La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

POUR LES SIX MOIS ET LES DROITS DÉMOCRATIQUES

Quinze mois de campagne dans les casernes

· Critique communiste, n° 21, juillet 1983 · p. 28-30 · 2 308 mots

F

EVRIER 1982, mai 1983 : après quinze mois d'une intense activité de masse qui a mobilisé plus de soldats que n'en avait rassemblés aucune campagne de ce genre auparavant, le temps est venu de tirer un premier bilan d'une mobilisation où les militants de la LCR et des JCR ont joué un rôle important. Cela à l'heure où le collectif de campagne des soldats, fort des 10 000 signatures qu'il a recueillies au bas de la pétition nationale, « appelle les soldats des garnisons de France, d'Allemagne fédérale et d'outre -mer à cesser l'activité pétitionnaire, au lendemain du vote par le Parlement de la réforme croupion du service militaire proposée par Charles Bernu >>.

Le 13 février 1982, le collectif national de campagne des soldats tenait sa première conférence de presse à la Bourse du travail à Paris. Evénement quelque peu exceptionnel, puisque moins d'un an après le 1 0 mai, une dizaine de soldats dont un aspirant, tous en uniforme et à visage découvert, lançaient un triple appel au nom de mille de leurs camarades. Appel aux soldats des trois armes en premier lieu pour qu'ils signent et fassent signer massivement la pétition du collectif pour les six mois pour tous, comme promis, et les droits démocratiques d'information, d'expression et d'organisation dans les casernes. Appel ensuite au mouvement ouvrier et à la jeunesse pour qu'ils soutiennent activement ces exigences des soldats, qui prenaient appui sur les promesses du candidat Mitterrand durant la campagne électorale. Appel enfin au nouveau ministre de la Défense, Charles Hernu, pour qu'il con13 février 1982: première conférence sente à entendre un autre point de de presse du collectif. vue que celui des généraux de l'état-major, le collectif proposant de le rencontrer le plus tôt possible.

Cet appel sera entendu - et bien entendu - dans les camps, les bases et les casernes. En moins de deux mois, 3 000 signatures parviennent à la boîte à lettres du collectif. Le plus souvent il s'agit de listes de signataires qui témoignent d'une activité organisée, dans plus d'une centaine d'unités, autour du premier communiqué de campagne du collectif.

Cet appel des soldats sera aussi entendu par les jeunes du collectif civil « pour les six mois comme promis » qui diffuseront massivement dans les gares, au retour des permissionnaires, les divers communiqués du collectif des soldats. L'URP CFDT, la FEN, l'URP FO, la JOC, l'UNEF-ID, la Libre Pensée, le PSU, la LCR, les JCR et le PCI s'associeront au meeting du 5 mars contre la répression qui frappe plusieurs membres du collectif au lendemain de la conférence de presse.

En revanche, Hernu fait la sourde oreille, affiche son mépris pour les revendications de la jeunesse et des soldats. n sera tout de même contraint à réduire le nombre de jours d'arrêts infligés aux premières victimes de la répression kaki de l'après-1 0 mai, et c'est déjà une première victoire. Les « 20 jours d'arrêts » remplacent de fait les traditionnels « 60 jours de cellules » qu'ont connus depuis dix ans la plupart de ceux qui ont animé les luttes des soldats.

Hernu et le gouvernement choisissent en fait leur camp. lis couvrent ouvertement la répression, donnent la consigne « d'uniformiser les sanctions ». La justification de leur attitude qu'ils fournissent s'inspire des platitudes réformistes les plus classiques qui ont tant de fois coûté si cher à la classe ouvrière. Pour eux, l'armée est un outil technique, neutre. Puisque les mauvais dirigeants de la nation qu'étaient les gens du RPR et de

Page 29

qu'elle provoque dans près · de deux . disciplinaire». Une manière comme l'UDF ne sont plus aux postes de commandes, l'appareil militaire est devenu l'instrument du changement sous la direction du nouveau ministre ... Voilà pour le discours côté cour. Côté jardin, la répression continue tandis que vont se multiplier les prises de position réactionnaires sur «l'expansionnisme soviétique» et la nécessité de la lutte contre l'insécurité intérieure. Un langage que seule la droite peut comprendre. La capitulation du gouvernement devant l'état-major est conforme aux reculades devant le patronat. Cette politique déçoit les jeunes comme les travailleurs et aiguise dangereusement les appétits de revanche des patrons comme des généraux. Malgré Hernu

Au lieu de s'attaquer à la haute hiérarchie militaire en accordant les droits démocratiques aux soldats et en réduisant le service militaire à six mois pour tous, le gouvernement va jusqu'à permettre à un Lacaze, exbras droit militaire de Giscard, de dicter ses conditions dans une interview retentissante à l'Express: ce général exige que la part du PIB consacrée à la défense passe rapidement la barre des 4 % , quitte à rogner sur les budgets sociaux. La préfiguration en quelque sorte de la loi de programmation militaire adoptée par le Parlement le 19 mai dernier.

