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DOSSIER

Révolution permanente en Amérique centrale

· Critique communiste, n° 21, juillet 1983 · p. 20-25 · 3 748 mots

Sergio RODRIGUEZ et Jean-Pierre BEA UV AIS

Cet article de Sergio Rodriguez a été publié dans " La Batalla "• revue mensuelle du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), section mexicaine de la IVe Internationale. Destiné à des lecteurs familiers des réalités centro-américaines, il a été traduit et adapté au public français par Jean-Pierre Beauvais. C'est pourquoi nous l'avons fait précéder du nom de ses deux auteurs, mexicain et français.

A victoire de l'insurrection des masses populaires nicaraguayennes en 1979 et le développement d'une guerre de libération à grande échelle au Salvador, traduisent l'accumulation de contradictions particulièrement explosives dans l'ensemble de cette région, d'une importance st ratégique, qu'est l'Amérique centrale.

La qualification méprisante de « républiques bananières » souvent attribuée aux petits pays qui la composent n'est que l'expression d'une des formes les plus abjectes de néo-colonialisme : ces pays sont insérés dans le marché mondial en tant qu'exportateurs agricoles, spécialisés dans la production de la banane, du café, du sucre et de quelques autres productions tropicales. Les produits de ces « économies de plantation » sont achetés et commercialisés par les grands monopoles nord-américains.

Ce type d'économie a favorisé le développement d'une oligarchie terrienne dépendante de l'impérialisme US et ne disposant que d'une marge de manœuvre politique propre extrêmement réduite.

Toutes les velléités de « changement », de « réformes » impulsées par des secteurs bourgeois se sont trouvées inévitablement bloquées par ce contexte.

All est significatif qu'en Amérique centrale les grands courants politiques bourgeois libéraux et conservateurs qui furent dominants ailleurs en Amérique latine à la fin du 19e siècle ne se sont maintenus qu'à l'état de fossiles, reflétant l'absence de mutations significatives dans la structure et l'activité économiques. Cadre socio-politique

La faiblesse des instruments politiques de l'oligarchie explique le rôle considérable attribué traditionnellement aux militaires : ils doivent accomplir directement une bonne part des fonctions essentielles d'un appareil d'Etat.

Au Salvador, par exemple, l'armée a joué un rôle fondamental dans la mise en place des grandes propriétés latifundiaires : en 1932, les « ejidos »-terres communales existant dès avant la colonisation espagnole- furent abolis à partir de son intervenion directe.

La mécanisation progressive des activités agricoles, loin de réduire le processus de concentration de la propriété terrienne l'a, au contraire, accéléré et amplifié. Au Guatemala, 2 % des propriétaires ont réussi à s'accaparer 70 % des terres cultivables ; au Honduras, 3 % possèdent 27,4 % de ces surfaces ; au Salvadot, l % en possèdent 57 %. Quant au Nicaragua, en 1979, l ,5 % des propriétaires possédaient 41 % des terres cultivables.

Cette concentration de la propriété terrienne a converti la majorité des paysans en semi-prolétaires. D'autre part, l'introduction des fertilisants chimiques et surtout l'utilisation de plus en plus systématique de machines économisant le travail humain ont engendré le développement -relatif- de petites industries et d'activités de services (ateliers, etc.). Il en a résulté une croissance des principaux centres urbains et un transfert significatif d'une partie de la force de travail des campagnes vers les villes. Ce phénomène a été encore accentué par les attaques systématiques contre les communautés indigènes, condamnant une partie de leurs membres à la fuite. Le tableau I illustre la diminution du pourcentage de la main-d'œuvre agricole au cours des deux dernières décennies.

