La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

ITINÉRAIRE

Le CERES d'hier... et d'aujourd'hui

· Critique communiste, n° 21, juillet 1983 · p. 9-13 · 4 465 mots

L

1. Jacques Mandrin, .. le Socialisme et la

2. " Le CERES par lui-même,, éditions

ITINERAIRE Antoine ARTOUS

E CERES a été l'un des premiers courants du PS à ouvrir le débat sur le bilan de deux ans de politique du gouvernement et sur son orientation actuelle. La bataille que mènent ses dirigeants est faite de propositions économiques immédiates, que l'article qui précède vient d'analyser. Mais elle se veut plus générale, comme le prouve la sortie du livre « le Socialisme et la France, qui traite de l'ensemble des problèmes posés par l'accession de la gauche au pouvoir.

Les animateurs du CERES reprochent souvent à Delors de défendre une politique qui va à l'opposé du Projet socialiste. Mettre en relation la situation actuelle et le programme que défendait le PS avant 1981 n'est pas une mauvaise méthode. Mais elle doit valoir pour le gouvernement comme ... pour le CERES. D'autant que, dans son livre, ce courant ne prend pas de gants pour juger les autres:

« Vague après vague, nous avons vu passer tout cela, la marée s'achever comme chaque fois en écume, et la mode, oublieuse, choisir d'autres objets. Une seule action pendant toute cette période n'a pas été vaine, a été autre chose qu'une dilapidation frénétique de courage et de bonnes volontés : celle qui va de la campagne présidentielle de 1965 à celle de 1981, en passant par le congrès d'Epinay et le congrès de Metz. Tout le reste est littérature, assez médiocre au demeurant( 1) » .

Cette mémoire vigilante, le CERES la fait-il fonctionner également pour lui-même?

Il est vrai que le CERES a toujours eu la volonté d'éclairer les batailles tactiques - et leurs aléas - menées au sein du PS par un projet sans cesse répété :

« Dans notre esprit il ne s 'agit pas de rééditer l'expérience des démocraties populaires. Il ne s'agit pas davantage de copier le modèle suèdois. Non plus d'instaurer l'anarchie ou même le règne absolu des « conseils ». Il s'agit de construire autant que possible par la voie démocratique quelque chose qui nous rappelle que le socialisme c'est d'abord une libération c'est-à-dire la démocratie socialiste (2). >>

D'après ses propres écrits, l'essentiel de son combat a consisté à arracher le socialisme français aux tentations ou dérives social-démocrates, pour, au travers d'une dynamique d'unité d'action avec le PC, briser aussi le stalinisme, reconstruire un mouvement ouvrier débarrassé de la scission de 1920 et capable de lutter pour le socialisme.

La rupture

Ce qui, dans cet article, nous intéresse plus, c'est la stratégie politique défendue : l'idée de « rupture avec le capitalisme » que le CERES considère comme son apport, et lui permet d'expliquer que le PS n'est pas un parti social-démocrate comme les autres car il a adopté cette notion au congrès d'Epinay en 1971.

Dans la vision traditionnelle du CERES, la « rupture » ne se réduisait pas à la prise du pouvoir politique. Celle-ci n'était qu'un premier pas :

« Contrôler le gouvernement, ce n'est pas prendre le pouvoir. L'occupation des instances de pouvoir politique (assemblées, gouvernement) par les partis de gauche et l'application des

France''· Editions le Sycomore, p. 29.

Christian Bourgois, p. 53.

