LESPROPOS~ONSECONONŒQUESDUCERES
Une autre politique ?
nomiques les plus détaillées produites la barre bliées dans le numéro 2 de la revue sans Barre »
Michel DUPONT
D
EPUIS le départ de Jean-Pierre Chevènement du gouvernement et l'adoption du plan Delors d'austérité renforcée, le débat entre courants et sous-courants au sein du PS a brutalement resurgi sur la scène politique avec une vive acuité. Les propos du principal dirigeant du CERES, affirmant que la politique économique actuelle « n 'a rien de particulièrement socialiste n, l'amènent à poser crûment la question: qu'est-ce qui distingue encore la politique de Mitterrand-Mauroy-Delors des politiques classiques d'austérité menées ailleurs ? Que devrait être une véritable politique « de gauche » aujourd'hui en France?
Le PS avait fait campagne électorale en 1981 sur le thème de « l'autre politique ». Pouvait-il vraiment en mener une autre ou bien, comme le répètent Mauroy et Delors, aucune alternative ne serait crédible ? Didier . Motchane répond clairement : « Il est encore possible à la gauche de faire une politique de gauche. n De là à dire que la politique actuelle est de droite.. . il y a un pas que le CERES se garde bien de franchir.
Les analyses et propositions écopubliquement par le CERES sont puEnjeu. Sur plusieurs points on peut parfaitement souscrire à la critique vigoureusement menée du plan Delors. Jacques Mazier écrit par exemple : « u plan d'action gouvernemental s'inscrit dans la logique des politiques de déflation qui, depuis la fin des années soixante-dix, se sont généralisées dans 1 'ensemble des pays industrialisés ( .. .) : c'est la fameuse "convergence des politiques économiques" n, dont parlait Delors. Les conséquences en sont explicitement dénoncées par Mazier : baisse du pouvir d'achat, envolée prévisible du chômage, relance de l'inflation.
Dans le même numéro d'Enjeu , Jacques Jocelyn demande : « Y -a-t -il une différence substantielle entre le plan de rigueur qui vient d 'être adopté et les saignées que les médecins consciencieux, mais inefficaces, du X/Xe siècle imposaient à leurs patients ? Pas fondamentalemen t. n Sans doute piqué au vif par l'accusation indirecte de Delors contre les « économistes de bazar >> qui contestent son plan, Jocelyn présente un sombre tableau de la situation à la rentrée : baisse du pouvoir d'achat, inflation autour de 11 % , déficit commercial à peine réduit, consommation et investissement en régression, reprise de la hausse du chômage et de la chute du franc par rapport au mark. Bref, (( le bilan "apparent" sera, dès la rentrée 1983, diffici/ement supportable et péniblement supporté ( .. .) ; dès le troisième trimestre 1983, le choix effectué le 25 mars sera donc de nouveau discuté(...); une stratégie délibérément offen sive apparaÎtra, dès cette date, encore plus évidente n. Redresser
Aussi le CERES cherche-t-il dès maintenant à peser dans le débat et sur le choix que, d'après lui, Mitterrand sera amené à faire à nouveau avant la fin de l'année. Il faut d'ailleurs noter que la critique est tempérée par des remarques plus positives et « responsables » : (( Tous ceux qui veulent la réussite de la gauche s 'emploieront dans la mesure de leurs moyens à ce que le plan Delors atteigne ses objectifs. n Et de relever les
« points positifs » du plan : << Il épargne des revenus modestes »; << il n'aggrave pas les charges des entreprises » ; << il ouvre la voie à une réforme du finance ment des allocations familiales ... ».
Sous ce titre évocateur, « Redresser la barre sans Barre », Mazier propose une série de mesures présentées comme alternatives à la politique actuelle. Fort justement, il part du présupposé politique selon lequel on ne sortira pas de la crise en «faisant avaler · la potion de l'austérité à un corps social de plus en plus passif et démobilisé » ; « une mobilisation est nécessaire ». Fort bien.