L'immigration de la force de travail des campagnes vers les villes est un facteur supplémentaire favorisant des explosions de masse, et cela pour deux raisons principales. Elle a coïncidé avec le développement de la syndicalisation des paysans pauvres et surtout des ouvriers agricoles, alors même qu'elle nepermettait plus aux grands propriétaires de disposer sur place et aussi systématiquement qu'auparavant de l'armée de réserve d'inoccupés à laquelle ils recouraient traditionnellement pour briser luttes et mobilisations. Parallèlement, en s'installant dans les villes, paysans et ouvriers agricoles n'oubliaient pas pour autant les ressentiments accumulés au cours d'années d'exploitation et de misère à la campagne. Au contraire, ceux-ci se combinaient avec leurs nouveaux problèmes ; ceux de la classe ouvrière et des

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U S A

Tableau 1:

% de la main-d'œuvre agricole dans la population active

1960

1978

70

64

Honduras

67

57

Guatemala

52

El Salvador

62

44

Nicaragua

62

Panama

51

31

29

Costa-Rica

51

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populations récemment urbanisées de pays dirigés par une oligarchie frustre totalement subordonnée aux monopoles impérialistes.

L'oligarchie, en tant que classe, a été incapable de développer les forces productives de ces pays. Quelques-uns de ceux qui la composent ont certes transféré une partie de leurs profits vers des activités industrielles. Mais il s'agit là d'un secteur minoritaire et réduit.

Les implantations industrielles qui ont vu le jour résultent avant tout de 1 'initiative des monopoles impérialistes. Elles se concentrent dans la production de biens de consommation. Elles sont totalement intégrées aux opérations internationales de ces monopoles, partant à la structure de domination impérialiste.

En 1970, les investissements directs du capital nord-américain représentaient 12 % du total des investissements dans la région. En 1978, ce pourcentage atteignait 33 % ! C'est parce qu'ils se sont portés prioritairement sur les secteurs garantissant les taux de profit des plus élevés que ces investissements ont favorisé le développement d'un secteur industriel. Entre 1960 et 1970, le taux moyen annuel de ce développement a été de 5,7 % au Honduras, 4,3 % au Guatemala, 6,7 % au Nicaragua, 3 % au Salvador et 5,7 % au Costa-Rica.

Cette expansion relative de l'activité industrielle a créé les conditions du développement des syndicats ouvriers dont le poids, l'influence et le rôle n'a cessé de s'affirmer. Cette tendance s'est vue renforcée par une croissance parallèle du secteur des services comme le montre le tableau II .

Ce développement des activités de services s'est aussi traduit par la prolétarisation d'une bonne partie des salariés dans ce secteur. Dans bien des cas, d'ailleurs, percevant un salaire fixe - à la différence de la plupart des travailleurs industriels de la région payés à l'heure de travail - ce sont eux qui ont été les premiers touchés par l'inflation galopante. L'indice du coût de la vie, qui avait déjà crû de 7 4 % entre 1970 et 1977, s'est depuis lors « envolé », et ce dans tous les pays de la région. Il faut voir là une des principales raisons de la radicalisation de la lutte syndicale, en particulier au Guatemala et au Salvador mais aussi, bien que dans une moindre mesure, au Honduras, au Costa-Rica et à Panama.

Parallèlement, le chômage de plus en plus massif n'a pas été, lui non plus, sans effets importants. Pour l'ensemble de la regwn, et malgré l'imprécision des statistiques, le taux de chômage de la population potentiellement active est généralement estimé ii 50 % . Ce sont les jeunes de 16 à 24 ans qui sont le plus massivement touchés. L'état de révolte des sans-emploi a souvent été à l'origine de situations explosives dans les quartiers ouvriers, les banlieues misérables et les bidonvilles. Ce sont là, et chaque fois plus, de véritables « pépinières )) de révolutionnaires.

Les organisations révolutionnaires sont jeunes. Un grand nombre de leurs cadres sont des agitateurs issus de ces quartiers pauvres où ils ont fait l'apprentissage de l'action politique. L'implantation de ces organisations dans ces quartiers et ces zones - à travers les comités de femmes, d'étudiaiUs, de locataires et même des comités d'autodéfense, véritables embryons de milices populaires- témoigne d'un bouillonnement, d'une mobilisation qui contrastent brutalement avec l'ossification de l'oligarchie. ·

