La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Comment s'est formée la conception léniniste du parti

· Critique communiste, n° 25, janvier 1984 · p. 20-28 · 8 178 mots

CoiD.IIlent s'est form.ée la conception léniniste du parti

Antoine ARTOUS

L

ENINE, père du stalinisme et du goulag ? L'idéologie dominante aujourd'hui ne cesse de le répéter et de retourner en ious sens cette idée qui pourtant n'est pas neuve. Marx, s'il n'est pas épargné, bénéficie néanmoins de circonstances atténuantes : il aurait la responsabilité considérable mais seulement « théorique >> d'un cours monstrueux de l'histoire humaine. Mais Lénine! Celui qui a créé l'instrument politique de la révolution ! Celui-là est, depuis longtemps, l'objet d'attaques incessantes.

Beaucoup croient voir dans la théorie léniniste du parti la source de la déviation stalinienne, quand ce n'est pas le stalinisme en herbe. Cette approche n'est pas seulement le fait d'idéologues qui ont rallié la social-démocratie de Mitterrand dans sa défense du « monde libre » et des « valeurs occidentales ». Cette question est posée, depuis des lustres, par de nombreux courants du mouvement ouvrier, y compris ceux qui cherchent aujourd'hui la voie du socialisme.

C'est pourquoi il nous semble utile de consacrer un article à la conception du parti élaborée progressivement par le Parti bolchevik et par Lénine. Pour balayer nombre de légendes, de falsifications et d'idées fausses. Mais aussi pour dégager ce que fut l'apport de Lénine en ce domaine essentiel et montrer son actualité.

La question du parti chez Lénine n'est qu'un maillon d'un ensemble plus vaste : l'élaboration et la mise en œuvre au travers de la Révolution russe puis des luttes révolutionnaires qui se sont développées en Europe dans les années vingt, d'une stratégie de prise du pouvoir par le prolétariat.

Cette élaboration n'est pas, bien sûr, le fruit du hasard, mais la conséquence d'une évolution historique.

Avec la Révolution russe s'ouvre l'ère des révolutions prolétariennes, une nouvelle époque pour les luttes de la classe ouvrière qui est le produit direct de l'évolution du mode de production capitaliste et de ses contradictions.

Lénine, comme Trotsky, Rosa Luxemburg et bien d'autres, sont confrontés à des problèmes que Marx et Engels avaient à peine esquissés et que les dirigeants de la ne Internationale avaient vite enterrés : quels sont les objectifs et les instruments que le prolétariat doit construire pour prendre le pouvoir ?

Cette stratégie n'est pas sortie toute faite d'un cerveau génial, elle est le produit des expériences des luttes de classes, des débats qui commencent au début du siècle au sein du mouvement ouvrier et que la Révolution russe est loin de clore.

Cette stratégie a été systématisée progressivement. Les premiers congrès de l'Internationale communiste ont marqué un premier pas important dans cette systématisation sans pour autant l'achever. L'histoire de la théorie léniniste du parti suit cette même trajectoire, elle n'est qu'un aspect de cette élaboration stratégique.

Les dates sont là pour le prouver. La création du parti social-démocrate russe, le première scission entre bolcheviks et mencheviks, la publication de Que faire ? (1 902) sont liées à l'affirmation de la nécessité de la lutte politique du prolétariat, de la construction d'un parti et de son autonomie par rapport à la bourgeoisie.

La révolution de 1905 et surtout celle de 191 7 posent de façon radicalement nouvelle non seulement la question de la prise du pouvoir, mais celle des rapports entre le parti et une nouvelle forme d'organisation de la classe : les soviets.

Mais les problèmes soulevès par ces rapports sont loin d'être épuisés. Les difficultés (et le caractère radicalement nouveau) de la construction du jeune Etat ouvrier russe apportent de nouvelles questions dans les rapports entre parti et classe. Comme les expériences révolutionnaires qui éclatent alors en Europe : débat avec des courants ultra-gauches pour qui le parti devient inutile face au soviet ou conseil ouvrier ; rapport avec les partis réformistes, tactique de front unique, unité syndicale.

