Q
Michel THOMAS
UEL est aujourd'hui le dis~ cours stratégique du PCF ? Et ce parti a-t-il une stratégie ? La " question mérite d'être posée au moment où le PCF offre le spectacle d'une politique désarticulée. Participant au gouvernement et lui assurant la paix sociale, il critique ·vertement le plan Delors que ses députés ont voté. Hostile au communiqué commun de Williamsburg sur la défense, il approuve une loi de programmation militaire pourtant tournée vers une intégration de plus en plus poussée de l'armée française au dispositif militaire de l'OTAN. Revendiquant depuis des années sa qualité de parti de gouvernement, le PCF répond aux militants qui lui demandent à quoi servent ses quatre ministres : « Leur travaiL n'est pas spectaculaire mais il est utile. » Marchais lance le mot d'ordre « aller vers les gens », pour les inciter à faire le changement eux-mêmes, tandis que Fiterman entend « banaliser » une présence durable des communistes au gouvernement.
Le PCF semble courir après deux objectifs peu conciliables à première vue : faire admettre sa participation à la direction de l'Etat comme s'il était un parti comme un autre, et réaffirmer en même temps sa nature de parti différent, doté d'une identité révolutionnaire qui le distingue du PS.
Cet écartèlement de la politique du PCF rencontre une tentative de redéfinition stratégique. Celle-ci inclut une approche à première vue autocritique d'un long passé et, surtout, touche aux déterminations historiques fondamentales de ce parti. n est frappant de constater combien le discours à prétention stratégique du PCF est un discours sur lui-même, notamment dans les publications destinées aux cadres. Ce discours est biaisé, mystificateur et autojustificatif. ll faut néanmoins le connaître et tenter de le comprendre : parce qu'il irrigue le - - - - - - - - - ---
PCF, des cadres aux militants. Mais aussi parce qu'il exprime l'impasse stratégique dans laquelle le PCF est enfermé, ainsi que les tendances à une intégration de plus en plus poussée de ce parti à la société bourgeoise. Le «retard de 1956
Les dirigeants du PÇF abordent la question de leur stratégie dans le rapport qu'ils tentent de créer avec l'histoire de leur parti : c'est ce qu'ils appellent le « retard de 1956 ».
1956 est l'année du xxe Congrès du PC de l'Union soviétique. Ce congrès vit Khrouchtchev dénoncer, dans des conditions passablement dramatiques, ce qu'il appela les «crimes de Staline». 1956 marque le début de ce qu'on appela officiellement la« déstalinisation» en URSS, c'est-à-dire une tentative d'auto-réforme de la bureaucratie. Khrouchtchev rejetait sur Staline le « culte de la personnalité », la responsabilité des purges sanglantes auxquelles n'avaient pas échappé des secteurs entiers de la caste dirigeante en URSS.
Le xxe Congrès marque l'ouverture officielle de la crise du stalinisme. Il accéléra la crise profonde et irréversible du mouvement commu. niste international, jusqu'alors soudé autour du Kremlin. La direction thorézienne du PCF prit alors la défense de Staline et refusa de reconnaître l'existence du fameux «rapport secret » de Khrouchtchev, qui demeura inconnu des membres du parti français. Les successeurs de Thorez attendirent 1977 pour reconnaître que plusieurs dirigeants du PCF avaient eu connaissance du « rapport secret » à Moscou, mais l'avaient caché à leur parti, et qu'il s'agit là d'une « faute ».
dre, de façon aussi brutale, à tout un · venues dans la société française. Se-
--sans être jamais définie ni éluci- · héritées de la période stalinienne.
Il fallut attendre septembre 1982 pour que le PCF publie enfin ce texte, aux éditions sociales, dans un livre intitulé /956, le choc du 2oe Congrès du PCUS.