Pour ne pas être en reste, le PCF qualifie de « provocation » la lutte des soldats regroupés autour du collectif. Dans la continuité du trop fameux« une seule armée, une seule po. lice » de Thorez à la Libération et du ralliement non moins honteux de Marchais à la force de frappe, il entend lui aussi donner des gages à la haute hiérarchie militaire. Pourtant, malgré la prise de position on ne peut plus claire de Correspondance Armée ·Nation, le bulletin militaire du PCF, le 42e Congrès de la CGT maintient l'objectif des six mois dans son programme d'action, ce qui témoigne de l'impact de masse réel de la lutte des soldats.

Ce soutien verbal de la CGT comme des autres centrales syndicales donne un nouvel élan à la campagne. Le cap des 4 000 signatures est franchi à l'occasion de la seconde conférence de presse du collectif le 27 avril 1982. La progression du nombre de signatures et l'agitation souterraine cents unités correspondent à la multiplication de conflits dans les usines autour de l'application de l'ordonnance sur les 39 heures. Dans les deux cas, il s'agit d'une traduction du « on a gagné » le 10 mai, mais la politique des directions syndicales fait que la généralisation n'est pas au rendez-vous.

Le l er Mai 1982, le collectif de campagne se voit contraint de limiter sa participation à l'envoi de délégations dans les trois cortèges, ce qui est très en deçà de la combativité qui, dans les casernes, ne demande qu'à pouvoir s'exprimer dans un cadre unitaire. Conséquence logique, Hernu, pour le premier anniversaire du 10 mai, fait jeter aux arrêts les soldats qui ont représenté le collectif dans les manifestations ouvrières du 1er Mai.

Face à cette provocation, le large front contre la répression constitué deux mois plus tôt ne pourra pas être reconduit au niveau national. Certes, la CGT comme la CFDT, FO ou la FEN se prononcent verbalement pour la libération des soldats emprisonnés mais se refusent désormais à organiser toute initiative de mobilisation concrète. Les directions syndicales ont compris qu'elles ne pourraient pas contrôler cette lutte des soldats qui affronte de plus en plus nettement la politique gouvernementale. Elles préfèrent tenter de l'isoler. Le collectif ne sera jamais reçu par Hernu et la direction de la CFDT ira même jusqu'à publier une longue circulaire interne pour demander à ses unions régionales de rompre avec les représentants locaux du collectif des soldats.

En dépit de ce lâchage, qui laisse les soldats seuls face à la répression tandis que le gouvernement amorce sa nouvelle politique d'austérité et organise le sommet impérialiste de Versailles, le mouvement se maintient dans les casernes. A la fin du mois de juin 1982, le cap des 6 000 signatures est franchi. Le collectif va donc tenter, pour la rentrée de septembre, de renforcer l'organisation de la campagne dans un contexte qui n'est plus aussi favorable.

Durant l'été 1982, le ministère, conscient de la profondeur du mouvement qui agite les casernes, maniera à la fois la carotte et le bâton. D'un côté, les arrêts de rigueur seront définitivement supprimés ce qui constitue une victoire appréciable. De l'autre, trois des premiers porte-parole du collectif qui devaient être libérés normalement à la fin juillet se voient gratifiés de près d'un mois de « rab une autre pour Hernu et le gouvernement de lâcher du lest sur le fond

Cinq acquis de la campagne • Sans se solder par une victoire ni sur les six mois, ni même bien sûr sur les droits démocratiques, la campagne a été l'élément décisif pour imposer un recul de la répression à l'intérieur des casernes. En témoigne la suppression des arrêts de rigueur. • L'activité du collectif national, unanimement reconnu comme la direction du mouvement, a fait avancer dans le milieu les formes de luttes de masse à visage découvert et la pratique d'une centralisation démocratique des luttes. • Les soldats ont pris l'habitude de se réunir, au grand jour, nationalement, dans les bourses du travail, ce qui est à la fois une première et un point d'appui décisif pour les campagnes de masse ultérieures. • Les dizaines de milliers de jeunes touchés directement ou indirectement par le collectif ont non seulement fait leur première expérience de lutte mais il est probable que, retournés à la vie civile, ils seront autrement attentifs que leurs aînés aux luttes futures des soldats. • Les multiples prises de position, émanant des instances locales des partis et syndicats ouvriers, ouvrent la voie à un nouveau développement des relations entre le mouvement ouvrier et les comités de soldats.

