A lutte des papeteries Chapelle Darblay a pris une importance nationale à l'automne 1983. Le plan de restructuration élaboré sous caution du gouvernement rencontrait une résistance farouche. La mobilisation des travailleurs, à l'appel de la CGT, allait jusqu'à la remise en route de l'entreprise.
Après trois mois, la lutte s'est pourtant conclue par un « accord » sur le deuxième plan Parenco dont les conséquences sont très lourdes : 1 1 00 emplois seront supprimés d'ici 1986.
Sur la région rouennaise, le mouvement ouvrier sort profondément divisé du conflit. Les fractures se sont avivées tout au cours des trois mois de lutte. Elles ne sont pas prêtes de se refermer. Le conflit a passé au crible la politique des partis traditionnels PS et PCF, les réactions des organisations syndicales CGT et CFDT. Il a mis en lumière les propositions alternatives développées en permanence par la LCR, dans l'usine et sur l'agglomération. Les leçons seront tirées d'autant plus durement que la Chapelle Darblay n'est pas une entreprise comme une autre, à Rouen. Pour la classe ouvrière locale, c'est bien une lutte phare, une référence, qui vient de se clore par une défaite.
Un bastion et sa region ...
Dans la zone industrielle Sotteville/Saint-Etienne, la Chapelle Darblay est un bastion du PCF, de la
CGT, depuis des décennies. Une très forte syndicalisation, 80 % environ à la CGT, a donné bien du fil à retordre aux patrons. Les acquis sont réels dans l'entreprise. Saint-Etienne-du-Rouvray est la ville d'origine de Roland Leroy. Il a été maire, est resté député, jusqu'à ce mois de juin 1981 où le socialiste Bourguignon lui ravit «sa» circonscription... Un comble à Saint-Etienne! Les médias, la presse, les confidences de couloir, laissent souvent entendre que Leroy est un dur, un radical, qu'il serait par exemple un adversaire de la présence des ministres communistes au gouvernement. Certains militants de la fédération du PCF de Seine-Maritime, et de nombreux travailleurs, le considèrent ici comme « un vrai révolutionnaire ». La fédération du PCF et la direction de la CGT locale ont un peu la même réputation, la même image. Le mépris des socialistes est courant. La force de la CGT, face à une CFDT locale droitière et faible, favorise un sectarisme ouvert, quasiment sans limite. « L'unité d'action, expliquait un jour un dirigeant de l'union locale CGT, pour nous c'est simpie. C'est foncer, droit devant, ce qui résiste on écrase. On a la force d'un bulldozer. n
A l'autre extrémité de la boucle de la Seine qui entoure Rouen sur une quinzaine de kilomètres de zone industrielle, se trouve le deuxième site des Pap'Chap, Grand-Couronne. La syndicalisation y est plus faible, la CGT aussi. La CFDT y représente un poids certain, à l'inverse de Saint-Etienne. Les traditions de lutte sont moins ancrées. L'occupation à l'appel de la CGT y est restée très minoritaire. A Grand-Couronne, l'homme politique vedette est
ministre de l'Industrie lui permet en même temps . fonctionnement de la centrale, des chaudières qu'elle
Laurent Fabius, élu député en 1978 dans une circonscription sûre.
Le PS a pris la première place électorale dans les circonscriptions ouvrières de l'agglomération rouennaise depuis mai-juin 1981. Mais son influence dans les entreprises reste tout à fait minime.
La division exacerbée, la concurrence acharnée entre les deux partis forment l'arrière-fond permanent de la lutte des Pap'Chap. Accentuer la crise du PCF et de la CGT en «cassant la Chapelle- Saint-Etienne » ne déplairait pas au Parti socialiste. Fabius devenu d'apparaître comme le parti qui a les moyens de sa politique en ce qui concerne l'emploi. Même si les pertes sont lourdes, il apparaît, face au PCF, comme le parti « réaliste ». Trois ans d'attente
Juin 1983, il y a trois ans déjà que le bilan a été déposé aux Pap'Chap. C'est l'attente, l'incertitude permanente sur l'emploi et les salaires bloqués. L'entreprise n'est pas «à la hauteur» face aux patrons papetiers canadiens, scandinaves, européens. Quatre machines sur cinq datent de 1930 environ. Les patrons papetiers ont fait leur beurre, des décennies, sans investir. Les travailleurs sont censés être en nombre pléthorique. « On produit le même tonnage de papier aujourd'hui avec cinq cents ouvriers au lieu des deux-mille qui sont employés ici », résume J. Kila, le patron de Parenco, dans une interview au journal les Echos.
