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Dominique Fernandez et la tragédie homosexuelle

· Critique communiste, n° 23, novembre 1983 · p. 20-22 · 3 572 mots

Dominique Fernandez et la tragédie homosexuelle un roman historique, comme l'avait fait 1 ce qui appartient à Freud. »

Pour un militant révolutionnaire elle plus loin, un traitement similaire infligé à dérange, elle irrite, elle va même jusqu'à l'in- Freud, où la raison marxiste n'est pas étransupportable dans la manière dont ~Ile sem- gère ! Notant l'explication freudienne de

. ble transporter les nouveaux ponc1fs, dont l'homosexualité, qui fait de celle-ci un elle manie le paradoxe. On a parfois l'im- « stade », une « étape » universelle mais pression d'entendre le discours d'un ancien transitoire, sauf pour quelques malheureux, militant venu à la politique avec Mai 68 et il commente : « Tu noteras le caractère

Philippe ANDREA

1 existe depuis longtemps dans la littérature française, un courant dont une référence essentielle est l'homosexualité. Mais plusieurs écrivains apparus ces dix dernières années apportent quelque chose de nouveau, nous interrogent, d'une manière radicalement différente de leurs prédecesseurs, sur le contenu social de l'homosexualité, et tiennent un discours qui nous permet d'approfondir notre réflexion politique.

La littérature a depuis toujours l'avantage de rendre les phénomènes sociaux dans toute leur épaisseur, ce que manque à faire le discours politique tourné par essence vers l'action. Cela s'applique à l'homosexualité. Dominique Fernandez en apporte la preuve au travers de tous ses livres.

Avec Dans la main de l'ange (1), il a écrit Marguerite Yourcenar avec Les mémoires d'Hadrien. Mais c'est de mille fois plus d'audace dont fait preuve D. Fernandez, en choisissant d'écrire une auto-biographie imaginée de Pier Paolo Pasolini, se substituant à ce dernier, sous la forme d'une longue lettre à un ami napolitain. Cependant D. Fernandez donne immédiatement la limite de son projet en ne citant jamais ni le nom entier de Pasolini, ni aucun titre de ses films ou livres, tous suggérés, et en expliquant cette réserve par la belle phrase de Chateaubriand : « On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre » . Ecrivain baroque

Voilà donc un livre dédale ! Un livre où Pasolini et Fernandez se dissimulent l'un l'autre. Mais c'est sans importance. Fernandez n'a pas voulu faire une biographie rigoureuse. Il a recherché au-delà des faits connus, les questions communes, les épaisse_u~s sociales auxquelles l'œuvre de Pasohm, comme la sienne, s'affrontent.

Pour un homosexuel une telle œuvre est géniale.

qui a rejeté tout cela, en croyant aller vers une vérité plus individuelle, plus culturelle ; une vérité qui serait débarassée des stéréotypes engendrés par le monde moderne, au bénéfice d'un retour vers le passé reconstruit mythiquement. Comment ne pas être énervé quand D. Fernandez explique l'adhésion de Pasolini au PCI ? « Sache que tu auras besoin toute ta vie de compenser le manque initial de l'autorité et de la loi par le besoin de te soumettre (quitte à te rebeller parfois, en fils impatient de s'affranchir) à l'autorité et à la loi d'un parti; en l'occurence le parti communiste, seul capable d'imposer un ordre et un discipline analogues à l'ordre et à la discipline paternelle ( .. .), le parti n'est rien d'autre pour toi que le suppléant, adoré ou détesté, du père, et il ne fera rien d'autre tant que tu n 'auras pas tiré au clair tes conflits familiaux, tant que tu rendras à Marx

De même toute personne connaissant un peu la musique sera renversée en apprenant que le compositeur Cimarosa est bien supérieur à son contemporain Mozart, ou que les madrigaux de Guesualdo dépassent largement ceux de Monteverdi. Rien moins que cela ! Et cela se ramène tout compte fait à une seule raison : ils étaient napolitains, ce dont ni Mozart, ni Monteverdi n'avait le bénéfice.

Mais s'arrêter à ceci ou à cela, c'est oublier que Fernandez est un auteur baroque. Il écrit ses romans et ses essais comme les architectes du baroque construisaient des églises et des palais. Il faut faire un effort considérable pour discerner la structure d'ensemble, la physionomie générale, sous le foisonnement des détails, le luxe des parements, des décorations, des stucs, de ce qu'on pourrait par ignorance appeler les surcharges.

