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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Stendhal et Kafka

· Critique communiste, n° 24, décembre 1983 · p. 18-22 · 4 284 mots

Stendhal et Kafka la plus extrême lucidité rationnelle . sur l'art.

E hasard des anniversaires rapproche cette année Stendhal de Kafka (bi-centenaire et centenaire de leur naissance). A première vue, rien de commun entre ces deux écrivains. On pourrait même dire que leurs positions dans les lettres sont aux antipodes l'une de l'autre, Stendhal tendant à introduire jusque dans l'analyse des passions, -Kafka cherchant et trouvant pour traduire l'irrationnel un travestissement minutieux de miniaturiste hyperréaliste et parvenant ainsi à dresser devant nous, en voyant ultralucide, l'image effrayante des mécanismes de notre inhumaine humanité contemporaine. C'est peut-être en tout cas cette totalisation atteinte par des voies diamétralement opposées qui les fait l'un et l'autre nos contemporains et qui justifie d'accepter la célébration conjuguée que propose le hasard de la chronologie, ce qui pourrait sembler ne pas aller de soi à considérer comment les deux œuvres ont été accueillies par la critique du mouvement ouvrier, en particulier par la critique « marxiste ».

Stendhal

Certes, la hardiesse des idées sociales de Stendhal n'a pas été méconnue, dès la fin du XIXe siècle qui le tire de l'oubli et du discrédit. Dès 1889, la Revue socialiste de Benoît Malon publie l'article « Stendhal et l'antimilitarisme »de J. Mélia, qui donne, en 1910, les Idées de Stendhal, et en l 9 11 Stendhal et ses cornmentateurs, de son vivant jusqu 'à 1911, où il conclut que l'âme de Stendhal « regarde toujours devant elle. C'est ce qui fait qu'elle ne craint

Michel LEQUENNE aucun avenir. Elle semble, au contraire, les appeler tous à la fois » ( l ). Jugement fin et profond par rapport auquel quasi tous ceux qui suivront seront en régression.

En la même année 1910, Charles Rappoport écrit dans sa revue le Socialisme l'article « Karl Marx et Stendhal » où il rapproche leurs idées

C'est en 1914 que Léon Blum fait paraître son Stendhal et le beylisme, dans lequel il remarque que les tendances et partis les plus opposés le tirent à eux, l'auteur attribuant cela à la « contrariété de ses dons », et passant ainsi à côté de l'unité de sa pensée qui n'est - nous allon:; le voir- qu'apparemment paradoxale.

La jeune Union soviétique n'eut guère le temps de saisir toute la richesse de Stendhal, malgré Anatole Vinogradov qui en commence l'édition (très partielle) dès 1923, mais le premier recueil à 999 exemplaires seulement et numérotés (2). C'est le même Vinogradov qui publie la première biographie russe de Stendhal en l 9 3 l. « Lounatcharsky avait préparé une préface, mais c'est celle de Maxime Gorki, essentiellement axée sur le Rouge et le Noir, qui parut » (3). Ce choix est intéressant. En effet, Gorki voyait le héros du Rouge, Julien Sorel, comme un « paysan qui s'est révolté contre la bassesse de sa fortune » et Stendhal comme le « premier écrivain qui, presque au lendemain du triomphe de la bourgeoisie, a commencé à peindre avec perspicacité et avec clarté les symptômes de sa décomposition inéluctable ainsi que sa myopie stupide », tandis que Lounatcharsky soulignait ses contradictions - en affirmant cependant qu'elles n'étaient qu'apparentes- et sa franche admiration pour la passion irraisonnée,

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accepter d'appeler aujourd'hui de . vidualisme ? Certainement. Mais il songe à écrire cinq actes sur · 1931, Lou tnatcharsky était déjà en semil'apothéose des sentiments forts, du risque, d'une folle audace, qui passent comme un fil rouge au travers de ses romans (4).

