Q nombreuses autres langues. Parue en ,capables d 'agir comme lui à un mo-
Jean-Marie FREYSSAT
UELLE misère que l'édition française en matière d'œuvres politiques de fond ou même de simples classiques du mouvement ouvrier!
Entre autres scandales, il aura fallu attendre soixante-cinq ans la plus importante des biographies de Marx existantes, celle de Franz Mehring, depuis longtemps traduite dans de Allemagne pour le centenaire de la naissance de Marx, elle paraît, en France, pour le centenaire de sa mort. Espérons que nous n'attendrons pas le bi-centenaire pour avoir à notre disposition la biographie, qui fait autorité, de son alter ego, Friedrich Engels, par Gustave Mayer.
L'auteur
Toute œuvre d'historien est politique. S'il peut y avoir une histoire objective, il ne peut y avoir d'histoire impartiale. L'historien marxiste prend parti, et ne le cache pas. Et c'est de cette manière, en se plaçant délibérement et explicitement aux côtés du prolétariat qu'il peut espérer faire œuvre objective.
Cependant, toute œuvre historique, même non circonstancielle, est située. Lorsque Mehring écrit son bel ouvrage, c'est au cœur de la grande tourmente de 14-18 qui vit sombrer dans «l'union sacrée» la plupart des partis sociaux-démocrates, et en particulier le fleuron de la ne Internationale, ce SPD dont il était à la fois le journaliste politique le plus renommé et l'historien le plus connu. Avec toute l'autorité que lui donne le fait d'avoir été des années le rédacteur en chef du quotidien la Gazette populaire de Leipzig dont il fit - d'après un de ses biographes - un modèle de journal ouvrier révolutionnaire, d'avoir été chargé par Rosa Luxemburg des cours d'histoire à l'école de cadres du parti qu'elle dirigeait, d'avoir tenu la rubrique historique de Neue Zeit, la revue théorique du parti, il prend sa revanche, dans sa biographie sur « les grands prêtres », les « pontifes du marxisme » qui, 11 après avoir médité pendant trente ou quarante ans sur la moindre virgule chez Marx, ont été inment historique donné, alors qu'ils auraient pu et auraient dû le faire et qu'au lieu de cela, ils ont brutalement changé de cap comme des girouettes ballottées par les vents » (Préface).
En effet, dès le 4 août 1914, jour du vote des crédits de guerre par la fraction social-démocrate au Parlement, Mehring se retrouve aux côtés de la gauche révolutionnaire qui se réunit dans l'appartement de Rosa. Avec elle, il a déjà eu maille à partir, non seulement avec l'aile droite du parti, les syndicalistes qui boycottaient l'école de cadres, mais avec les soi-disant « orthodoxes » regroupés autour de Kautsky qui, à partir de 1912, les avaient éliminés du comité de rédaction de la Gazette populaire, censuré, puis éliminé leurs articles de la Neue Zeit (1).
11 L'autocritique la plus impitoyable, la plus dure que l'on puisse imaginer », qu'il appelait de ses vœux dans une lettre du 16 décembre 1913, ne vint jamais. Son Karl Marx, c'est aussi un retour aux sources décapant, parallèle à celui qu'effectue à la même époque Lénine, naguère grand admirateur de la social-démocratie allemande, pour ~on l'Etat et la révolution qui paraîtra en Russie quelques mois plus tôt (2).
Franz Mehring fut, de son côté, le premier marxiste en Allemagne qui fit connaître aux ouvriers la Révolution russe et s'efforça de les convaincre du bien-fondé de la tactique révolutionnaire des bolcheviks. Dans la
FRANZ MEH~NG
KARL MARX
histoire de sa vie
TRADUCTION DE JEAN MORTIER
Couverture du livre de Franz
Mehring. 180 F. En vente au prix de 171F à la librairie «La
Brèche ... 1. Voir l'article d'Ernest Mandel « Rosa Luxemburg et la social-démocratie allemande., dans le recueil « De la Commune à Mal 68 ., (La Brèche) ou celui de Carlos Rossi : « Kautsky et le "centre orthodoxe" ., dans le Cahier rouge de la série « Marx ou Crève "• consacré au centrisme. 2. De ce point de vue on peut dire paradoxalement que c'est davantage le présent qui nous aide à comprendre le passé que l'inverse. Pour le travail de Lénine préparatoire à « l'Etat et la révolution ., voir .. le Cahier bleu ,, Œd. Complexes).