Fin août 1983, c'est l'agression. Le premier plan Parenco est patroné par Fabius, les vœux du patronat papetier européen sont exaucés: 1 500 licenciements en trois ans ! Un milliard deux cents millions d'investissements de fonds publics, 34 % des actions donnés à Parenco contre un franc symbolique !
Devant les travailleurs réunis en assemblée générale, le secrétaire de la CGT déclare: ((L 'usine doit continuer à fonctionner normalement. Il y a un droit que nous allons faire respecter : celui du travail. Nous allons remettre en cause 1 'autorité de ceux qui veulent casser l'entreprise. »
La direction avait décidé d'un arrêt technique pour réorganiser la production après la première vague de licenciés. C'est l'échec. Les ouvriers occupent l'usine, la production continue. Le syndic Levet, qui supervise la Chapelle depuis le dépôt de bilan, monte au créneau dans un communiqué vengeur : « Devant la volonté réaffirmée en assemblée générale, le 26 août, par la CGT, de prendre le contrôle de l'usine ... Nous rappelons qu'il n'est pas concevable que puisse s'instaurer une hiérarchie parallèle mettant en cause 1 'autorité et 1 'exercice des responsabilités de la hiérarchie légale ... Tout salarié contrevenant aux ordres de la hiérarchie se mettra en état de faute grave ... Les licenciés seront privés d'indemnités de licenciement. »
Les menaces n'y font rien. Le syndic Levet n'est qu'au tout début de ses surprises. L'occupation, la remise en route de la production, l'autodéfense de l'usine vont durer trois mois sans faiblir. Remise en route de la production lourde par les travailleurs
Ce n'est pas une petite affaire. Pour remettre en route la production de papier, il faut d'abord relancer la centrale électrique de l'usine. Les cadres sont absents. La direction s'est toujours préoccupée de ce qu'ils soient les seuls à connaître les plans détaillés, le alimente.
La première semaine, du 29 août au 4 septembre, la direction du syndicat CGT hésite devant l'obstacle. Après l'occupation de l'usine lundi 29, la production est arrêtée à midi. La décision n'était pas encore prise de faire de la Chapelle la première entreprise de production lourde remise en route par les travailleurs.
Au cours de la première semaine de septembre, la CGT décide de faire « un exemple ». La lutte est suivie depuis Montreuil, Krasucki a longuement rencontré le secrétaire de la CGT de l'entreprise. Plusieurs facteurs expliquent ce choix. La combativité et la détermination des travailleurs sont très élevées. L'entreprise est un enjeu décisif pour l'influence et l'audience de la CGT dans la région. La confédération veut montrer, à travers un exemple bien choisi, ses « réserves » devant la politique du gouvernement sur l'emploi. Or, Fabius, le PS, le gouvernement soutiennent sans faille le plan Parenco.
Tous ces éléments se conjuguent et poussent la CGT à s'appuyer sur la mobilisation des travailleurs. La centrale électrique de l'entreprise a été remise en marche avec l'aide de techniciens de l'EDF. L'implantation de la CGT locale lui permet de faire appel aux concours nécessaires au bon fonctionnement de l'entreprise. Des milliers d'emplois, en amont et en aval, dépendent à des degrés divers des Pap'Chap, sur toute l'agglomération. Des ouvriers du port, où arrive le bois ou la pâte à papier, aux entreprises de sous-traitance utilisées pour la maintenance et les grands travaux d'entretien dans l'entreprise, en passant par les cheminots qui convoient matériaux et stocks de rouleaux de papier, tous sont interpellés par la remise en route. Beaucoup sont prêts à apporter leur concours, leur solidarité.