C'est probablement au caractère superficiel de l'analyse de Stendhal (et sans doute aussi à l'ignorance de Staline) que son œuvre dut de n'être pas proscrite au temps du réalisme socialiste. Cet « incognito » a permis à Stendhal de battre en URSS - et de loin - les records mondiaux de publication de ses œuvres.

Le plus fin des critiques staliniens, Lukacs, ne pouvait manquer, quant à lui, de déceler les « défauts » de Stendhal, c'est-à-dire ses goûts suspects et la liberté anarchique de son esprit qui interdit de l'enfermer dans une stricte classification. Dans toute son œuvre, Lukacs ne cessa d'opposer à Stendhal la « supériorité » du réalisme balzacien. Ce qui est raison de son point de vue, en cela qu'en effet Stendhal dépasse le réalisme, ou, plus exactement, y introduit cette dimension de projection vers l'avenir, qu'avec Ernst Bloch on peut I'utopisme.

Les contradictions qui troublent tant ces critiques du mouvement ouvrier, et en lesquels ils voient les aspects « romantiques » de Stendhal, le « non typique » de Lukacs, voire ses caractères « petit-bourgeois », se manifestent en cela que si Stendhal poursuit d'une haine farouche les classes dominantes, noblessse et bourgeoisie, il ne peut vivre sans le raffinement de la première, sans les hardiesses et conquêtes de la seconde ; qu'il veut la mort des« kings »et rêve de république, mais pour rien au monde ne voudrait vivre, comme aux Etats-Unis, sous la dictature des épiciers ; qu'il admire l'héroïsme ouvrier, se félicite des progrès des « associations » mais se tient à l'écart et est persuadé qu'il y aura toujours des Robert Macaire (personnification de l'aventurier lumpen-prolétaire) pour s'emparer de l'organisation créée, etc.

Ces contradictions font pour nous la richesse supérieure de Stendhal. Elles le font notre contemporain, à nous qui pouvons effectivement constater que la démocratie bourgeoise est une médiocrité qui, comme Caligula, tend à couper toutes les têtes qui dépassent, et que le mouvement ouvrier est perpétuellement menacé par la bureaucratisation, c'est-à-dire par la conquête de la direction par les pires éléments « ralliés ».

La source de ces contradjctions est dans l'époque que vécût Stendhal, que Léon Blum voyait comme le type des « moments confus, des mélanges sociaux, des périodes désordonnées. » Stendhal est adolescent à la fin de la Révolution française. Il atteint l'âge d'homme sous l'Empire et se développe comme écrivain sous la Restauration puis le règne du « roi bourgeois » Louis-Philippe, pour mourir à la veille de la révolution de 1848 . Il n'a connu du socialisme que les babouvistes -et, personnellement, Buonarotti, le seul survivant de la Conspiration des Egaux- qu'il a admirés, et les « utopistes » saint-simoniens puis fouriéristes. Du mouvement ouvrier, il n'a vu que les premières luttes, les unes spontanées et vouées à la défaite (mais il a sympathisé avec les combats des canuts dont la misère l'avait fait frémir, lors de ses passages à Lyon), les autres confondues avec celles des libéraux et quelque peu aventuristes.

Ce haut fonctionnaire suspect est resté en dehors aussi bien des conspirations carbonaristes et libérales que des associations socialistes. Par indicelui-ci doit lui-même être expliqué, et essentiellement par sa lucidité, quant aux fins et moyens des organisations politiques de son temps.