Pour restituer cette histoire, qui est aussi celle de la théorie léniniste du parti, il serait des plus erroné de prendre un seul moment, un seul texte (Que faire ? par exemple) pour tenir des discours idéologiques sur le « léninisme » qui ne rendent pas compte d'une pratique réelle et d'une théorie qui s'élabore peu à peu. n faut donc revenir sur ces dates, sur l'histoire réelle. Nécessité d'un parti ouvrier

Commençons par Que faire ? qui est souvent présenté comme le fondement de la théorie léniniste du parti, alors que maintes fois Lénine luimême en a souligné les limites. Dès le 2e Congrès du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate russe), donc dès 1903, il indique qu'il a (( tordu en sens inverse le bàton tordu par les économistes ».

En 1 907, dans une préface à une nouvelle édition de cette plaquette, il écrit : (( L'erreur capitale de ceux qui polémiquent aujourd 'hui contre Que faire ? consiste à isoler cette œuvre de la situation politique historique déterminée où elle est née (.. .) Que faire ? est un résumé de la tactique de 11skra et de sa politique d'organisation pendant les années 1901 et 1902 (. .. )

Page 21

Juger de ce résumé sans connaitre et sans comprendre la lutte de /1skra contre "l'économisme" alors prépondérant, c'est tout simplement parler en /'air(O. >>

L' /skra (l'Etincelle) était une revue fondée, dans l'exil, par des sociaux-démocrates russes comme Plekhanov et Lénine (qui plus tard se divisèrent entre bolcheviks et mencheviks) afin de lutter contre le «populisme», surtout contre « l'économisme», et de créer un parti social-démocrate russe.

Dans la seconde moitié du 19e siécle, le « populisme » connut un développement important en Russie. Se basant sur le poids de la paysannerie et le maintien de structures communautaires (le «mir»), les populistes expliquaient : « L'homme de l'avenir en Russie, c'est le moujik, de même qu'en France c'est l'ouvrier. >>

Ces courants qui se réclamaient du socialisme avaient leurs lettres de noblesse. Marx et Engels écrivaient en effet dans la préface à la traduction russe du Manifeste communiste (1882) : << Si la révolution russe donne le signal d'une révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété communale actuelle de la Russie pourra servir à une évolution communiste (2). »

L'un des premiers travaux de Lénine, à la suite de Plekhanov, fut de montrer que le développement du capitalisme en Russie rendait caduque cette hypothèse en dissolvant les formes communautaires paysannes et faisait du prolétariat la classe révolutionnaire jusqu'au bout du pays.

Le processus sauvage d'industrialisation s'accompagna bientôt des premiers déferlements de grèves ouvrières revendicatives. Se développe alors au sein du mouvement social-démocrate naissant l'« économisme » : le refus de faire prendre en charge par le prolétariat la lutte politique contre le tsarisme. Ses objectifs sont clairs : <<Les propos sur la création d'un parti ouvrier indépendant ne sont que l'effet de la transplantation sur notre sol d'objectifs étrangers (...) Pour un marxiste russe, il n'existe qu'une issue : participer, c'est -à -dire contribuer à la lutte économique du prolétariat et prendre part à 1 'activité de l'opposition libérale (3). »

La nécessité de construire un parti social-démocrate découle donc pour Lénine -comme d'ailleurs pour Plekhanov - d'un premier choix stratégique : le rôle central du prolétariat dans la révolution russe à venir et la nécessité pour lui de se doter d'un instrument pour mener, en toute indépendance, la lutte politique.

Ce choix -restera une constante chez Lénine. Plekhanov et les mencheviks, eux, s'en écarteront. « Que faire ? »

Que faire ? résume donc cette bataille. En s'efforçant d'abord de définir ce qu'est cette lutte politique nécessaire. Et c'est là d'ailleurs un des premiers apports de Lénine et une de ses premières ruptures (non consciente) avec l'idéologie régnant alors dans la ne Internationale.

Les couches dirigeantes de l'Inter- · nationale -même celles qui s'op, posaient alors à l'« opportunisme» théorisé par Bernstein ou au « ministérialisme » français - avaient de plus en plus tendance à réduire la lutte politique de la social-démocratie à la lutte parlementaire.

