendants » de la coordination nationale ont voulu définir une plate-forme de revendications. Issus des assemblées générales tenues par la droite, ils ont voulu prendre des contacts avec l'ensemble des facultés pour établir une position commune face à la réforme et préparer ensemble des initiatives. Refusant d'être tenue par une véritable plateforme revendicative, la droite risquait alors de voir le mouvement lui échapper. La démobilisation n'a pas permis de faire aboutir l'initiative des « indépendants » et a laissé la place au spectacle des trois manifestations du 24 mai, jour de l'ouverture du débat à l'Assemblée nationale, alors qu'il n'y avait plus d'assemblées générales, les étudiants préparant ou passant leurs examens.

Les perspectives pour relancer l'action qui sera nécessaire à la rentrée de septembre sont néanmoins tracées. Le meilleur moyen pour marginaliser la droite est encore un mouvement étudiant structuré, fort sur ses revendications et qui décide luimême de son orientation. La direction de l'UNEF-ID n'a pas voulu adopter une telle orientation, les militants minoritaires dans ce syndicat agissant seuls dans ce sens. Cette expérience leur sera utile quand paraîtront les décrets d'application de la réforme Savary.

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