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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Grève des internes des hôpitaux

· Critique communiste, n° 20, juin 1983 · p. 15-16 · 1 865 mots

Une clarification qui n'a pas eu lieu

U des lits d'hôpitaux, inciter les prescrip- · tionnerait en deux secteurs : l'un, payé au régression, les médecins voient leur situa- · à la hiérarchie sociale. En une formule, il

NICOLAS JEANSON

N milieu aisé, peu porté à rejoindre le combat des travailleurs, qui fait grève sous un gouvernement de gauche, avec le soutien bruyant du RPR et de l'UDF : il n'en fallut pas plus à certains (mais il est vrai que c'est déjà beaucoup !) pour qualifier la grève des internes et des chefs de clinique de « grève de droite».

Sont-ils dans des tranches de revenus élevés ? Certes, encore que les différences de situation soient grandes. Mais a-t-on. oublié les contrôleurs aériens ou les techniciens de la télévision dont la droite a tant combattu les grèves « corporatistes»?

Se réveillent-ils sous la gauche après avoir hiberné sous la droite ? Ce n'est pas neutre, mais toute grève serait-elle de droite dès lors qu'elle se déroule quand la gauche est au gouvernement? Les internes de gauche n'étaient-ils pas présents dans le mouvement ? Est-il bien étonnant que les réactions soient amplifiées dans des couches sociales peu influencées par les partis qui soutiennent le gouvernement?

Même à supposer que la droite ait eu l'entier contrôle du mouvement, ce qui n'était pas le cas, même à penser que le ressort de la grève était politique et antigouvernemental, rien ne pouvait dispenser les organisations ouvrières d'intervenir auprès des médecins sur le terrain des revendications avancées : sont-elles justes, à quelles conditions peuvent-elles se réaliser, avec quel soutien social ?

Pour répondre correctement à ces questions, il faut les resituer dans une analyse de la crise du système de santé. Avec la création de la Sécurité sociale à la Libération, les travailleurs ont acquis un moyen d'accéder plus largement aux soins. Les années de croissance capitaliste, avec l'augmentation du niveau de vie mais aussi l'apparition de nouveaux besoins de santé, ont conduit les ménages à consacrer une part croissante de leurs revenus aux dépenses de santé. En même temps, la poussée démographique, le rattrapage du sous-encadrement médical du pays et le développement des hôpitaux publics contribuaient à élargir les débouchés des candidats à l'exercice de la médecine.

Dans un système médical en expansion, les médecins ont fort bien défendu leur position sociale et leurs revenus.

Or, le système atteint ses limites. La stabilisation, voire la réduction du pouvoir d'achat, ainsi que l'augmentation du chômage, limitent le revenu global et accroissent les difficultés financières de la Sécurité sociale.

La réduction des dépenses de santé devient alors un impératif : il faut fermer teurs à raccourcir les ordonnances, diminuer les remboursements et augmenter les cotisations, faire payer les soins, augmenter le contrôle des congés maladie.

Plus nombreux dans un système en tion évoluer : on se bouscule dans les hôpitaux publics, on se bat pour se répartir les places dans le secteur libéral. L'instauration d'un << numerus clausus », c'està-dire d'un concours à l'entrée des études de médecine (sans aucun rapport avec la pratique du métier) devait éviter au «corps médical» de partager la galette entre trop de candidats; mais il n'y a pas suffit. Solution libérale ... ou socialiste

Or, il est clair que les besoins de santé ne sont pas tous et bien satisfaits. Les consultants qui attendent deux ou trois mois pour une visite à l'hôpital en savent quelque chose. Ceux dont la douleur est prolongée par l'insuffisance des moyens de recherche le payent dans leur peau. Celles qui restent à la porte des centres d'IVG, trop peu nombreux et de trop faible capacité, en souffrent également.

Pour couvrir les besoms, ii n'y a donc pas trop de médecins. Ceux-ci sont placés devant le même choix qui s'offre au système de santé dont ils dépendent : soit l'extension de la médecine hospitalière et publique, soit la régression vers la privatisation de la consommation médicale.

La solution libérale à la crise du système de santé est aussi radicale à l'égard de la protection sociale que le monétarisme l'est à J'égard de tous les services publics : il s'agit de transférer les dépenses collectives vers les dépenses individuelles, de réintroduire complètement les lois du marché dans l'accès aux soins. Il faut donc s'attaquer à la Sécurité sociale et faire reculer la médecine publique au bénéfice de la médecine libérale et des cliniques privées. Le système de santé foncprix fort et garantissant de juteux profits, réservé aux riches. L'autre, public et fonctionnant à l'économie, accueillant Je reste de la population. Cette orientation suppose de renforcer Je contingentement du nombre de médecins et d'organiser une médecine à plusieurs niveaux adaptés faudrait « moins de médecins dans un système plus libéral ».

A l'opposé de cette politique, la solution socialiste implique d'adapter le système aux besoins et non l'inverse. Donc de développer la gratuité'des soins, d'en finir avec la médecine du profit, de subordonner les trusts pharmaceutiques aux intérêts de la santé. Cela passe nécessairement par l'extension de la médecine publique au détriment de la médecine privée. Il serait alors possible d'augmenter le nombre de médecins afin de pratiquer une médecine « lente » ; de participer à des tâches d'enseignement des étudiants, d'éducation de la population et de prévention. De même, une médecine nationalisée permettrait-elle de créer facilement des passerelles entre la médecine dans l'hôpital et la médecine de quartier, entre la pratique médicale et la recherche.

