La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les fausses évidences de Lutte ouvrière

· Critique communiste, n° 25, janvier 1984 · p. 7-12 · 5 116 mots

N

OS camarades de Lutte ouvrière ont édité voici quelques mois une petite brochure pour présenter leur organisation et sa place dans le mouvement trotskyste. lls expliquent ce qui, selon eux, les différencie des autres organisations se réclamant de la IVe Internationale.

Les camarades de LO veulent aussi engager le débat pour avancer dans la résorbtion des divergences qui maintiennent le mouvement révolutionnaire dispersé. lls présentent leurs propositions pour avancer vers la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire.

C'est là une préoccupation qui nous est commune. La nécessité d'une alternative au PC et au PS empêtrés dans la collaboration de classes, au plus haut niveau de l'Etat, est ressentie par des milliers de travailleurs, qui voient aujourd'hui leurs espoirs s'effondrer en même temps que leurs aspirations et leurs revendications sont bradées. L'image que LO donne d'elle même ll est intéressant de voir comment LO s'auto-définit, de quel point de vue elle choisit de le faire 1) La primauté du point de vue « organisationnel ''·

Dans toute la brochure, l'insistance est mise sur ce qu'on pourrait appeler le point de vue « organisationnel » : • LO est une organisation qui consacre << toutes ses forces à s'implanter dans la classe ouvrière et uniquement à cela »; • c'est parce qu'elle est un u tout petit groupe » qu'elle fait ce choix ; • LO apparaît << ouvertement » dans la classe ouvrière, au milieu des travailleurs. C'est ce choix d'implantation qui lui permet d'avoir une ligne de masse.

C'est à cet aspect organisationnel que LO semble tenir le plus. Elle ne présente les grandes divergences politiques qui la séparent de la LCR que comme les conséquences de ce choix, leur accordant une place secondaire. Ce n'est que dans la seconde partie de la brochure qu'elle cite ces divergences, en négatif, pour montrer à quoi mènent les choix organisationnels différents faits par la LCR ou le PCI.

Cette image de soi-même et des autres véhiculée par LO constitue une vision politique du monde. A ériger ses méthodes et conceptions propres de construction d'une organisation ouvrière en ligne de partage avec d'autres courants révolutionnaires, LO en arrive à une sous-estimation grave des questions de stratégie politique, sous-estimation qui joue négativement sur ses capacités à faire avancer la construction d'un mouvement ouvrier révolutionnaire. C'est ce que nous tentons de démontrer dans cet article. 2) Une classe ouvrière muette depuis 40 ans dans le monde entier?

Toutes les organisations qui se réclament du trotskysme ont un héri- . tage programmatique commun : les leçons de la Révolution russe, de sa dégénérescence bureaucratique, les échecs des révolutions chinoises de 1927, allemande et espagnole dans les années vingt et trente sont revendiqués par LO. Tout cela a été formulé dans les thèses des quatre premiers congrès de l'Internationale communiste, et dans le programme de fondation de la IVe Internationale en 1938, le programme de transition.