Remettre en route une usine comme Chapelle Darblay est une démonstration d'importance faite par
les emplois. En février 1982, c'est la grève à Saint-Etien- l fermement à Saint-Etienne : rentrés entre deux rangs de ne. Onze jours d'occupation font reculer la direction, l grévistes, ils ressortent rapidement. Une tentative folle
Depuis mai 1981, d'interminables négociations ont ! l'hôpital. Et les flics qui ont passé tout l'après-midi
«franco-français» à travers la reprise de la Chapelle par 1 droite est plus arrogante que jamais.
Trois ans d'incertitude, trois ans de lutte, et 100 jours d'occupation
Le 12 décembre 1980, le groupe Chapelle-Darblay dépose son bilan. Il emploie 4 500 salariés répartis sur les deux principales usines de Saint-Etienne-du-Rouvray (1 400) et Grand-Couronne (900), le reste dans un établissement de la région parisienne qui sera liquidé le premier, et dans diverses filiales comme Nasarre Distripution.
De mois en mois, l'Etat finance la poursuite de l'activité. Le déficit comblé par l'argent public s'élève à un milliard de centimes par mois.
Alors les patrons tentent de rogner sur les salaires et
1 mais ce n'est que partie remise. lieu avec une série «d'opérateurs industriels» tous plus exigeants les uns que les autres . Les plans de relance
1 s'accumulent (Stora et Modo, capitalistes suédois,
1 Béghin-Say, capitalistes français .. .) font trois tours et puis s'en vont.
Le PCF et la CGT abandonnent l'objectif de la natio- ~ nalisation, s'orientent vers la revendication d'un plan 1 la Cellulose du Pin, filiale de Saint-Gobain.
La LCR colle une affiche dans la région: PS, PCF, nationalisez Chapelle Darblay ! Pas un seul licenciement! Pas un sou pour les patrons du trust! Mars 1983 : une liste «la Voix des travailleurs contre l'austérité» est présentée par la LCR et LO à Saint-Etienne. Elle mène campagne principalement contre les licenciements qui vont tomber à la Chapelle. Avec 5, l % des voix la liste obtient une place au conseil municipal.
Fabius entre en scène : le plan Parenco est publié en mai 1983 sous sa caution.
En juin, les municipalités à majorité communiste de Oissel Saint-Etienne et Grand-Couronne organisent un référendum « pour une solution française ». Lors d'un meeting à Saint-Etienne, A. Krivine explique pourq~oi la LCR propose un bulletin de vote différent : « Pas un licienciement, nationalisation, mobilisation unitaire ».
L'été des licenciements: la région rouennaise est la victime d'une véritable saignée opérée par le patronat. Isover, APC, Julin, Roudière, Renault licencient, et bien d'autres . Aucune lutte d'ensemble n'est préparée par les organisations syndicales.
Pendant l'été des manifestations spectaculaires mais peu nombreuses sont organisées par la CGT. Une affiche est massivement collée P.ar les militants CGT : les promesses du député Fabius en 1980 y sont opposées aux actes du ministre de l'Industrie en 1983.
Jeudi 25 août, la liste des 233 premiers licenciés de Saint-Etienne est affichée. C'est le choc. Quelques jours plus tôt, devant la mairie de Grand-Quevilly, celle de Fabius, le secrétaire de la CGT avait annoncé que l'usine continuerait à tourner.
Depuis'plusieurs semaines, la LCR s'était prononcée pour la grève avec occupation dès l'annonce des licenciements.
Le 4 septembre, un dimanche!, la première bobine de papier est produite par les travailleurs en lutte.
Du 19 au 23 septembre les travailleurs du Livre imposent que les journaux soient imprimés sur du papier « français ».
