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EN DÉFENSE DU PROJET DE THÈSES

Une boussole pour avancer

· Critique communiste, n° 23, novembre 1983 · p. 26-28 · 2 794 mots

Une boussole pour avancer nent la courroie de transmission pour · tourné. La crise ferait son travail de sape

Be débat préparatoire au prochain congrès de la LCR a lieu dans une situation où beaucoup de doutes assaillent les militants ouvriers, où l'amertume et le désarroi se répandent parmi les travailleurs. Il serait étonnant que nos discussions ne le reflètent pas. Les thèses politiques soumises au congrès s'efforcent d'y répondre. De mal en pis ?

Le gouvernement, le PS et le PC ont chaussé les bottes de l'austérité. Les directions syndicales leur emboîtent le pas en étouffant toute riposte d'envergure aux attaques anti-ouvrières du gouvernement. Pour la bourgeoisie et ses partis, la politique d'austérité de la gauche au pouvoir est une aubaine. Deux ans après la claque du 10 mai, elle remonte la pente en exploitant démagogiquement le mécontenement grandissant que cette politique provoque ; particulièrement en polarisant celui des couches moyennes ou petites-bourgeoises contre la gauche, c'est-à-dire dans la propagande réactionnaire contre la classe ouvrière et ses organisations. Après les municipales de mars 83, les partielles charient régulièrement leur lot de mauvaises nouvelles. La moindre d' entre elles n'est pas, dans ce contexte, la progression de l'extrême-droite, avec laquelle les amis de Chirac, Giscard ou Barre n'hésitent désormais plus à s'allier. Le racisme an ti-immigrés est devenu une camelote qui fait recette, et pas seulement pour Le Pen et ses casseurs reconvertis du Front National.

Du côté des travailleurs, cette situation difficile ne laisse pas d'inquiéter. Mais la contestation de la politique gouvernementale s'exprime encore et surtout passivement : par l'abstention lors des consultations électorales ; par la désaffection à l'égard des organisations syndicales, dont les dirigeants actionl'austérité dans les entreprises.

En effet, l'obstacle politique est de taille. A beaucoup de salariés, il paraît même infranchissable pour l'instant. N'est-ce pas la gauche qui fait cette politique scandaleuse contre les travailleurs et impuissante face à la crise ? N'est-ce pas le PS, é!ppuyé par le PC et relayé par les syndicats, qui prend des mesures qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à celles que préparait Barre avant que Giscard ne soit chassé de l' Elysée ? Alors, si la gauche fait cette politique et si, par-dessus tout ça, cette politique prépare le retour de la droite, toutes les voies ne sont-elles pas bouchées ?

A première vue donc, les choses semblent aller de mal en pis pour la classe ouvrière. Non seulement, avec la « rigueur », la vie lui est rendue plus difficile qu'avant, mais les fruits de sa victoire politique lui sont volés et, avec eux, l'espoir du changement tant attendu a l' air de se dissiper dans les brumes d'un avenir incertain, dominé par le sombre augure des prochaines élections législatives de 1986. La situation internationale, la crise économique, la course aux armements, le passage avec armes et bagages par la porte des « droits de l'Homme » d'une bonne partie de l'intelligentsia à la mode dans le camp de la réaction anticommuniste, le discrédit énorme que les pratiques staliniennes jettent sur le socialisme, tout cela n'apporte rien de réjouissant au tableau. Les carottes sont cuites Ou question de temps ?

Alors, certains n' ont plus de scrupules à le penser ou à le dire : les carottes sont cuites. L'histoire nous aurait encore joué un des mauvais tours dont elle a le secret. Depuis 1974-1975 (avec la récession capitaliste internationale), la période aurait changé, le vent aurait dans les rangs de la classe ouvrière au point que ses différenciations internes, que son intériorisation même de l'austérité seraient aujourd'hui des obstacles bien plus hauts que ceux qui sont dressés par l'orientation du PS et du PC au gouvernement. Et ces derniers ne pourraient d'ailleurs agir ainsi que parce que leur ligne de gestion de la crise traduirait politiquement ce reflux social. L'heure ne serait donc pas à une intervention opiniâtre et acharnée, dans la perspective des luttes en cours, et des épreuves de force à venir ; mais bien plutôt au repli propagandiste vers des cercles politisés, au sein desquels et avec lesquels il s'agirait avant tout de rechercher l'élaboration d'une stratégie et d'un programme révolutionnaire adaptés à la nouvelle période, en France et internationalement.

La tâche fondamentale deviendrait, dans ce cas, d'accepter une modeste responsablilité comme partie (avec un E) révolutionnaire d'un tout qui nous dépasse largement et qui a autant, sinon plus de chose à dire que nous en ce qui concerne ses bases programmatiques et ses formes organisationnelles.