Page 10

Avant le 10 mai 1981, le PS et le que "le socialisme n'était pas à l'ordre

CERES défendaient donc la « ruptu- du jour". Sans doute. Et puis après ?

re ». Le congrès du parti qui se tint à (.. .) Sommes -nous en train de réaliser,

Valence la fin de la même année sans que personne ne s'en soit aperçu, remplaça cette notion par celle de la révolution socialiste ? Il ne semble

« compromis ». Il ne faut pas avoir pas. Avons-nous engagé un processus beaucoup de recul pour se rendre de transition conduisant inévitablecompte qu'il s'agissait, pour la direc- ment, selon des schémas éprouvés et tion et le gouvernement, de justifier des exemples bien connus, à la consla ligne de concessions et de compro- truction rapide d'une société socialiste ?

mis avec le CNPF dont les consé- Ce n'est pas certain (10). »Voilà comquences commencent à les secouer ment les dirigeants « historiques » du fortement. Le CERES soutint cette CERES règlent le compte, en quelligne de « compromis » et l'on se sou- ques lignes, à ce qui fut le fondement vient que l'intervention de Chevène- de leur stratégie durant des années, et y expliquait que les militants du PS victoire de la gauche. Décidément, les mesures anticapitalistes contenues dans le Programme commun ne suffiront pas, en elles-mêmes, à résoudre les problèmes posés par la prise en main de l'appareil d'Etat, condition préalable de sa transformation.

« Dans la période de transition, les capacités d'initiative autonome des masses connaissent un large développe -ment. Hors du cadre des institutions actuelles, et à côté des partis et des syn -dicats, des organisations unitaires de masse nées de la lutte (conseils d'atelier, d'usine, de quartier) verront le jour (...)

« Contrôle ouvrier et populaire, mobilisation de masse et action gouvernementale dialectiquement articulées caractérisent l'avancée du mouvement ouvrier vers la réalisation du socialisme autogestionnaire (3). »

Du point de vue plus strictement économique, le CERES met l'accent sur les nationalisations :

11 La prise du pouvoir et 1 'abolition de la propriété privée des moyens de production n'en sont pas moins des points de passage obligés du socialisme. (. .. ) Les nationalisations sont une des conditions préalables de la transformation socialiste des · rapports de production. Elles sont aussi un des moyens de garantir une planification effective de l'économie. Mais, comme la conquête du gouvernement, elles n'ouvrent la voie du socialisme que dans la mesure où elles peuvent servir d'appui au développement du contrôle des travailleurs dans l'entreprise et une transformation en profondeur de 1 'appareil d'Etat, au niveau des mentalités comme à celui des institutions. Réciproquement, comme le prévoit expressément le Programme commun, c'est de la progression du contrôle ouvrier qu'il faut attendre une généralisation de l'expropriation du capital (4) ... »

A cette logique de rupture, de développement du contrôle et des nationalisations, le CERES essayait d'articuler un autre thème : la lutte pour l'indépendance nationale qui irait de pair avec la lutte pour le socialisme. Chevènement est celui qui, dans ses écrits, a systématisé le plus cette orientation. Fasciné par le gaullisme, il écrivait en 1977 : 11 Il n'est pas indifférent de méditer les raisons de l'échec du gaullisme industriel. Dans le capitalisme français d 'aujourd'hui on peut distinguer deux fractions que j'appellerais sommairement le capitalisme hexagonal et le capitalisme du grand large .... C'est ce capitalisme hexagonal qui a constitué la base économique du gaullisme et c'est ce rétrécissement continu qui explique son naufrage (5). » Certes, Chevènement expliquait que, contrairement aux pays du tiers monde, une telle « bourgeoisie nationale » ne jouerait pas forcément un rôle progressiste. Il critiquait la stratégie de « démocratie avancée » et « d'union du peuple de France », préconisée par le PCF.