Sous l'absolutisme tsariste, un tel espace n'existait pas. La lutte poli. tique de la social-démocratie ne pouvait être définie que comme lutte au sein de l'ensemble de la société, préparant des mobilisations politiques de masse contre l'autocratie, pour son renversement.

Lénine ne nie pas que les « économistes » aient une conception de la lutte politique. Simplement, ce n'est pas la bonne, elle est « réductrice », « tracte-unioniste », c'est-à-dire réformiste. Elle n'est conçue que comme un simple prolongement de la lutte économique, réduite à la recherche de réformes législatives et administratives visant à améliorer les conditions de travail.

Or, ce n'est qu'un aspect du problème, car la classe ouvrière doit prendre la tête de la lutte contre l'autocratie et contre toutes les formes d'oppression qu'elle fait peser sur la société russe. Voilà pourquoi la conscience de classe social-démocrate (révolutionnaire) ne peut venir que de cette lutte d'ensemble : «lA conscience politique de classe ne peut être apportée à l'ouvrier que de l'extérieur, c'est -à -dire de l'extérieur de la lutte économique, de l'ex térieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons (. . .) La connaissance que la classe ouvrière peut avoir d 'elle -même est indissolublement liée à une connaissance précise des rapports réciproques de toutes les classes de la société contemporaine, connaissance non seulement théorique ... disons plutôt : moins théorique que f ondée sur 1 'expérience de la vie politique (4). »

En conséquence, la tâche particulière de la social-démocratie est de mener des campagnes « de dénon-

1. Cité dans l'édition de ,, Que faire ? ,. collection politique au Seuil, p. 45. 2. " Manifeste du parti communiste "• Editions sociales, p. 17 3. Cité par J. J. Marie dans l'introduction de "Que Faire?,, au Seuil, p. 17. 4. «Que faire? ''• p. 151. Même édition.

Page 22

Ainsi il affirme : a Par lui -même, le . parti. " (6). >>

1905, Lénine n'hésitera pas à écrire : ,fusion entre classe et parti était signe ciations politiques embrassant tous les domaines ». Campagnes qui a sont lrz condition nécessaire et fondamentale de l'apprentissage par les masses de leur activité révolutionnaire ».

Mais Que faire ? est aussi très marqué par l'absence d'expérience de lutte politique de masse de la classe ouvrière russe. Tout occupé à polémiquer contre les « économistes » qui se contentent de coller aux luttes revendicatives, Lénine a une vision réductrice de la spontanéité ouvrière. mouvement ouvrier spontané ne peut engendrer (et n'engendre infailliblement) que le !rade-unionisme ; or, la politique trade-unioniste de la classe ouvrière est précisément la politique bourgeoise de la classe ouvrière >>.

Bâton tordu car, en novembre 11 La classe ouvrière est social-démocrate d'instinct, spontanément, et une activité social-démocrate qui date déjà de plus de dix ans n'a pas peu con trihué à transformer cette spontanéité en conscience (5) >>. Et toute l'expérience de la révolution de 1905 et de 191 7 est là pour prouver comment il a su s'appuyer sur cette spontanéité pour pousser de l'avant y compris son propre parti... Bolcheviks et mencheviks

Le deuxième congrès du POSDR vit la rupture s'effectuer entre les bolcheviks (majoritaires) et les mencheviks (minoritaires). Les motifs en furent l'article 1 des statuts qui définissaient la qualité de membre du parti. Pour Lénine, ne pouvait être membre que celui qui avait une a participation personnelle dans une des organisations du parti >>. Pour Martov et les mencheviks, pour être considéré comme membre, il suffisait de prêter 11 un concours personnel régulier sous la direction d'une de ses organisations >>.

Les mencheviks avaient donc une vision beaucoup plus extensive des frontières du parti. Cette divergence renvoyait à un enjeu immédiat : la volonté de Lénine de construire un parti de « révolutionnaires professionnels» adapté aux conditions de la lutte clandestine contre la tsarisme, susceptible d'être un instrument pour la lutte politique.