Mais l'histoire du monde ne s'est pas arrêtée en 1938. Et face aux lut-

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tes de classes qui ont de manière ininterrompue secoué la planète, des divergences se sont installées et ont grandies. Ainsi pour LO : • Les pays du glacis, soumis à l'influence de l'Union soviétique depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, seraient demeurés des Etats bourgeois, faute de véritable révolution prolétarienne. Pour LO, il y aurait dans ces pays trois protagonistes : la classe ouvrière, l'ancienne classe dominante qui aurait été préservée et la bureaucratie soviétique. Nous avons pour notre part montré à plusieurs reprises que les événements de Pologne ne sont comprehensibles que dans une dynamique de révolution politique antibureaucratique. Quand la classe ouvrière polonaise s'est-elle heurtée à une classe de capitalistes polonais ? Pour valider son analyse des pays du glacis, il faudrait que LO explique comment peuvent exister des Etats bourgeois sans capitalistes ; qu'elle analyse les événements de Pologne et définisse les tâches de la révolution dans ce pays à la lumière de ses positions traditionnelles sur les pays du glacis. • Les révolutions yougoslave et chinoise n'auraient été que des mouvements nationalistes petits-bourgeois, et n'auraient en conséquence pas abouti à la création d'Etats ouvriers. • Les mouvements révolutionnaires dans les pays dominés, à Cuba, au Vietnam, au Nicaragua « s'appuient essentiellement sur les paysans », et ne seraient donc que des mouvements nationalistes, en rupture ni avec la bourgeoisie, ni avec l'impérialisme. • En résumé, et LO insiste à plusieurs reprises sur ce point, « nulle part la classe ouvrière n'est intervenue, indépendemement, en tant que classe, dans des événements politiques décisifs . »Et c'est cela qui fondamentalement expliquerait la faiblesse des organisations trotskystes.

En réduisant l'activité indépendante de la classe ouvrière à son avant-garde potentielle, le mouvement trotskyste, LO enclanche un mécanisme extrêmement sectaire. Si l'avant-garde ne se développe pas, c'est que la classe ouvrière est inerte, au sens où elle n'a pas mis en cause les bases de la société bourgeoise. L'orientation politique de l'avantgarde, pour qu'elle soit reconnue comme telle, n'est même plus à mettre en cause. Il suffit d'attendre le jour où la classe ouvrière, en se mettant en marche, reconnaîtra les siens.

La discussion politique est à nouveau escamotée et passe au second plan.

Cette analyse n'est pas seulement pessimiste. Si la classe ouvrière ne s'est pas posée en candidate au pouvoir depuis plus de 40 ans, dans aucun pays du globe, uniformément et quelle que soit la conjoncture, alors qu'en est-il du potentiel révolutionnaire du prolétariat ?

Il faut relever ici l'argument traditionnel et général de LO quant à la nature des pays de 1 'Est européen, de la Chine, du Vietnam, de Cuba : ces pays n'auraient pas rompu avec le capitalisme parce que la classe ouvrière, contrairement à l'URSS, n'y a pas construit de soviets. Ainsi, pour LO, l'URSS est et demeure le seul Etat ouvrier de la planète, malgré la disparition des soviets, du fait de son origine soviétique.

Cette façon d'aborder la question relève d'un pur formalisme, car elle évacue l'analyse de la nature et de la portée des transformations économiques et sociales opérées dans les «démocraties populaires», en Chine, au Vietnam, à Cuba. Exclure que des sociétés non capitalistes puissent naître des méthodes militaro-bureaucratiques de Staline où de processus originaux et imprévus dans lesquels la classe ouvrière n'a pas construit de soviets, relève d'un fétichisme qui n'était pas dans la manière de Trotsky. Celui-ci s'est toujours gardé d'ériger les soviets en forme universelle de passage au socialisme et a, dans de nombreux écrits prémonitoires, affirmé la possibilité de l'expropriation de la bourgeoisie par d'autres méthodes ou sous d'autres formes.

In n'est certes pas indifférent pour nous que diverses révolutions se soient réalisées sans l'apparition de soviets, c'est-à-dire sans les instruments directs du pouvoir ouvrier. Reconnaître ces révolutions et défendre leurs acquis n 'implique pas, bien au contraire, l'abandon de la lutte pour la démocratie des conseils. Autre chose est l'aveuglement prolongé de LO qui nie le caractère socialiste des ces révolutions. 3) LO fait bon marché de la révolution permanente.