L'admiration de Stendhal pour Napoléon, manifeste dans le livre (en fait, le double livre) qu'il lui a consacré, a conduit à lui circonscrire une « période » bonapartiste dont on nous rebat les oreilles. Ce n'est pas si simple. Sous l'Empire, Henri Beyle est jacobin et républicain, violemment hostile au «despotisme » de Napoléon. Son théâtre raté, peu publié, parce que resté à l'état de fragments de très faible valeur littéraire et de valeur dramatique nulle, est dominé · par la dénonciation de la corruption du régime impérial. Dans le plus développé de ses projets de pièce, Letellier, comédie qu'il voulait satire féroce du journalisme « à la botte », il écrit :« Mon protagoniste ne peut être que l'ami du despotisme pervertisseur de l'opinion publique (5). » Il y travaille de 1803 à 1811 (et la reprendra encore en 1830). Le 9 juin 1804, l'Avènement de Bonaparte au trône et le jugement de Moreau (6), évidemment favorable à ce dernier, comme on peut en juger par une note de la même année où il écrit : « s'il eût été condamné (Moreau) à mort, il est certain qu'il n'eût pas péri. Il y avait révolte. J'ai été fâché qu'il n'ait pas été condamné : Bonaparte était culbuté >1...7).

1. Nous empruntons ces informations au << Stendhal et la pensée sociale de son temps "• de Fernand Rude (éd. Plon). Cet excellent livre, édité en 1967, n'a malheureusement pas été rédité en cette << année Stendhal ,, 2. f,, Rude, op. cit. pp. 253 et 254. On voit ici qu'il n'y avait pas que Maïakovski dont les tirages autorisés étaient faibles. 3. F. Rude, op. cit. pp. 254 et 255. En disgrâce, lui qui avait protégé l'avantgarde. Gorki, au contraire, servait de garant au réalisme ,, prolétarien ,,, 5. Théâtre, t. 2, p. 11 (Oeuvres complètes, publiées sous la direction de V. del Litto). 6. Théâtre, t. 2, p. 11. 7. << Mélanges, 1. Politique, histoire, économie politique "• t. 45 des Oeuvres complètes. " Mémoires sur l'accusation intentée à J. V. Moreau ,, p. 7.

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lustre la pièce de Grabbe- ce en · se fasse illusion sur ses propres incer-

8. V. del Litto, "la Vie intellectuelle de

Stendhal,., PUF.

9. F. Rude, op. cil, p. 238.

10. Cf.«la Part de candeur et de féminité chez le héros stendhalien "• de Claude

Haller (Centre de documentation universitaire).

1 t. Cf. R. Bolster, "Stendhal, Balzac et le féminisme romantique;, (Lettres modernes, Minard).

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Stendhal n'est donc « bonapartiste » que sous la Restauration, à l'époque ou bonapartisme et libéralisme sont indissociables. Mais alors, déjà, sa lucidité est totale. D'une part sa sympathie pour le carbonarisme ne l'empêche nullement de discerner l'aventurerisme creux de ce combat. D'autre part, son admiration pour Napoléon, après coup, distingue nettement -et peut-être est-il alors le seul à avoir à ce point, en France, cette vue « moderne » qui est en Allemagne celle de Hegel et qu'ilquoi le dictateur-empereur a été «la révolution à cheval », l'achèvement du bouleversement nécessaire et l'établissement de l'efficacité étatiqueadministrative, et en quoi la corruption propre au pouvoir absolu des parvenus était la contradiction mor-· telle de ce régime.

Quant à son libéralisme, il n'a rien à voir avec celui des politiques «juste milieu » dont il montrera bien, dans Lucien Leuwen, quel mépris il a pour eux. Il faut le prendre au sens littéral. Il a pour socle les hardis penseurs de la bourgeoisie prérévolutionnaire dont F. Rude et V. del Litto (8) ont montré dans quelle estime il les tenait et qu'il les a relus toute sa vie: Mably, Condillac, Helvétius, Volney, Condorcet. ..

Et ici, il convient de noter que l'équilibre bien connu de Stendhal entre le xvme matérialiste, sceptique, libertin, utopiste, révolutionnaire, épris de raison et de lucidité, et le romantisme avec son goût de toutes les passions fortes, s'établit dans le balancement du meilleur des deux tendances contraires. C'est encore en cela que Stendhal dépasse son temps. C'est en cela qu'il ne peut adhérer à aucun des excès des tendances pour lesquelles il a le plus de sympathie.