Ces positions existent dans le mouvement ouvrier. Elles se retrouvent dans la LCR, où elles ont parfaitement le droit d'être défendues, y compris dans le débat public à l'occasion de son VI• congrès national.

D'autres camarades défendent des positions différentes. Lors du dernier congrès de la LCR, en décembre 1981, ils s'étaient opposés à l'orientation adoptée majoritairement parce que cette dernière, selon eux, refusait d'admettre qu'avec le 10 mai« toutes les conditions objectives d'une crise révolutionnaire étaient réunies ». Curieusement, ils en déduisaient une conclusion politique principale, autour de laquelle ils se sont maintenus jusqu'à présent comme tendance au sein de la LCR : tous les coups devaient être réservés à la droite ; le gou-

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_ ne veut pas dire qu'il y a pas eu de granvernement n'était atteint que par ricochets, les directions du PS et du PC démasquées dans la mesure où elles se refusaient à mener ce combat qu'il · aurait fallu inlassablement leur proposer sous le slogan général : unité : PSPC pour battre la droite et le patronat. Aux élections municipales par exemple, quinze jours avant le deuxième plan d'austérité !

Cette orientation glisse sur la politique d'austérité du gouvernement comme l'eau sur les plumes d'un canard. Elle ne mouille pas. Deux ans après, en pleine austérité, avec des centaines de milliers de travailleurs qui s'abstiennent aux élections et désertent les syndicats en guise de protestation élémentaire contre cette politique anti-ouvrière, on nous propose en substance la même chose : concentrer le tir sur la droite, en faisant passer au second plan la critique contre l'orientation gouvernementale et la défense d'une politique anticapitaliste alternative à celle-ci. Et cette même ligne est fondée sur la même analyse à peu de choses près qu'auparavant :la sale besogne du front populaire n'empêche pas les conditions de se réunir pour une crise révolutionnaire... Question de temps, voilà tout. Ainsi cette analyse « catastrophiste » sert en fait à couvrir une ligne politique qui se dérobe devant la critique de la politique du gouvernement. Comprendre pour agir

La ligne politique contenue dans le projet de thèses ne se situe pas simplement au juste milieu, entre ces deux éceuils. Elle s'efforce de baser les perspectives d'intervention de la LCR et de construction d'un parti révolutionnaire des travailleurs sur une analyse politique qui tienne compte de ce qui s'est réellement passé depuis le 10 mai. Et les choses ne se sont pas passées comme nous l'avions prévu dans le document politique adopté par le dernier congrès.

Après un tableau des éléments clés de la situation nationale et internationale, les thèses politiques de décembre 1981 (« La France à un tournant») affirmaient en effet (p.l3 de la brochure) : « Cette conjonction de facteurs permet aujourd'hui de tracer la perspective d'un affrontement entre le prolétariat et la bourgeoisie, qui débouche à terme sur une situation révolutionnaire en France, sans qu'il soit possible d'en prévoir les rythmes, la profondeur et la durée. »

Quelles qu'aient été les précautions de langage, l'hypothèse était bel et bien celle d'une montée rapide des luttes ouvrières, sans doute accompagnée d'un renforcement des organisations ouvrières traditionnelles (comme en 1936 ou 1945-47), avec à la clé une explosion révolutionnaire. Rien de tout cela ne s'est produit. Il importe de comprendre la racine de cette erreur politique, qui n'a pas peu contribué à désorienter aussi de -nombreux militants révolutionnaires. Encore faut-il distinguer ces réelles erreurs de pronostic, avec leurs conséquences tactiques, de l'orientation politique générale définie au dernier congrès. Cette dernière était correcte dans les grandes lignes : indépendance absolue par rapport au gouvernement de collaboration de classes, proposition de front unique pour la mobilisation contre la droite et le patronat, défense d'une alternative anticapitaliste. Et cela est décisif. C'est donc sur ce point que le projet de thèses soumis au débat opère une rectification, à partir d'une réé:valuation du contexte de la victoire du 10 mai.

Cette incontestable victoire politique des travailleurs n'est pas intervenue sur la crête d'une vague de luttes ou dans une phase de mobilisation ascendante. Elle survenait au contraire après plus de trois années de division acharnée et après de bien plus longues années de canalisation de la combativité des masses vers les urnes, sous l'Union de la gauche et après son éclatement en 1977. L'aspiration au changement, l'exigence

-'-el_\finir avec l'austérité, le chômage et toutes les mesures anti-ouvrières se sont ainsi reportées sur les échéances électorales1 principalement législatives de 1978 et présidentielle de 1981. Bien sûr, cela des mobilisations durant cette période. Mais unies ou divisées, les directions réformistes ont quand même réussi à leur imposer leur carcan, au prix de différenciations accrues dans les rangs des partis et surtout des syndicats.