Le 3 octobre, le tribunal ordonne l'évacuation de Grand-Couronne. Le 1 7, au petit matin, un commando de jaunes « libère » cette usine de ses occupants légitimes . Le P-DG de Parenco déclare aussitôt qu'il abandonne Saint-Etienne et garde Grand-Couronne. Et sans attendre, Parenco prend possession de l'usine. Isolés et sans perspectives, les ouvriers reprennent le travail. Dans les ateliers « protégés » par les flics, c'est un climat de terreur que font régner les cadres fascisants . Et les délégués CGT sont interdits de séjour.
Les cadres et les non-grévistes sont accueillis plus de quelques uns d'entre eux l'après-midi se termine à devant l'usine repartent sifflés par les travailleurs des entreprises environnantes venus en renfort. ·
Le 20 octobre, une tentative de rentrer à GranjCouronne est tentée par la CGT. Mal préparée, dans le secret, elle échoue.
Le 24 octobre, le tribunal ordonne l'évacuation de Saint-Etienne. Les menaces se précisent. D'autant que la
Le long week-end du premier novembre s'annonce tendu : les CRS ont profité du départ des lycéens pour coucher dans leurs dortoirs . Personne n'en informe les travailleurs et la population de la région. Pourtant les équipes syndicales se renforcent : de Renault-Cléon, de Sopalin, du chantier nucléaire de Paluel, de toutes les UL-CGT de la région, on vient passer une ou deux nuits de garde à Saint-Etienne. Cheminots, dockers, hospitaliers, tous attendent de pied ferme . Les militants de la LCR sont là aussi avec ou sans leurs syndicats. Les discussions vont bon train... Et les flics repartent.
Le dimanche suivant, la journée portes ouvertes est un grand succès. Une preuve de plus, s'il en fallait, qu'une mobilisation unitaire et régionale est possible.
Le week-end du Il novembre est plus calme. En apparence, car le plan Parenco-bis est annoncé. 700 millions de plus sont investis par l'Etat : 400 emplois sont sauvés et les deux sites sont préservés. Reste à régler le statut des délégués. C'est là dessus que portent les négociations. C'est ce« relevé d'accord» que la CGT invitera les travailleurs à signer, le 4 décembre. C'est sur cette base que tous les ouvriers sont rentrés à l'usine. Et c'est pour ça que les licenciés du 25 août ont dû ressortir. Comme ceux dont le tour va venir.
0
les travailleurs de Saint-E.tienn~ sont bien décidés ~ ce 1 l'orientation du syndicat. Cette évolution dans les les travailleurs qu'ils peuvent produire eux-mêmes, en l'absence des cadres et de la quasi totalité de la maîtrise. Produire du papier, c'est contrôler un processus de fabrication complexe : des rondins de bois doivent être broyés, défibrés pour préparer la pâte. Celle-ci passe par les filtrages et concentrations diverses dont dépend la qualité du papier produit. Les torrents liquides défilent sur la toile de machines de plusieurs dizaines de mètres de long. Le papier s'enroule aprés passage entre entre des dizaines de rouleaux chauffés à la vapeur.
Lutter, produire, occuper et se défendre, il reste peu de temps pour récupérer. Les licenciés de la première vague sont pour beaucoup partie prenante de la lutte. Les équipes se succèdent en feu continu.
Au lendemain de l'intervention sous « protection policière » d'un commando CGC à Grand-Couronne, que ni les provocateurs m les flics ne mettent les pieds dans l'entreprise. La surveillance est renforcée. Tandis qu'une partie de l'équipe surveille la production, les autres veillent. L'entrée de l'entreprise est protégée par des bennes en métal qui forment chicane. Un groupe vérifie les entrées. La chicane passée, un groupe de travailleurs est en piquet autour des braseros : avec casques et autres moyens de défense pour tous, au cas où des agressseurs pointeraient leur nez. Sur le toît du bâtiment de garde, des veilleurs jumelles en main. Dispersés autour de l'usine des groupes d'estafettes sont reliés au piquet d'entrée. Dans l'usine, la protection est présente à tous les étages des ateliers. Tout semble prévu ... Les CRS, finalement, n'interviendront pas. L'absence de démocratie ouvrière et ses consequences .