Cela est net dans son rapport aux premiers « socialistes » qui lui sont contemporains. Son D'un nouveau complot contre les industriels est écrit cinq ans avant la révolution de 1830. Le titre « antiphrase » couvre une vive attaque menée au nom de la « classe » intellectuelle, contre l'apologie saint-simonienne de l'industrie et des industriels. Si Stendhal, très informé de l'économie politique de son temps (entre autres de Ricardo et de Smith, dont on sait ce qu'ils ont apporté à Marx), et lecteur attentif de la presse saint-simonienne, néglige les aspects socialistes de cette doctrine au point qu'on peut lui reprocher de les ignorer, en revanche, et c 'est là le principal, il voit fort bien se dessiner, derrière 1 'union idéale des ouvriers et des entrepreneurs, opposée à l'Ancien Régime dont la Restauration n'est que le chant du cygne, Je spectre de la société capitaliste. Qu'il y ait une certaine inconséquence, à cette époque, à vouloir le progrès de l'industrie et des chemins-de-fer, sans vouloir en même temps la domination politique de la bourgeoisie industrielle, c'est certain, mais, précisément le combat politique de Stendnal, c'est alors celui pour une démocratie assurant l'équilibre des forces contraires. Non d'ailleurs qu'il titudes. Le modèle démocratique est alors celui des Etats-Unis. Sa brochure montre clairement que, pour lui, l'essor industrièl n'est pas la cause de la démocratie américaine, mais sa conséquence, et il en voit très loin les risques : « Les industriels, par l'argent qu'ils prêtent à un gouvernement après avoir pris leurs sûretés, augmentent pour le moment la force de ce gouvernement ; mais ils s'inquiètent fort peu du sens dans lequel cette force est dirigée. Supposons qu'un mauvais génie envoie aux Etats-Unis d'Amérique un président ambitieux comme Napoléon ou Cromwell ; cet homme profitera du crédit qu'il trouvera établi en arrivant à la présidence pour emprunter quatre cents millions, et avec ses millions, il corrompra l'opinion et se fera nommer président à vie. Eh bien, si les intérêts de la rente sont bien servis, l'histoire contemporaine est là pour nous apprendre que les industriels continueront à lui prêter des millions, c'est-à-dire à augmenter sa force, sans s'embarrasser du sens dans lequel il l'exerce. Qui empêche aujourd'hui les industriels de prêter au roi d'Espagne ? Est-ce le manque de moralité de ce prince, ou son manque de solvabilité ? »

Il ne parlait pas en l'air : des banquiers saint-simoniens avaient prêté de l'argent à la Turquie pour écraser la Grèce, la Grèce pour la liberté de laquelle Byron était mort.

Cependant, le pamphlet est faible par ses contre-propositions. Stendhal ne verra jamais- parce qu'il n'y en avait pas- une solution politique aux risques des divers systèmes qui s'affrontaient alors. C'est un autre temps qu'il lui eut fallu. Mais n'est-ce pas cette impasse qui ne lui laissait que la solution d'être un romancier.

Sa passion était extrémiste, son scepticisme l'inclinait à se contenter de progrès à petits pas. Mais sa lucidité ne sera jamais en défaut, et aucun roman du XIXe siècle ne donne une analyse aussi impitoyable

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dramatique-romantique (choisie par . hension de Kafka. Et pourtant, quand des différentes couches privilégiées de la société -banque, politique, noblesse, armée, leurs rapports et fonctionnement- que Lucien Leuwen, ce chef-d'œuvre dont le plus haut moment est peut-être celui de l'occupation par le régiment de lanciers de Lucien du village d'ouvriers en grève que le jeune officier admire secrètement en comparant leur courage à la mesquinerie de ses méprisables compagnons « juste millieu».