3. Mehring mourra à 73 ans suite à l'assassinat des spartakistes avec qui il avait fondé un mois plus tôt, fin 1918, le Parti communiste. Le recueil le plus complet (quoique encore partiel) de ses œuvres ne compte pas moins de 15 volumes (édités en RDA). 4. Sur la genèse des idées de Marx, ou de Marx et d'Engels, nous disposons aujourd'hui d'un matériel important qui permet de rendre bien mieux compte de ces premières années. La polémique absurde qu'Althusser avait lancée sur le thème : " Quand Marx est-Il devenu vraiment marxiste? ,., a eu au moins l'avantage de nous aider à mieux comprendre nos propres racines, le lien entre la théorie et la pratique et la médiation décisive de l'organisation. En témoignent des œuvres comme : Ernest Mandel, " la Formation de la pensée économique de Karl Marx,. (Maspero 1967). Michaël Lowy, " la Théorie de la révolution chez le jeune Marx,. (Maspero 1970). Georges Labica, " le Statut marxiste de la philosophie» Œd. Complexes, 1976). De 1955 à 1970, Auguste Cornu avait commencé à défricher ce terrain avec une monumentale biographie croisée K. M . et F. E. Malheureusement, sa mort a interrompu la parution (les 4 vol. parus aux P.U.F. s'arrêtent. à 1846). 5. Le résumé du " Capital ,. en vingt pages est un petit chef-d'œuvre. Les livres Il et Ill sont synthétisés par Rosa Luxemburg à qui Mehring avait laissé ce soin. C'est d' ailleurs à elle et à Clara Zetkin, les " derniers hommes du parti ,. comme elles se définissaient avec humour, qu'il dédie son livre: " L'amitié de ces deux femmes a été pour moi d'un Inestimable réconfort à une époque de tourments où tant d"'intrépides et miles champions" du socialisme ont été emportés comme feuilles mortes par le vent d'au tomne. » série d'articles qu'il écrit, ses derniers travaux importants, il est encore le premier à caractériser le nouveau type d'Etat surgi alors : « Les soviets sont la dictature du prolétariat ; ce régime est suffisamment souple pour laisser à toutes les couches des classes laborieuses un certain champ d 'action ; mais il rencontre si peu d'obstacles dans son activité que, par sa manière directe de prendre des décisions, et d'exécuter ses mesures révolutionnaires, il dépasse tous les gouvernements révolutionnaires qui 1 'o nt précédé (3). » Marx en 585 pages
L'ouvrage est épais. Mehring l'aurait sans doute souhaité plus complet encore. li a d'abord renoncé à écrire son projet initial : une biographie croisée sur Marx et Engels. Ensuite ce qui devait être «Vie et œuvre de ... » est devenu simplement « Vie de ... ». Sa préoccupation, comme il le dit dans sa préface, étant de s'adresser à « l'ouvrier instruit » et non au chercheur universitaire. Malgré tout, ses dimensions (sans parler de son prix) peuvent rebuter de prime abord. Ses richesses sont cependant à ses dimensions. Mehring a su être exhaustif sans être rebutant. Comme il le dit encore, le style ennuyeux n'est pas le seul possible.
Tout en suivant une trame chronologique (et il est difficile de pratiquer autrement une biographie), Mehring sait méditer des pauses dans le parcours : -Des portraits-biographies des principaux camarades de Marx : sa compagne d'abord, Engels bien sûr, et beaucoup d'autres ; portraits rapides ou plus amples, repris sous divers angles (familles et amis, problèmes personnels et domestiques, Marx chez lui). - Des esquises historiques : la révolution de 1848 en Allemagne se taille, comme il se doit, une part de choix ; màis aussi la guerre de Crimée, les querelles dynastiques, la marche à l'unité allemande et à l'unité italienne. Toute l'histoire particulièrement complexe et enchevêtrée du troisième quart du XIXe siècle européen est restituée là avec aisance, clarté, précision. - De nombreuses remarques, réflexions, jugements personnels émaillent le texte. Dialoguant avec le lecteur, Mehring ne se contente pas d'exposer les faits avec froideur, il s'implique et nous prend à témoin.
Aux antipodes des pesantes leçons dogmatiques auxquelles les ouvrages staliniens nous ont habitués, il éduque au passage, sans s'appesantir.