La conduite de la grève et de l'occupation nécessiterait une organisation démocratique et rigoureuse, pour que la lutte soit contrôlée par les travailleurs. La tradition de la Chapelle ne va pas dans ce sens. Les assemblées générales sont des réunions où le syndicat explique, et les travailleurs écoutent. << lei, on fait ce que le syndicat a décidé. » Les questions sont rares. Ceux qui voudraient contester telle ou telle décision, proposer autre chose, n'osent pas « se lancer ».
Il y aurait pourtant de quoi dire. Lorsque la CGT négocie au ministère par exemple, le contenu des discussions reste secret. Les bouches commencent à s'ouvrir, après deux mois de lutte, face aux menaces maintenues sur l'emploi que laisse présager le nouveau plan en gestation. Un début de démocratie s'instaure alors. Certains remettent en cause en partie assemblées générales s'est précisée dans les dernières semaines. La CGT a hésité un long moment avant de faire voter la reprise du travail. Au départ, sa proposition aurait été minoritaire. Mais le dégel est tardif. Il ne peut évidemment remplacer, alors que la lutte touche à sa fin, l'atout d'une direction démocratique de la grève à laquelle tous les travailleurs puissent participer.
L'organisation de la solidarité sur la région en subit les conséquences directes. La CGT contrôle les choses afin que la mobilisation reste cantonnée à l'~ntreprise. Quel que soit leur point de vue sur les Insuffisances du syndicat en ce domaine, les travailleurs n'ont pas les moyens de proposer, d'organiser autre chose à l'échelle de l'agglomération.
L'absence de démocratie est aussi un lourd handicap pour l'unité dans l'action. Sans discussion, sans débat la lutte apparaît aux travailleurs défiants à l'égard de la CGT comme la propriété de celle-ci. Ceux-là sont restés chez eux, premières victimes consentantes de la reprise du travail imposée à Grand-Couronne. Ils n'ont pas d'autres perspectives.
L'autodéfense de l'entreprise a démontré les capacités d'initiative et la détermination de ceux qui sont à l'avant-garde de la lutte. Mais en l'absence de démocratie réelle dans l'action, elle a aussi joué un rôle de repoussoir vis-à-vis de ceux qui ne participent pas directement à l'occupation, n'ont pas les moyen~ de poser leurs problèmes, d'en discuter avec ceux qm se battent. Le caractère énergique de l'autodéfense paraît à ceux-là comme une aventure, en dehors de la
La droite, les flics ...
et le gouvernement contre les travailleurs
C'est d'abord sous l'apellation « collectif pour l'application des mesures gouvernementales » que se sont regroupés les jaunes, à l'initiative de la CGC. Tout un symbole : c'est au nom de la politique menée par les socialistes et les communistes au gouvernement que les cadres et le patronat ont engagé la bataille contre les ouvriers en lutte !
Les grands moyens ont été utilisés : subtilement, utilisant systématiquement toutes les faiblesses de la lutte, la CGC a tenté de rallier à elle tous les travailleurs indécis. Mais, malgré le fait que, jamais, le problème de l'argent n'ait été vraiment posé, malgré la volonté de la direction de la CGT de ne pas étendre la lutte et la solidarité à la région, malgré le rejet systématique des hésitants dans le camp des jaunes, jamais la droite n'a réussi à les mobiliser contre leurs camarades en lutte. Seul un meeting d'information a pu réunir 700 personnes. Mais la provocation de Marchelli le 24 octobre n'a rassemblé qu'à grand peine 300 cadres dans les rues de Rouen, alors que 2 000 travailleurs les attendaient à Saint-Etienne ! Et l'ultime rassemblement du «comité mimosa » n'a réuni que 350 cadres et ouvriers sur le thème de la
« liberté du travail ».