Reste qu'en juxtaposant systématiquement la «rupture» et l'idée d'un développement économique « national »situé à mi-chemin entre la remise en cause de la division internationale du travail imposés par les USA et le socialisme, le CERES ouvrait la porte à un discours qui aujourd'hui apparaît dans sa vérité crue : « le volontarisme industriel » sans la « rupture ». Chevènement anonçait déjà la couleur en 1979 : a Qui ne voit pas que pour créer de nouvelles richesses sur le sol national il faut des décisions en matière d'investissement ou de marchés que la puissance publique, dans l'état actuel des choses, n'est pas armée pour prendre. Les groupes japonais, formidablement intégrés, ont su développer à domicile toutes les productions intermédiaires ou finies dont leur industrie a besoin. En France demain il faudra créer une industrie de la machine-outil, diversifier vers le haut la gamme de nos produits, sans pour autant nous abstraire du marché mondial. Seul un puissant secteur public doté dans son action de cette cohérence qui procède d'un plan national, c 'est -à -dire en dernier ressort d'une volonté politique à long terme, peut permettre à notre pays d 'échapper progressivement à la logique du démantèlement dont le capitalisme multinational est por -teur !!(6). Déjà, à côté d'un discours « gauche », il affirmait la fascination pour un « modèle japonais » qui a pourtant peu à voir avec le socialisme ... Le compromis • ment au congrès fit quelque bruit. Il n'avaient pas à avoir peur d'être traités de godillots du gouvernement !

On peut s'étonner de la légèreté avec laquelle les auteurs du Socialisme et la France traitent de cette question, eux qui exigent tant de rigueur des autres tout au long de leur livre : 11 L 'appréciation des rapports de forces a conduit (les socialistes) à proposer, au lendemain du 10 mai, la notion de compromis social mis en valeur au congrès de Valence (7). »Le CERES nous avait habitué à préciser longuement ce qu'il entendait par « rupture ». Pour le «compromis», l'élaboration est moins travaillée : 11 Cette idée simpie qu'il faut éviter de coaliser tout le monde en même temps contre soi et de transformer sans nécessité tous les adversaires potentiels en adversaires déclarés (...). User du compromis, procéder par étapes et éviter de transformer tous les adversaires potentiels en ennemis déclarés n'implique pas que l'on fasse le pari stupide de se concilier tout le monde à la fois (8) ». Inutile d'insister : nos auteurs n'ont visiblement aucune envie de traiter la question.

Ils en évacuent aussi rapidement une autre : l'actualité du socialisme. Dans une contribution pour le congrès de Valence, les dirigeants du CE RES écrivaient : 11 L'élection de François Mitterrand à la présidence de la République n'a pas mis immédiatement le socialisme à 1 'ordre du jour. Mais elle met les socialistes au pied du mur... Seront-ils capables, avec leur parti, de s'en servir, pour orienter l'évolution du rapport des forces sociales dans le sens de leur projet, pour créer les conditions d'un passage au socialisme ? Ils ont quelques années pour le faire (9). » Comme personne ne reprochait à Mitterrand d'avoir refusé de proclamer la « République socialiste française » au lendemain de son élection, ces phrases pouvaient passer inaperçues .

Mais les auteurs du Socialisme et la France insistent : 11 Nous n'avons pas toujours pensé cela, toujours dit qui aurait dû être réactualisé par la

Page 11

dirigeants du CERES sont comme les autres dirigeants sociaux-démocrates: une fois ·au pouvoir, ils oublient vite le « passé )) ...

Le CERES ne manque pas de justifier l'abandon de ses positions passées : u Sortir seuls du capitalisme en crise, c'est s'illusionner compl~tement sur notre marge de manœuvre dans le monde, compte 'tenu du rapport de forces interne. Comment pourrions-nous réaliser le socialisme en France, alors qu'il n'en serait question ni en Allemagne, ni en Italie, ni bien sûr en Espagne, ni en Grande-Bretagne, ni aux Etats-Unis... Qu'est-ce que cela voudrait dire ? Il y a là une réflexion fondamentale pour notre avenir. Et une série d'interrogations qui sont celles de tous les socialistes (ll) ... »