A l'heure où le gouvernement met en œuvre une politique de surarmement et de militarisation s'inspirant de celle de Reagan ou Thatcher, à l'heure où il accentue sa politique d'austérité contre les travailleurs et la jeunesse, ces acquis sont autant d'atouts : pour ceux qui, sous l'uniforme, entendent rester de jeunes travailleurs à part entière et prendre part, en conséquence, aux luttes de leur classe contre l'austérité et l'effort de guerre impérialiste qui vont de pair.

Page 30

,,appel

., L .. JO sn1dats de presse de rentrée du collectif.

1er Mai 1983: le cortège du collectif dans la manifestation unitaire CGT/CFDT/FEN

<"""""P"""'' 1 dèmocrat~WS 1 1 <\ao:t.~tM~>~$; · .. appel à Paris. tout en maintenant une politique de répression certes sélective mais brutale. 10 000 signatures

A l'automne 1982, c'est la question du budget militaire 1983 qui polarise les débats au sein du collectif de campagne. Hernu n'a en effet rien cédé sur les deux revendications de la pétition nationale, et ce qu'il annonce prend l'exact contre-pied des exigences des soldats. Les crédits destinés aux forces nucléaires augmentent de plus de 25 %, 4 000 postes de gendarmes sont créés et le pouvoir laisse entendre qu'il se prépare à mettre en place un service inégalitaire à plusieurs vitesses.

Et puis, alors que l'austérité, dénommée rigueur, devient le maître mot de la politique gouvernementale, les orientations impérialistes du budget de guerre ne laissent guère de doute sur les intentions gouvernementales quant à la future loi de programmation militaire.

Pour parvenir à ses fins au moindre coût, le gouvernement opte pour l'instauration d'un service long sur la base du volontariat, qui doit lui fournir un réservoir de main-d'œuvre bon marché pour les interventions extérieures comme pour certaines tâches de maintien de l'ordre. Le cadre de la nouvelle politique est ainsi tracé : les balayeurs, les secrétaires, les cuisiniers feront un service « court » de douze mois et les combattants se verront « offrir » quelques menus avantages en échange d'un service de seize mois à trois ans. Ce qu'aucun gouvernement de droite n'avait osé faire depuis la guerre de Algérie, c'est la gauche qui s'y attelle !

Lors de sa conférence de presse de rentrée, le 22 septembre dernier, le collectif condamnait vigoureusement cette politique qui divise les jeunes sous les drapeaux et fait des jeunes les plus défavorisés la proie toute désignée des sergents recruteurs du militarisme bourgeois. Le collectif appela donc une nouvelle fois à la mobilisation et au renforcement de l'organisation des soldats à tous les niveaux . . Il désigna des délégués régionaux qui, libérés des obligations militaires, pourraient aider efficacement leurs correspondants dans les unités ; il décida d'éditer un bulletin téléphoné hebdomadaire pour faire circuler l'information le plus rapidement possible. Le résultat de cet appel confirma une nouvelle fois le maintien d'une forte combativité dans les unités : 1 000 nouvelles signatures furent récoltées en moins d'un mois malgré le silence des médias sur l'activité du collectif ; malgré les difficultés de la seconde campagne civile qui n'eut ni l'ampleur ni l'écho de celle qui, un an plus tôt, avait permis de recueillir 80 000 signatures de civils pour que· soit tenue la promesse de Mitterrand de réduire à six mois le service militaire.

Autant de difficultés à prendre en compte par le collectif qui organisa trois réunions nationales de ses correspondants dans les unités pour faire le point et tenter malgré tout d'infléchir les nouvelles orientations gouvernementales. Il n'y parviendra certes pas, mais il fera une fois de plus la preuve de sa représentativité en recueillant 3 000 nouvelles signatures entre novembre et avril 1983. Ainsi était atteint le chiffre symbolique de 1 0 000 ; l 0 000 soldats qui ont bravé la répression pour faire entendre clairement la voix de la jeunesse sous les drapeaux.

C'est dans ces conditions que le collectif des soldats a décidé au lendemain du vote par le Parlement de la réforme du code du service national, et après avoir porté les 10 000 signatures à l'Elysée, d'appeler à cesser l'activité pétitionnaire. Il précisait alors que son apparition réussie le 1er Mai dernier serait la dernière de ce genre ; qu'il appelait tous ceux qui lui ont fait confiance à poursuivre la lutte dans et hors des casernes ; qu'il souhaitait enfin que les nombreux acquis positifs d'une campagne qui aura marqué 1 'histoire du mouvement des soldats servent aux luttes futures.

Une erreur sur cette page ?