Roger Martelli, qui introduit les documents publiés aujourd'hui, rend compte de l'attitude de la direction thorézienne, opposée à celle du PC italien, de la façon suivante : « Une crainte devient dominante : s'en prenpan de 1 'histoire communiste, n 'est -ce pas menacer une identité forgée dans cette histoire ? N'est-ce pas courir le risque de briser un équilibre politique et une influence durement conquis ? Etait-il besoin de remuer toute cette vase ? ))
C'est donc très progressivement, par touches successives, que la direction du PCF entreprit au cours des années 1970 de réviser son rapport au « modèle » soviétique et stalinien. La notion de stalinisme fut reconnue dée- par Marchais. Le terme d'internationalisme prolétarien, dévoyé par les dirigeants soviétiques dans le sens d'une stricte fidélité à l'URSS et à ses intérêts d'Etat fut récusé ; celui de marxisme-léninisme remplacé par une simple référence au socialisme scientifique. La direction du PCF, sous la pression des crises tchécoslovaque et polonaise, en vint à critiquer les « insuffisances » de la démocratie en URSS et dans les démocraties populaires. Elle conteste désormais que les conférences mondiales des PC puissent définir une « stratégie mondiale » de ces partis, et réduit leur fonction à la discussion de ce qui constitue à ses yeux leurs intérêts communs, en premier lieu la défense ·de la paix et, présentement, la lutte contre l'implantation des euro-missiles. C'est tout le rapport à l'URSS, pierre angulaire de l'identité du PCF, qui s'est ainsi trouvé modifié, la direction cherchant à étaler dans le temps le «choc» de 1956, afin d'échapper à des ébranlements et des remises en cause trop violentes dans les rangs du parti.
Mais, de façon très significative, ce n'est pas dans la dissimulation du «rapport secret» pendant tant d'années que la direction du PCF voit aujourd'hui l'origine de son « retard de 1956 ». Elle met surtout en cause ce qu'elle appelle le « retard stratégique » pris à l'époque, c'est-à-dire le rejet par Thorez de la notion de « voie nationale » au socialisme, notion introduite par Khrouchtchev dans son rapport public au xxe Congrès. Dans son retour critique, c'est le rapport du PCF à la société française qui est en cause : le retard mis à théoriser les voies parlementaires au socialisme (Marchais n'a «libéré» le PCF du concept de dictature du prolétariat qu'au milieu des années 1970, avec un retard effectivement considérable sur l' pratique politique réelle du parti) ; un retard sur lequel insiste aujourd'hui la direction à appréhender les modifications du capitalisme français et les transformations interlon ses dirigeants et ses idéologues, le PCF n'a pris en compte ces transformations que sous le choc de la crise de Mai 1968, et ignore encore trop les transformations structurelles au sein du salariat (importance croissante des employés et des techniciens notamment). Ainsi le PCF n'aurait que très progressivement et très lentement tenté de construire une perspective politique nationale, prisonnier qu'il était resté d'un certain nombre de blocages, des définitions dogmatiques
Dans un livre publié fin 1981 aux Editions sociales sous le titre les Cammunistes et leur stratégie, Jean Burles, Roger Martelli et Serge Wolikow expliquent ce « retard » par l'impréparation de la direction : « L'obstacle, ce fut encore un certain type de fonctionnement politique : la direction dans son ensemble a surtout eu depuis la guerre l'occasion de mettre en œuvre des orientalions à 1 'élaboration desquelles elle n'avait guère contribué. Dans ce cadre-là, sa marge de création politique propre était faible . n Autrement dit, la direction du PCF fut longtemps caractérisée par une absence totale d'indépendance politique à l'égard de Moscou, ce qui expliquerait la difficulté avec laquelle elle entreprit, enfin, de marcher elle-même de ses propres pieds. Voilà encore un aveu de taille, qui vient après coup, amorti, et comme élément justificatif, à décharge de la direction en place aujourd'hui !
Du« retard de 1956 »auquel sont imputées les difficultés actuelles du PCF et son recul électoral (ce qui rend inutile tout examen critique de la politique de division pratiquée avant le l 0 mai), il faut donc retenir l'idée suivante : le conservatisme stalinien de Thorez et Duclos a bloqué durablement l'intégration du PCF dans la société française, paralysé son initiative politique, hypothéqué ses rapports avec la classe ouvrière.
