USQU'A PRESENT, notre débat a essentiellement porté sur une question : l'appréciation de la situation politique. C'était nécessaire. C'est insuffisant. C'était nécessaire. Parce qu'il nous fallait corriger l'erreur qui avait été la nôtre lors de notre précédent congrès. En expliquant que la victoire électorale de mai et juin 1981 allait se traduire par une offensive des masses sur le plan social, nous avancions un pronostic que les faits ont démenti.
Les limites des divergences sont à présent clairement définies. D'un côté, avec les camarades qui refusent cette correction nécessaire et maintiennent l'idée que la situation actuelle doit mécaniquement se dénouer par une crise révolutionnaire. De l'autre, avec les camarades qui sous-estiment totalement les capacités de combat de la classe ouvrière et l'ampleur des affrontements à venir.
A enfermer le débat dans cette seule question, ainsi délimitée, nous aurions tôt fait de la fragmenter en autant de positions qu'il peut exister de différences objectives dans la situation elle-même. Bien sûr, la discussion doit continuer pour approcher au plus près de l'analyse la plus objective possible ; les désaccords éventuellement maintenus pouvent être tranch'és en termes d'amendements ...
Mais nous ne saurions nous arrêter là, sous peine de ne pas armer l'organisation sur 1 'essentiel : nos tâches.
Un point au moins devrait faire l'unanimité : la LCR ne pourra affronter la situation et assumer ses responsabilités que si, au sortir de son prochain congrès, elle est armée d'une orientation politique claire, cohérente, portée par 1 'ensemble de ses militantes et militants. Le danger d'un cours opportuniste
De ce point de vue, il y a quelque inconséquence de la part des camarades constitués en tendances, TU et T 3.
La TU a engagé une croisade contre les thèses majoritaires, dénonçant les « révisions en baisse » et les « retours en arrière » ... Et elle fait flèche de tous bois contre la campagne d'Aulnay ...
Pourtant, la TU n'est ni une « tendance veto » ni une « tendance garde-fou ». Sa fonction n'est pas de « corriger » l'analyse de la situation dans un sens plus proche des thèses du dernier congrès ni d'obtenir condamnation de l'accord passé avec Lutte ouvrière à Aulnay.
Il s'agit d'autre chose : la TU est une tendance qui appelle à rejeter le projet de thèses, qui prolonge le combat de l'ex-T 1 au dernier congrès et depuis... Bref : la TU se revendique d'une orientation politique alternative à celle défendue par la majorité.
Cette orientation c'est celle qui préconise de réduire la ligne de la LCR au seul combat contre la droite, et notre démarche de front unique à la seule interprétation du PS et du PCF. Les propositions des camarades pour la cam pagne des municipales allaient en ce sens. Et c'est cela que confirment Arnauld et Filoche dans leur contribution du dernier Critique communiste : « La LCR doit chercher à construire un large front unique ouvrier, prôner l'unité du PS et du PC contre la droite et, avec les travailleurs du rang, interpeller les dirigeants PS et PC, les députés élus à l'Assemblée nationale. »
Une telle ligne escamote la question centrale de la politique d'austérité menée par le PS et le PCF au gouvernement. Elle est en contradiction assez complète avec les propres analyses des camarades concernant la situation : si la crise révolutionnaire est à l'angle de la rue, les révolutio nnaires doivent avoir autre chose à dire que : «Unité PSPC ! ». Mais, su rtout, si elle était appliquée, elle conduirait inmanquablement à un cours opportuniste par rappor t au gouvernement, dédouanant celui-ci de ses responsabilités au nom d'un combat commun contre la droite ! Une perspective en forme d'impasse
Avec les camarades de la T3 c'est une inconséquence quasi symét;ique. Ils placent leur combat sous la bannière, anodine, de ceux qui réclament que nous allions plus loin dans la correction de nos analyses de la situation. Mais, en fait de vision plus réaliste, c'est à une révision fort glissante qu'ils nous invitent.
De quoi s'agit-il ? De rien moins -au nom d'un «pronostic raisonnable » - que d'avancer une orientation qui ne se situe plus dans laperspective d'affrontements révolutionnaires posant la question du gouvernement des travailleurs !
Les camarades de la T3 associent une analyse extrêmement sombre de la situation politique, marquée à leurs yeux par une classe ouvrièr'e défaite par la crise, à des thèmes tels que ceux du « programme d'action », du « contrôle ouvrier » et de la construction du parti révolutionnaire. De tels thèmes prennent leur sens en fonction d'une perspective de montée des luttes et dans leur lien étroit avec la question du pouvoir. Pour les camarades, il s'agit, au contraire, d'aider à une lente recomposition de la combativité ouvrière, de s'engager dans un patient travail de recontruction des formes d'organisation ouvrière. Dans ces conditions, le programme d'action proposé risque de comprendre peu de « programme » et.. . peu « d'action » ! Quant au parti - dont la LCR « peut seulement prétendre en être une composante » ! - , il risque fort de n'être qu'une prétention à être ...