Pour autant LO constate que le monde n'est pas immobile et sans combat. Personne ne peut contester que nous sommes dans l'ère des guerres et des révolutions. Mais comme on ne trouve pas à leur tête l'avantgarde trotskyste, c'est qu'il ne s'agit pas de la classe ouvrière. n faut trouver de nouveaux acteurs sociaux : la paysannerie, la petite bourgeoisie qui occuperaient la place décisive dans tous les conflits survenus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Lire les événements mondiaux à travers les lunettes de LO conduirait à attribuer à la petite bourgeoisie les qualités qui auraient manqué justement à la classe ouvrière : elle serait capable de se doter d'organisations (de la Yougoslavie au Nicaragua); de mener jusqu'au bout le combat anti-impérialiste pour la libération et l'indépendance nationale (qui peut le nier dans le cas du Vietnam ou de Cuba ?) ; d'exproprier la bourgeoisie et d'établir des régimes basés sur la propriété collective des moyens de production pour une période de temps prolongée comme en Chine. Elle est enfin, dans le cas de Cuba, capable de définir une stratégie régionale de déstabilisation de l'impérialisme nord-américain. Cela fait beaucoup de choses et met en cause la façon dont LO traite l'héritage programmatique qui nous est commun.

Il faut rappeler ici que la théorie de la Révolution permanente, dont se réclame LO, repose sur quatre piliers fondamentaux : • A l'époque de l'impérialisme, la seule manière de résoudre la question nationale, la réforme agraire, de satisfaire toutes les revendications démocratiques (comme l'alphabétisation) dans les pays dominés, c'est que la classe ouvrière prenne la tête des luttes, se mette à la tête de la nation, en faisant alliance avec toutes les couches opprimées de la population. • La satisfaction de ces revendications suppose la rupture avec l'impérialisme, ce dont les éléments bourgeois existants sont finalement incapables. A l'époque de l'impérialisme, les bourgeoisies nationales ont perdu le rôle progressiste qui a pu être le leur aux siècles précédents dans les pays qui furent le berceau du capitalisme et de la révolution industrielle. Les tâches de la révolution démocratique ne peuvent être réalisées et garanties que par la dictature du prolétariat. • La classe ouvrière, dans le même mouvement, est amenée à s'attaquer à la propriété capitaliste. Ainsi se combinent les tâches démocratiques et socialistes de la révolution, dans un processus permanent. Les rythmes dépendent de la situation de chaque pays, de l'importance des autres couches sociales, de l'attitude de l'impérialisme, c'est-à-dire du déve-

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loprement de la Révolution mondia• Il ne s'agit pas là d'un processus inéluctable. Pour qu'il aille à son terme, il faut une direction révolutionnaire capable de le diriger consciemment. Rien n'exclut que, dans des circonstances exceptionnelles, la classe ouvrière puisse se doter d'organisations capables de mener ce processus à terme. La faiblesse des organisations trotskystes explique que ces directions ne se retrouvent pas totalement sur un programme marxiste-révolutionnaire, mais en redécouvrent seulement certaines clés essentielles, comme à Cuba. Cela fait les limites de ces directions, leurs possibilités de reculs. Mais nous n'avons jamais sous-estimé ce que nous pouvions apprendre d'elles.

Lutte ouvrière remet en cause ces quatre piliers sur lesquels repose la théorie de la révolution permanente. Cela ne peut pas être sans conséquence. La théorie de la révolution permanente est la théorie de l'action du prolétariat à l'époque de l'impérialisme. En la remettant en cause, on rejette des parties essentielles du marxisme, et d'abord le rôle moteur, dans l'histoire, des luttes de la classe ouvrière. Ainsi pour LO, l'histoire mondiale avance, alors que la classe ouvrière est muette. 4) LO et l'Internationale

Cette vision du monde a en revanche un avantage, même s'il est dérisoire : elle permet à LO de justifier sa faiblesse. Mais elle l'enferme dans un cercle vicieux : s'abstenant de tirer les leçons de la manière dont la classe ouvrière s'est mise en mouvement depuis 1940, LO ne peut adopter une stratégie lui permettant de s'orienter vers la révolution mondiale, et de travailler à la construction d'une organisation internationale.