La grève des internes et des chefs de clinique (qui ne sont pas des patrons de clinique privée mais des super-internes) s'inscrit dans ce contexte de crise. Les uns et les autres sont employés dans les hôpitaux publics sur des statuts souvent précaires. Ils sont largemement dépendants de la hiérarchie complexe des hôpitaux, au sommet de laquelle figurent les chefs de service, les «patrons».

Leurs revendications sont traversées

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par les contradictions qui minent le système de santé : ~Ils réclament un statut unique de titulaire, ce qui va directement à l'encontre des pleins pouvoirs des mandarins. Mais cette revendication antihièrarchique se double d'une aspiration plus ou moins exp~imée à calquer le statut unique sur celUI du sommet de la pyramide. Tous médecins des hôpitaux ou tous mandarins? --Ils revendiquent que soient créés des postes budgétaires leur donnant les droits et avantages des fonctionnaires. Mais une partie d'entre eux revendique en même temps la « liberté des prix » dans le secteur privé. Ceux-là aspirent à être fonctionnaires, mais ne craignent rien tant que la fonctionnarisation de la médecine. Médecins fonctionnaires ou médecins cumulant les avantages du secteur public et ceux du secteur privé ?

De l'absence de clarification, le mouvement des internes a tiré un bénéfice l'unité de la corporation. Mais de là vient également sa faiblesse : il a prêté le flanc aux manœuvres politiques de l'intérieur et de l'extérieur du milieu. Il s'est coupé de l'opinion ouvrière, à juste titre révoltée contre la médecine de profit. Et il s'est dupé lui-même sur l'avenir de ses revendications ! Certes , le gouvernement s'est engagé à créer les postes réclamés : mais on ne tardera pas à s'apercevoir que ces créations ne répondront que très provisoirement à l'afflux des internes dans les hôpitaux. Il est nécessaire et possible de créer des postes d'internes dans la médecine publique : à condition toutefois d'étendre celle-ci.

Qui donc pouvait contribuer à apporter les clarifications nécessaires dans le mouvement?

Le gouvernement sur ce plan porte une lourde responsabilité. Son absence d'initiative politique depuis le 10 mai a contribué à ressouder un milieu que la politique giscardienne était parvenu à fracturer. Une partie du milieu s'est mobilisée contre la politique de la droite, allant même jusqu'à manifester aux côtés de la CGT et de la CFDT en 1980 contre la loi Berger . La victoire du 10 mai permettait de neutraliser la partie la plus réactionnaire du milieu médical, cramponnée à ses privilèges, à condition d'engager une politique de santé au service de la population.

Le programme du candidat Mitterrand prévoyait par exemple des mesures comme la suppression de l'Ordre des médecins, l'essor des centres de santé la création de postes hospitaliers. Or, le ~ouvernement a opté pour le maintien du statu-quo. L'ordre pétainiste des médecins n'a pas été supprimé, la convention médicale de 1980 n'a pas été corrigée et les attaques contre la Sécurité sociale se sont poursuivies.

De plus, la politique du gouvernement à l'égard de la grève des internes a été un modèle du genre à ne pas suivre. Il a en effet caractérisé le mouvement de grève comme réactionnaire ... avant de lui céder sur toute la ligne : sur les revendi-- ----------------~~---cations justes (le statut) comme sur les revendications réactionnaires (la liberté des prix). Une politique de gribouille

Le gouvernement a donc traité les internes comme il traite les patrons : aux uns comme aux autres il fait des « cadeaux ». Cette politique à l'égard des internes était doublement erronée. D'une part, elle interdit de cliver le milieu et de rallier à la cause d'une médecine sociale u~e partie des internes. D'autre part, elle reJette ceux-ci en bloc dans les bras de la droite. En cédant à ce qu'il a qualifié luimême de « grève de droite », le gouvernement aura sans doute réussi à convaincre les internes que les grèves de droite payent...

Une autre politique aurait mis les internes et chefs de clinique devant leurs responsabilités, les amenant à choisir entre l'extension de la médecine hospitalière et publique et les profits de la médecine privée. Elle aurait permis de lier les revendications des internes et une politique de santé conforme aux intérêts des travailleurs. Elle aurait orienté le mouvement vers la population travailleuse, et l'aurait assuré de la compréhension et du soutien de celle-ci.

Une autre politique aurait établi un pont entre la grève des étudiants en médecine et celle des internes : peut-on lutter efficaœment contre la sélection en sixième année sans rien dire du numerus clausus à l'entrée des études ? Peut-on combattre avec force les procédures d'orientation autoritaires en fin d'études sans soulever les questions du contenu et des finalités de la formation ?

Enfin, une autre politique aurait posé en termes différents le choix des formes de lutte. La grève des soins n'était pas le meilleur moyen d'obtenir le soutien des travailleurs. Elle a pour eux d'autres conséquences que la suppression d'une émission de télévision ou l'interruption d'une ligne de métro. La responsabilité des médecins est par ailleurs autrement plus engagée que celle du personnel infirmier qui a déjà recouru et recourra encore à la grève. La recherche de la jonction avec le mouvement ouvrier aurait dû faire prévaloir une forme de grève assurant la gratuité des soins.

En l'absence de forte mobilisation ouvrière faisant pencher le mouvement des internes du bon côté, en l'absence d'une politique socialiste de la santé de la part du gouvernement et des partis qui le soutiennent, seuls à mêmes de porter la clarification à l'intérieur du mouvement, celui-ci a été laissé à lui-même ... et aux manœuvres de la droite.

Le corporatisme n'est ni un virus ni un microbe. C'est une maladie sociale dont le traitement ne ressort pas de la médecine mais de la politique.

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