Sans autres revenus (ses œuvres se vendaient peu ou pas) que son traitement, et ainsi contraint à la prudence et à la ruse, c'est dans ses écrits posthumes que l'on trouve ta pensée profonde, subversive de Stendhal. Tel est le cas de son opinion sur Fourier, écrite dès la mort de celui-ci en 1837, mais publiëe seulement en 18 54 : « L'Association de Fourier fait des pas immenses : mais comme Fourier n'avait aucune élégance et n'allait pas dans les salons, on ne lui accordera que dans vingt années son rang de rêveur sublime ayant prononcé ce grand mot : Association » (9).

L'accord avec Fourier, toutefois, porte essentiellement sur la perspective la pius longue, la plus profonde, sur le point où l'organisation sociale fait sa place à la liberté des passions. C'est dire que c'est là plus une communauté de rêve qu'un accord politique. Pour assurer le but qu'il emprunte à Saint-Just et met au centre de sa tension, le bonheur, faute de voie politique perceptible, Stendhal en explore les conditions par le roman.

Et cette voie a une logique profonde, puisque l'utopie stendhalienne n'est pas sociale mais de construction de l'être humain. Et c'est elle qu'il esquisse en ses personnages centraux, ces jeunes hommes et jeunes femmes, en approche constante les uns des autres par la sensibilité et le goût du sublime ; en recherche constante d'une fusion amoureuse qui leur donne les « deux sexes de l'âme » comme le disait Michelet de lui-même (1 0).

Le génie de Stendhal, c'est précisément d'avoir réussi à inscrire cette utopie dans des romans réalistes par le moyen d'une tension -révolte, anticonformisme, choix des vrais valeurs passionnelles - en conflit avec le monde réel. Ses personnages vrais, une fois posés avec leurs traits individuels et leur condition sociale précise dans le moment d'histoire, Stendhal les suit dans leur itinéraire et leurs combats, imposés avec rigueur par leur tempérament aux prises avec les rigidités, les résistances, les oppositions de leur monde tel qu'il est.

Dans cet effort constant de sa vie d'écrivain pour découvrir l'émergence de l'homme et de la femme de l'avenir à partir des données réelles de son temps, Stendhal finira par deux échecs. Mais deux échecs plus exaltants que les meilleurs réussites : Lucien Leuwen et Lamie!. Deux romans inachevés. Le premier laissé suspendu sur une fi n bâclée, sans doute parce que la conclusion n'avait plus d'intérêt, refus d'une conclusion le feuilleton d'Autant-Lara, en trahison de l'auteur adapté) comme d'une retraite-capitulation hors du monde du couple idéal : le jeune fils du banquier libéral, trop intransigeant pour toutes les canailleries du monde politico-militaro-affairiste, et la belle fleur tardive de l'aristocratie moribonde qui n'en a gardé que les vertus.

L'échec de Lamie! a des causes plus profondes. Le féministe décidé qu'est Stendhal (li), qui aurait pu, comme Pierre Louys sa Bilitis, dédier « respectueusement» tous ses romans « aux jeunes filles de la société future », ne pouvait, de façon réaliste, « inventer » celle-ci sous le règne du « roi bourgeois ». Cette Lamie!, enfant trouvée, élève studieuse d'un médecin libertin, qui paye un frustre gaillard pour qu'il la débarrasse de son pucelage, s'enlaidit au vert de houx pour voyager seule avec tranquilité, et ne trouve digne d'elle qu'un bandit plus italien-renaissant que son contemporain, c'est la limite que n'a pas voulu ni pu dépasser le réaliste qui ne se livrait aux rêves les plus fous que les deux pieds solidement posés sur la terre.

Les contradictions de Stendhal sont donc bien les constituants de son unité « révolutionnaire », au sens le plus profond du mot, bien au-delà du démasquage de la société de son temps, dans son élan pour l'avenir.