Amoureux du baroque napolitain, qu'il connaît et décrit mieux que quiconque, D. Fernandez s'en est imprégné pour écrire ses livres .

A un Marx, que Freud permet de rejeter, succède systématiquement quelques pages manifestement, splendidement, impudemment économique de cette métaphore : l'être humain comparé à une usine dont le rendement ne donnerait pas satisfaction. Au début, passe encore qu'elle produise peu; c'est la phase adolescente et temporaire, où l'avenir se prépare; mais ensuite, il faut qu'elle accroisse régulièrement son volume de production, car une usine qui s'en tient aux mêmes chiffrès d'une année sur l'autre est une usine en régression, en perdition. Applique maintenant cette notion d'arrêt dans le développement, arrêt fatal en économie, au domaine qui nos occupe, et tu découvres, non sans ébahissement, d'où Freud, fils de négociant en laines, a tiré ses idées » Homosexualité et statut de la femme

La forme baroque du discours de D. Fernandez lui permet de s'échapper en permanence. Là, vous pensiez le prendre en défaut ? JI s'est déjà esquivé. Et pourtant dans son dernier roman, il revient à une même interrogation : qu'est ce que la libération homosexuelle ? De quoi viendra+ elle ?

Nous avons combattu depuis plusieurs années contre toutes les formes de la répression bourgeoise, non sans des succès importants. Nous savons que cela n'épuise pas la lutte pour la libération homosexuelle. En écrivant, D. Fernandez pose la question autrement : sans la législation, et surtout les comportements du XIXe siècle et de l'après-seconde guerre mondiale, qu'est ce que l'homosexualité ?

Il ne s'agit pas de tenir un discours d'historien qui ne serait capable d'apporter que bien peu de choses. Mais comme l'archéologue d 'aller à la recherche de structures du passé grâce aux indices trouvés dans le monde actuel. Pas question de faire appel à des témoignages, mais de comprendre les comportements d'hier au travers de différences se manifestant encore aujourd'hui. D. Fernandez dessine ainsi les contours de son aspiration à la libération homosexuelle : il nous parle d'une société où la culture prend

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On comprend comment dans la situation la communauté sociale, ne jouant aucun rôle qui est la sienne, l'homosexuel puisse se tour- dans l'équilibre social.

Afrique du nord, et comment cela peut pren- donc de courte durée. Mais ce serait une ses racines à l'aube de l'humanité et de ses mythes fondateurs. Naples, ville surgie du ventre de la terre, à laquelle la relie la violence du Vésuve, Naples dans son refus du progrès, par sa population de centaines de milliers de chômeurs occupant le quartier historique, dans une marginalité unique, est la référence où Fernandez puise les arguments de ses démonstrations. Naples est son champ de fouilles. Il sait pourtant qu'on ne saurait donner cette ville en exemple, sauf à ratiociner sur la beauté de la vie des pauvres, qui ne connaissent aucun des avantages du progrès industriel, qui vivent dans la misère, l'absence d'hygiène élémentaire.

Si la marginalité par rapport au progrès industriel préserve une culture, un mode de vie, un comportement social, qui peuvent être fascinants, elle a un revers que personne ne peut oublier : « Qu'il soit clair une fois pour toutes, que je ne blâme pas dans le progrès l'amélioration matérielle, quand elle apporte aux familles le confort indispensable. Une salle de bains, une chasse d'eau, une fenêtre qui ouvre sur le ciel ... Est-ce moi qui prêcherais que suffisent le pain sur la table et la Bible près du lit ? Le romantisme de la misère n'est pas mon fort. A la fois béni et infâme me paraît chaque basso : béni en tant que couloir de la communication avec les galeries souterraines, infâme en tant que lieu assigné aux pauvres par l'égoïsme des riches. »

Mais dans ce monde là, l'homosexualité telle que nous la connaissons n'existe pas. L'homosexualité qui vient se glisser dans la différence des sexes est profondément modelée par la manière dont cette différence s'opère. L'homosexualité ne traverse pas les siècles, indifférente aux structures sociales. Elle n'est pas une réalité intangible de l'antiquité à nos jours, sauf à croire que c'est une maladie ! Autrement dit, l'homosexualité dépend du statut de la femme. L'accession par les femmes aux droits et devoirs qui sont ceux des hommes, à l'égalité, conséquence de leur transformation en main d'œuvre exploitée dans le procès de production capitaliste, modifie le rapport entre les sexes. Au cours de ce long processus, l'homosexualité change de statut, de définition, de place.