Dans ces quelques lignes, nos auteurs font leurs des arguments qu'ils avaient maintes fois réfutés dans le passé, en expliquant qu'il ne s'agissait pas de construire le socialisme «seul», mais de miser sur l'impact que pourralt avoir -au niveau européen, comme au niveau mondial -un processus de «rupture)) en France. En quoi la situation est-elle radicalement différente, par exemple de l'après-197 8 ? A cette époque, marquée par l'échec aux élections Jégisla1 tves qui avaient suivi la rupture de l'Union de la gauche, les dirigeants du CERES réaffirmaient haut et fort la validité de leur stratégie. Chevènement posait la question : « La sortie socialiste de la crise est-elle encore possible ? » Il répondait paf l'affirmative : les conditions « rendent encore possible dans les prochaines années la stratégie de rupture avec le capitalisme que le Parti socialiste, en cela tout simplement fidèle à sa vocation, avait proclamée en 1971 à son congrès d'Epinay. Non seulement cette stratégie reste possible, mais elle deviendra de plus en plus nécessaire, au fur et à mesure que nous nous enfoncerons dans 1 'ornière dont seule une puissante secousse pourra encore nous sortir 02) ».

L'accentuation de la crise, que le CERES a toujours caractérisée comme une crise du capitalisme, ne peut être un argument pour justifier le rejet de la perspective d'une « sortie socialiste)). Au contraire, cette accentuation ôte toute marge de manœuvre pour une politique « social-démocrate classique». Entre la gestion de ·ta crise sur le dos des travailleurs et une politique de « rupture », il n'existe pas de voie intermédiaire. C'est ce que le bilan de la politique du gouvernement depuis deux ans est en train de prouver.

Les signataires de la contribution du CERES au congrès de Valence avancent une argumentation plus conjoncturelle : << Voici, en 1981, un changement politique immense et qui, pourtant, n'aura été en apparence préparé par aucun mouvement social de grande ampleur. ( ... ) Le slogan "on a gagné" est plus proche d 'une finale de rugby que d'un mot d'ordre politique.

Il reflète bien le décalage entre la portée de l'événement et la relative, mais provisoire, •passivité des masses. >>

Ce constat partiellement juste établit certes une différence avec, par exemple, la victoire du Front populaire en 1936. Encore faudrait-il expliquer que cet « attentisme )) provisoire est aussi le produit de la politique de cassage des luttes puis de division menée par les directions du PS et du

PC bien des années avant la victoire de Mitterrand. Mais les mêmes signatairés poursuivent : « Jamais ainsi, depuis 1936, le patronat n 'a eu les coudées aussi franches : entre 1979 et

1980, le nombre des luttes revendicatives a diminué de moitié. » On se demande si l'on rêve!

Il y a eu certes un tassement des luttes, dans les années précédant la victoire de Mitterrand, qui peut expliquer cette absence de dynamique sociale immédiate au lendemain des élections. En conclure que jamais u depuis 1936, le patronat n'a eu les coudées aussi franches » relève du délire ... Comment, si le rapport de forces social était aussi dégradé, le PS et le PC auraient-ils établi un rapport de forces électoral aussi important? Nos signataires sont d'ailleurs si peu convaincus de la chose que, quelques lignes plus loin, ils donnent une affirmation plus pertinente : « L 'événement politique du JO mai peut être l'accélérateur de mouvements populaires transformateurs » Ce qui remet sur pied les responsabilités : le développement des mouvements sociaux est aussi fonction de la politique que mène la gauche. Commentant l'échec des législatives de 1978, le CERES avait tenté de procéder de c~tte façon : << L'échec n'est pas seulement le produit de la désunion, mais aussi de la démission qui l'a permise ( .. .) Le

Parti socialiste n 'a pas su être le moteur de l'union, sa direction a émoussé le

3. Idem, p. 50.

tranchant anticapitaliste du Programme 4. J.-P. Chevènement, " les Communistes, les commun, elle a noyé les exigences réel- socialistes et les autres,., Aubier-Montaigne, les de la lutte de classes (13). » p. 318.

Mais visiblement, les dirigeants 5. « Le CE RES par lui-même,., p. 207.

du CERES ne sont plus prêts, dans la 6.

