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Réponses claires

· Critique communiste, n° 24, décembre 1983 · p. 30-31 · 1 571 mots

A la suite de notre dépôt d'amendements et de notre article, « Le temps du sérieux », la majorité nous pose des questions quelque peu insidieuses et auxquelles elle s'empresse de répondre elle-même à notre place, ce qui n'est pas de saine polémique. Mieux vaut nos propres réponses pour que nulle équivoque ne subsiste, d'autant plus que les questions sont celles qui se posent à toute l'organisation, à tout le mouvement ouvrier même, et que les réponses sont décisives pour notre action dans les prochaines années. Quelle perspective?

La perspective erronée de notre ye Congrès était celle d'inévitables débordements de la gauche au pouvoir, sur la lancée de la victoire électorale de mai-juin 1981 et de la volonté de changement, aboutissant, à court ou moyen terme, à une situation prérévolutionnaire du type de 1936. Cette perspective, qui n'était pas la nôtre, mais que nous nous reprochons de ne pas avoir combattue avec assez de décision, n'est pas reconduite par le projet de thèses actuel. Mais il y subsiste l'affirmation vague que « de grands affrontements sont devant nous » et que des « tournants brusques » bouleverseront la situation présente.

Ce que nous reprochons à une telle perspective, ce n'est pas de ne pas aller assez loin dans le retournement de l'analyse, c'est, d'une part, de ne pas aller assez loin dans l'analyse de l'erreur et de ses racines , et, d'autre part, de rester dans un tel flou artistique que ces formules peuvent recouvrir aussi bien la reconduction de l'optimisme de la veille que le repliement attentiste, voire n'être qu'un voile sur un pessimisme profond.

Vouloir nous faire dire que notre refus de ces formules vagues signifie que, pour nous, la classe ouvrière est, en Europe, et en particulier en France, d'ores et déjà battue, pour de nombreuses années, voire historiquement, n'est pas sérieux. Si nous pensions cela, pourquoi serions-nous dans la Ligue ? Pour mourir debout ? Nous n'avons pas cette sorte de névrose.

Dire que de grands affrontements sont devant nous, c'est comme dire que l'on approche du but à chaque fois que l'on fait un pas en sa direction. Cela ne dit pas à quelle distance on en est et combien de temps il faut pour l'atteindre.

Sans remplacer l'analyse par la voyance, tout marxiste se doit de s'efforcer de déterminer le plus précisément possible les court, moyen et long termes.

Ce que nous disons -sans équivoque - c'est que, ùans l'état présent, objectif et subjectif, du prolétariat (défini comme ensemble des travailleurs dépossédés de leurs moyens de production et n'ayant que leur torce de travail à vendre), dans ce pays et dans les autres pays d'Europe, ses luttes ne poseront pas dans les prochaines années le problème de son propre pouvoir et que, par conséquent, le problème qui se pose est essentiellement la précondition de sa recomposition politique, de son dégagement de l'aliénation des vieilles organisations social-démocrates et néo-staliniennes, ainsi que des appareils syndicaux à leur dévotion ; c'est celui, concomitant, de l'élévation de sa conscience, reconstituant le niveau d'être une « classe pour soi », conscience dégradée par . plusieurs facteurs, dont celui de son hétérogénéisation. Cela, qui ne sera réalisé qu'au travers de nombreuses luttes partielles (qui peuvent être très importantes) ou générales, mais limitées dans le temps, est nécessaire à l'unité de combat qui exige le rejet, très généralisé, des vieux « appareils ». C'est donc une période relativement longue de luttes transitoires qui est devant nous, dont les succès peuvent seuls permettre de faire apparaître des objectifs plus élevés. Mais les tournants brusques ?

Nous avons un autre thème de débat où il nous faut ret~mrner les questions : les « grands affrontements qui sont devant nous », cela signifie-t-il inévitablement des luttes frontales entre classes, des batailles dont on sort vainqueur ou vaincu, pour des longues années ?

Le refus de la majorité d'envisager la possibilité d'accumulation d'échecs partiels relève plus de l'aveuglement de la foi que des leçons de l'Histoire. C'est oublier, en particulier, que la plus terrible des défaites prolétariennes du siècle, celle du prolétariat allemand en 1933, est survenue après dix années de luttes partielles, des plus dures, et de défaites en chaîne, sans qu'aucune bataille frontale générale ne soit survenue après celle de 1923. Cette absence de batailles frontales a été le produit de la conjonction des politiques criminelles parallèles de la social-démocratie et du stalinisme (dont nous ne sommes pas encore sortis du « pas de deux »), et cette défaite historique a été le point de départ et la clef de la défaite générale prolétarienne culminant avec la Seconde Guerre mondiale.

C'est donc oublier que la perspective historique du-·marxisme n'est pas celle de la victoire inévitable du prolétariat conduisant au socialisme, mais l'alternative : socialisme ou barbarie.