Tel est, à grands trqits, le cadre socio-politique à partir duquel se développe une des luttes révolutionnaires les plus impressionnantes de notre histoire. L'impérialisme américain, en alimentant la violence et en intervenant de façon plus ou moins déguisée, vise à la destruction des organisations révolutionnaires. Mais ces dernières ont l'avantage de constituer des forces déjà considérables aux plans politique et militaire, au point de rendre impossible une intervention impérialiste du type de celle menée à Saint-Domingue en 1965. Si Washington décidait d'envoyer ses troupes, celles-{;i devraient affronter de véritables armées révolutionnaires bien entraînées et enracinées dans la population. Le résultat le plus probable serait alors une extension de la vague révolutionnaire et le développement de mobilisations de masse considérables dans l'ensemble de l'Amérique latine. La détermination de l'impérialisme us

De plus, dans ce contexte, les divergences tactiques entre la social-démocratie et certaines des bourgeoisies latino-américaines, d'une part, l'impérialisme nord-américain, d'autre part, favorisent les révolutionnaires. Il est indéniable qu'au Salvador comme au Guatemala, l'impérialisme n'a pas eu plus de succès qu'au Nicaragua dans ses tentatives d'isolement social et politique des révolutionnaires. Il est tout aussi indéniable que Washington a réussi à réaliser un relatif consensus parmi les bourgeoisies latino-américaines sur la nécessité de s'opposer à ces révolutions en cours. Mais il n'a pu obtenir d'elles l'appui indispensable à la mise en œuvre de la solution spécifique qu'il propose.

Bien que des gouvernements comme ceux du Brésil, du Venezuela, du Pérou et du Mexique -pays où l'escalade guerrière de Reagan pourrait être source de graves problèmes internes - soient clairement opposés à toute extension de la révolution en Amérique centrale, ils sont, en même temps, hostiles à une intervention nord-américaine dans la région. Cela s'est, une fois de plus, manifesté de la façon la plus claire, lors de la dernière réunion de 1 'Organisation des Etats

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Tableau II américains (OEA). De ce fait, Washington se trouve, politiquement, dans une situation qualitativement plus défavorable qu'en 1965, lorsque l'écrasement de la révolution dominicaine put être menée à bien.

Néanmoins, l'incapacité de l'oligarchie à mettre en œuvre la moindre réforme significative, la faiblesse des secteurs plus « modernes » de la bourgeosie, la force politique et militaire des organisations révolutionnaires et le caractère explosif des contradictions sociales s'accumulant dans l'ensemble de la région font que l'impérialisme n'a guère d'autre alternative que de préparer une intervention militaire. Ce qu'il fait, au risque de devoir affronter une opposition massive de la jeunesse et de la classe ouvrière nord-américaine. Aucun doute n'est possible quant à la détermination de l'impérialisme et à la barbarie des méthodes qu'il est prêt à utiliser.

En Amérique centrale, toutes les conditions sont réunies pour l'éclatement d'une crise révolutionnaire telle que l'ont dé{inie Lénine et Trotsky. La classe dirigeante est divisée ; elle a perdu confiance en elle-même ; elle ne dispose pas d'un projet politique viable et elle ne peut néanmoins continuer à gouverner de la même manière qu'auparavant; les masses travailleuses sont exaspérées ; elles n'acceptent plus l'oppression brutale et inhumaine dont elles sont les victimes depuis toujours. Malgré quelque& erreurs commises dans le passé par les organisations révolutionnaires, il a été possible de construire des organisations de front unique réellement engagées dans le combat. Au même momeht, des secteurs de la petite bourgeoisie tendent à rejoindre la lutte des ouvriers et des paysans. Le rapide processus de prolétarisation qu'elles connaissent, la brutalité de la répression dont elles sont victimes et la détérioration accélérée de leurs conditions de vie concourent, à des degrés divers, à impulser. cette évolution.

Dans tous les pays de la région, les montées révolutionnaires se sont développées à partir d'un fort sentiment anti-imgérialiste et démocratique. La forme de domination économique, politique et idéologique imposée par l'impérialisme détermine dans une large mesure ce processus de radicalisation des masses. Partout celles-ci ont souffert de l'absence quasi totale de libertés démocratiques. La faiblesse structurelle de la bourgeoisie, l'existence d'une oligarchie ultra-réactionnaire, le rôle de l'armée, la relation avec l'impérialisme sont parmi les facteurs centraux expliquant la situation qui prévaut actuellement.

