A situation économique apparaît, en ce début 1984, assez compliquée. D'un côté, les prédictions apocalyptiques du CERES lors de l'instauration du plan Delors ne se sont pas concrétisées : le chômage n'a pas encore explosé, le franc s'est maintenu, le déficit extérieur a bel et bien fondu. Mais, d'autre part, rien ne s'est passé comme Delors l'imaginait : le commerce extérieur s'est redressé grâce aux exportations et non aux importations ; l'inflation n'a pas ralenti, mais le chômage n'a bondi de 3 % qu'en novembre. « Tous les manuels sur la régulation conjoncturelle sont à revoir », se lamente Libération. Pour s'y retrouver quelque peu, il paraît nécessaire de commencer par regarder dans quel environnement international se débat le gouvernement Mauroy-Delors. C'est d'autant plus nécessaire que tous ses espoirs reposent maintenant dans la reprise à l'étranger.
La reprise américaine
Le fait majeur de la situation économique mondiale en 1983 a été indiscutablement la nette reprise aux USA. Le produit intérieur brut, chiffre mesurant la richesse créée dans le pays, a augmenté en volume de plus de 3 % par rapport à 1982, et la production industrielle de presque 12 %. On estime que l'industrie tourne actuellement à environ 80 % de ses capacités, contre 68 % au début 1983. Le chômage a baissé, retombant au-dessous de 10 % de la population active. la productivité de l'industrie s'est spectaculairement améliorée grâce aux « dégraissages » et licenciements de 19 81-8 2 et à la reprise de 19 8 3.
Si on ajoute à ce tableau le niveau historique de l'inflation (seulement 3,6 % en 1983), la santé éclatante du dollar et les cours record de Wall Street, on comprend que certains propagandistes un peu trop zélés puissent proclamer la victoire de Reagan sur la crise et le début d'un nouvel âge d'or du capitalisme libéral. Mais l'immense majorité des économistes, même libéraux, ne partagent pas cet optimisme.
Tout d'abord, une remarque toute simple: la «brillante reprise>> de 1983, qui avait d'ailleurs été annoncée pour 1981, puis 1982, et que personne n'osait plus espérer, n'a fait que rétablir la production à son niveau de 1979, dernière année avant la récession. Pas de quoi triompher.
Ensuite et surtout, les bases de cette reprise sont, pour tous les experts, très fragiles. D'abord la demande dés ménages : << L'expansion est pour l'essentiel alimentée par la demande accumulée au cours des années de récession, biens de consommation domestique, logements, automobiles. » (Y. l.aulan, dans Investir, 21 novembre 1983.) Le logement en particulier a progressé de 32 % après plusieurs années d'effondrement. Rien ne permet de supposer que ceci se perpétue, en une période où les salaires et les programmes sociaux restent les cibles privilégiées de Reagan et du patronat.
Ensuite, l'énorme déficit budgétaire absorbe les deux tiers de l'épargne, ne laissant que des miettes pour les investissements des entreprises privées. Les causes en sont l'envolée des dépenses militaires et les réductions d'impôts accordées aux contribuables les plus aisés. Le déficit commercial américain bat aussi tous les records : le niveau astronomique du dollar rend les exportations
américaines non compétitives (recul de 5 % en 1983) et stimule les importations ( + 2,5 % en 1983).
Le gouvernement US finance ces déficits en attirant massivement les capitaux étrangers grâce à des taux d'intérêt réels très élevés: ce sont finalement les capitalistes européens et japonais qui financent la reprise américaine ! La contrepartie est évidente : l'affaiblissement de toutes les monnaies par rapport au ~ollar, 1~ drainage des capitau~ disponibles, étouffent les potentialités de reprise economique hors des Etats-Ums et bloquent le redémarrage de l'investissement. Comme l'écrit l'OCDE dans ses prévisions pour 1984 : « Il semble que cette , reprise balbutiante doive se poursuivre (...); c'est pour l'Europe que l'incertitude est la plus grande. » ·
En outre, l'expansion des déficits tend à faire monter ies taux d'intérêt. Selon l'Expansion du 18 novembre 1983, citant les conclusions d'une conférence internationale d'experts, << la brillante reprise des affaires aux Etats-Unis va achopper sur une remontée des taux d'intérêt qui entrainera une rechute de l'économie américaine et mondiale en 1985-86. » L'institut américain Wharton prévoit pour 1984 une poursuite de la croissance américaine ( + 5 %) et un léger mieux en Europe ( + 1 ,5 % , sauf en France : - 0,5 % ), mais une rechute brutale dès 1985 et surtout 1986. Les risques d'un effondrement du château de cartes de l'endettement international, et donc d'une panique financière majeure, en seront décuplés. Bref, pour l'économie française, le salut ne viendra pas d'une reprise mondiale généralisée.