Ce n'est en effet pas un hasard si l'échec le plus patent recontré par LO concerne la « reconstruction >> de la IVe Internationale. LO nous explique qu'elle a multiplié les propositions pour l'échange et la confrontation des idées et expériences entre organisations se réclamant du trotskysme de par le monde, sans succès. Paradoxalement, elle reproche à la IVe Internationale de ne pas fonctionner comme l'Internationale communiste, alors qu'elle même limite son ambitiojn, depuis des années, à la réunion informelle de groupes dispersés et sectaires, la plupart du temps, venant à des conférences de débats, sans que cela ait la moindre conséquence pratique. Ambition qui a été régulièrement réduite à néant.

LO peut se gausser des difficultés rencontrées par la IVe Internationale. Aucune de ses sections n'aurait une influence décisive dans la classe ouvrière de son pays ? Les divergences en son sein seraient très importantes? Le centralisme démocratique existant en son sein ne permettrait pas de remettre en cause les décisions prises par une section nationale?

Tout cela recouvre des problèmes réels de la IVe Internationale. Mais · 45 ans d'histoire du mouvement trotskyste ont montré que le maintien d'un cadre international centralisé (même si ce n'est pas sur le modèle de l'IC autour du parti russe) avait été le moyen le plus efficace : • Pour forger des générations de militants révolutionnaires dans presque tous les pays du monde (et cela à soit seul n'est-il pas déjà un immense acquis?) ; • Pour fonder un programme révolutonnaire vraiment internationaliste, discuté et élaboré d'un point de vue qui dépasse les limites nationales, tout en intégrant la multiplicité des expériences nationales ; • Pour apprécier la lutte des classes non pas d'un point de vue partiel, étriqué, national, mais du point de vue international ; • Pour mener des campagnes communes, en solidarité avec le Vietnam hier, avec la révolution en Amérique centrale aujourd'hui, par exemple. Que dans une situation où justement aucun parti trotskyste ne dispose d'une autorité liée à son influence dans la classe ouvrière de son pays, il soit difficile de maintenir un tel cadre, qui le niera ? Certainement pas nous ! Mais n'est-ce pas la preuve de la solidité de ses bases programmatiques, qui sont son seul ciment ?

LO ne devrait-elle pas reconnaître que toutes les autres démarches, rompant avec la méthode préconisée par Trotsky à la fin des années trente, ont échoué piteusement, donnant un résultat dix fois moindre que le notre?

L'échec international de LO renvoie : • A son mépris des questions politiques toujours subordonnées à la question organisationnelle. • A une analyse politique qui nie l'activité de la classe ouvrière et refuse d'analyser les chemins particuliers qu'ont pris les luttes du prolétariat. 5) Où l'image recouvre une réalité

Si, par une démarche symétriquement inverse à celle de LO, on partait de ces caractéristiques politiques, on serait amené à considérer

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LO comme une secte, incapable de saisir le mouvement réel, tournée vers son auto-justification et son auto-reproduction. Mais une telle démarche serait fausse. LO met en avant ses choix organisationnels pour se définir. Et ce n'est pas là, de sa part, un simple artifice.

On ne peut rien comprendre à Lutte ouvrière si on passe à côté de l'enracinement réel de ce groupe dans la classe ouvrière de notre pays. Quelles que soient les analyses politiques qu'elle peut produire, il reste qu'il s'agit d'abord d'une organisation dont une fraction importante, la colonne vertébrale, est composée de centaines de militants ouvriers reconnus sur leurs lieux de travail comme représentants intransigeants des intérêts ouvriers, dévoués et au service du prolétariat.

Imaginons une organisation, ayant les mêmes positions que LO mais ne disposant pas de cette implantation dans la classe ouvrière : elle aurait été balayée du champ politique et réduite à l'état d'une secte sans importance. LO, elle-même, a bien raison de penser que c'est son enracinement social et non ses positions politiques, qui fait sa force. 6) Le point d'accord capital entre LO et la LCR aujourd'hui.