Mais la divergence était d'ordre plus général, comme l'expliquera Lénine dès 1 904 : 11 Il n 'est pas permis de confondre le parti, avant-garde de la classe ouvrière, avec toute la classe. Or, c'est justement dans cette confusion (caractéristique pour l'ensemble de notre économisme opportuniste) que tombe Axelrod, lorsqu 'if dit : "Nous créons naturellement, avant tout, une organisation des éléments les plus actifs du parti, une organisation de révolutionnaires ; mais parti de classe, nous devons veiller à ne pas laisser hors du parti ceux qui, consciemment, quoique peut-être sans se montrer tout à fait actifs, se rattachent à ce

Dès que la situation le permettra, Lénine, nous ·le verrons, remettra en cause la rigidité d'un système d'organisation imposé par la lutte clandestine. Mais il ne remit jamais en cause cette nette délimitation du parti d'avec la classe. Pour lui, cette cond'opportunisme.

Car, sous le capitalisme, en temps normal, la classe ouvrière ne peut 11 acquérir le degré de conscience et d'activité de son détachement d 'avant-garde, de son parti social-démocrate >> (7). En fait, il s'agissait là, dans la pratique, d'une rupture avec les modèles des partis ouvriers européens sociaux -démocrates.

Cette rupture pouvait sembler simplement le produit d'une théorisation trop hâtive des circonstances particulières dans lesquelles militaient les sociaux-démocrates russes. En fait, même empiriquement, c'était bien autre chose qui était en jeu : la construction d'un parti de type nouveau correspondant à une époque nouvelle qui commençait à naître, celle de « l'actualité de la révolution » (Lukacs).

Plus immédiatement, cette volonté farouche de construire un instrument centralisé pour la lutte politique qui provoqua la rupture avec les mencheviks, s'éclaira bien vite par l'apparition d'autres divergences.

Pour Lénine et la majorité des mencheviks, la révolution russe à venir était caractérisée comme une simple révolution bourgeoise. Mais avec deux visions très différentes. Lénine pensait que la bourgeoisie libérale russe était incapable de conduire jusqu'au bout la lutte contre le tsarisme et que les tâches de cette révolution devait être menées à bien par une alliance entre l'ouvrier et le paysan.

D'où sa volonté de maintenir une autonomie politique absolue vis-à-vis de cette bourgeoisie libérale. Les mencheviks, au contraire, au nom du caractère bourgeois de la révolution, développèrent un suivisme de plus en plus accentué vis-à-vis des libéraux. La nécessité d'un véritable parti d'action pour le prolétariat était du coup bien moins grande. Parti et soviets en 1905

Lénine attacha toujours une très grande importance à la lutte politique et donc à la 1 utte de parti : 11 L'ex pression la plus rigoureuse, la plus complète et la mieux définie de la lutte politique de classe, c'est la lutte des partis ( .. .) Dans la société bourgeoise, être sans parti c'est masquer hypocrite ment l'adhésion passive (.. .) au parti des exploiteurs. L'indépendance à l'égard des partis est une idée bourgeoise. L'idée de parti est socialiste (8). >>

De ce point de vue, Lénine ne faisait que poursuivre et systématiser les idées de Marx, d'Engels et de la ne Internationale. Affirmer que l'idée de parti est socialiste n'est pas une formule lapidaire. Certes, l'organisation en parti concerne aussi la bourgeoisie, mais pas de la même façon que le prolétariat.

Pour la bourgeoisie, la prise du pouvoir politique n'est que l'aboutissement du développement d'un pouvoir économique, idéologique, car elle est déjà structurée comme classe sur des bases puissantes au sein de l'ancienne société. Lorsqu'elle a le pouvoir, la bourgeoisie gouverne essentiellement au travers de son Etat.

Son organisation en parti, en courants politiques, est une donnée constante, mais beaucoup moins vitale pour elle que pour le prolétariat. Ce dernier, en effet, ne dispose au sein de la société bourgeoise d'aucun pouvoir social, économique, politique. C'est lui-même qui doit produire, en conflit permanent avec la société capitaliste, ses formes d'organisations qui lui permettent de s'organiser comme classe.

Ce n'est donc pas un hasard si les premiers exemples de parti de masse au sens « moderne » du terme furent des partis ouvriers.