Mais si le « comité mimosa )) n'a pas réussi à renverser le rapport de forces, les flics s'en sont chargé à
Grand-Couronne. Le lundi 17 octobre, à 2 heures du matin, un commando masqué et armé neutralisait le piquet de garde de l'usine avec le soutien d'un impressionnant dispositif policier. Le préfet avait ainsi aidé la direction et la droite à reprendre le site. Le jour même, légalité. Et pourtant, la démocratie ouvrière, le débat, auraient pu les convaincre.
La solidarité
tenue en laisse
La lutte des Pap'Chap a été suivie avec attention dans la classe ouvrière rouennaise, où l'activité gréviste s'élargit en octobre. Les travailleurs du tri PIT, les cheminots du dépôt roulant de Sotteville, les jeunes des LEP et des lycées de l'agglomération sont en lutte ensemble, sans se rencontrer... A l'APC, entreprise chimique de la zone de Grand-Couronne, non loin du deuxième site des Pap'Chap, les travailleurs luttent contre les licenciements ...
Tous et toutes paient la note de la politique d'austérité. Les compressions de postes au tri PIT, la mise en place de la conduite des trains par un seul agent au lieu de deux à la SNCF, le délabrement des bâtiments dans les LEP et le chômage qui pointe son nez à la sortie de l'école, ce sont les multiples facettes de la « rigueur ».
L'implantation et la force de la CGT locale lui donnent les moyens de s'appuyer sur les mobilisations en cours pour dresser un mur de défense de l'emploi
' .
au conseil général de Seine-maritime, Jeanine Bonvoisin, mem bre de l'UDF et cadre à l'usine de Grand-Couronne, présentait une motion se félicitant de l'opération commando : 11 Le Conseil général adresse ses encouragements aux hommes et aux femmes qui veulent sauver leur entreprise et f orme le vœu qu'une initiative semblable soit prise à Saint-Etienne-du-Rouvray. il
Les élus du PCF, eux, feignen t de croire que 11 la f açon dont le préfet a accordé l 'appui des forces de police ( .. .) est en totale contradiction avec la politique du gouvernement il. Mais les élus socialistes, aprés avoir voté avec l'opposition contre la protestation du PCF, se sont chargés de le rappeler à l'ordre : . 11 C'est au nom du gouvernement que le préfet agit et prend toute décision d 'action. >>
La majorité socialiste et communiste est devenue l'objet de mises en demeure de la part de la droite et du patronat : le président de la CGC papier carton, le bien nommé Patrouillot, se permettait le 16 novembre de demander aux pouvoirs publics 11 de libérer l'usine de la dictature de M. Bel/oncle il. Et la CGC s'adressait au Parlement pour qu'il mette <<fin à cette situation en interdisant formellement la possibilité pour un syndicat de pou voir imposer son monopole d'emploi>>. Une telle loi n'a pas été votée, mais la majorité n'a pas non plus répondu aux exigences de ceux qui l'ont élue. Loin de là.
Quant à la droite, elle peut se permettre de déclarer : 11 Où est le temps où M. Fabius distribuait des tracts à la porte de l'usine ? >>
0 prenant appui sur Saint-Etienne. Dans une région en tête de liste des victimes du chômage, le soutien et la mobilisation pourraient être massifs.
Certes, une division sans précédent traverse le mouvement ouvrier local. La CGT et le PCF paraissent isolés face à un arc-en-ciel de soutien au plan gouvernemental qui va de la chambre patronale au Parti socialiste ... L'obstacle est de taille. Mais la mobilisation dans l'entreprise, l'écho des collectes de solidarité là où elles sont soigneusement préparées, les luttes qui se déroulent en même temps démontrent que l'élargissement de la lutte de Saint-Etienne à l'agglomération est possible.
Cependant, radicale dans la remise en route de la production à la Chapelle, la CGT se montre particulièrement timorée vis-à-vis de tout ce qui touche à la solidarité régionale. Les manifestations sont convoquées au dernier moment et mal préparées. Les initiatives spectaculaires, mais ne faisant appel qu'à une minorité de travailleurs, sont privilégiées. La CGT et le PCF refusent constamment l'organisation d'un journée villes mortes proposée par la LCR. Le PS et le PCF, qui ne ratent pas une occasion de ferrailler dans la presse locale, refusent ensemble cette initiative proposée au conseil municipal de Saint-Etienne par Michèle Emis, conseillère de la LCR.