Cela ne signifie absolument pas que dans les sociétés où les femmes sont enfermées, il n'y ait pas place à la différence, que celleci ne s'épanouirait que dans la société capitaliste ·libérale. Mais c'est une autre différence, une autre ambiguïté qui a sa place et qu'on célèbre : celle des castrats au XVIIIe siècle, après qu'on ait interdit aux femmes de chanter dans certains lieux, celle des « feminielli » dans la Naples traditionnelle. Des hommes choisissent d'être « femmes », sont intégrés comme tels dans leur quartier, se voient réserver certaines professions, célèbrent leur fête annuelle, et ont peut-être un Saint-Patron : Saint-Janvier, le saint protecteur de la ville.

C'est le rôle actif qui distingue la sexualité normale, virile, de celle de ces hommes assimilés aux femmes par leur comportement sexuel. Une concurrence-complémentarité est instaurée entre les « homosexuels » et les femmes, reposant sur l'enfermement des femmes, l'interdiction des rapports sexuels entre hommes et femmes non mariés.

A l'inverse, la société capitaliste développée, telle qu'elle existe en Europe du Nord ou aux USA, transforme l'homosexualité en un rapport sexuel entre deux personnes du même sexe, indépendemment des rôles tenus dans ce rapport. L'homosexualité est exclue de la vie normale : elle se trouve refoulée dans des ghettos. L'interpénétration qui existait a disparu. L'homosexualité devient quelque chose de radicalement différent. On hésite à employer le même mot pour décrire deux réalités sociales aussi différentes.

C'est finalement dans les sociétés considérées comme les plus permissives que l'homosexualité trouve le moins de place dans la communauté, en est rejetée. Pour imposer son existence, elle doit s'organiser, mener un combat politique.

Certes, un marché homosexuel se cree, dont le capitalisme tire profit. Mais l'intégration qui en résulte est superficielle, elle n'est pas essentielle au système. Elle ne s'enracine pas dans la production de la vie sociale. Les édifices construits sur cette base, aux USA par exemple, sont fragiles. Ils peuvent être menacés, remis en cause du jour au lendemain à la première psychose collective.

Il ne reste à l' homosexuel inutile que le choix entre l'intégration dans la société normale, aspiration légitime, mais à condition de renoncer à lui-même, de cacher son homosexualité comme un délit (ce qu'elle est censée souvent ne plus être juridiquement), de vivre en « honteuse ». L' homosexuel peut aussi affirmer sa différence, mais il doit alors se retirer dans le ghetto.

L'Italie, et surtout l' Italie du sud, celle qui commence avec Naples et où tout se ramène sous une forme concentrée à cette ville, est encore dans une situation intermédiaire. Le capitalisme structure la vie sociale, mais les permanences issues du passé sont restées avec une force étonnante. Le journal La Republica titrait le 14 juillet 1983 : « Mourir à 17 ans pour ne pas se marier » et écrivait ensuite : « Le cas de la jeune calabraise, que ses parents voulaient marier de force, n'est pas isolé ».•On sait que dans le sud, les femmes qui sortent une chaise pour s'asseoir dans la rue, afin de bénéficier de la fraîcheur du soir et de la lumière, la gardent tournée contre le mur, afin de ne pas voir les hommes qui passent.. . Alors, D. Fernandez peut s'interroger avec Pasolini : « Mais enfin, comment nier l'évidence ? Les garçons dans cette Italie émancipée ne seraient plus d'un abord aussi facile. » Quel avenir pour l'homosexualité ?

ner vers des modèles pré-capitalistes qui continuent à survivre dans l'Italie du sud ou en dre la forme d'un mythe libératoire.

Pasolini a cultivé ce mythe jusque dans ses conséquences les plus extrêmes. Il a condamné le féminisme et la libération des femmes . Ils contribuaient à l'exclusion des homosexuels, en détruisant le tissu social où ceux-ci trouvaient une place privilégiée. Il a condamné le progrès industriel et social qui enfante la société « permissive ». Le maximum de permissivité pour ce qui est « normal » , signifiant aussi l'exclusion de toutes les autres différences. Est ce par ignorance, si, avant le XIXe siècle qui inventa le mot homosexualité, on tendait à regrouper dans la même catégorie d'adultère toutes les formes de sexualité hors mariage ? Favoriser la liberté des unes, n'est-ce pas, sans le dire, reprononcer une condamnation définitive des autres ? La forme ultime de cette vision pasolinienne du monde débouche sur le désespoir. Ce dont témoigne son dernier film , Salo ou les 120 journées de Sodome.