Bien entendu, l'enchevêtrement des facteurs de crise sociale, non seulement à l'échelle nationale, mais internationale, peuvent toujours amener des tournants brusques. La défaite allemande de 1933 n'empêcha pas les tournants brusques de 1936 en France et en Espagne. Donc, une grande défaite dans un pays n'empêche pas des renversements de situation quoiqu'elle rende les victoires plus aléatoires comme c'est apparent par ces deux cas historiques. Enfin, 1968 n'est pas si loin qui fut un de ces tournants brusques, surprenant même les plus optimistes révolutionnaires que nous sommes. Mais ...

1. On ne saurait bâtir une perspective sur des tournants brusques, et une juste politique sur les problèmes

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de l'heure prépare suffisamment aux tournants les plus heureux. 1968 en est encore une preuve qui nous trouva mieux préparés par notre action dans la période précédente (en particulier par la lutte internationaliste et anticolonialiste) que toutes les autres organisations de l'extrême gauche, pour ne pas parler de la gauche réformiste et stalinit.:nne contredite à cent pour cent dans se~ analyses et perspectives.

2. Mais c'est aussi oublier que les tournants brusques peuvent n'être pas dans le bon sens, ce qui ajoute à l'inanité de la formule comme pronostic central.

Rappeler cela, est-ce semer le défaitisme et le désespoir ?

C'est au contraire donner toute sa valeur au facteur subjectif, à l'intervention consciente dont nous sommes un des éléments. La tâche de la période : rassembler la direction révolutionnaire

C'est l'aveuglement qui seul désarme parce qu'il interdit d'appréhender les réalités avec les moyens efficaces. Et c'est ici que nous retrouvons nos problèmes immédiats.

Dans la situation actuelle marquée par le recul de la conscience, le recul, conséquent, de l'organisation de classe, et où la tâche principale est celle de rassembler une nouvelle direction prolétarienne de masse, est-ce autour de nous que peut s'effectuer son regroupement, s'initier la recomposition du mouvement ouvrier ? Et notre programme consiste-t-il, comme le prétendent les thèses (p. XXIII, n° 22 de Critique communiste), « le point de départ indispensable pour quiconque veut lutter pour le socialisme en se plaçant sur le terrain des intérêts historiques et internationaux du prolétariat ». Formule ambiguë, encore soulignée par la suite : « Il ne comporte rien de superflu qui introduirait des barrières artificielles et sectaires par rapport à tous ceux qui, en dehors des rangs de la LCR, peuvent lutter sincèrement pour le renversement du capitalisme. ))

Il se peut que les rédacteurs des thèses pensent ne dire que « les intérêts, généraux, historiques, etc., du prolétariat exigent tout ce programme )). Mais le commun des mortels lira: «Il s'agit du minimum programmatique nécessaire [puisqu'il ne s'y trouve rien de superflu], donc d'un ultimatum dans la discussion pour la construction d'une nouvelle organisation capable de rassembler pour le moins la masse de l'avantgarde.

Une chose est que notre programme (qui n'a rien d'un monument historique, mais, somme d'un siècle et demi d'expérience du mouvement ouvrier et de ses leçons par le marxisme, doit, en tant que tel, être constamment enrichi), soit notre arsenal théorico-pratique que nous ne marchandons pas dans tous les débats programmatiques et principiels pour un nouveau parti des travailleurs, autre chose est qu'il soit un retranchement qui nous « protège )) en nous enfermant .. . dans l'isolement.

Nos appréciations divergentes sur le moment de la période entraînent un dialogue de sourds du même genre à propos du programme d'action. Pour nous, il ne doit être ni la forme populaire de notre programme général ni, inversement, un recueil de quelques revendications conjoncturelles, interpellant PS et PC au pouvoir, mais le programme de transition pour ici et maintenant. Non pas destiné au catéchisme de nos propres militants, mais ce que nous proposons à toute la classe travailleuse comme moyens de sortir de la crise, du marasme, d'en finir avec la reculade, comme base de discussion pour l'action commune, et du début du travail commun vers un regroupement organisationnel de l'avantgarde. ·

C'est donc finalement dans la question de l'orientation de la Ligue que se concentre l'ensemble de ces divergences.

Certes, il ne s'agit pour personne de remiser notre activité propre, ni notre propre construction organisationnelle. Tout le problème est de savoir comment cela se fait le mieux : dans un effort prioritaire pour agir avec tous les secteurs de l'avantgarde, plus ou moins organisés ou en recherche de solutions organisationnelles, en subordonnant nos intérêts d'organisation autonome à la création d'une force plus large, ou dans un « Qui m'aime me suive )) qui revient à un «Nous seuls)), voilant un profond scepticisme sur les possibilités de regroupement sous de grandes phrases sur les lendemains qui vont flamboyer.

Denis Berger, Michel Lequenne

Olivier Nivert (tendance 3)

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