Le portrait de Marx qui se dégage de l'œuvre est un portrait « marxiste » de ce fait : c'est l'ensemble de ses relations, relations à son milieu, à sa famille, à son époque, à ses camarades, au combat de la classe à laquelle il a choisi de se lier, aux organisations qu'il a aidé à construire, qui définit l'homme Marx.
Mehring fuit comme la peste tout ce qui pourrait ressembler à une « vie de saint » du type des biographies pieuses et édifiantes que les bureaucrates fabriquent à l'usage des masses en gommant toutes les ombres et les contradictions. Il se fait, par réaction, une coquetterie de relever celles-ci, il en rajoute même parfois en « réhabilitant » jusqu'à un certain point des adversaires de Marx qui n'en méritent sans doute pas tant. Mais cette liberté de ton qu'Engels appréciait beaucoup chez lui vaut tout de même mieux que le conformisme béat et n'est pas le moindre charme de l'ouvrage, car elle provoque le lecteur à la réflexion.
Bien qu'il s'en défende dans sa préface, Mehring a tout de même consacré une large place à l'exposé des œuvres de Marx, du moins celles qui étaient connues alors. Ni la Critique du Droit politique hégélien, ni les Manuscrits de 1844 (économie politique et philosophie), ni les Grundisse ne l'étaient. L'Idéologie allemande n'a encore été publiée que très fragmentairement (4). Sur toutes les autres œuvres, nous avons droit à une présentation remarquable qui sait en donner l'essentiel. Le traducteur-présentateur, Jean Mortier, leur reproche leur didactisme. En quoi est-ce un défaut ? Ajoutons que Mehring s'évertue, chaque fois qu'il en a l'occasion de restituer leur tranchant révolutionnaire aux dites œuvres (5). Mehring, Lassalle et Bakounine
Mais les œuvres, ce sont aussi les organisations. Si sur la Ligue des communistes, Mehring a été limité par la rareté de la documentation disponible à l'époque (6), sur la l re Internationale, en revanche, c'est une véritable histoire qui nous est offerte en trois chapitres.
Le plus contestable, dans cette œuvre, c'est le jugement que porte
question que de Bakounine. Lénine, · gique sera un parti ouvrier social -natioson auteur sur deux adversaires politiques de Marx, reprochant à celui-ci une certaine injustice vis-à-vis de ces deux hommes. Mehring rend compte correctement des désaccords pour aboutir à une conclusion paradoxale. Nous ne serions pas surpris s'il n'était de son côté, qu'on ne peut soupçonner de tendresse pour les libertaires, affirme fortement dans son Etat et la révolution, contre toutes les déformations étatistes du marxisme, le but commun : la suppression de toute autorité, de tout Etat. Il aimait aussi dire en 1917, qu'en temps de révolution il échangeait volontiers cent mencheviks contre un anarchiste. Lassalle, en revanche, est le précurseur du « socialisme d'Etat » (7) et, comme tel, même si ses mérites de premier organisateur d'un mouvement ouvrier organisationnellement indépendant sont grands, on ne peut l'assimiler au marxisme.
En fait, Mehring semble poursuivre deux idées liées : d'abord refuser les anathèmes faciles, le dogmatisme qui est la fin de la vie politique d'une organisation. Ainsi, tout en luttant contre le révisionnisme au tournant du siècle, il s'est opposé à la proposition de Rosa Luxemburg qui voulait exclure Bernstein du parti. Il est vrai qu'il sous-estimait le danger de gangrène. Bien que le SPD ait déjà éclaté au moment où sort son livre, peutêtre a-t-il encore des nostalgies de mouvement ouvrier unifié. Au-delà, c'est la volonté de refuser tout sectarisme stérilisant, de prendre en compte le mouvement de la classe tel qu'il est avec tout ce qu'il charrie comme diversité et courants contraires, de prendre le mouvement ouvrier dans son développement, comme un tout organique. N'oublions pas qu'il a souffert très durement des exclusives lui aussi.
Ensuite, il y a sans doute, plus profondément encore, la volonté de ne pas commettre d'amalgames anachroniques. Lassalle et Bakounine, comme Proudhon et Blanqui, représentent fondamentalement des courants prémarxistes ; ce ne sont pas des traîtres à la Scheinedman, Noske ((( S'il faut un chien sanglant ce sera moi n) ou Ebert ((( Je hais la révolution comme le péché »), dirigeants du SPD qui seront les fossoyeurs de la révolution des conseils de 1918, les complices des assassins de Rosa, après avoir trempé jusqu'au cou dans la grande boucherie de 14-18.