Kafka

Le présent du xxe siècle est bien loin des espoirs de Stendhal. Si notre société est en accouchement du monde du bonheur, c'est dans les plus profondes douleurs. L'équilibre est instable des avancées et des pires dangers. La perspective «socialisme ou barbarie» est posée sous nos pas comme un choix immédiat, ou comme un pari au quitte ou double. De ce fait, nos meilleurs artistes et écrivains sont dominés par l'angoisse. Et ceux qui gardent la force de rire, rient noir. Notre temps ne pourra manquer de rester comme celui de l'humour noir.

Et c'est le plus noir de cet humour noir qui flamboie dans l'œuvre de Franz Kafka.

Le dogme du réalisme, si puissant de tout temps chez les intellectuels du mouvement ouvrier, et auquel, finalement, le « réalisme socialiste » n'a fait que donner sa forme la plus outrancière et la plus obtuse, ne pouvait que fermer à la comprél'épouvantable envahit la vie quotidienne, il est probable que sa compréhension et, par conséquent, la volonté de le combattre exige un dépassement du « réalisme » dont la meilleure synthèse restera toujours trop enfermée dans la particularité.

Et c'est ce dépassement qui fait sans doute de Kafka le plus important écrivain de notre siècle alors que le « réaliste » Stendhal pouvait être le plus important du sien.

Mais ceux-là même qui ont admiré Kafka sans réserve ont le plus souvent égaré cette admiration, un peu à la façon dont les « beylistes » égaraient l'admiration de Stendhal sur sa « surface » de dilettante. C'est aussi rapetisser Kafka que de réduire son œuvre à quelque « chiffrage )) que ce soit de ses préoccupations théologiques, judaïques, ou de ses conflits psychologiques.

Si toutes ces dimensions sont présentes dans son œuvre, elles deviennent des interprétations fausses dès qu'elles se font unalitérales. En particulier, et pas plus que chez nul autre écrivain ou artiste, les déterminations biographiques, incontestables, ne peuvent rendre compte de leur écho universel. Elles ne sont que la condition -et comme le portrait-robot aux traits forcés - de sa saisie des contradictions les pius lancinantes de l'homme moderne. L'hypersensible «possédé)) de littérature qu'était Kafka a été plié à la condition de « petit homme» broyé par l'Administratif. C'est cet aspect de sa vie qui a ouvert dans son œuvre une dimension sociale qui, aujourd'hui, frappe plus que tout autre la majorité de ses lecteurs. Certes sa Colonie pénitentiaire n'était en rien une prémonition consciente du sadisme nazi, ni le Procès une prévision de ceux de Moscou. Mais il y a un même terrain nourricier souterrain aux œuvres et aux événements. Ce terrain, c'est le trouble profond de

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12. Cf. Kafka, " Oeuvres complètes "• t. II, " Récits et fragments narratifs,. (Bibl. de la Pléïade). 13. M. Robert, ,, la Vérité littéraire "• pp. 53-55 (Livre de Poche, biblio-essais). Mentionnons ici que l'œuvre de Kafka venant de tomber dans le domaine public, de nouvelles traductions paraissent et que, déjà, " le Procès,. a fait l'objet de deux publications quasi simultanées, la traduction Bernard Lortholary chez Garnier-Flammarion, et celle de Georges-Arthur Goldschmidt à Presses-Pocket, toutes deux insistant plus que ne l'avait fait Alexandre Vialatte sur l'humour de Kafka.

l'homme moderne au sein d'un monde qui lui échappe' pour l'écraser, dont la logique s'affole, dont les valeurs se retournent, et où, par conséquent, il se sent coupable sans pouvoir comprendre comment il a pu le devenir.

Pour sentir ces phénomènes à l'état naissant et les porter à leur degré d'expression le plus dépouillé et le plus aigu, certes, il fallait un écorché vif. Et il fallait aussi que cet écorché soit à tel point possédé par la littéraire qu'il fut capable de tourner le dos totalement à la logique du réel pour obéir à celle du rêve.