Le thème du «retard de 1956 » inclut une reconnaissance tardive de .la justesse des choix du PC italien aux lendemains du xxe Congrès. Le PCI s'était fait dès cette époque le chantre du « polycentrisme » (contre un centre unique du mouvement
communiste international) et de la « voie italienne au socialisme », thèses pourfendues par le PCF dans les annèes soixante. Martelli écrit dans préface au Choc du 2oe Congrès : « Le se Congrès du PC/ ne rompit pas avec toutes les analyses et démarches anciennes, mais dans l'ensemble il s'ouvrit à une conception profondément renouvelée d'une démocratie politique fortement réévaluée en hausse. La notion de « démocratie d'un type nouveau >> est intégrée dans une perspective de réformes structurelles elles-mêmes décrites dans une déclaration programmatique discutée et adoptée par le congrès : la "voie italienne au socialisme" prend une consistance qu'elle n'avait pas jusqu 'alors. Elle commence à prendre . les dimensions d'une authentique stratégie. La situation est toute différente pour le Parti communiste français. >>
En effet : quand le PCF commence à réévaluer à reculons ses rapports à l'URSS, quand il s'oriente vers un socialisme « à la française » et entreprend de théoriser sa démarche parlementaire et réformiste, il doit compter avec un PS en plein redressement. L'attachement tardif du PCF au stalinisme a laissé un vaste champ politique à son concurrent. On comprend que, plus de vingt ans après, 1956 apparaisse à la direction du PCF comme une occasion manquée, celle d'une social-démocratisation ouverte, franche et assumèe. « Les ruses de 1 'histoire sont imprévisibles. En 1956, une réflexion stratégique tourne court >>, écrit Martelli dans sa présentation des textes du xxe Congrès. Mais ces « ruses de l'histoire » n'ont pas fini de jouer des tours au PCF, qui n'en finit pas de se débattre avec un passé qui lui colle à la peau et sur lequel il ne fait qu'ouvrir des éclairages tronqués, des demi-vérités, à des fins encore aujourd'hui d'autoprotection.
L'ancien cadre
stratégique
pulvérisé
Au « retard de 56 », les idéologues du PCF opposent les « rattrapages ». La dialectique retard-rattrapage aurait été le moteur du PCF depuis l'adoption du Manifeste de Champigny à l'automne 1968. Cette dialectique est sensèe s'exercer comme un fait objectif, par une lutte entre « l'ancien » et le « nouveau », sans jamais s'incarner dans la personne de dirigeants, dans des luttes politiques à l'intérieur de la direction du parti, dont le secret des délibérations est maintenu derrière la fiction de l'unanimisme.
Il est vrai que des mises à jour «théoriques» sont intervenues pendant la période du Programme commul). C'est à cette époque que le PCF s'est débarrassé des «obstacles» dogmatiques légués par la période stalinienne, qui entravaient la définition d'une véritable visèe stratégique réformiste. En témoignent l'abandon du « dogme » de la dictature du prolétariat et de la nature de classe de l'Etat, la théorisation des voies pacifiques, la réhabilitation des libertés démocratiques bourgeoises (naguère dénoncées comme libertés formelles), la récupération de la planification en régime capitaliste et de l'autogestion, considérèes comme des variétés réfor·· mistes vénéneuses peu d'années auparavant.
Cependant, ces modifications successives ne se sont pas greffèes sur une orientation stabilisèe. En rompant l'Union de la gauche en 1977 puis en répudiant la démarche de programme commun, les dirigeants communistes ont pris un risque considérable, celui de casser la cohérence même de leur action.
La démarche du Programme commun reposait en effet sur des expériences historiques marquantes, celles de 1936 et de la Libération. Le PCF a pu justifier sa politique du Front populaire par l'urgence de défendre la démocratie (bourgeoise) contre le fascisme. Il a pu justifier sa participation décisive à la reconstruction de l'Etat bourgeois après guerre par la nécessité de reconstruire la France. L'avenir révolutionnaire et communiste pouvait paraître garanti par la nature du parti et son lien à l'URSS, « patrie du socialisme ». Assise sur ces précédents historiques dont elle se présentait comme l'héritière, la politique du Programme commun offrait une double perspective : celle d'une alternative politique concrète à la droite et l'ouverture d'une étape historique nouvelle, préparatoire au socialisme en ce qu'elle libérerait l'Etat de la domination des monopoles . et permettrait l'introduction d'une nouvelle logique économique d'ensemble grâce à certain «seuil » de nationalisations. Pour illusoire qu'il fut, cet échafaudage était effectivement cohérent et donnait un cadre de référence relativement solide aux militants communistes.
C'est ce cadre que la direction Marchais s'est efforcée de pulvériser au 23e Congrès en 1979, en rejetant et la démarche de programme corn-
mun et la notion d'étapes. Cette mise au pilon s'est accompagnée d'une remise en cause de l'orientation du parti depuis plus de vingt ans.