Est-ce à dire, comme nous l'avons fait dans le passé, que LO est une organisation « économiste » ? Ce serait un rapprochement abusif avec un combat mené par Lénine contre une tendance apparue dans les premières années de la social-démocratie russe. L'économisme suppose, d'une part, une limitation des combats de la classe ouvrière aux seules revendications liées aux conditions de travail et de salaire, mais il se complète, d'autre part, d'un opportunisme total envers la bourgeoisie, ce qui fait de lui un courant politique de collaboration de classes. Tel n'est évidemment pas le cas de LO.

L'existence d'un gouvernement majoritairement composé de dirigeants du PC et du PS, soutenu par une majorité de la classe ouvrière a été un test acide pour toutes les orientations à l'œuvre dans le mouvement ouvrier. On a vu le PSU passer avec armes et bagages dans le camp gouvernemental qui est aussi celui de la bourgeoisie, au moment même où celui-ci multipliait les mesures antiouvrières.

Toute politique qui aurait pour conséquence de masquer la nature bourgeoise du gouvernement actuel doit être bannie. Et il y a bien là dessus un accord essentiel entre LO et la LCR ces deux dernières années. Nous avons caractérisé, LO comme nous, le gouvernement actuel comme un gouvernement bourgeois, même si nous avons eu des divergences tactiques. Nous avons affirmé la nécessité de construire une force alternative à la « gauche de la gauche ». Les accords réalisés avec LO auraient été impossibles avec une organisation économiste. L'image que LO donne de la LCR

.Si LO considère que sa présence et sa méthode d'implantation dans la classe ouvrière garantissant la .justesse de son orientation politique, elle n'a plus qu'à constater, à l'inverse, que l'extériorité préjugée de la LCR au prolétariat explique les errements de sa ligne politique.

Cet automatisme établi, est-il nécessaire de confronter et de discuter sérieusement, point à point, des divergences proprement politiques ? On ne trouvera pas dans la brochure de LO d'analyse de la politique de front unique menée par la LCR et on ne verra pas cette question discutée en référence au programme de transition dont pourtant LO se réclame. 1) Intervention dans la classe ouvrière et vers d'autres milieux : convergences et divergences.

LO reprend le fil, par le bout organisationnel : la LCR organise un travail militant dans d'autres couches sociales que la classe ouvrière. Dans la classe ouvrière, elfe privilégie les militants syndicaux, la tactique syndicale aux dépens d'une intervention autonome en direction des travailleurs du rang.

Le premier débat a pu avoir beaucoup d'importance pendant et après les événements de Mai 1968, quand notre courant était majoritairement actif dans le mouvement de la jeunesse scolarisée et étudiante. Il en a moins aujourd'hui. Quand LO explique qu'il faut tourner l'organisation révolutionnaire vers la classe ouvrière et définir sa politique en fonction des préoccupations et des problèmes de la classe ouvrière, elle a totalement raison et il n'y a pas de divergences entre nous. Mais ce qui est faux, c'est de théoriser une activité tournée exclusivement vers le prolétariat et justifiée par la faiblesse actuelle des révolutionnaires.

Ainsi, selon la brochure de LO, si Lénine demandait aux socio- démocrates russes d'aller militer dans toutes les couches de la population, c'est parce qu'il aurait dirigé un parti de milliers et même des dizaines de milliers de« membres». C'est pour le moins une simplification. Lénine voulait que le parti du prolétariat puisse agir dans toutes les couches de la population susceptibles d'aider au renversement du tsarisme. Le parti léniniste, c'est avant toute chose le parti de la révolution et de la prise du pouvoir. Sa construction s'identifie à la cette stratégie de prise du pouvoir. La démarche organisationnelle de Lénine renvoie toujours à sa stratégie de la révolution. LO y substitue des étapes organisationnelles dans la construction du parti : pas de travail révolutionnaire et d'organisation vers d'autres couches sociales avant d'être reconnu comme direction par au moins une partie importante de la classe ouvrière. Nous reviendrons plus loin sur les conséquences politiques d'une telle attitude. 2) Le " milieu syndical >> extérieur à la classe ouvrière ?