,, Le Socialisme et la France ,., p. 98.

7. Idem, p. 98.

situation actuelle, à mettre en relation 8. ,, Le Poing et la rose ,., bulletin de discusla mobilisation des masses et la politi- sion du PS préparatoire au congrès de Valence.

que du PS et du PC. Ils préfèrent 9. ,, Le Socialisme et la France,., p. 119.

10. Idem, p. 118.

photogra~hier - et encore mal - la

11. J.-P. Chevènement, "Etre socialiste ausituation pour tenter d'y trouver la jourd'hui,., 1979, Cana, p. 119.

justification de l'abandon d'une orien- 12. ,, Le Socialisme et la France ,., p. 179.

tation, la « rupture », qu'ils ont pour- 13. Idem, p. 183.

Page 12

ment des méthodes d'élaboration et ' tuation, une grave erreur d'analyse. En autorité de 1 'économie comme puis .. vènement est bien loin de la « ruptusance de légitimation marque directe- · re )) : « Il faut réconcilier les Français tant prétendu défendre de longues années. Sans trop s'attarder sur le sujet d'ailleurs, tant l'argumentation est faible .

Transformer

les ministères

Une des premières conséquences est la relativisation complète par le CERES des mouvements de masse et de leur dynamique propre, dans le processus de transformation de la société. Alors que, dans le passé, comme nous l'avons vu, cette place était décisive, elle se réduit dans le Socialisme et la France (comme dans d'autres textes) à quelques coups de chapeau : « C'est bien de l'intervention des tra vailleurs eux-mêmes, et de leurs organisations syndicales sur les lieux de travail, dans le cadre de la production, que dépend en dernière instance l'évolution du rapport de forces, plus que d'un redoublement des efforts de l'Etat. »

Mais bien vite nos auteurs exposent leur véritable pensée : « Certains pouvaient rêver de susciter des mécontentements, même de gauche, pour construire une stratégie de mobilisation complémentaire de la politique mise en œu vre par le gouvernement. Stratégie illusoire : au contraire, il s'agissait de faire la part de ces mécontements, de casser 1 'unification des corporatismes. La mobilisation, c'est surtout l'exp ression et la prise en compte des aspirations des travailleurs, la reprise de ces aspirations dans les projets gouvernementaux, y compris dans ses projets industriels . Dans cet esprit, le colloque de la Recherche a permis de montrer comment tout un secteur pouvait être mobi -lisé. L'expérience peut être reprise (14). ))

Il est bien passé le temps où le CERES écrivait que « le contrôle ouvrier est un instrument que le pouvoir d'Etat doit donner aux mains d'un gouvernemen t d'unité populaire>>. A présent, les « projets industriels » et les colloques viennent à la place de la « rupture » et de la mobilisation pour le contrôle ouvrier !

Le CERES aborde dès lors la question de l'Etat dans une optique des plus technocratiques. Il n'envisage plus la transformation de cet appareil hors de points d'appui qui lui soient extérieurs, mobilisation, nouvelles formes de pouvoir populaire. Son attitude à l'égard des hauts cadres giscardiens de l'Etat - opposée à ceux qui à Valence parlaient de faire tomber des têtes- est significative : << Le changement des hauts fonctionnaires est un problème réel, mais subordonné. Les réponses adaptées découleront dans le cadre d 'un changed'application de la politique gouvernementale, du mode d 'articulation entre le pouvoir politique et l'appareil administratif(. . .). Rejeter les responsabilités sur les prétendus "sabotages " est toujours un signe d'impuissance. Lorsqu 'on sait ce qu 'on veut, et qu'on sait commander, on se f ait obéir ( 15). »