Il faut dire ici, que sous une forme dévoyée, cette aspiration à une liberté sexuelle échappant aux classifications des sociétés modernes, est récupérée par les agences de voyages dans le tiers monde, où l'on commercialise le corps des pauvres et d'abord celui des enfants. De la Thaïlande à Ceylan, « le tiers monde sera toujours la providence de ceux que quelques pièces au fond de leurs poches transforment en nababs. » Le capitalisme tente de tirer profit de cette aspiration homosexuelle à un retour dans la société. Mais ill' a dégradée, l'a rendue ignoble, l'a transformée en son contraire : une activité basée sur le commerce, l'argent, aidant avec le développement de cette forme de prostitution à la destruction de la cohésion sociale, de l'identité de ces pays. Il faudrait être infâme pour accuser Fernandez de nous emmener dans ces chemins de traverse. Son propos traduit une aspiration radicalement inverse, mais sans réponse à la question : qu'est ce que la libération homosexuelle ?

A Gennariello, amour napolitain prêté à Pasolini, il dit : Que tendre vers le haut soit ton ambition de citoyen, je ne t'en ferai jamais le reproche. Tâche simplement, je t 'en supplie, de rester en contact avec le bas de ta ville, avec le monde souterrain sur lequel Naples est bâti ».

Marie-toi Gennariello, laisse-toi absorber . par le modernisme ! Ce sera la fin de notre amour, dont tu peux essayer de te souvenir. .. Mais il s'agit peut-être d'autre chose. Dans une société où l'homosexualité vient se lover dans le vide laissé par l'exclusion partielle des femmes, elle est une nécessité, un rapport d'échange indispensable à côté du rapport d'échange qu'est le mariage.

Mais ce vide est momentané, s' il est éternellement recommencé : Gennariello doit se marier. C'est dans la nature des choses, sauf à devenir lui aussi homosexuel. Mais dans ce cas, il rechercherait l'amour d'autres

« maschi » ; à cent lieux de lui serait l'idée de faire l'amour avec un homosexuel. Il faut voir la stupéfaction désolée des homosexuels napolitains quand on leur explique qu'à Paris ou à Amsterdam, les homosexuels font, pour l'essentiel, l'amour entre eux, s'excluant de

Par définition, la relation homosexuelle est erreur de la comprendre comme un substi-

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1. Edité chez Grasset, 89 francs.

tut, un erzatz. Il y a tout un ensemble social structuré où elle prend place dans un équilibre à respecter. Le désir aussi obéit aussi à cette structure. Et c'est bien parce qu'il y a désir qu'on ne peut pas seulement parler de substitut. De même, écouter les voix des castrats au XVIII• siècle, engendrait un plaisir particulier. Même quand les femmes pouvaient chanter, on réservait certains morceaux à ces voix différentes : voix se substituant à celles des femmes, mais jamais voix de femmes, ni plus voix d'hommes.

Mais si c'est un monde patriarcal, fait de violence contre les femmes auquel doivent aspirer les homosexuels, alors on comprend qu'il n'y a plus à chercher de chemin à la libération homosexuelle. Leur bonheur ne peut qu'être une greffe sur l'oppression. « Libération homosexuelle » sont devenus deux mots contradictoires.

La mort tragique de Pasolini constitue la démonstration finale. Peu nous importe qu'il soit vraiment mort comme le raconte D. Fernandez, ou qu'il ait été victime d'une bande fasciste, comme le disent avec beaucoup de conviction ses amis italiens. Cette mort est là pour nous montrer qu'il n'y a pas d'issue. Impossible de réclamer en conscience le retour d'un passé basé sur l'exclusion des femmes, mais impossible aussi de vivre l'homosexualité dans une société qui la rejette, l'enferme dans la pire des prisons, un ghetto, « un ghetto doré, mais un ghetto ».