LO dévide son fil : reconnaissant l'effort relativement fructueux d'implantation de la LCR dans la classe ouvrière, elle insinue que cela a été essentiellement en direction de ce qui constituerait la « petite bourgeoisie » de la classe ouvrière : le milieu syndical. « Au fond, pour elle (la LCR), la classe ouvrière se confond avec les organisations politiques et syndicales de la gauche >>lit-on dans la brochure.

Une politique basée sur cette affirmation serait fausse. Mais une politique basée sur l'affirmation contraire (la classe ouvrière n'a rien à voir avec les organisations de gauche) est-elle juste?

C'est pourtant ce que dit LO : « Il (le parti) ne pourra être construit dans aucun autre milieu, même un milieu en grande partie ouvrier mais tout de même séparé du gros de la classe ouvrière par des intérêts distincts de bureaucratie, comme le milieu syndicaliste. »

Voilà le syndicat réduit, au mépris de tout le programme trotskyste, à la seule bureaucratie ouvrière et à ses intérêts conservateurs. LO ne reconnaît pas le syndicat comme forme élémentaire de la classe ouvrière, quelle que soit la politique de sa direction. On n'est pas loin des théories ultra-gauches sur le caractère par nature contre-révolutionnaire des syndicats, quand ont lit dans la brochure déjà citée : «Ainsi dans les luttes grévistes, LO se refuse à considérer les organisations syndicales comme les représentants

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naturels des travailleurs. Elles ne peuvent pas l'être quand ceux-ci entrent en lutte alors que la politique des direc- · tians syndicales vise à entraver sinon empêcher les luttes, même simplement revendicatives et même lorsqu 'elles n'ont rien de révolutionnaires. >>

Si la bureaucratie syndicale avait une orientation aussi unilatérale que le prétend LO, comment n'a-t-elle pas été balayée ? On retombe sans doute sur le fameux silence de la classe ouvrière. Mais la bureaucratie syndicale est bien obligée d'organiser une certaine défense des travailleurs, en évitant de mettre en cause le système, pour garder contrôle et autorité sur le mouvement ouvrier. C'est cela que LO ne comprend pas. 3)La question du comité de grève

LO agite beaucoup la perspective des comités de grève qu'elle oppose à l'organisation syndicale. Or ce qui est déterminant dans toute lutte, c'est la réalisation de l'unité de combat des travailleurs : le comité de grève est la meilleure réponse programmatique et pratique. Mais si par malheur le mot d'ordre de comité de grève est présenté comme une forme d'organisation qui s'oppose aux syndicats, quand ceux-ci gardent autorité et crédibilité auprès des travailleurs, il sera vécu comme un instrument de . division supplémentaire et rejetté. Loin de permettre une unité supérieure fondée sur la démocratie ouvrière, il risque de ne regrouper qu'une fraction de travailleurs combattifs.

La LCR se bat pour des comités de grève et ne fait évidemment pas dépendre leur réalisation de la bonne volonté de tel ou tel syndicat. Elle lie ce combat à celui pour l'unité d'action syndicale; pour la tenue d'assemblées générales souveraines de grévistes, pour tout ce qui développe les capacités d'auto-organisation des travailleurs et constitue des maillons vers le comité de grève.

Elle mène ce combat de front, dans les syndicats comme parmi l'ensemble des travailleurs. La conquète de positions syndicales par les militants lutte de classe est d'une importance qui peut s'avérer décisive pour, lors d'un conflit, faire faire aux travailleurs l'expérience du comité de grève, instrument de leur lutte et de leur unité. Trois grandes questions à débattre

Nous serons amenés à revenir dans d'autres documents sur les divergences qui nous séparent de LO. Dans le cadre de cette réponse à sa brochure, nous voulons seulement insister sur trois des questions qu'il faut mettre au centre des débats. 1) La question du front unique ouvrier

Même extrêmement minoritaires, nous nous adressons à l'ensemble de la classe ouvrière. C'est en l'aidant à franchir un pas dans le sens de son unité et de son indépendance à travers ses luttes que nous serons reconnus, et avancerons dans la construction du parti.