Sérieusement, camarades, l'orientation que vous nous proposez, c'est la transition vers l'impasse ! Une orientation pour nous diriger
In faut combattre ces deux orientations politiques portées par la T 3 et
la TU qui sont gravement erronées et qui, si elles étaient appliquées, nous feraient passer totalement à côté des tâches qui sont les nôtres.
Or, ces tâches sont importantes, à la mesure de la situation hors du cammun ouverte par le 10 mai 1981 .
Cette orientation nécessaire, nous n'avons fait, en deux ans, que la tester. Il nous faut l'approfondir, la préciser et... la mettre en œuvre ! Quels en sont les principaux éléments? • D'abord, la critique révolutionnaire de la politique gouvernementale de collaboration de classes. Nous n'apportons aucun soutien à une politique qui n'est faite que de concessions à la bourgeoisie et de coups portés aux travailieurs. Une politique qui ne peut mener qu'à l'échec.
C'est parce que Lutte ouvrière partage avec nous cette position de classe qu'il est juste de rechercher l'accord avec cette organisation, sur le plan électoral et dans les luttes. Parce que, quelles que soient nos divergences par ailleurs, nous avons les mêmes choses fondamentales à dire aux travailleurs, nous devons chercher à les dire ensemble. Il pourrait, et il devrait en être de même avec le PCI, si cette organisation, renonçant à son sectarisme légendaire, abandonnait l'esprit de manœuvre qui la caractérise. • En même temps, une démarche pratique qui est de rechercher, en chaque circonstance, la mobilisation unitaire des travailleurs et de leurs organisations, en défense des revendications.
Face à la droite et au patronat, il faut réaliser 1 'unité de combat de la classe ouvrière et de ses alliés. C'est cette démarche que nous avons mise en œuvre à de multiples oècasions ces deux dernières années : dans la bataille pour le remboursement de l'avortement, dans l'appel en mai dernier à manifester contre les menées fascistes et racistes de la droite, dans le soutien à la marche des immigrés .. .
Cette orientation n'est pas de l'ordre du seul discours, elle est , d'ores et déjà, à l'œuvre dans l'activité quotidienne de l'organisation, de ses militantes et militants. Nous pouvons donc en juger à la lumière de notre pratique concrète, chacun peut enrichir l'élaboration collective à partir de sa propre expérience.
Discutons donc de notre intervention dans les luttes, de notre participation au combat en défense des revendications, de nos propositions pour que les travailleurs s'adressent à la majorité PS-PCF pour exiger d'elle qu'elle satisfasse les revendications, des perspectives que nous défendons, au plan syndical et pour l'auto-organisation des travailleurs, afin de favoriser l'unité et l'autonomie croisantes de la classe ouvrière.
Tout cela est connu : c'est ce que nous avons pratiqué dans les lutte:récentes, dans l'automobile, à la Chapelle Darblay, dans les PTT, à la SNCF, dans les hôpitaux ... luttes où les militants de la LCR ont défendu les revendications immédiates des travailleurs : pas un seul licenciement (à Talbot-Poissy, aux papeteries de la Chapelle), défense des acquis (aux PTT). Luttes où les militants de la LCR ont avancé des perspectives transitoires qui lient ces revendications immédiates aux questions du pouvoir politique : nationalisation sous contrôle ouvrier à la Chapelle Darblay ; réorganisation de tout le secteur automobile dans une seule branche nationalisée sous contrôle des travailleurs .. .
Discutons-en! Car c'est ainsi que nous répondrons à la question centrale qui est celle de notre VIe Congrès : comment peser dans une telle situation ?
A la lumière de notre activité de ces deux dernières années, qui nous a permis de tester et préciser notre orientation, les éléments de réponse sont clairs. Nous devons être l'organisation : -qui se bat en défense des revendications ouvrières ; qui, partout, est à la pointe du combat contre l'austérité ; -qui travaille systématiquement à politiser les conflits, en posant en permanence les questions politiques-clés de la situation : en quoi la politique gouvernementale va contre les aspirations du 1 0 mai, pourquoi il faut exiger de la majorité qu'elle gouverne contre les capitalistes ; - qui est activement partie prenante de tous les phénomènes de recomposition qui sont à l'œuvre dans la classe ouvrière, afin d'avancer sur la voie de la contruction du parti révolutionnaire.
Surmonter les obstacles liés à la situation politique, dépasser un certain éclatement politique de nos activités : voilà le sens de notre intervention autour du plan d'urgence et de notre programme d'action. Ainsi que d'une initiative comme celle qui est proposée d'un rassemblement ouvrier unitaire contre l'austérité.
Tous ces éléments dessinent une orientation politique concrète : celle dont est porteur le projet de thèses majoritaire. Les autres orientations proposées ne pourraient signifier qu'une remise en cause de notre ligne de conduite, de la place que nous tendons à occuper sur le champ politique et du rôle que nous nous efforçons de jouer dans les processus de recomposition au sein du mouvement ouvrier.
Jean Lantier. Alain Krivine. François Ollivier. Françis Sitel.