De fait, chaque fois que se sont produites des luttes pour des revendications démocratiques, la réponse des classes dominantes a été de réprimer encore plus.

(% emplois) Industrie

1960

Honduras Il

Guatemala 14

El Salvador 17

Nicaragua 16

Panama 14

Costa-Rica 19

Et les tentatives réformistes les plus timorées, comme celle de Jacobo Arbenz, en 1954 au Guatemala, ont été interrompues brutalement au moyen de coups d'Etat militaires.

Les secteurs militaires les plus réactionnaires des forces armées ont été -et sont- les organisateurs directs de groupes terroristes d'extrême droite comme « la Mano Blanco » (La main blanche) et « Ojo por ojo »(œil pour œil) au Guatemala. Celles-ci n'ont pas seulement concentré leurs actions barbares contre les organisations menant la lutte armée, mais aussi contre les syndicats, les organisations étudiantes et même des personnalités libérales pouvant difficilement être «suspectes de communisme ». Ce sont de tels processus qui ont jeté l~s bases de véritables « sociétés policières » au sein desquelles les libertés démocratiques les plus élémentaires sont bafouées.

On comprend dès lors l'étonnante incapacité des gouvernements et des oligarchies centro-américaines à créer la moindre « soupape de sécurité » face au mécontentement social croissant. Les farces électorales, les fraudes grossières qui les accompagnent à peu près toujours, ont interdit la mise en place de mécanismes minimum de recherche du moindre consensus social. Aussi bien au Nicaragua à l'époque de Somoza, qu'au Guatemala et au Salvador jusqu'à aujourd'hui, les fraudes électorales systématiques n'ont pas peu contribué à convaincre les organisations révolutionnaires d'adopter des méthodes d'action beaucoup plus « directes » et efficaces que les « traditionnelles ».

Ce sont notamment ces données qui ont fait que, dans l'ensemble de ces pays, la lutte pour les libertés démocratiques a conduit de manière quasi inévitable à la confrontation directe avec l'appareil répressif de l'Etat. Le développement et le renforcement des organisations révolutionnaires est indissociable de leur compréhension de cette situation. Pendant une longue période, les organisations réformistes ont tenté de faire de la lutte pour des élections « propres », pour le «respect· du vote populaire», l'objectif central de la lutte des travailleurs.l..es organisations révolutionnaire"> ont quant à elles, compris la nécessité de lier la mobilisation pour les libertés démocratiques, pour le droit de grève et l'autogestion universitaire, avec le combat pour l'organisation indépendante des masses et pour le développement de leur autodéfense armée. La force et la légitimité des organisations révolutionnaires armées d'Amérique centrale prennent racine dans la relation intime qu'elles ont su entretenir avec les masses, dans leur capacité à capter les expressions de leur véritable niveau de conscience.

Services

1978 1960 1978

14 19

20 19 24

22 21 26

15

18 35 47

31 48

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L'autre aspect central et déterminant pour la lutte dans ces pays est l'ampleur et le poids de la présence impérialiste. La relation existant entre les oligarchies, leurs gouvernements et l'impérialisme a interdit la possibilité d'un quelconque développement indépendant, au plan économique et politique. Pour l'impérialisme « yankee », cette région est une « arrière-cour » où il a toujours considéré normal de faire ce que bon lui semblait en fonction de ses intérêts les plus immédiats. Cette relation a impliqué que les différents gouvernements d'Amérique centrale, à l'exception aujourd'hui de celui du Nicaragua, ne soient que des marionnettes au service des intérêts nord-américains. Dès lors, la lutte anti-impérialiste est aussi, et sans médiation aucune, une lutte contre les oligarchies et leurs gouvernements respectifs. En ce sens, le nécessaire front anti-impérialiste, lorsqu'il se forme, devient presque immédiatement un front anticapitaliste. Cela a été parfaitement compris par les dirigeants des Etats-Unis, comme le montre leur opposition à toute « issue intermédiaire ».