Dans les Communistes et leur stratégie, Burles, Martelli et Wolikow font remonter à 1962 « l'erreur d'aiguillage » vers la stratégie de programme commun, en même temps qu'ils éclairent les raisons de la rupture de 1977 : « Sans doute conviendraI -il de reprendre de façon détaillée l'analyse de l'année 1962 (cette année vit l'introduction de l'élection du président de la République au suffrage universel, NDRL), où se structurent des phénomènes décisifs. Il y a alors, incontestablement, un déplacement dans la manière dont le PCF conçoit la construction de son influence, c'est -àdire moins sur lui -même et sur la tatalité de sa démarche, que sur la notion de programme commun.
« Quand il procède à ce déplacement, sous-estime-t-i/ ses propres capacités d'influence sur la société française ? Sa volonté positive d'offrir une perspective, sans considération étroitement partisane, n'a-t-elle pas conduit à un risque majeur pour les développements à long terme de son influence ? N'y a-t-il pas une certaine contradiction entre 1 'affirmation que se développe l'aspiration au socialisme et la fixation sur l'étape, sur une forme d'union, sur la seule entente PCF-SFIO codifiée dans un programme ? N'y a-t-il pas risque, à terme, dans l'identification des objectifs communistes et de ce que pourrait être le programme commun ? »
Et nos auteurs qui réécrivent le passé en fonction des exigences du présent (tout en prenant le soin de placer .les points d'interrogation qui témoignent de l'honnêteté ingénue du chercheur) poursuivent : « De fait le découpage en étapes suscite un certain découpage de fait de la lutte révolutionnaire, même si le Parti communiste la recompose dans son discours. Il polarise l'attention sur la première étape : mais comment alors satisfaire dans le présent les aspirations au socialisme et assurer l'identité fondamentale du Parti communiste ? »
Ayant brutalement bousculé une stratégie étapiste dont l'application de 1972 à 1 977 conduisit à la renaissance conquérante du PS et au recul du PCF, les dirigeants communistes se sont mis en quête d'une « nouvelle stratégie » qui mette en valeur l'identité présumée et menacée de leur parti. Les éléments essentiels se résument en quatre idées.
La première idée est que la crise appelle le socialisme car le capitalisme est désormais incapable de satisfaire les besoins humains : le socialisme est à l'ordre du jour, il n'est plus besoin de longues étapes historiques pour y parvenir.
La deuxième idée est celle du « pas à pas ». C'est « pas à pas » que les travailleurs imposeront des solutions et des objectifs de caractère socialiste. La notion de « bond » à un moment décisif du processus est définitivement effacée.
La troisième idée est celle de la primauté au « mouvement d'en bas ». Seul susceptible de promouvoir des avancées, le « par en bas » s'oppose au « par en haut », étatiste et programmatique, qui inspirait le Programme commun de gouvernement.
La quatrième idée, déjà présente antérieurement, réside dans la répudiation du « modèle » (comprendre l'Union soviétique) par l'affirmation d'un socialisme à la française : comme le dit Marchais, un socialisme qui réponde aux besoins et aux goûts des Français. Ce thème du socialisme à la française se structure autour du mot d'ordre « produisons français », lui même étayé par une appréhension de la crise économique comme crise du capitalisme national, et de la crise mondiale comme simple somme des crises des capitalismes nationaux.
Avant le l 0 mai, cette nouvelle « stratégie », illustrée par des actions sectaires et « dures », a pu paraître radicale, gauche. Elle a fourni la matière de la campagne électorale du candidat Marchais. Sa fonction était de ressouder l'électorat communiste, en particulier l'électorat o uvrier, autour d'une image « révolutionnaire » du PCF que sept années de Programme commun avaient gommée, à l'avantage du PS. Son efficacité et sa crédibilité résidaient dans une dénonciation permanente et violente de la politique de collaboration de classes du PS.
On connaît l'insuccès, pour ne pas dire la faillite, de cette opération : un triomphe sans précédent du PS et un effondrement égal du PCF, non parce que les travailleurs auraient choisi le réformisme et la collaboration de classes contre la « révolution », mais parce qu'ils se sont emparés du moyen électoral m is à leur disposition pour chasser Giscard, et qu'ils ont par là même sanctionné ceux qui faisaient obstacle à ce combat.