Cette attitude combinée de la CGT et du PCF fait marquer le pas à la lutte de la Chapelle. Trop
vigoureuse pour que le gouvernement fasse la sourde oreille, elle n'est pas assez forte et étendue localement pour que la solution radicale, «pas un licenciement», soit imposée à ce même gouvernement. La nationalisation aux oubliettes
Le refus de la CGT d'organiser toute mobilisation d'ensemble et son abandon de l'exigence de la nationalisation de l'entreprise étaient soudés l'un à l'autre.
« Pourquoi, demandait un travailleur à Roland Leroy, le parti a-t-il abandonné le projet de loi de na -tionalisation de la Chapelle déposé sous Giscard ? )) En l'absence de réponse convaincante, certains militants du PCF considéraient la présence des ministres communistes au gouvernement comme un handicap : tenu par la solidarité gouvernementale, le parti était privé de sa liberté d'action.
De là à envisager la sortie du gouvernement comme issue, il n'y a qu'un pas. Et dans la région rouennaise il peut être rapidement franchi. Pourtant le fond de l'affaire n'est pas là. Dehors, la politique du PC serait la même, qui ne remet pas en cause la logique de rentabilisation dictée par la concurrence internationale. Sur ce terrain, les dés sont en effet pipés. Revendiquer un plan « franco-français » face au plan Parenco ne change rien : il devrait affronter la concurrence. Les licenciements, évacués par la fenêtre, rentreraient par la porte de la CEE.
Le trust Parenco participe d'ailleurs aux négociations secrètes, pendant la lutte, avec la CGT. Le plan Parenco bis est alors en gestation. Et Kila, le patron du trust hollandais, est très clair : « L 'intérêt, c'est de gagner de l'argent. C'est la possibilité d 'unifier l'industrie du papier journal dans la Communauté euro -péenne ( ... ) Dès que les effectifs seront allégés, l'affaire ne fera plus de pertes. Une f ois les investissements réalisés, elle générera des profits à l'horizon 1987 -1988. ))
La CGT comme le PCF sont coincés sur ce terrain. Pour échapper au piège, il faudrait remettre sur ses jambes la démarche revendicative. Faire du mot d'ordre «pas un licenciement» le point de départ et l'exigence incontournable. Cela fonderait, sur une base solide, la solidarité ouvrière dans une région marquée par le chômage, comme celle des travailleurs du livre qui participent à la lutte avec ceux du papier carton. Les travailleurs de l'imprimerie Montsouris dans la région parisienne, ceux d'Oberthur à Rennes, ne font-ils pas face dans leur entreprise aux mêmes menaces de restructuration? Même si Parenco n'en est pas l'auteur ...
Cette logique remettrait en cause la « liberté » de licencier. Elle tracerait la voie d'une rupture avec les plans décidés au niveau du Marché commun avec les patrons du papier~arton . Elle impliquerait d'aller vers une filière nationalisée des industries de la branche, regroupant dans un même projet répondant aux besoins sociaux des entreprises comme Chapelle-Darblay ou l'imprimerie Montsouris. Elle permettrait de poser pratiquement la question des moyens d'accès et de distribution pour tous aux médias, moyens aujourd'hui aux mains du profit, de l'argent, « loi sur la presse » ou pas.
Une telle perspective, partant des revendications réelles des travailleurs, appelle un élargissement sans relâche des mobilisations ouvrières. Elle suppose évidemment l'affrontement avec le patronat. Mais chercher à l'éviter revient toujours à donner aux patrons les meilleurs chances de vaincre. La Chapelle en est une preuve de plus.