Le demi-succès du plan Delors Rappelons l'objectif principal du plan Delors de mars 1983 : diviser par deux le déficit du commerce extérieur, c'est-à-dire atteindre un déficit de « seulement » 50 milliards de francs en 1983. L'objectif sera atteint et sans doute même dépassé, grâce à une légère baisse des importations et une forte hausse des exportations. Les USA et la RF A, en particulier, ont acheté beaucoup plus à la France que l'an dernier, sans doute grâce aux dévaluations du franc. L'énorme déficit de 1982 avec l'Allemagne devrait se réduire de beaucoup en 1983 . Une série de raisons expliquent et permettent de juger de la durabilité de ce redressement : • La flambée d'importations du premier trimestre 1983, liée à la dévaluation de mars que tous les importateurs attendaient, ne s'est évidemment pas prolongée après la dévaluation. • Les importations de pétrole ont également baissé (d'environ dix milliards de francs) car le gouvernement a autorisé les compagnies à diminuer leurs stocks. • L'accroissement des exportations vers les USA et la RF A n'est pas encore compensé par l'effondrement actuel des exportations vers les grands pays du tiers monde et de l'OPEP (en proie à des difficultés financières sévères).
Ces éléments militent en faveur de l'hypothèse pessimiste : le redressement du commerce extérieur serait un feu de paille. Mais en sens inverse il faut noter un point essentiel : les importations n'ont que très peu baissé, parce que les Français, pour payer les suppléments d'impôts (1 % et 10 % ), ont préféré diminuer leur épargne plutôt que leur consommation. Le plan Delors a bien fait baisser la consommation des ménages au deuxième trimestre 1983, quoique très légèrement (moins que prévu en tout cas : - 0,3 % ). L'INSEE prévoit un nouveau recul du pouvoir d'achat de 1 % au premier semestre 1984. Le recul prévisible de la consommation en 1984 favorisera donc le rééquilibrage du commerce extérieur.
Mais ce succès du plan Delors est amoindri par deux chiffres noirs : une inflation de presque 10 % en 1983 et un « service de la dette » de soixante milliards en 1984 (somme à rembourser aux créanciers étrangers de la France).
L'inflation tout d'abord : la bourgeoisie française n'a pas encore réussi, comme en Angleterre et aux USA, à imposer à la classe ouvrière de payer le prix de la désinflation, c'est-à-dire à désindexer les salaires sans désindexer les profits. Le taux de salaire horaire ouvrier a augmenté d'environ 10 % en 1983, malgré toutes les exhortations adressées aux patrons par Gattaz et Delors.
Aucune réforme n'a été engagée par diminuer le coût de la distribution et les marges commerciales. Le maintien d'une inflation de cinq points plus élevée qu'en RF A rend inéluctable à terme une nouvelle dévaluation, sans qu'on puisse affirmer qu'elle aura lieu en 1984 : Delors a obtenu un certain répit dans la défense du franc.
La charge de la dette ensuite : les remboursements en intérêt et capital (soixante milliards en 1984, quatre-vingt-trois en 1985, quatre-vingt-dix en 1986) vont obliger le gouvernement à s'endetter encore plus pour pouvoir y faire face ! Car il est exclu qu'il parvienne à un excédent suffisant de la balance des paiements pour éviter ce nouveau recours à l'endettement extérieur. Equilibrer la balance, peut-être ; mais trouver un excédent de quarante milliards dès 1984, sûrement pas ... On mesure ici à quel point l'emprise du marché mondial sur la France est puissante : une année de « relâchement » (la première année du septennat) par rapport aux politiques d'austérité draconiennes des concurrents se paye au prix fort quand on continue à respecter les règles du jeu capitaliste. Toute marge de manœuvre- du genre d'un soutien conjoncturel de la consommation en France pour sauvegarder l'emploi- est désormais interdite, remarquait F. Renard dans le Monde du 15 novembre 1983.
Mais si l'on peut parler du demi-succès du plan Delors, malgré ces ombres, c'est parce que les conséquences négatives que beaucoup - y compris Delors lui-même- prévoyaient ne se sont pas encore fait sentir: il n'y a eu ni effondrement de la demande (c'est l'épargne qui a trinqué), ni surtout envolée du chômage.
Chômage:
la borne des deux millions est franchie Alors que l'INSEE, l'OCDE et tous les instituts prévoyaient une envolée du chômage au deuxième semestre 1983 et un chiffre de 2,2 à 2,3 millions de chômeurs, le cap des 2,1 millions n'a été franchi officiellement qu'en novembre, par un bond en avant de 3 %. Mais l'INSEE reconnaît lui-même que ces chiffres ne représentent pas la réalité, du fait des mesures visant à modifier le nombre des chômeurs recensés : • Le « nettoyage » des fichiers de chômeurs est de plus en plus efficace et rapide (en bref: l'ANPE radie plus vite que son ombre). · • Beaucoup de chômeurs qui ont perdu leurs droits à des indemnités avec les décrets Bérégovoy de novembre 1982 ne s'inscrivent plus à l'ANPE car ils n'y gagnent rien. Il s'agit surtout de chômeurs qui s'inscrivaient à l'agence entre deux petits jobs précaires ou provisoires. • Le «traitement social>> du chômage selon Mauroy, consistant à baptiser un jeune chomeur « jeune en formation » grâce aux stages Rigout, et un vieux chômeur « préretraité », et maintenant « retraité à soixante ans » : on observe que, dans toutes les tranches d'âge, le nombre de chômeurs a augmenté en 1983, sauf pour les moins de vingt-cinq ans et les plus de cinquante, où il a diminué.