Mais mobilisation de qui et pour quoi ? La réponse est simple : << à la fois des salariés et du patronat » : les salariés doivent « consentir des efforts » pour « améliorer la situation financière des entreprises ». En contrepartie, « les entreprises doivent se mobiliser davan tage tout en acceptant une plus grande participation de la part des travailleurs (sic). ». • La relance des profits privés. Premier axe : il faut absolument « rel ancer l'investissement industriel privé >> de façon à éviter une « coupure entre un secteur public dynamique tourné vers le marché mondial et un secteur privé sur la défensive et en déclin ». Ainsi, la bienveillance de l'Etat ne doit pas concerner le seul secteur nationalisé qui investit grâce aux subventions publiques. Elle doit également prendre en charge la relance des profits privés. Pour ce faire, « on peut en particulier penser à un fonds d 'épargneinvestissement alimenté par des salaires bloqués (sic) et qui servirait à financer en priorité la modernisation des industries de transf ormation » (dont la plus grande partie est privée). Il s'agit ici du dispositif proposé par la CFDT, et dont il semble que le gouvernement s'apprête à le rendre obligatoire : blocage des salaires et versement des hausses antérieurement programmées à un «compte d'épargne-investissement ». C'est une forme « améliorée » de l'annulation pure et simple des revalorisations salariales destinées à compenser la hausse des prix. Le résultat est exactement le même : laminage du pouvoir d'achat et renflouement des profits aujourd'hui très déprimés.
Or, fort curieusement, Mazier déclare quelques lignes plus loin que u les mesures visant à mettre en cause les mécanismes d 'indexation des salaires doivent ètre combattues avec vigueur », car il faut maintenir la demande et les revenus des ménages.
Comment bloquer les salaires en maintenant l'indexation ? Comment relancer les investissements privés (et donc d'abord les profits) en garantissant le pouvoir d'achat ? Mazier a résolu la quadrature du cercle en affirmant que le cercle est carré ! Les prises de position du CERES contre l'austérité doivent être comprises comme essentiellement tactiques, les mesures concrètes qu'il propose excluant le maintien du pouvoir d'achat des salaires. Pour trouver les sommes nécessaires à financer la relance de l'investissement privé en ponctionnant les salaires, il est évidemment impossible de se limiter aux revenus « les plus élevés », comme fait mine de le croire Mazier. • La politique industrielle. Mais relancer l'investissement n'aurait aucun sens, selon le CERES, si celui-ci n'était pas orienté selon un « grand dessein national ». D'où le deuxième axe, la politique industrielle. Celle-ci doit viser, de façon «contractuelle», à u reconstituer une offre compétitive dans des secteurs exagérément pénétrés par les importations » et à «favoriser l'offre française ».
On sait que Chevènement a quitté son ministère de l'Industrie par hostilité à « l'autonomie de gestion » des entreprises nationalisées, auxquelles il voulait imposer une cohérence d'ensemble liée aux projets de la politique gouvernementale. Son dirigisme a été clairement rejeté par Mitterrand et la politique industrielle reléguée au magasin des accessoires. Selon le CERES, cette politique dirigiste devrait au contraire être étendue au secteur privé : il faut amener les patrons (les « entreprises, dans le langage maintenant adopté par tout le PS), par la négociation et l'incitation, à œuvrer pour « l'intérêt national », comme dit Chevènement. Dans l'immédiat, pour « restaurer la part des profits », Mazier propose d'opérer u en direction de la fiscalité directe un transfert des charges sociales pesant actuellement sur les entreprises. »On rejoint, sur ce point précis, les projets gouvernementaux de fiscalisation des cotisations. • Le protectionnisme. Troisième axe principal qui différencie les propositions du CERES de la politique actuelle : u Prendre à court terme des mesures conservatoires pour redresser nos échanges extérieurs et relancer l'investissement. » Environ 25 milliards de francs peuvent être immédiatement économisés en limitant certaines importations (biens de consommation italiens et allemands, élee-
d'austérité. Ce serait vrai si le pouvoir . strict respect des lois du marché, le troménager, automobiles), une récente étude de l'INSEE le confirme. Mais ces mesures visent surtout à offrir aux industriels français des perspectives de meilleurs débouchés, donc à les inciter à investir. Il s'agit de protectionnisme au sens propre : protéger certains patrons de la concurrence internationale, en espérant qu'ils en profiteront pour moderniser leurs usines grâce aux profits supplé- · mentaires ainsi offerts.