En mai 1981, les travailleurs ont donc pris le plus court chemin vers l'espoir de changement, sans pouvoir aborder cette nouvelle situation politiquement favorable avec, dans leurs bagages, une expérience de mobilisations propres, de luttes d'envergure contre l'offensive bourgeoise qui visait et vise à leur faire payer les frais de la crise du capitalisme, patente depuis 197 5. Cette expérience reste à faire , dans des conditions modifiées où ce sont maintenant les directions ouvrières qui mènent l'offensive. Les obstacles politiques, dans ce nouveau contexte prennent ainsi une importance décisive. Ils expliquent le caractère apparemment paradoxal de la situation. En même temps que le mécontentement progresse dans la classe ouvrière et que le sentiment critique à l'égard des appareils stalinien ou social-démocrate se répand parmi les militants ouvriers communistes, socialistes, syndicalistes, l'action reste bridée par le manque de perspective alternative et de solution de rechange à une politique que Jospin, Marchais, Maire et Krasucki présentent, tous à leur manière, comme la seule possible.

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Les travailleurs ne se convaincront pas que cette perspective et cette solution peuvent exister par les vertus de la propagande révolutionnaire, aussi nécessaire soit-elle. Ils s'en saisiront eux- mêmes, dans le cours de leurs luttes, en voyant les militants révolutionnaires à l'œuvre et en constatant par eux-mêmes que leurs solutions sont plus réalistes que l'orientation du PS et du PC qui mène droit à l'échec. De la même façon, aussi profond soit leur mécontentement ou grande leur colère vis-à-vis de la politique gouvernementale, ils ne renonceront au soutien peu enthousiaste à la gauche (mais soutien quand même), ou à l'abstention en guise de protestation, qu' après avoir vu apparaître, dans leurs entreprises, les éléments d' une direction capable de prendre la relève face à la capitulation réformiste.

Tout indique qu'après les municipales et le deuxième plan d'austérité, une nouvelle phase politique s'ouvre. Les conditions se rassemblent pour que cette expérience ait maintenant lieu. Les effets de la politique gouvernementale étaient, jusqu'alors, différenciés. Désormais ils concernent tout le monde car l'offensive bourgeoise et les mesures gouvernemen-

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S' il est une donnée nouvelle et significative depuis le 10 mai, c'est que l'idée d 'une force nécessaire à la gauche de la gauche, d'un parti révolutionnaire des travailleurs, fait son chemin. La LCR doit sortir de son prochain congrès prête à s'affirmer sans hésitation comme l'organisation qui milite pour la formation d' un tel parti et prend les initiatives susceptibles d'y contribuer ; comme elle a commencé à le faire, lentement mais sûrement, avec les camarades de Lutte Ouvrière. A cet effet, tout en reconnaissant les limites objectives actuelles de ce processus à peine engagé (aucun courant de masse ne surgit encore du sein des organisations ouvrières majoritaires), elle doit saisir toutes les opportunités de faire avancer sur cette route, par l'action commune et le débat fraternel, les milliers de militants et de militantes, organisés ou non, qui veulent sortir de l'impasse où les poussent les directions du PS et du PC.

Mais la condition pour y parvenir est que la démarche des militants de la LCR ne soit pas boiteuse, incertaine, irrésolue. Autrement dit, sans aucun dogmatisme ou sectarisme, c'est que la bataille pour un tel objectif soit menée sur des bases claires, les nôtres, au moins pour ce qui relève de nos propres responsabilités et sans préjuger, à ce stade initial, des résultats finaux. En l'occurence, il ne s'agit pas d'un ultimatum sur le programme de ce parti, dont les contours ne sont pas encore dessinés. Il s'agit de savoir, aujourd'hui, quelle bataille doit être menée par la LCR, sur quelles bases programmatiques et politiques.

A cette condition, tout aussi cruciale dans ce domaine que pour le reste de son intervention, la LCR saura faire face à ses responsabilités dans les années qui viennent. L'heure, encore une fois, n'est pas au repli propagandiste ou à l'incantation unitaire en direction des réformistes. Dans une situation souvent difficile (mais riche de possibilités), la section française de la IVe Internationale pe~t sation ouvrière participant à des luttes de masse, les dirigeant, y gagnant la confiance de milliers de militants écœurés par la politique de collaboration de classes de leurs directions, construisant avec eux un parti révolutionnaire des travailleurs dont le programme et la ligne auront été préparés par ce travail indispensable que personne ne peut faire à notre place.

Charles Michaloux. Alain Krivine François Ollivier Francis Sitel

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