Pour lui, il est clair qu'aucun d'eux ne se serait comporté comme eux (et il était encore loin d'avoir tout vu, il semble qu'il en soit mort d'ailleurs) : (( La politique de nos dirigeants constitue la rupture la plus totale avec l'héritage de nos vieux maÎtres, comme avec toute l'histoire et tous les principes de la social-démocratie tels qu 'ils valaient jusqu 'à maintenant. La suite lonaliste, réconcilié avec le militarisme et la monarchie, et acceptant les faibles réformes que l 'on peut concéder au prolétariat dans une société capitaliste. n (Oeuvres , T. 15.) Mehring les philistins
En revanche, il ne s'exerce pas au jeu facile de mettre les prévisions de Marx en contradiction avec les rythmes de l'histoire, pont-aux-ânes obligé de la critique philistine. C'est en cela aussi que Mehring donne la mesure de ses positions révolutionnaires. (( Le grand tort du philistin face au génie, dit-il, consiste à avoir formellement raison (p. 111 ). n 11 Le regard du génie qui sait distinguer le futur dans le présent voit les choses à venir avec plus d'acuité et donc aussi de façon plus rapprochée que le commun des mortels qui, lui, a du mal à se faire à l'idée que le repas puisse ne pas lui être servi à midi tapant (p. 135). n 11 Plus leur regard anticipait l 'évolution future et plus ce futur leur paraissait proche. La lumière ne pouvait être qu 'au prix de cette ombre (p. 179). n 11 Marx aussi bien qu'Engels - le second plus encore que le premier- ont, surtout dans leur jeunesse, trop cru à l 'imminence des choses à venir et souvent ils ont espéré cueillir le fruit mûr, là où la floraison commençait à peine. Combien de fois ne les a -t-on pas pour cette raison taxés de faux prophètes 1 Or passer pour un faux prophète n'est pas la réputation la plus enviable pour un homme politique. Cela dit, il faut distinguer les fausses prophéties qui naissent d'une pensée audacieuse, claire et incisive de celles produites par un esprit narcissique qui prend ses désirs pour des réalités. Dans ce dernier cas, la déception qui en résulte est démoralisante : le mirage disparait sans laisser de traces ; dans l'autres elle est stimulante : la pensée recherche les causes de son erreur pour ainsi accéder à une connaissance nouvelle (p. 225-226). n
C'est la même idée que l'on retrouve chez Lénine quand il écrit : (( Oui, Marx et Engels se sont beaucoup
6. Un certain nombre de documents de la Ligue des communistes ne sont accessibles que depuis 1969 et permettent de reconstituer de manière plus précise certains éléments de son histoire et de son fonctionnement. Voir Bert Andreas," la Ligue des communistes. Documents constitutifs,. 0847) (Ed. Aubier). 7. Voir l'article de Sonia Dayan-Herzbrun dans « le Mouvement social ,. n• 95 (avril-juin 1976): << Le socialisme scientifique de Lassalle.,.
Marx bien qu'ignorant quelques mail- . de la nécessité de détruire l'Etat bouret souvent trompés dans leur foi en sa victoire, par exemple en 1848 en Allemagne ... Mais de semblables erreurs de la part des titans de la pensée révolutionnaire, qui ont élevé le prolétariat du monde entier au-dessus des petites tâches routinières de chaque jour, sont mille fois plus nobles, plus grandes, et du point de vue historique, plus courageuses et proches de la vérité que la vile sagesse du libéralisme officiel qui se gargarise et s'enivre avec des airs de défi en proclamant la vanité des vanités révolutionnaires, la stérilité des luttes révolutionnaires et le charme des rêves
"constitutionnels" des contre-révolutionnaires (T. XII). »
D'autant enfin, que le pronostic marxiste, comme l'explique Trotsky,
« ne fait que mettre en lumière des tendances déterminées du développement ...