Outre le fait que ce pari est totalement hasardeux (qui pourra obliger les patrons à investir s'ils n'ont plus de concurrents menaçants ?), rien n'est dit sur la hausse de prix et la baisse de pouvoir d'achat qui en résulterait forcément pour les travailleurs. Le « made in France » est en effet souvent plus cher que le produit importé équivalent ...
Pour répondre aux concurrents étrangers qui hurleraient et menaceraient de prendre des mesures de rétorsion, Mazier oppose un argument à première vue intéressant: ces mesures, en définitive, ne réduiront pas plus les importations qu'une politique d'achat était maintenu ! Mais, nous l'avons dit et nous y reviendrons, les· propositions du CERES impliquent elles aussi une bonne dose de « rigueur». • La réforme monétaire européenne. Mazier propose enfin « un aménagement temporaire du système monétaire européen » afin de « desserrer 1 'étau qu'il fait peser sur la gestion de 1 'économie ». Aujourd'hui, grâce au SME, les monnaies sont accrochées les unes aux autres tels les wagons d'un train, mais roulent à des vitesses différentes : le train se disloque donc régulièrement à l'occasion de grands psychodrames nommés « réajustements monétaires ».
Le CERES suggère des réajustements mensuels et automatiques en fonction des différentiels d'inflation observés, c'est-à-dire en fait un retour -limité dans le temps et sauvant l'apparence du SME- à un flottement généralisé des monnaies. Pour éviter la chute du franc, il faudrait alors « des politiques an ti -inflationnistes vigoureuses >> basées sur la « remise en cause des rentes de situation » et un « contrôle des prix et des revenus dans les secteuts des services et des commerces ». • Un " grand dessein national ''· Selon F. Renard du Monde, le contre-plan de Chevènement est « en opposition totale avec la politique officielle ». ll s'agit là d'une exagération manifeste; le CERES et Delors sont d'accord sur de nombreux points dont un essentiel : le but de la politique économique gouvernementale doit être la relance de l'accumulation capitaliste par la hausse des profits, relance «supportée par l'ensemble de la collectivité et en premier lieu les travailleurs » (Mazier). Parmi les autres points, on peut noter une acceptation plus ou moins voilée du chômage (« On ne peut se cacher que l'évolution du marché à moyen terme ne sera pas favorable malgré la volonté (du CERES, NDLR) de préserver un certain rythme de croissance », Mazier ), de la baisse du pouvoir d'achat, de la fiscalisation des cotisations sociales, de la création des fonds d'épargne-investissement à l'aide du blocage des salaires.
Les divergences portent principalement sur la nécessité d'une politique industrielle active et d'un protectionnisme déclaré, Delors préférant la « libre initiative des entreprises » et le « libre échange » intégral.
· Pour être circonscrits, ces désaccords n'en restent pas moins importants. Alors que Delors mise sur le CERES voudrait forcer la main au système capitaliste et le faire marcher malgré lui. Mais ce qui caractérise surtout la démarche du CERES, au-delà de ses propositions économiques, c'est l'appel incantatoire au volontarisme, à l'effort, au « rassemblement national », à « l'ambition » contre la «résignation et l'illusion », comme l'écrivait Chevènement dans la série d'articles qu'il publia dans le Monde des l 0 et 11 mars derniers. Ce discours abandonne le terrain de la lutte de classes pour sombrer dans le nationalisme le plus plat. Une politique alternative?
Mais si on laisse de côté le discours, restent plusieurs propositions qui peuvent influencer éventuellement les choix de Mitterrand en cas d'aggravation spectaculaire de la situation : blocage des prix des services, des salaires, les mesures protectionistes, ou même en dernière extrémité la sortie du SME. C'est là que les dirigeants du CERES semblent ignorer les conséquences probables de leurs propositions.