La CGT pas plus que le PCF n'envisagent cette perspective, avec ou sans ministres communistes. La mobilisation d'ensemble, comme la nationalisation, étaient absentes de leurs mots d'ordre. Et sur le terrain des compromis, le PCF et la CGT se retrouvent finalement avec la CFDT et le Parti socialiste dont la lutte les séparait dans l'action ! Où il était difficile d'ignorer la LCR
Le 4 juin 1983, comme elle l'a fait régulièrement à chaque conseil municipal, Michèle Emis donnait le ton de la LCR au cours d'un conseil extraordinaire convoqué dans les locaux de l'usine de Saint-Etienne: «Aujourd 'hui, il faut dire que ce plan est inacceptable, il faut se donner les moyens d'agir.
« Premièrement, il faut imposer la nationalisation de Chapelle-Darblay. Plutôt que de verser des milliards aux patrons (notre argent), le PS et le PCF. qui sont majoritaires à l'Assemblée nationale, doivent voter la nationalisation, maintenir tous les acquis et tous les emplois. C'est eux qui doivent faire la loi pour les travailleurs, pas pour les capitalistes.
« Deuxièmement, il faut que la manifestation du 8 juin soit la plus large possible, la plus unitaire, reg roupant les travailleurs et les organisations ouvrières sans exclusives. Il faut lancer un appel à l'unité; c'est indispensable pour gagner : la division fait le jeu des patrons.
<< Ensuite, il faut organiser une grande manifestation interprofessionnelle, unitaire, de toute la région. Ce n 'est pas entreprise par entreprise qu'on peut gagner. Demain d 'autres licenciements vont tomber (APC, Julin, etc.). C'est tous ensemble, dès aujourd'hui, qu 'il faut lutter. n
Sans relâche, dans les tracts de la cellule Chapelle-Darblay de la LCR, comme dans les communiqués
fréquents publiés dans la presse locale, les propo- 1 public, imposer la nationalisation : les objectifs de la sitions des révolutionnaires ont alimenté le débat. 1 LCR ont été largement diffusés. Et les moyens propoprésente aussi dans plusieurs grosses entreprises de la l banlieue aurait eu un succès sans précédent, les milipour investir à sa place : des fonds publics ! Et le 1 Pap'Chap' ont fait le rapprochement avec le plan Pa-
Avec les militants communistes d'abord. Car Saint-Etienne-du-Rouvray, c'est un peu «chez eux». Mais il est difficile, cette année, d'ignorer la Ligue, zone industrielle.
Débat aussi dans la CFDT, où certains militants, dont les camarades de la LCR, tentaient de redresser le cours en proposant et en organisant des collectes de solidarité. Quant aux militants socialistes, c'est notamment dans une lettre ouverte distribuée à leur
1 fête que la question leur a été posée. Le PS, « réaliste » à courte vue, n'a pas trouvé d'autre « opérateur industriel » que Parenco. Mais il a trouvé l'argent moyen de rentabiliser le secteur : les licenciements. Ce réalisme-là a été difficilement avalé par les militants de base. Et le bruit court que Fabius lui-même a dû descendre à Rouen pour expliquer qu'il fallait en passer par là et que ce n'était qu'un début !
Refeser les licenciements, le gaspillage de l'argent sés à la hauteur.
Convaincus qu'une journée de grève et de manifestation, une journée « villes mortes » dans toute la tants en ont fait un cheval de bataille. Un tel mot d'ordre lancé partout avec force aurait permis de rassembler au moins dix mille personnes sur la région. C'est le contraire qu'ont fait les dirigeants de la CGT. Il est beaucoup plus facile ainsi de faire passer l'idée que les travailleurs ne sont pas prêts à l'action, qu'il faut se résigner à accepter les licenciements.
En apprenant en décembre les licenciements du plan « Peugeot bis » à Talbot, les travailleurs des renco bis. Ils savent aujourd'hui, après une expérience de lutte sans précédent, même si elle se conclut sur une défaite, que la solution n'est ni dans l'isolement, ni dans la division. C'est l'action, la mobilisation, ensemble, qu'il faut toujours construire.
D ~· PAR[NCO _