En même temps que lui, agissent des forces et des tendances d'un autre ordre qui, à un moment donné, passent au premier plan (8) ». « Les pronostics historiques se distinguent des pronostics astronomiques en ce qu'ils sont toujours relatifs. Il serait ridicule de faire une prédiction exacte lorsqu 'il s'agit de la lutte de forces vives (9). n << Qui con-
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Jusqu'à la parution du livre de Mehring, nous disposions en français de deux livres sérieux (malheureusement épuisés) : de David Riazanov, compagnon de Trotsky, un des plus grands connaisseurs de Marx, dirigeant à Moscou de l'Institut Marx-Engels, liquidé par Staline : Marx et Engels. Il s'agit de neuf conférences faites à un public de militants ouvriers sur la vie et l'action des deux révolutionnaires. De dimension beaucoup plus modeste que le précédent, il eSt d'un abord plus facile. Ses deux premiers chapitres sont même supérieurs, car moins anecdotiques que chez Mehring. Ils nous montrent très clairement comment le marxisme permet d'expliquer sa propre apparition. En revanche le suivant, sur le milieu idéologique est beaucoup plus obscur, en partie à cause de sa concision. Mehring rend bien mieux compte de la jeunesse intellectuelle de lons essentiels de la genèse de son .· évolution. Pour le reste, l'ouvrage a les mêmes qualités de non-conformisme que celui de Mehring. Il est écrit en termes simples et souvent non sans humour. Riazanov n'hésite pas à pointer les erreurs et les fautes de Marx et d'Engels. Il ne suit cependant pas Mehring, avec qui il dialogue au cours de ses exposés, quant à ses appréciations de Lassalle et Bakounine. Sur Lassalle. au moins, les documents découverts après la mort de Mehring, en Allemagne, sur ses rapports avec Bismarck, donnent évidemment largement raison à Marx quant à son appréciation de la politique du fondateur du premier parti ouvrier allemand, et de l'individu luimême. Traduit une première fois par une maison d'édition du PC en 1927, l'ouvrage de Riazanov devait rester sous le boisseau jusqu'en 1968, année où Anthropos en fit une réimpression photographique.
Le deuxième ouvrage : la Vie de Karl Marx, 1 'homme et le lutteur, est de Boris Nicolaïevski et Otto Maenchen-Helfen. Comme le précédent, il a l'avantage d'être paru après celui de Mehring, donc de bénéficier de sources documentaires plus nombreuses et de s'appuyer sur un terrain déjà défriché. Sa première édition française date de 1938 (l'original est paru en Allemagne en 1933 ... pour être ensuite brûlé par les nazis), une nouvelle édition augmentée de notes faisant le point des apports nouveaux des chercheurs est parue en 1970 chez Gallimard. De dimension intermédiaire, entre le Mehring et le Riazanov, il restitue aussi un Marx vivant, loin des « icones inoffensives » devant lesquelles il ne reste plus qu'à s'agenouiller, dont parlait la compagne de Lénine.
Cependant Nicolaïevski est menchevik et son traitement des prises de position de Marx n'est pas neutre. A plusieurs reprises, l'étapisme et les transitions lentes se substituent au noyau dur de la pensée de Marx. Il y a un test toujours décisif, c'est la manière dont sont tirées les leçons des révolutions de 1848 et de la Commune. Alors que Mehring et Riazanov (plus nettement encore) parlent des erreurs de pronostic de Marx et d'Engels quant aux capacités révolutionnaires de la bourgeoisie en 1848 et de leur autocritique dans 1 'Adresse de 1850 (11), Nicolaïevski laisse entendre que cette adresse est un compromis qu'ils ont passé avec les gauchistes de la Ligue et qu'elle ne donne pas le fond de leur pensée. De même la démonstration faite par la Commune geois est à demi contournée par ce dernier. En revanche, quelle volée de bois vert pour Bakounine ! Lassalle ne peut être sauvé vus les documents compromettants découverts en 1927.
Mehring et Riazanov, dirigeants du mouvement révolutionnaire dans leurs pays respectifs, conçoivent leurs livres comme des instruments de formation militante, intervention active dans la lutte de classes. Ce sont des œuvres de combat, où passe le souffie de ceux qui sont en train de faire l'histoire aux avant-postes. Chez Nicolaïevski et Maenchen-Helfen, le propos est plus modeste même s'il est également rigoureux.
Leur trait commun est cependant le refus de dissocier la pensée et l'action, la théorie et la pratique. Marx et Engels ne sont pas des penseurs en chambre, mais des militants. Et c'est par là que leur vie nous concerne. 8. Léon Trotsky, .. Bilan de l'expérience finlandaise ... Avril 1940. 9. Léon Trotsky, .. Où va la révolution soviétique? .. , avril 1929. 10. Léon Trotsky, .. l'Internationale communiste après Lénine ., (PUF). Il. .. L'adresse., a été publiée dans .. Critique communiste .. de mars 1983.