In est clair que les partenaires européens de la France n'ont aucun intêret à maintenir la fiction de SME que propose le CERES : cela signifierait pour eux qu'ils cautionnent une
du franc implique, comme par exemple . sociales en France pourraient ap-
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politique avec laquelle ils ne peuvent certainement pas sympathiser et que, par exemple, la Bundesbank accepte de soutenir le franc pendant que la France restreint ses importations d'Allemagne. .. La fonction politique du SME est de garantir une cohérence des politiques économique européennes. La remettre en cause créerait une situation dont la seule issue serait alors la sortie du SME et le flottement du franc.
Mais respecter les règles du jeu capitaliste, l'initiative privée et la circulation libre des capitaux (que ie CERES ne remet plus jamais en cause) oblige alors à payer le prix fort : comme le dit Renard dans l'article du Monde déjà cité, 11 réussir le flottement pour M. Barre, le rétablissement de la confiance des milieux financiers internationaux dans la politique française, confiance que susciterait seulement un plan d'austérité encore plus sauvage que l'actuel >>. C'est très exactement l'argument du PCF contre la sortie du SME: comme l'écrit Bernard Marx dans Economie et Politique de mai 1983, 11 quelles seraient alors les mesures d 'accompagnement d'une sortie du SME pour empêcher la chute du franc et éviter que la spéculation ne s 'e nflamme ? Ne risquerait-on pas alors de voir se durcir l'attaque contre les salaires, les prestations sociales et la consommation, sous le prétexte qu 'il faudrait réduire encore plus vite l'inflation et le déficit extérieur pour faire flotter le franc dans de bonnes conditions ? ».
Inutile de dire que le PC n'envisage pas une seconde des mesures radicales comme la centralisation et le monopole du commerce extérieur, des flux de capitaux, des banques, 1 'inconvertibilité du franc, mesures qui accompagneraient et exprimeraient une rupture politique et économique avec la bourgeoisie et les lois du profit. Mais sur la base du respect dévoué de ces lois, les craintes du PC sont parfaitement fondées. Les conséquences du « contre-plan » du CERES risqueraient d'être si dures qu'on ne voit pas bien quelles forces puyer ce projet, ni qui se mobiliserait pour le défendre contre la droite et le grand capital, lesquels ne feront de toute façon jamais confiance au CERES pour mener leurs affaires.
Voilà bien le nœud de la contradiction qui sape la base du gouvernement actuel, et que l'application du « contre-plan » du CERES aggraverait considérablement : comment associer les travailleurs et conserver leur soutien à une politique de restauration des profitS, d'austérité et de chômage, tout en se heurtant en permanence à une bourgeoisie revan- . charde qui radicalise de plus en plus ses alliés ? Delors et Mitterrand misent sur l'idéologie de la fatalité de la crise et de l'effort acceptable grâce à la « justice sociale » ; Chevènement croit que seule 1 'idéologie nationaliste · serait assez puissante pour à la fois faire accepter par la classe ouvrière les impératifs capitalistes et limiter les prétentions politiques de la bourgeoisie.
Il n'est pas exclu que Mitterrand ne finisse pas par jouer également sur ce registre, et ne reprenne certaines propositions du CERES. Le fait qu'il ait dit, à la télévision début juin, qu'« aucune autre politique ne dispenserait les Français de l'effort », a été généralement interprété comme un soutien sans faille à l'austérité-Delors. Mitterrand est assez familier du double langage pour que les dirigeants du CERES, ainsi que certains mitterrandistes qui, tels Joxe ou Goux, critiquent ouvertement Delors, aient pu comprendre qu'une autre forme d'austérité plus présentable (bien que plus dure encore) était envisageable. Il faudrait cependant une aggravation dramatique de la situation économique pour qu'on y vienne -tant les risques sont élevés - sans parler des terribles contradictions politiques que ferait éclater un tel tournant à l'inté-rieur de la majorité.