Après avoir rompu l'Union de la gauche en septembre 1977, engagé leur parti et la CGT dans une violente campagne contre le « consensus », dénoncé dans le PS et « son virage à droite » un mal égal à Giscard, voire pire, la direction du PCF s'est trouvée prise à contre-pied par la victoire du 1 0 mai. Plus encore, contrainte
-bien qu'elle s'en défende- à un retournement en catastrophe. Il lui faut aujourd'hui participer au gouvernement, s'impliquer pratiquement dans la gestion social-démocrate de la crise, tout en affirmant sa spécificité et son identité de « parti révolutionnaire », profondément différent du PS et fondamentalement nécessaire au mouvement ouvrier. Il lui faut redonner une cohérence - ou un semblant de cohérence - à un projet stratégique qui fonderait cette identité et permettrait de jeter les bases d'une remontée de son influence. A ce jeu, les trapézistes de la direction communiste sont contraints, comme on va le voir, à toutes les cabrioles « théoriques ». Mais la vérité oblige à reconnaître qu'ils travaillent sans filet.
Du nouveau
sur la lutte
des classes
Ramené à l'union après le 10 mai, le PCF n'est pas revenu à son ancienne stratégie de programme commun : il a au contraire conservé et développé les éléments nouveaux apparus depuis 1 977, mais dans un contexte politique inversé. Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette « nouvelle stratégie », loin d'aider à dominer l'épreuve de la participation gouvernementale, fait naître de nouvelles contradictions. C'est d'ailleurs sur ce terrain qu'attaque Jeannette Thorez Vermeersh. Elle ne met pas en cause la participation gouvernementale du PC en tant que telle, mais bien plus l'abandon du cadre stratégique étapiste qui prévalait naguère et la dénonciation de tout ce que le PCF range aujourd'hui sous l'étiquette «retard de 1956 ». L'ancienne dirigeante du PCF oppose la participation gouvernementale de 1 944-194 7, glorieuse selon elle, à celle, misérable, d'aujourd'hui.
Désormais au gouvernement, le PCF est mis en demeure d'appliquer concrètement sa démarche du « pas à pas » vers le socialisme. Au pied du mur, le discours sur la « révolution» se révèle pure fanfaronnade. Citons le rapport de Francette Lazard, au stage national de 500 secrétaires de section en mai dernier : << L 'idée novatrice de notre démarche est que les réponses du socialisme à la fran çaise sont contenues dans les questions posées par la crise, et qu 'elles ne sont pas autre chose que la libération des possibilités aujourd'hui bloquées par les verroux des
vieux critères de gestion capitaliste (1 ). » La révolution passe par l'opposition de nouveaux critères de gestion aux anciens !
Ces fameux « nouveaux critères de gestion » ont été forgés par les économistes Boccara et Herzog. Présentés comme le fil conducteur de la stratégie du PCF, ils sont sensés concurrencer les critères capitalistes de rentabilité financière dans la gestion des entreprises et permettre des avancées vers le socialisme (sans bien sûr que soient abolies la propriété capitaliste et la loi du profit, ni même ébranlé le pouvoir patronal dans l'entreprise !).
Appeler les travailleurs à s'impliquer dans la gestion d'une économie qui . demeure capitaliste, n'est-ce pas de la collaboration de classes ? Les théoriciens du PCF préviennent d'eux-mêmes l'objection. Ainsi Félix Damette : « Tant que le socialisme représentait une perspective lointaine, le refus de s'impliquer dans la gestion était légitime. Ce refus témoignait de la crainte.de s 'engager dans la collaboration de classes. Mais le socialisme n'est plus une perspective abstraite, il faut le faire germer dans les luttes au présent. (. .. )L'objet de ce combat, c 'est le contenu même du travail, de la production, de la vie sociale et culturelle (2). »
Le secret stratégique du PCF pourrait donc se formuler ainsi : l'actualité du socialisme, loin d'inviter au renversement du mode de production capitaliste, rend ce renversement superflu. Du même pas, nos théoriciens découvrent soudainement que toute mesure anticrise (la relance par la consommation par exemple) devient aujourd'hui une mesure révolutionnaire, anticapitaliste !