La révolution russe fit surgir, pour la première fois dans l'histoire, une nouvelle forme d'organisation : les soviets. Durant la révolution française ou lors de la Commune de Paris, les aspirations à la démocratie directe s'étaient déjà fortement exprimées. Mais les soviets furent plus que cela : l'instrument aa travers duquel la classe ouvrière s'unifiait comme classe et jetait les bases d'un nouveau pouvoir.

Page 23

En 1905, de nombreux bolcheviks s'intégrèrent aux soviets naissants ou, comme à Moscou, en prirent la direction. A Saint-Pétersbourg par contre, la méfiance des bolcheviks se transforma vite en opposition. Un dirigeant bolchevik, Bogdanov, affirma << qu 'il fallait obliger le soviet à accepter le programme des bolcheviks ainsi que l'autorité de leur comité central, ce qui entrainerait son absorption par le parti... Si le soviet refusait de suivre cette voie, les bolcheviks devraient l'abandonner et en dénoncer la politique (9). »

All ne s'agissait pas là d'un simple réflexe conservateur, mais d'une lecture particulière de Que faire ? dont la logique était de subordonner la classe au parti. Lénine polémiqua publiquement avec cette position en affirmant l'autonomie des soviets par rapport au parti : « Dans le combat nous sommes obligés de marcher ensemble, en conservant notre pleine indépendance politique ; le soviet, lui, est une organisation de combat et doit demeurer tel(...) Nous ne craignons pas une composition aussi étendue et aussi diverse, nous la souhaitons même (l 0). » n n'est pas inintéressant de remarquer que pour argumenter la spécificité du soviet par rapport au parti, Lénine renvoie directement aux positions qu'il défendait dans Que faire ? sur le syndicats. Il s'opposait alors (et là-dessus ne changea pas d'opinion) à ce que le combat économique « soit livré par les seuls social-démocrates ou uniquement sous le drapeau de la social-démocratie (li). » ll en va de même, explique-t-il, à propos de la lutte politique menée par les soviets.

Il a fallu certes attendre 1917 pour que Lénine (comme d'ailleurs l'immense majorité des révolutionnaires) perçoive la portée historique nouvelle des soviets et la façon dont ils bouleversaient la vision traditionnelle des formes d'organisation que devait se donner le prolétariat pour se constituer en classe et prendre le pouvoir politique.

Mais alors, en écrivant l'Etat et la révolution, en théorisant toute la logique de la démocratie soviétique et le caractère universel des conseils ouvriers dans la lutte pour le pouvoir du prolétariat, il sut tirer des leçons essentielles de cette expérience. Les mencheviks, qui en 1905 avaient été parfois plus « souples » que bien des bolcheviks face à l'apparition des soviets, freinèrent alors des quatre fers : il est vrai qu'il s'agissait alors pour la classe ouvrière de prendre le pouvoir. ..

Le centralisme démocratique

On a souvent présenté la rupture entre bolcheviks et mencheviks comme résultant de méthodes organisationnelles très différentes. On oublie que les deux courants, sous les contraintes de la clandestinité, pratiquaient de la même façon : c'est la cooptation qui était de règle et non l'élection. Mencheviks et bolcheviks expliquaient d'ailleurs qu'il s'agissait là d'une exception.

La révolution de 1905 bouleversa profondément les conditions de construction du parti. A la fois à cause de la mobilisation massive des travailleurs et des possibilités d'activité politique légale. Les réactions de Lénine à cette nouvelle situation furent radicales.

Dans le passé, certains mencheviks lui avaient reproché de vouloir, au travers de son centralisme, imposer le pouvoir d'intellectuels radicaux sur la classe ouvrière. C'était oublier que, à cause des conditions objectives, la composition de l'ensemble des courants social-démocrates russes était peu prolétarienne.

Dès que les masses ouvrières se mettent en mouvement, Lénine n'a cessé d'insister sur la nécessité d'un recrutement de masse et d'un effort particulier non seulement pour intégrer les ouvriers au parti, mais les faire pénétrer dans les différentes instances de direction. n se heurte ainsi aux « comitards », c'est-à-dire aux militants clandestins des années précédentes qui ont souvent des réflexes conservateurs. Lénine aura d'ailleurs la même attitude lors des premiers mois de la révolution de

1917.