Le front unique

an ti-impérialiste

Aux yeux des masses d'Amérique centrale, la relation de leurs pays avec l'impérialisme est synonyme d'oppression. Leur puissant sentiment anti-impérialiste alimenté sur ces bases a été capté et relayé par les organisations révolutionnaires. En ce sens, la lutte révolutionnaire centra-américaine a été et sera, pour une dimension essentielle, une lutte de libération nationale anti-impérialiste.

La lutte démocratique, de libération nationale et anti-impérialiste, représente la caractéristique fondamentale de toute révolution dans les pays coloniaux et semi-coloniaux. C'est en ce sens que nous disons qu'il s'agit là de la première phase de la lutte. Au cours de cette phase, peut se développer un front unique anti-impérialiste au sein duquel il n'est pas exclu de retrouver quelques représentants bourgeois. C'est ce que nous a rappelé -ou appris - la révolution nicaraguayenne. L'alliance entre le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) et divers courants bourgeois représentés par Violetta Chamorro, d'une part, et Alfonso Robelo, d'autre part, répondait précisément à cette phase. Elle est l'expression d'un sentiment natio!lal anti.-impérialiste qui ne distingue pas e!lc~re le role que JOuent ces secteurs bourgeois. Cela Sigmfie que l'existence d'un front de cette nature ne dépend pas, en premier lieu, de la volonté d'une partie de la direction du mouvement de masse ou de tel ou tel parti, mais du niveau de conscience des masses elles-mêmes. Si ce niveau de conscience leur a permis d'ide~tifier l'impérialisme comme la cause de leur oppr~ssiOn. et de leur exploitation, l'obligation des révolutionnaires est d'aider à la mobilisation des masses contre l'impérialisme.

Si, au début, des secteurs bourgeois veulent être partie prenante de cette lutte, si, aux yeux des masses, ces secteurs représentent encore une force crédible il e~ néce~aire ?e faire l'unité. Mais il est évident q~e, ~es. 1~ deb~t, s engage une lutte sans concession pour 1 hegemome du processus. Ce problème de l'hégémonie n'est en rien abstrait. Il est intimement lié aux méthodes de lutte, à la capacité à préserver l'indépen'dance de classe et aux rapports de forces concrets à tous les niveaux.

Trotsky expliquait ainsi la situation des courants ~ourgeois voulant faire partie d'un front anti-impériahste : « Il est parfaitement évident que la bourgeoisie se joint au camp des révolutionnaires, ni par hasard, ni par légèreté d'esprit, mais parce que ses intérêts de classe 1 y poussent (in l'Internationale communiste après Lénine). n Et, plus loin, il ajoutait, décrivant à peu de choses près ce qui s'est passé avec Alfonso Robelo et Violetta Chamorro: «Par peur des masses, ils abandonnent immédiatement la révolution ou manifestent ouvertement contre elle une haine qu'ils avaient dissimulée jusqu 'alors. n

Faut-il rappeler que c'est aussi et très exactement ce qui s'est passé à Cuba dans les deux années qui ont suivi la victoire sur la dictature de Batista en janvier 1959?

Lorsqu'un tel front anti-impérialiste est créé, sa signification doit être absolument claire. Il ne faut pas confondre le point de départ et le point d'arrivée. En d'autres termes, il ne faut pas confondre la formation d'un front avec des secteurs de la bourgeoisie - le point de départ- avec la nécessaire rupture avec ces secteurs si l'objectif est réellement le triomphe révolutionnaire -le point d'arrivée.

C'est évidemment là que la question de l'hégémonie se pose de manière décisive. Si le front unique anti-impérialiste est dirigé par des secteurs patronaux, inévitablement il aboutira à l'écrasement des exploités et des opprimés. Et cela non pas comme conséquence d'une victoire ultérieure des secteurs les plus réactionnaires de la bourgeoisie, mais comme conséquence d'une victoire de ces mêmes secteurs bourgeois participant au front anti-impérialiste. Les exemples du Kuomingtang chinois, du Mouvement nationaliste révolutionnaire bolivien (MNR) ou du péronisme argentin le prouvent.

