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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le temps du sérieux

· Critique communiste, n° 23, novembre 1983 · p. 33-34 · 1 732 mots

Le temps du sérieux ors de son dernier congrès, . nos yeux, la condition indispensable

L

Men 1981, la LCR s'est trompée. Inspirées de comparaisons avec 1936, ses analyses prévoyaient une radicalisation des travailleurs qui, déçus par les compromis du gouvernement seraient prets à se mobiliser pour une autre politique. Pour tout dire, on parlait alors d'une situation prérévolutionnaire, même si, en dernier lieu, le terme ne fut pas employé dans les thèses !

Les faits ont tranché sur le sujet. Et l'affaire ne serait pas trop grave si cette vision aberrante n'avait déterminé une action inappropriée aux conditions existant dans le mouvement ouvrier. Pendant près de deux ans, la LCR a pris l'initiative de campagnes au contenu politique limité sinon ambigu comme « faire payer le CNPF »ou s'est investie dans le soutien et l'extension de l'appel« dit de Rouen ». Comme si la tension était telle dans le pays qu'une agitation sur quelques revendications immédiates pouvait entrainer à la lutte de larges couches de salariés. L'échec était inévitable. Il s'est produit et n'a pas peu contribué à donner à la Ligue l'image d'un groupe sans prise sur la réalité.

Aujourd'hui, la majorité de la LCR revient sur ces affirmations. Elle revient aussi sur la« fameuse »existence d'un « mouvement trotskiste )) qui à défaut d'avoir résisté au verdict des faits, n'en a pas moins mis à mal notre organisation pendant quelques temps. Il était temps ! Réjouissons nous donc de ce tournant, quand bien même il ne s'accompagne pour l'instant d'aucun bilan critique. On peut discuter les nouvelles thèses en parlant un même langage. Pourtant, en dépit de ce progrès, il reste beaucoup à faire pour que l'organisation joue enfin le rôle initiateur que lui permet sa position dans l'extrème gauche.

C'est la raison pour laquelle nous défendons dans le débat des amendements de fonds dont l'adoption est, à pour que la rectification en cours ait véritablement sens et portée. La réalité en face.

Nous ne pouvons ici qu'indiquer les axes de nos critiques et de nos propositions, avec le schématisme qu'implique le manque de place.

Parlons d'abord des perspectives d'évolution de la situation en France et en Europe. La résolution de la majorité admet enfin que la combativité ouvrière n'est pas à son plus haut niveau, que la crise du capitalisme a des conséquences sur le niveau de conscience et sur le comportement des travailleurs, que depuis 1975 environ les perspectives ouvertes par les mouvements de 1968 sont atténuées. Mais elle affirme en même temps que les grands affrontements sont devant nous et que des tournants brusques de la situation sont possibles.

Disons le clairement : de telles déclarations générales, si elles sont pas fausses en soi, sont notoirement insuffisantes, surtout lorsqu'elles sont juxtaposées avec des indications contradictoires. Pour une fois, camarades, soyez clairs ! Ne songez pas à préserver l'avenir par de petites phrases destinées à montrer, dans 2 ans, que vous aviez un peu raison même si vous vous êtes complètement trompés. Répondez ouvertement à la question suivante : allons nous dans les prochaines années vers des affrontements de classes d'une telle ampleur qu'il sera possible de mener une lutte effective pour un gouvernement des travailleurs ?

Pour nous, la réponse est évidente. Les effets les plus immédiats de 1968 sont taris. Le mécontentement est grand contre la politique d' austérité. Il suscitera des réactions parmi les salariés, voire de grands mouvements grévistes. Mais aucune de ces luttes éventuelles ne créeront les conditions d'un combat d'ensemble contre l'Etat capitaliste.

Penser le contraire, c'est fermer les yeux sur les symptômes de recul qui se manifestent chez les travailleurs : passivité relative tendance à la désyndicalisation, méfian~e croissante vis à vis des partis de gauche (sans que les organisations révolutionnaires n'en croîssent forcément pour autant, même si une des caractéristiques de la situation est l'émergence de courants critiques en particulier chez les cadres syndicaux).

Une partie de ces phénomènes négatifs est due à la crise. Mais celle-ci ne fait que révéler et accélérer une crise structurelle du mouvement ouvrier. Labourgeoisie le sait et en profite. A l'image d'un Chirac qui se veut hyper-légaliste, elle emploiera tous les moyens pour éviter un choc frontal avec les travailleurs. Elle usera d'une tactique de grignotage qui peut aboutir à une succession d.e défaites partielles des couches populaires. Il ne faut pas faire , au moins jusqu' en 1986, d'un coup de force de la droite l' hypothèse la plus probable. Le gouvernement de gauche travaille pour elle. Tout ceci pour conclure qu'avant que ne devienne possible une nouvelle phase de luttes ouvrant sur la question du pouvoir, de nombreux obstacles doivent être levés. Ils ne le seront qu'au prix d'une série d'expériences qui permettront aux salariés de surmonter leur désarroi, de trouver les formes d'expression politique et d'organisation pratique qui leur permettent de passer à l'action.

Du temps est nécessaire Des réponses concrètes.

Il ne s'agit pas, de notre part, d' un souci de raffiner l'analyse à l'extrème. Une juste compréhension de l'avenir détermine directement la pratique d'une organisation politique :on n'agit pas de la même façon si l'on est à la veille de grandes luttes ou si celles-ci ne sont prévisibles qu'à moyen terme.