Les auteurs du Socialisme et la France prétendent aller au fond du problème : « Après tant d'années de règne de la droite, un mode de légitimation dominante s'est imposé à la pratique administrative, qui se prétend fondée non sur la volonté politique mais sur la logique économique ... Cette ment, on le sait, 1 'organisation et les hiérarchies internes à l'Etat. » L'analyse se veut rigoureuse, le vocabulaire aidant. La conclusion est moins glorieuse : « En particulier, la tutelle tentaculaire exercée par les services des Finances et du Budget implique la subordination des autres secteurs (16). » Voilà nos anciens chantres de la rupture, des nouvelles formes de pouvoir produites par la mobilisation des travailleurs réduits -après quelques discours de méthode - à proposer une définition nouvelle des ministères et à pleurnicher sur les pouvoirs et moyens insuffisants dont disposait Chevènement dans son ministère de 1 'Industrie ...

La République

moderne

Quand la « rupture » défendue dans les textes passés devient de l'ordre des souvenirs, quand les masses n'occupent pas la rue et quand on ne se donne pas beaucoup de mal pour les mobiliser, il reste l'appareil d'Etat -ou du moins le gouvernementque l'on occupe : face à la crise, le recours ne vient pas des luttes de classe mais « du volontarisme industriel ». Dans le Socialisme et la France, la politique du ci-devant ministre Chevènement est présentée comme l'illustration exemplaire des idées défendues actuellement par le CERES. Voyons de plus près.

Introduisant un colloque en novembre 1982, l'ex ministre de la Recherche et de l'Industrie partait d'un constat : « Ballotée de choc pétrolier en hausse du dollar, l'économie française, depuis dix ans, a laissé se disloquer une part importante de son tissu industriel, tombant ainsi dans une dé pendance accrue. A la source de cette simatière de politique industrielle, cela s'est appelé la politique des "créneaux" (. . .). C'est dans cette perspective que s'est inscrit le déclin matériel de notre industrie. Dix ans encore et ce serait la fin de la France ( 17). »

La politique des « créneaux », c'est celle de Giscard et Barre qui, au lieu de défendre une « indépendance industrielle » se sont complètement adaptés à la nouvelle division capitaliste du travail en s'appuyant sur certains secteurs compétitifs, quitte à démanteler des pans entiers de l'économie française.

Mais la solution avancée par Che.avec leur industrie. Nous subissons aujourd'hui encore le poids d'une traditi on contre-industrielle le vieille de plusieurs siècles : ancien fond catholique qui condamne le profit et 1 'argent, valeurs aristocratiques, antitechniciennes et anticommerçantes, tropismes d'une bourgeoisie de rentiers et de fonctionnaires plus que d'entrepreneurs, on a tout dit sur cette "idéologie française" qui habille l'inégalité et l'antagonisme de classe. Des ingénieurs saint-simoniens à l'impératif industriel pompidolien , on compte et l'on mesure les tentatives pour s'arracher à cette tradition rétrograde. Autant de sursauts qui n'ont pas permis d'effacer la coupure de classe qui divise le monde industriel, tant il est vrai que le mouvement d'en haut est impuissant s'il ne rencontre pas le mouvement d'en bas (18). »

Voilà qui éclaire d'une étrange façon ce que les dirigeants du CERES appellent « la révolution culturelle )), les transformations des mentalités ! La ligne définie ainsi par Chevènement ne souffre pas d'ambiguïté : il s'agit de reconstruire une économie nationale que Giscard avait commencé à démanteler, d'essayer de définir une voie nationale pour le développement d'une industrie qui ne cesse pas d'être capitaliste. S'il faut chercher une divergence entre Chevènement et Delors, c'est à ce niveau qu'elle se situe : l'ancien ministre de l'Industrie pense que pour relancer l'économie capitaliste française, il faut donner une rôle important au secteur public, définir un projet industriel « volontariste )), remettre en cause certains aspects de la division internationale du travail imposée par le USA et les multinationales. Mais les questions essentielles passent à la trappe. Qu'est devenue dans cette controverse la ré-

Page 13

du Socialisme et la France, eux aussi, . lariés , cadres, dirigeants (21). » férence à la défense des intérêts des travailleurs et à un mode de développement qui se fasse en fonction des besoins sociaux et non du profit ?

