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Le projet de thèses : un retour en arrière

· Critique communiste, n° 23, novembre 1983 · p. 29-30 · 1 501 mots

L

Be projet de thèses politiques soumis par la majorité du comité central nous semble contenir de graves remises en cause des acquis politiques des derniers congrès sur une série de questions fondamentales pour notre intervention dans les deux ans à venir. Sur la combativité ouvrière

Au départ il nous semble correct de procéder à certaines réévaluations des rythmes et des délais sur les luttes sociales, d'affiner et de compléter les analyses du s• congrès. Mais nous sommes opposés à revenir sur l'appréciation de toute la période politique depuis Mai 68. Il était certes faux de penser que des luttes de grande ampleur allaient immanquablement suivre la victoire politique du 10 mai 81.

D'une part parce que la classe ouvrière, si elle se trouve confrontée depuis deux ans à une politique d'austérité, n'en a pas encore jusqu'ici subi uniformément les effets. Certaines des mesures prises au début du septennat ont pu apparaître comme dérisoires, mais certaines couches de la classe ouvrière en ont bénéficié et les considèrent comme insuffisantes mais positives. Le blocage des salaires de 1982 a été une mesure générale, s'imposant à l'ensemble des salariés mais il y a au moins une nuance entre un blocage de six mois et une réduction massive et permanente du pouvoir d'achat.

Sur la question du chômage, il y a un refus du gouvernement de front populaire de prendre les mesures efficaces, c'est-à-dire des mesures anticapitalistes pour y mettre fin. Mais si le chômage n'a pas régressé, il n'augmente pas depuis deux ans au même rythme qu'avant ni au même rythme que dans les autres pays capitalistes avancés. Faire cette constatation ce n'est pas soutenir le gouvernement, mais refus-er de prendre ses désirs pour des réalités. Ces constatations sont valables pour le moment bien sûr. Il ne s'agit pas de nier l'austérité mais de comprendre qu' elle est un processus qui ne fait que commencer. Et comme il s' est manifesté de manière inégale, l'une des difficultés que nous rencontrons aujourd'hui, c'est de concrétiser par un mot d' ordre central la riposte. Deux exemples :

L'austérité avait-elle le même sens pour une caissière de grande surface, mère de famille qui a vu l' augmentation du SMIC et des allocations familiales, les 39 heures, la retraite à 60 ans, la cinquième semaine de congés payés, qui a été exemptée comme 7 millions de ménages de l'impôt de 1% et du prélèvement de 100Jo, et pour un ouvrier qualifié célibataire de la région parisienne ? De plus certaines des mesures les plus graves commencent seulement à faire sentir leurs effets. Ce point de vue permet de comprendre à quel point il serait faux de raisonner selon le schéma suivant : l'austérité a frappé massivement lestravailleurs ; ils n'ont pas déclenché de vagues de luttes pour défendre leurs acquis ; donc la combativité est en baisse et le 10 mai n'était qu'une victoire électorale.

En fait nous n' avons pas assez pris en compte les décalages entre l'annonce des diverses mesures anti-ouvrières et le moment où elles font sentir leur plein effet. Or c'est un élément important pour la formulation quotidienne de notre agitation. Il est juste de dénoncer le caractère de certaines mesures (les 39 heures au lieu des 35 heures), les contreparties inacceptables. Mais souvent nous n'avons pas perçu que ,ces .mesu-res ont pu être accueillies comme un premier pa-s positif. Cela demandait non pas de revoir notre appréciation de ces mesures, mais de concevoir les formulations concrètes de nos mots d'ordre d'une manière plus adaptée à l'état d' esprit des masses.

Il y a un second obstacle, et de taille. Depuis mai 81 la classe ouvrière se trouve confrontée à une autre difficulté qu'on peut formuler de la façon suivante : comment faire une grève d'ensemble contre un gouvernement de gauche alors qu'on a voté massivement pour la gauche. Cette difficulté se trouve encore accrue par les attaques furieuses de la droite contre ce gouvernement et la politique de soutien sans condition des directions des centrales syndicales. Les travailleurs sentent qu'une grève générale contre la politique d'austérité ne serait pas neutre politiquement dans un contexte où la droite saisit tous les prétextes pour descendre dans la rue. Souvent dans les assemblées générales les travailleurs nous suivent dans la critique des mesures gouvernementales, mais hésitent quand on pose le problème de la nécessité d'une riposte d'ensemble. Nous devons continuer à le poser car il est juste d'être un pas en avant des masses (mais un pas seulement). Nous devons aussi comprendre que l'hésitation à franchir ce pas peut durer plus ou moins longtemps. Nous sommes donc en désaccord avec le mode de réévaluation du projet de thèses qui tend à rabaisser, au travers du niveau de combativité - assimilé abusivement au nombre de mouvements sociaux - le niveau de conscience de la classe ouvrière. Et de plus cette révision en baisse intervient à un moment où l'austérité va trouver une application généralisée, la rendant de plus en plus inacceptable pour l'immense majorité des travailleurs. Quand la situation objective va pousser la classe ouvrière à faire un pas en avant, c'est ce moment-là que nous choisissons pour faire un pas en arrière. La nature du PC, du PS et du gouvernement