LO a raison d'insister sur le fait qu'on ne peut pas réduire la classe ouvrière aux organisations syndicales et politiques. A condition de ne pas faire l'erreur inverse en la réduisant à une somme d'ouvriers de base, « gueulant » éventuellement contre les directions réformistes.

n est pourtant des circonstances où LO semble repousser ce type de simplification, mais pour se fourvoyer dans une politique fausse, unilatérale et opportuniste. Par exemple, son récent appel aux travailleurs communistes pour qu'ils pressent leur parti de se retirer du gouvernement. Politique fausse car le PS est un parti du mouvement ouvrier, au même titre que le PC. Politique opportuniste qui attribue au PC des vertus qu'il n'a pas et tait la vérité sur ce parti : contre-révolutionnaire comme son concurrent/ allié social-démocrate, il peut être amené à quitter le gouvernement non pour développer les luttes de la classe ouvrière mais pour préServer ses intérêts bureaucratiques. Son départ signifierait le retour rapide à une politique de division et d'affrontements internes aussi nuisible à la classe ouvrière que son actuelle participation gouvernementale à la gestion de la crise capitaliste.

La classe ouvrière n'est pas seulement une somme d'individus. C'est une classe qui connaît des transformations, des processus internes de maturation, des générations qui se renouvellent avec des expériences vécues différentes ; qui connaît des différenciations en termes de niveaux de conscience, de traditions politiques et d'organisation, de liens plus ou moins étroits ou plus ou moins lâches avec le PS et le PC.

C'est dans ces conditions que des secteurs de la classe ouvrière peuvent être amenés à se radicaliser. Ces processus ne sont pas seulement individuels, affectant des travailleurs atomisés, auxquels on s'adresserait comme on va à la pêche à la ligne.

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Le débat avec LO ne porte donc · dications immédiates et démo-

Prenons un exemple récent : la seconde génération immigrée, les beurs comme ils ont décidé de s'appeler, connaissent un processus de radicalisation face à la crise, face à la politique gouvernementale et des partis ouvriers majoritaires. Ce n'est pas une supputation de notre part, mais cela s'est vérifié concrétement dans la rue avec la marche contre le racisme.

All est décisif pour une organisation révolutionnaire de se lier à ce mouvement en y participant, en l'aidant à se développer, à se structurer et à se politiser. Il s'agit en l'occurence de l'avenir d'une partie de la classe ouvrière, et de son affirmation indépendante. Il ne peut dans son développement que poser des problèmes aux partis réformistes. Or, LO en est totalement absente.

C'est la même incompréhension de LO qui la met hors des oppositions syndicales tant dans la CFDT que dans la CGT. Contrairement à ce que suggère LO, le travail que nous faisons en commun avec d'autres militants et courants, dans le cadre syndical notamment, ne paralyse pas notre autonomie d'expression et d'action. Nous ne renonçons pas aux initiatives que nous jugeons nécessaires lors qu'elles ne sont pas assumées dans le cadre syndical ou lorsque les obstacles bureaucratiques n'ont pu être franchis. pas tant sur la place des organisations

1 syndicales, que sur les processus de transformation-radicalisation en cours dans la classe ouvrière qui entraînent l'émergence de secteurs plus proches des positions revolutionnaires. La politique de front unique consiste à développer l'action de la classe ouvrière, son unité et son indépendance, son auto-organisation. Tout pas en avant dans cette direction créé des conditions plus favaravies aux révolutionnaires pour gagner la direction des luttes, pour se lier aux éléments les plus avancés. 2) Les revendications transitoires

La politique de LO oscille entre un propagandisme abstrait et un basisme revendicatif. LO ne participe pas aux mouvements qui peuvent se former sur une revendication démocratique et prendre un caractère de masse, sous prétexte que la classe ouvrière n'y serait pas directement intéressée ou impliquée. Ainsi de la bataille laïque. Ainsi de la bataille antiraciste : LO répond à ceux qui veulent se battre tout de suite contre le racisme que, pour le faire vraiment, il faut rallier son orientation.