Pareilles innovations ont évidemment des conséquences, que Fromonteuil, parmi d'autres, s'évertue à mettre à jour : « Il f aut passer à une lutte de classe constructive. Les conditions existent pour que la classe ouvrière s 'affirme comme le nouvel entrepreneur des temps modernes (3). >> Mais cette lutte de classes « constructive », « en positif», doit être, comme on va le voir, mise sur des rails bien contraignants. Damette se charge d'élucider ce point : (( Aujourd'hui, les luttes peuvent s 'inscrire dans le cadre général des options d 'un gouvernement de gauche. Nous disons même qu'il faut respecter ce cadre (. .. ). Autrement dit, il doit y avoir une certaine cohérence d 'ensemble entre l'intervention populaire et les orientations de la gauche, - ce qui doit être pris moins au sens d 'une limitation du champ de l'intervention populaire que ·comme mise en œuvre de cette intervention en appui sur les engagements et les actes du nouveau pouvoir (4). »Voilà pour éclairer la lanterne des cadres du PCF qui auraient cru, bien naïvement, que leur parti saurait être au gouvernement, un parti de lutte !
Un discours
manœuvrier •
La « nouvelle stratégie » du PCF, telle qu'elle apparaît en actes depuis deux ans, a peu de chances de convaincre les militants du PCF de la réalité des avancées démocratiques vers le socialisme. Il n'est pas au pouvoir de Marchais de faire prendre des vessies pour des lanternes à des militants ouvriers qui subissent l'austérité, le chômage et la répression patronale.
Quelle est alors la fonction du discours « stratégique » du PCF ? Il vise d'abord à donner une cohésion à l'appareil, en tissant une apparence de cohérence entre la rupture de l'Union de la gauche et la participation gouvernementale sous hégémonie socialiste. Le rejet de la démarche du Programme commun fonde cette cohérence, dont la direction a besoin pour souder un appareil durement secoué par la succession de virages politiques contradictoires.
La « théorie » du socialisme « pas à pas » sert aussi de justification, sans doute assez naturelle, aux appétits gestionnaires de larges secteurs de la bureaucratie du parti. La participation gouvernementale, même en situation subordonnée, a tout de même ses charmes et ses avantages. En ce sens, le « pas à pas » vers le socialisme exprime assez bien la réalité sociale et les intérêts de cette bureaucratie du PCF. Francette Lazard exprime ainsi les tendances dominantes dans cet appareil : (( Loin de nous corseter, de nous mutiler, de nous interdire d'être pleinement nous-mêmes, la participation gouvernementale nous incite en permanence -salutaire contrainte ! -à saisir toutes les réalités de notre société, les réalités des choses et des idées, les problèmes tels qu'ils se posent pour les gens et tels qu'ils les vivent, sans éluder des questions neuves pour nous, cruciales pour le pays, comme celles des équilibres économiques dans 1 'avancée vers une nouvelle croissance plus juste et plus efficace (5). »
Le ton et la jubilation à peine contenue de cette déclaration contrastent avec l'amertume de nombreux travailleurs communistes, avec le malaise ressenti jusqu'au plus haut ni-
vement ouvrier. La nouvelle « straté- ' parti, tout en se soumettant à la solition communiste rejette ainsi sur les . duit à de laborieuses théorisations de veau dans l'appareil de la CGT. Car les militants communistes ont précisément le sentiment, souvent, d'être corsetés, mutilés par la solidarité gouvernementale, même s'ils ne remettent pas en cause la participation de leur parti.
La nouvelle « stratégie » sert enfin d'alibi pour dégager le PCF de toute responsabilité politique et morale dans le bilan déjà lourd du gouvernement de gauche et dans la catastrophe vers laquelle il entraîne le mougie » sert d'arrière- fond théorique à une politique de Ponce Pilate, à un discours parfaitement cynique développé chaque fois qu'il faut avaler une pilule amère. En substance: « nous, communistes, ne sommes que quatre au gouvernement, nous ne p~sons pas plus que les suffrages que vous nous avez donnés. Comprenez en souffrant que vous avez voté contre vos intérêts en mai-juin 1981 en sanctionnant le PCF. » La direcsocialistes ... et sur les électeurs du 1 0 mai, la responsabilité de tout ce qui « va dans le mauvais sens ».