Nous avons été surpris à la lecture des thèses d'apprendre que le PC et le PS connaissent une crise d'identité. Quelles que soient les nécessités d'affiner notre analyse, de l'enrichir à la lumière de ces deux années, il nous semblait acquis que l'identité social-démocrate et stalinienne du PS et du PC se révélait sous des formes classiques dans la politique de front populaire menée depuis mai 1981.

Les premières mesures prises depuis l'évolution vers une politique déflationniste de Mitterrand et Delors montrent que les références à Léon Blum ne sont pas purement idéologiques. Quand au PC, s'il est dans une impasse, c'est qu'il estime, quel qu'en soit le prix à payer, que sa participation au gouvernement est le meilleur moyen de s'opposer au mouvement des masses afin de préserver la statu-quo international.

Dans les thèses nous avons également noté l'absence de toute caractérisation du gouvernement. La révision de notre appréciation du 10 mai entraînerait-elle la disparition de toute référence au front populaire ? Il est vrai que lorsqu'on explique que la période 1978-1981 fut en France une période de reculs et d'échecs partiels on ne comprend pas pourquoi

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les appareils seraient obligés de monter en première ligne pour constituer un gouvernement de type front populaire. Nous renvoyons à ce sujet aux thèses du se congrès, pages 16 et 17.

Cette caractérisation n'est pas un problème d'étiquette. Elle est essentielle pour mettre en œuvre notre politique de front unique, qui vise à lever l'obstacle du front populaire. Le front unique ne se réduit pas à une démarche d'interpellation propagandiste. Il est au contraire une arme d'agitation et d'action si la question du gouvernement est correctement posée. Il faut que la majorité PSPC rompe avec la bourgeoisie. Elle ne le fera pas d'elle-même, il faut que les travailleurs se mobilissent pour l'exiger. . Cette formulation doit être habillée concrètement en partant de l'expérience et du niveau de conscience des travailleurs et militants. Cela permet de lever l'obstacle politique qui est un frein aux luttes. Il ne saurait y avoir deux politiques, une contre la droite et une contre l'austérité, car les deux termes ne font qu'un.

Nous sommes donc en désaccord avec la fonction du front unique comme sur la fonction des solutions ouvrières. Les revendications économiques sont toujours dépendantes du rapport de forces . Proposer un contre-programme indépendemment de la situation concrète revient à penser qu'un gouvernement bourgeois, même de type front populaire, pourrait prendre ces mesures de sa propre initiative.

La question des oppositions syndicales nous renvoie à celle du front unique. Nous pensons qu'il est erroné de présenter la construction d'oppositions syndicales avant tout en termes alliancesdébats de courants politiques. La crise des militants pris entr~les aspirations de la classe ouvrière et la politique des directions alimente un large courant qui ne se confond pas avec une « avant-garde syndicale », courant que nous devons rencontrer sur les problèmes qui sont ceux des travailleurs : défense intransigeante des revendications, riposte au niveau requis contre les mesures anti-ouvrières, unité et indépendance syndicales. C'est sur cette ligne que nous essayons d'amener l'opposition à combattre pour la rupture avec la bourgeoisie. Si dans cette bataille nous perdons quelques alliés centristes, nous pouvons y gagner la confiance de nombreux militants ouvriers.

En conclusion, le projet de thèses nous semble remettre en cause les acquis des derniers congrès. S'il était maintenu dans sa forme actuelle il désarmerait l'organisation en la préparant à vivre une période de reculs, alors que dans la situation objective est inscrite l'intensification des combats de classes, la bourgeoisie ayant un besoin vital de reprendre l'essentiel des acquis ouvriers et le prolétariat n'étant pas disposé à se les laisser arracher sans combattre. Jacques Carvel et Patrick Quentin

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