LO sous-estime totalement - quand elle ne la nie pas - la dynamique politique de certaines luttes dans des milieux non prolétariens. Un exemple fameux d'une telle dynamique, qui a contribué à modifier les conditions de la lutte prolétarienne contre le gaullisme, c'est bien Mai 1968, initié par la radicalisation du mouvement étudiant à travers une épreuve de forces avec le pouvoir. LO (Voix ouvrière à l'époque) adopta une attitude sympathique mais réservée sur le fond , se refusant à intervenir dans le mouvement étudiant et à peser sur ses initiatives au moment où il allait rencontrer une grève générale qu'il avait contribué à provoquer.

Le programme de transition adopté à la fondation de la IVe Internationale fait la somme des revendications immédiates, démocratiques et transitoires. Ces dernières constituent un pont entre le niveau de conscience de la classe ouvrière et la nécessité de tourner tous les combats vers un seul objectif : la prise du pouvoir. La défense intransigeante des revencratiques, sans aucune condition, et la mise en avant de revendications transitoires d'actualité, tendent à constituer l'organisation révolutionnaire en alternative politique.

LO se contente d'une dénonciation de la politique du PC et du PS, ce qui ne suffit pas à faire une alternative crédible. A l'inverse, en diffusant aujourd'hui un plan d'urgence, nous nous adressons à l'ensemble des éléments les plus avancés de la classe ouvrière pour les gagner à une orientation anticapitaliste et à la construction d'un nouveau parti.

Cette actualité des revendications transitoires débouche sur une troisième question. 3) La construction d'un parti révolutionnaire commun

Là encore, la position de LO est attentiste. Les événements des quinze dernières années ont montré que dans les grandes échéances de la lutte des classes nos organisations se retrouvaient dans le même camp. Ce fut le cas en Mai 1968, c'est à nouveau le aas aujourd'hui.

LO considère que nous sommes les deux fractions d'un même parti. Elle propose des activités communes là où c'est possible, un journal commun où chacun écrirait séparément, et des zones séparées de travail en fonction de l'implantation de chacun. Elle propose en résumé de prendre acte de la situation actuelle. Et puis d'attendre le Messie trotskyste. On verra bien dans le futur qui a raison. Les travailleurs trancheront.

Cette conception n'est pas seulement attentiste. Elle butte sur une autre réalité: la LCR n'est pas et ne se conçoit pas comme une fraction. Elle rejette au contraire la conception de parti-fraction, c'est-à-dire celle d'un parti qui exclut toute cristallisation en son sein de tendances, courants ou fractions.

Nous pensons qu'une organisation, même petite comme la nôtre, ne pourra constituer un pôle attractif et jouer un rôle effectif dans une recomposition à venir du mouvement ouvrier que si elle s'astreint à ne pas éluder l'ensemble des problèmes politiques posés devant le mouvement ouvrier et à débattre librement afin d'y apporter des réponses ; que si elle s'astreint à procéder par rapprochement politique avec d'autres courants. C'est en définitive parce que nous avons confiance dans la validité et la force du programme de la IVe Internationale, que nous rejettons la conception du parti-fraction.

C'est dès aujourd'hui que, LO et LCR, devons chercher apparaître ensemble comme une alternative « à la gauche de la gauche ». Nous devons, devant chaque échéance, discuter de la possibilité d'une intervention commune, en poursuivant le débat sur nos différences et leur importance. C'est ainsi que nous pourrons juger s'il est possible de militer au sein d'un même parti, où le droit de tendance et de fraction. permette aux minorités de se battre pour un changement de l'orientation majoritaire, dans le cadre d'une discipline commune dans l'action.

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