On peut s'en rendre compte dès qu'il est question des propositions d'action

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que peuvent faire aujourd'hui les révolutionnaires. Défendre les grandes lignes d'un programme pour le socialisme, se battre pour des revendications immédiates : ces deux attitudes, pour utiles qu'elles soient, ne suffisent pas. Dans leur majorité, les travailleurs n'ont qu'une confiance minime dans le gouvernement de gauche mais ils ne veulent pas la victoire de la droite et ne voient pas quelle autre politique serait possible. Il faut donc œuvrer à convaincre qu'une orientation de rupture avec le capitalisme peut-être pratiquée. Il faut un programme d'action.

L'élaboration d'un tel programme ne peut résulter que d'une longue discussion de tous les secteurs du mouvement ouvrier. Mais ces éléments principaux peuvent être dégagés dès maintenant. Il s'agit de défendre les acquis en matière de niveau de vie, de conditions de travail, d'emploi, d'empêcher une détérioration de la vie qui accentuerait la division et la démoralisation. Il faut aussi un ensemble de mesures d'urgence, que devrait appliquer le gouvernement s'il ne cherchait d'abord la conciliation avec les patrons. Répondre aux grands problèmes de l'heure-armement, monnaie, commerce extérieur, planification ... -tel est le sens de ces mesures qui, il faut le répéter, doivent montrer qu'une autre politique est possible.

Si l'on se limitait à cela, on ne dépasserait pas le niveau de programme d'un contre-gouvernement. Les réponses concrètes doivent s'inscrire dans une perspective à long terme, dans le cadre de ce que le jargon appelle « les solutions ouvrières à la crise ».Aucune politique économique ne peut à elle seule permettre une sortie progressive de la crise actuelle. Ce sont les rapports sociaux, de l'entreprise à l'Etat, qui doivent être transformés. Dans l'immédiat, il faut amener les travailleurs à combattre les structures mêmes du pouvoir patronal. Aussi est-il indispensable de mettre en avant la nécessité du contrôle par les travailleurs.

Le contrôle n' est pas un m'Ct d'ordre abstrait, destiné à figurer tel qud.au bas des affiches. Il est l' aboutissement nécessaire de toute lutte d' envergure, même partielle. Il donne sa dimension anticapitaliste aux actions les plus minimes car il est la forme actuelle sous laquelle peut être préparée l'autoorganisation ouvrière, condition de toute lutte efficace contre l'Etat bourgeois.

Cet ensemble qui unit la défense des acquis, les mesures d'urgence et le contrôle des travailleurs est, pour nous, la condition même de toute intervention de masse. Nous ne pouvons que constater le silence prudent des thèses de la LCR sur le fond de ces problèmes. Peut-on dès lors les considérer, malgré leurs « avancée », comme un valable instrument d' action ? Un parti ! Quel parti ?

Les thèses se déclarent en faveur de la création « d'un parti à gauche de la gauche ». Là encore, applaudissons à cette nouveauté, qui tranche avec bien des sectarismes encore récents. Mais regrettons que l'on n'aille pas plus loin. Car si la LCR doit participer aux discussions pour un nouveau parti comme elle a participé à Union dans les luttes il y a quelques années, on est loin du compte.

Nous demandons donc la précision. A l'heure actuelle, en dépit des difficultés de la période, des milliers de travailleurs des entreprises, des syndicats, des mouvements sociaux prennent leur distance avec les réformistes, cherchent d'autres formes d'action et d'organisation. Nous devons nous adresser à eux, leur proposer des modalités de lutte adaptées à leur démarche. En sachant que toutes les batailles communes posent et poseront de plus en plus la nécessité d'une nouvelle organisation.

De cette organisation, la LCR peut seulement prétendre à en être une composante. Et, plutôt que de vouloir, comme le font inconsidérement les thèses, imposer un programme qui reprenne l'essentiel du nôtre, nous devons dire : « Bien sûr, nous continuerons à débattre sur la base de notre programme, de nos acquis politiques et organisationnels tels qu'ils résultent de notre histoire, mais nous ne saurions exiger de l'organisation qui, après demain, regroupera des militants venus de milieux divers avec des expériences diverses, l'adoption de l'intégralité de ce programme. Nous y participerons sans arrière pensée si elle a sur les problèmes essentiels de la lutte de classes des positions claires, si la démocratie interne y est telle que chacun puisse y défendre ses idées. Dès aujourd'hui, nous œuvrons pour que naisse un tel regroupement ».

Dès aujourd'hui, car, si les perspectives immédiates sont minces, c'est par un travail de longue haleine que l'on construit une organisation. Dès aujourd'hui l'ensemble de l'activité de la LCR doit être orientée par cette perspective.

On le voit, les problèmes politiques que nous soulevons ne portent pas sur des points mineurs mais sur des questions essentielles : ce que permet la situation, le programme qu'il faut défendre, l'organisation qu'i/faut bâtir- et nous ne parlons pas de sujets dont la place nous manque pour les évoquer : l'attitude dans le mouvement anti-guerre . entre autres. Sur certains points, les thèses du CC nous semblent fausses. Sur d'autres la discussion doit se poursuivre pour juger jusqu'où ira le tournant qui a été initié par ces thèses. La façon dont seront discutées nos propositions aura valeur de test.

Nous saurons si, pour la LCR, le temps du sérieux est advenu. Denis Berger Michel Lequenne Olivier Nivert

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