Ainsi, tout comme les gouvernements précédents, celui-ci cherche plus à endiguer la montée des statistiques de chômeurs qu'à créer véritablement des emplois. L'ennui de cette politique, c'est que chaque digue ne peut servir qu'une fois, ne permettant que de retarder de quelques mois la montée des chiffres. L'importance politique n'en doit donc pas être négligée (en particulier pour J. Ralite, ministre de l'Emploi), mais tant que les destructions d'emplois et les licenciements ont libre cours, la réalité du chômage reste la même. La crise financière de l'UNEDIC et des régimes sociaux aidant, l'exclusion des travailleurs âgés et leur métamorphose en «jeunes (pré)retraités » ne va plus pouvoir continuer au même rythme. En même temps, les jeunes provisoirement casés dans des stages-parkings vont finir par en sortir et se présenter aux bureaux de l'ANPE. Enfin, la récession qui se pointe pour 1984 ne va pas arranger les choses. L'INSEE annonce une accélération des suppressions d'emplois en 1984, surtout dans le bâtiment et l'industrie.
Toute perspective de nouvelle réduction de la durée du travail est officiellement abandonnée ; et le gouvernement donne le feu vert au patronat pour
résoudre << le délicat et douloureux problème du juste niveau des effectifs dans 1 'industrie » (dixit le député socialiste C. Pierret), c'est-à-dire pour licencier et dégraisser à outrance.
Les enjeux de 1984
Côté patronal, la situation n'est guère brillante non plus. Les investissements des entreprises ont reculé nettement en 1983 (environ - 3 % en volume). La part des profits dans la valeur ajoutée, qui s'était un peu améliorée au premier semestre 1983, a rechuté brutalement au second semestre : le plan Delors, en réduisant la demande des ménages, a aussi touché les entreprises, notamment le bâtiment où les faillites se multiplient. Cette situation n'est plus tolérable quand les principaux concurrents (RFA, Grande-Bretagne, Etats-Unis) connaissent une certaine reprise de l'investissement. Le danger existe d'une prise de retard dramatique dans la concurrence internationale.
Le plan Delors ne visait qu'à réduire les déficits de l'Etat et du commerce extérieur, et ne pouvait pas en lui-même provoquer une remontée des profits et de l'investissement, bien au contraire. C'est en quoi il avait été critiqué par le CNPF, bien sûr, mais aussi, sur un registre un peu différent, par la CFDT. Mais la solution des fonds salariaux, préconisée par celle-ci, s'est heurtée à une double opposition : celle du patronat qui craint que les syndicats ne mettent leur nez dans ses affaires en demandant en contrepartie un droit de regard sur l'utilisation des fonds prélevés sur les salaires pour l'investissement ; et celle de FO qui refuse verbalement l'« intégration» des syndicats dans l'entreprise. Le patronat préfère mener l'offensive sur les salaires, comme l'a affirmé Gattaz de manière provocatrice en appelant les patrons à << profiter de 1 'occasion historique de faire baisser les salaires » qu'offre une situation où << les syndicats se tiennent à carreau».
Car le CNPF sait pouvoir compter sur l'appui du gouvernement : Delors s'est réjoui ouvertement que «pour une fois le patronat n'ouvre pas le parapluie » -c'est-à-dire prend des risques par sa franchise même. Carte blanche pour les licenciements, carte blanche pour la baisse des salaires réels : le patronat a reçu le message.
Le risque pour le gouvernement est double. D'abord, rien ne dit qu'en allant un peu trop loin dans la baisse du pouvoir d'achat et de la consommation, il ne déclenche une récession beaucoup plus importante que prévu. L'expérience des six derniers mois montre qu'il est difficile de prévoir les conséquences immédiates des décisions économiques et que bien des variables (taux d'épargne fluctuant, dollar insaisissable, inflation entêtée ... ) échappent à tout contrôle. C'est le risque économique.
Le risque politique, que Mitterrand a choisi d'affronter dès maintenant, ne fait que s'aggraver : en écœurant davantage les travailleurs qui l'ont élue en 1981, la majorité sape un peu plus sa propre base sociale et renforce la démagogie et l'arrogance de la droite. Mais elle prend aussi le risque de susciter une réaction ouvrière de lutte ouverte contre les objectifs patronaux, de mobilisation active des secteurs combatifs pour signifier au gouvernement que l'heure n'est plus au consensus. La lutte engagée par les ouvriers de Talbot contre les licenciements constitue, à cet égard, un test dont la signification n'échappe ni au gouvernement ni au patronat. Il est décisif que le mouvement ouvrier comprenne l'importance de l'enjeu de Talbot pour toute la classe ouvrière et organise la solidarité autour de cette lutte.