Le caractère onirique de toute l'œuvre de Kafka est trop évident pour qu'il soit besoin de s'y étendre. Mais si notre siècle est, grâce à Freud, celui de la découverte de l'inconscient et, par suite, celui de la conquête de la littérature par l'inconscient, aucune autre œuvre que celle de Kafka n'est à ce point absolu le produit d'un travail littéraire parfaitement identique au travail du rêve. Et c'est cette compréhension qui permet de surmonter les oppositions entre les diverses interprétations de cette œuvre.

Dans une note pour Lucien Leuwen , Stendhal faisait remarquer qu'aucune grande œuvre ne pouvait être élaborée sans plan d'ensemble, mais que des plans détaillés l'étouffait, en tuant l'invention continue. L'élaboration de Kafka est typique d'une telle invention foisonnante où, sur un schéma général, son inconscient-mélangeur combine les apports les plus divers de son expérience, de ses fantasmes, de ses réflexions et de ses obsessions dans un cheminement plein de détours, mais qui nous mène là où il veut comme le rêve qui ruse avec nos tabous et refoulements.

Si Stendhal n'a pas 'terminé deux de ses chefs-d'œuvre, Kafka n'a terminé aucun de ses trois grands romans ni d'innombrables nouvelles. Pourquoi ? Par perfectionnisme ? Par doute extrême de soi ? Sans doute, et c'est pourquoi aussi il demanda à son ami et exécuteur testamentaire, Max Brod, de détruire toutes ses œuvres inachevées, ce qu'heureusement celui-ci ne fit pas. Mais leur inachèvement tient sans doute fondamentalement à leur identité de fonctionnement avec des rêves -de prodigieux rêves. L'achèvenement n'était pas nécessaire à leur perfection. La preuve en est que de très courts fragments (1 2) se suffisent à eux-mêmes et peuvent laisser en nous des traces fulgurantes.

Ainsi en est-il de son œt:vre la plus ambitieuse, et l'une des dernières, le Chateau, dont le suspens nous oblige à creuser les significations, comme on le fait d'un rêve obscur et fascinant resté suspendu par le réveil. Le Château a effectivement toutes les dimensions proposées contradictoirement par ses nombreux analystes. Il est à la fois le roman de l'opposition des mondes terrestre et divin, du monde du clergé -des clergés - et de laies empêtrés dans le quotidien (avec les juifs dans leur ghetto), des mondes de classes dominante et dominée et de leurs mystification; en même temps la caricature de tout cela et sa démystification. Marthe Robert (notre meilleure critique de Kafka) peut même montrer que c'est aussi le roman de la guerre des sexes et de la perversion de l'amour où le« sexe est la vrai cause profonde de la terreur sociale » ( 13), ce qui entraîne une inversion de la vision que l'on peut avoir du personnage central, K., l'Arpenteur. La dense élaboration de Kafka parvient en effet à ce résultat que, comme dans le rêve, les valeurs sont instables et les contradictoires simultanés. En même temps l'Arpenteur K. est un Prométhée dérisoire menant une lutte impuissante contre les puissances inaccessibles et leurs bergers et moutons opportunistes, en même temps il est un ambitieux odieux. Toutefois, je crois que l'on peut conclure qu'il est «justifié» comme l'est le sujet du rêve -qui n'est autre que le rêveur -et d'autant plus que K. n'est plus comme le héros des œuvres précédentes, le misérable objet du monde (du rêve, mais pas moins féroce et rigoureux que le réel), mais un homme du refus, un lutteur, aussi absurde que soit sa lutte. En fait, il est l'HOMME, celui qui n'accepte pas ce qui est, et qui, même abject et ridicule, est la seule valeur.

Marx avait raison de voir en Hegel le dernier des philosophes. Depuis, il n'y a plus eu de systèmes philosophiques, mais seulement la décomposition des vieux systèmes. Enfin, la philosophie n'a pu donner un dernier éclat que comme littérature. L'œuvre de Kafka représente sans doute le plus haut moment, en notre siècle, de ce phénomène : métaphysique, psychologie et politique s'y fondent en une tourbillonnante boule de cristal alchimique.

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