Alors D. Fernandez met dans le même sac « le bourgeois tranquille qui descend au feu rouge et fait le tour de sa voiture pour vérifier si la carosserie n'a pas été égratignée dans l'embouteillage; l'ouvrier laborieux(. . .); le jeune couple qui signe des traites ( ... ) ; le père de famille (. . .) ; le syndicaliste qui organise une grève contre son patron abusif. Tous organisent à partir des années soixante mon lynchage ». Mythe et histoire

Des habitants de Naples manifestent après le tremblement de terre, pour être relogés, et occupent un ancien monastère. Voilà le mouvement social ? Non point, nous dit D. Fernandez. La manifestation se révèle être manipulée par ceux qui veulent empêcher la municipalité d'utiliser le monastère pour loger les étudiants. Pour Fernandez, les masses sont éternellement dupes dans leurs révoltes ; elles servent de pions dans un jeu qu'elles ignorent ; elles ne sont que le décor qui dissimule le plan d'ensemble du monument baroque sans jamais influer sur lui, en dépit des « trompe-l'œil». Cela amène D. Fernandez, livre après livre, à rejeter la politique et le mouvement social. En s'inscrivant dans la recherche du progrès, un tel mouvement saperait toujours un peu plus la convivialité des hommes du passé.

Un des aspects les plus troublants de l'histoire napolitaine, est l'incapacité de ses habitants à déterminer leur avenir social, à s'imposer comme sujet dans l'histoire. Cela donne toute sa place au mythe dans la vie napolitaine. Il n'y a rien qu'il faut généraliser ou dont il faut faire l'éloge dans cette affaire, à moins de se complaire dans une contestation impuissante de l'ordre capitaliste. A confondre les progrès de la bourgeoisie, de sa morale, de son mode de vie, et la lutte des opprimés, des minorités (et des majorités) pour l'accès au droit de vivre, Fernandez confond deux mouvements qui même si ce n'est pas apparent vont dans des sens radicalement opposés. Contrairement à ce que croyait Pasolini, le droit au divorce, à l'avortement ne sont pas machiavéliquement accordés pour mieux organiser une nouvelle répression. Ils sont le résultat de luttes sociales, de mouvements de masse, dont la logique est la remise en cause de l'ordre social bourgeois.

La société bourgeoise détruit les liens entre les hommes. Elle n'a pas le privilège de substituer à l'ancienne convivialité, une convivialité du couple hétérosexuel. Elle anéantit au contraire les richesses spirituelles des hommes, en rendant le travail toujours plus aliénant, et en calquant sur celui-ci l'ensemble du mode qe vie. La société tend à se réduire de plus en plus à une société de classes.

En étant partie prenante de l'ensemble des luttes contre l'exploitation et l' oppression, et d'abord de la lutte contre l'oppression des femmes, les homosexuels, loin de devenir «une deuxième f ois exclus », comme le dit Fernandez, aident à la subversion de l'ordre bourgeois. Et cela évidemment, non pas pour un retour vers le passé, même si ce bond en avant que sera la libération de l'humanité intégrera tout ce qu'il y avait de meilleur dans les sociétés précédentes. Les sociétés patriarcales, si elles mettent les femmes à l'écart, limitent, atrophient la sexualité de tous les hommes . Si l'homosexualité n'existe que comme conséquence de la vie réduite imposée aux femmes, alors il est vrai qu'elle disparaîtra avec l'oppression dans une société communiste.

Nous ne le croyons pas si cela signifie que le désir des hommes ne sera plus porté que vers les femmes et vice-versa. Mais c'est sans doute vrai si on considère l'homosexualité d'abord comme un phénomène social, que c'est le social qui modèle ce qui est de l'ordre du désir. Mais l'hétérosexualité disparaîtra de même, pour laisser place à de nouveaux rapports sexuels entre les hommes, dont le soubassement ne sera plus l'oppression d'un sexe par l'autre. Le socialisme ne sera pas la prolongation de la société capitaliste débarrassée de quelques défauts et plus performante, mais une société sans exploitation ni oppression . Elle reposera sur une révolution dans les rapports entre les hommes sans comparaison possible avec toutes les modifications qu'a connu précédemment l'humanité. Pour la première fois en arrière fond des rapports humains n'existera plus la lutte pour la survie et tout le « fatras » qui en découle.

Mais la société capitaliste comme époque transitoire vers la société sans classe est la plus cruelle. Elle exclut tout rapport humain, social, culturel, sexuel qui ne s'intègre pas à son ordre productif. Il n'y a aucun moyen d'y échapper individuellement, sinon de retomber dans ses filets un peu plus loin.

L'œuvre de Dominique Fernandez a une importance capitale pour nous. Elle vient témoigner comme personne ne l'avait encore fait, de ce drame terrible qui est celui des homosexuels dans la société capitaliste.

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