On comprend que, dans ces conditions, l'horizon du socialisme disparaisse et que Chevènement fixe un nouvel objectif: construire la « République moderne », qui ressemble comme une sœur à la « démocratie avancée » que défendait auparavant le PC et qui était fermement critiquée naguère ... par le CERES. Les auteurs cherchent des références : « Le vrai modèle, ce n'était pas /936 ou le cartel des gauches, c 'était la fondation, l'enracinement de la République, aux origines de la Ille; lorsque, en vingt ans, à partir d'un vote acquis on s'en souvient à une voix de majorité, par la conviction, l'éducation, l'organisation, 1 'entraînement de 1 'exemple et la démonstration des changements possibles, naquit une nation de républicains, qui n'existait pas au départ (19). »

La boucle est bouclée. Les chantres de la rupture et de la transition au socialisme sont obligés, pour tenter de justifier leur politique actuelle, de construire au bas d'une page, en quelques lignes de bricolage idéologique, un nouveau « modèle ». Peutêtre faut-il rappeler que la me République s'est construite sur les cendres de la Commune de Paris, et ce que le CERES lui-même en disait en 1977 : « L'alliance entre la bourgeoisie et la petite bourgeoisie a établi le fondement social du pouvoir politique sous la Ille République et encore largement sous la IVe République. Le pouvoir gouvernemental agissait en fonction des intérêts de la grande industrie et des groupes bancaires, tout en préservant ceux, non fondamentalement contradictoires pour la période considérée, des couches petites -bourgeoises (20). » Mais les dirigeants du CERES ont bien vite oublié ce au'ils écrivaient hier

Il ne faut donc pas s'étonner qu'une telle orientation débouche directement sur un appel à l'union nationale pour la défense de l'industrie française. Dans le passé, le CERES nous avait habitué à être cocardier, tout en précisant qu'il fallait surtout voir là une volonté politique de reprendre en charge une tradition du mouvement ouvrier français qui a souvent lié lutte pour le socialisme et lutte pour l'indépendance nationale. Mais la chose, comme nous venons de le voir, s'est précisée : traduit au plan économique, cet appel à l'indépendance nationale veut tout simplement dire que les travailleurs doivent serrer les coudes derrière les patrons français.

Comme d'habitude, c'est Chevènement qui s'exprime le plus crûment: «Les industriels, par profession, sont plutôt courageux et dynamiques . Je vois beaucoup d'entrepreneurs entreprenants. L'esprit d'entreprise, c'est une nouvelle frontière de la société. Cette dimension , la gauche n'en a pas pris suffisamment la mesure dans le passé. Il n'est pas indifférent que ce soit moi qui le dise. Or, la cellule de l'activité économique est l'entreprise, ceux qui la font vivre et prospérer: sa-

On comprend mieux pourquoi -comme le montre l'article qui précède- les propositions actuelles du CERES ne sont en rien une rupture fondamentale avec la politique de Delors. Elles sont simplement une autre réponse à la même question : comment sortir de la crise sans sortir du capitalisme ? Donc comment gérer la crise.

Ce n'est pas tant à Chevènement d'expliquer à Delors qu'il ne mène pas une politique socialiste, mais aux militants du CERES de demander à leurs dirigeants ce qu'ils ont fait de leurs anciennes professions de foi anticapitalistes.

14. Idem, p. 137.

15. Idem, p. 136 .

. 16. Idem, p. 136.

17. « Une politique Industrielle pour la

France .. , la Documentation française, p. 7.

18. Idem, p. 5.

19. << Le Socialisme et la France,,, p. 39.

20. M. Charzat, J.-P. Chevènement, G.

Toutaln, << Le CERES, un combat pour le socialisme ... Calmann-Uvy, p. 159.

21. Interview à <<l'Usine nouvelle,. du 6 janvier 1983.

Une erreur sur cette page ?