Elle rejette également la responsabilité des « retards » et des « blocages» sur les travailleurs eux-mêmes, comme le fait J.-C. Gayssot, membre du BP : « Certes, il ne s 'agit pas de nier les responsabilités gouvernementales lorsqu 'elles existent, mais il faut faire avancer 1 'idée que finalement c'est de 1 'aptitude à intervenir sur le terrain que dépendent les avancées (6). » Le PCF répète que tout dépend de l'initiative venue d'en bas. Et si cette initiative ne vient pas, le PCF n'y est pour rien, c'est le niveau de conscience des travailleurs, « des gens », qui est à incriminer.
La profession de foi démocratique du PCF apparaît dès lors comme un suprême alibi pour échapper à ses responsabilités historiques : « Nous entendons respecter en toutes circonstances Je cadre, le contenu et le rythme d'évolution sociale souverainement choisi par les électeurs », déclarait, après d'autres dirigeants, Francette Lazard au stage national de mai. Le prétendu choix des travailleurs entre le programme de Mitterrand et celui de Marchais, le 1 0 mai, exprime « l'écart considérable entre les exigences objectives de transformation de la société et la conscience politique des forces populaires telle qu'elle est >> (résolution du 24e Congrès). Parce qu'il se fait un devoir de respecter ce vote démocratique, le PCF participe pleinement à l'application d'une politique ... dont il suggère d'emblée qu'elle n'est pas la sienne.
Le rejet de la démarche de programme commun, justifié théoriquement par l'abandon des étapes; trouve ici sa fonction pratique, purement manœuvrière : le PCF ne peut participer au gouvernement, tout en excipant de sa non-responsabilité finale, que délié de tout engagement programmatique. En faisant valoir que ce n'est pas son programme qui est appliqué mais un autre, il tente de réussir un tour de force : témoigner de sa nature différente en tant que darité gouvernementale tant qu'il y trouve intérêt et que les contradictions qu'il doit surmonter vis-à-vis de sa propre base ouvrière le permettent.
En même temps, il prend date, sans rompre la participation, par des « coups de gueule » périodiques. Le PCF se réserve ainsi la possibilité de joindre d'un trait tous les points de désaccord passés et à venir, et de quitter le navire gouvernemental.
En fait de stratégie, le PCF est résa politique et à une série de manœuvres visant à assurer son existence distincte par rapport à un PS qui le maintient désormais en position subordonnée.
L'impasse risque de s'avérer durable, car les choix politiques possibles du parti pour l'avenir sont eux-mêmes instables et lourds de dangers, comme le montre la situation des autres PC de masse en Europe : solide repli du PC portugais sur sa base ouvrière contre la gestion social-démocrate, mais sans projet politique ; social-démocratisation accélérée en Italie, que le PCI n'a pu conduire qu'en position d'hégémonie absolue et qui ne le préserve pourtant pas de l'érosion. Entre les deux, un PC espagnol que la politique eurocommuniste de Carillo a poussé au bord de la disparition comme force politique nationale, et un PC grec qui apporte au gouvernement socialiste un soutien à éclipses.
Reste la tendance dominante qui se lit dans les réajustements « stratégiques » successifs du PCF : celle qui le pousse à une intégration toujours plus étroite à l'Etat bourgeois, dans les institutions, dans la gestion. Parti de gouvernement, parti de gestion, parti chauvin, ce sont bien les trois couleurs du PCF. Elle ne sont certes pas nouvelles. Le PCF les a déjà méritées en 1944-4 7. Le nouveau, c'est une théorisation, mise à jour à chaque tournant politique et sans retour en arrière possible, d'une pratique gestionnaire dans la société bour geoise.
1. " Les Cahiers du communisme,., juin 1983. 2. " Les Cahiers du communisme,., septembre 1982. 3. " Les Cahiers du communisme ,., janvier 1982. 4. '' Les Cahiers du communisme "• septembre 1982. Félix Damette écrit dans le même article : ,, La tradition, c'est la coupure entre la revendication "revendicative" d'une part, et le projet révolutionnaire, d'autre part ; c'est, en même temps, la coupure entre le champ syndical dit "économique" et le champ politique, pour l'essentiel électoral. C'est tout cela qui doit être dépassé. ,,
Mais l'auteur précise dans quelle direction doit s'effectuer ce,, dépassement ,. : ,, On pourrait dire que les bons objectifs de lutte doivent être en même temps des actions possibles pour un gouvernement de gauche soucieux d'appliquer sa propre politique. ,. 5. ,, Les Cahiers du communisme,., juin 1983.· 6. Idem.