La vraie question est de savoir qui est prisonnier de qui. A cet égard, les méthodes de lutte, le programme, mais par-dessus tout l'indépendance politique et organisationnelle du prolétariat et de ses alliés sont les paramètres à partir desquels il est possible de déterminer qui détient réellement l'hégémonie dans un front de cette nature.

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Les développements révolutionnaires d'Amérique centrale, par leur contenu et leur dynamique, confirment -comme l'avait fait la révolution cubaine il y a maintenant plus de vingt ans - la validité de la théorie de la révolution permanente.

Dynamique

du processus

révolutionnaire

Pourtant, d'autres courants politiques - staliniens ou influencés par le stalinisme- ont, au contraire, voulu y voir la confirmation de leurs thèses sur la nécessité d'une « étape intermédiaire » entre la défaite de l'ancien régime bourgeois et l'instauration de la dictature du prolétariat.

Pourquoi, selon ces courants, la nécessité d'une telle étape ? Dans un pays arriéré, elle doit permettre, expliquent-ils, un développement des forces productives dans le cadre d'un système toujours capitaliste. En d'autres termes, elle doit favoriser un processus d'accumulation du capital conduisant à un renforcement quantitatif du prolétariat. Des conditions plus favorables seraient ainsi créées pour avancer vers le socialisme. Il s'agit donc, et nécessairement, d'une étape longue ; d'une étape historique.

Les conditions objectives prévalant aujourd'hui en Amérique latine, comme l'expérience accumulée par les révolutionnaires -notamment depuis la révolution cubaine-, ne militent pas, c'est le moins qu'on puisse dire, en faveur d'une telle théorie.

C'est pourquoi les tenants de la révolution « par étapes» tendent à se référer de plus en plus à la conception élaborée par Lénine avant qu'il écrive les « Thèses d'avril n, en 1917 : celle de la dictature démocratique révolutionnaire des ouvriers et paysans.

Selon cette conception, la bourgeoisie des pays arriérés serait incapable par elle-même de stimuler un développement des forces productives dans le cadre d'un capitalisme toujours dominé par la vieille oligarchie réactionnaire. Cette incapacité étant particulièrement notoire en ce qui concerne l'agriculture. Il reviendrait donc au prolétariat, en alliance avec la paysannerie et après avoir pris le contrôle de l'Etat, de développer le système capitaliste et ce durant toute une étape historique.

Lénine, selon nous, a abandonné cette position lorsqu'il écrivit les Thèses d'avril qui réarmèrent le parti bolchevik en orientant son action vers la prise du pouvoir par les soviets ouvriers. Dans ces thèses, la révolution est décrite comme un processus ininterrompu dont l'objectif central est l'instauration de la dictature du prolétariat.

Trotsky, dans la Révolution permanente, écrit : (( L'opinion traditionnelle [est] que la dictature du prolétariat [doit] être précédée d'une période prolongée de démocratie. La théorie de la révolution permanente [proclame] que, dans les pays arriérés, la démocratie [passe] par la dictature du prolétariat. Ainsi, la démocratie [cesse] d'être un régime avant une valeur intrinsèque pour plusieurs décénnies et se [convertit] en prélude immédiat de la révolution socialiste. Un lien continu les unit l'une à l'autre. Entre la révolution démocratique et la transformation socialiste il s 'établit de ce fait un rythme révolutionnaire permanent. n

Cette citation synthétise clairement le cadre stratégique des développements actuels en Amérique centrale.

Deux aspects fondamentaux sont là englobés. D'une part, l'affirmation qu'il est impossible de mener à bien une véritable révolution démocratique sans l'instauration de la dictature du prolétariat. D'autre part, l'idée que si la transcroissance d'une révolution démocratique en une révolution socialiste est un processus dont la durée ne peut être déterminée à l'avance, il n'existe pas de séparation historique entre l'une et l'autre.

En ce sens, nous pouvons dire qu'un processus de révolution permanente est en cours au Nicaragua. Un processus non encore achevé et dont l'aboutissement devrait être - à une échéance chaque fois plus rapprochée - , le surgissement d'un nouvel Etat ouvrier.

0 Combattante salvadoriennne

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