C'est aussi dans cette période que furent profondément transformées les règles de fonctionnement du parti.

Dés le congrès bolchevique de Londres (avril 1905), Lénine fit voter une résolution défendant a la primauté complète du principe électif». Les pouvoirs très importants que le comité central avait dans l'ancienne période furent réduits. L'« autonomie 5. Oeuvres choisies, tome 10, p. 24 des comités » fut renforcée : le comité .6." Un pas en avant, deux en arrière,,, central ne put dissoudre ou nommer p. 79. Edition du progrès, Moscou 1966.

les comités locaux sans l'approbation 7. Idem, p. 80 des deux tiers des membres : il ne put 8.

Oeuvres choisies, tome 10, p. 75 et 76.

9. Cité par Marcel Liebman dans " Le changer la composition de ces comi- léninisme sous Lénine,,, tome 1, p. 100.

tés sans l'accord de leurs membres. le Seuil.

Ainsi s'élabora la notion de cen- 10. Oeuvres choisies, tome 10, p. 12 tralisme démocratique que le congrès 11. Tome 10, p. 12.

Page 24

Par contre, Marx et Engels ne . cipation de la classe ouvrière. Contre tous les pays (. .. ) Le but immédiat des . ouvrier naissant, c'est la nécessité du parti de Stockholm ( 1906), réunissant cette fois les mencheviks et les bolcheviks, fit sienne, à l'initiative de Lénine. Par la suite, les bolcheviks s'en réclamèrent en permanence.

Ces rappels historiques ne sont pas inutiles vis-à-vis de ceux qui, confondant léninisme et stalinisme, expliquent que la meilleure illustration du centralisme démocratique se , trouve dans Que faire ? ... qui n'en pipe mot.

Avec la nette délimitation du parti et de la classe, le centralisme démocratique devint l'un des principes de la théorie léniniste de l'organisation et est ainsi défini en 1906 : « Le principe du centralisme démocratique et de 1 'autonomie des organisations locales signifie précisément la liberté de critique, entièrement et partout, tant qu 'elle ne met pas obstacle à I 'unité d'une action déterminée et 1 'inadmissibilité de toute critique détruisant l'unité d'une action décidée par le parti ( 12). 11

Il faut préciser que le centralisme ' trouve ses racines dans la nécessité de la lutte centralisée contre l'Etat bourgeois et du mode d'organisation particulier qui en découle pour le parti. Ainsi, en 1903, mencheviks et bolcheviks avaient refusé d'accorder au Bund (organisation ouvrière juive) une autonomie particulière dans le parti. De même, si les bolcheviks réclamaient le droit à l'autodétermination pour les peuples opprimés par l'Etat tsariste, ils étaient pourtant organisés en un seul parti centralisé.

La liberté de discussion était cornprise comme possibilité de regroupement interne (tendances, fractions) pour défendre ses idées. Ces débats se menaient souvent publiquement, au travers des différents organes de presse. Cette tradition se répercuta d'ailleurs dans les partis communistes naissant en Europe dans les années vingt. Marx et Lénine

Il se développe donc, au travers de la Révolution russe, des formes d'organisations (parti « léniniste », soviets) qui rompent avec la tradition du mouvement ouvrier, de la ne Internationale, et vont déboucher sur la création de la me Internationale. Pour saisir l'ampleur de ces transformations, il faut revenir en arrière.

On présente parfois Lénine comme un simple continuateur de Marx sur les questions du parti alors qu'en vérité il introduit des ruptures profondes. Marx et Engels n'ont cessé de combattre les courants proudhoniens ou bakouniniens pour que le prolétariat mène la lutte politique et se constitue en parti. Au long de ce combat, on peut relever, cerner des évolutions.

Dans le Manifeste communiste 0848), ils n'avancent pas, pour la France, l'Allemagne ... la perspective immédiate de création de partis ouvriers indépendants, mais une politique de soutien critique à divers petits partis bourgeois d'opposition. Lorsque éclate la révolution allemande de 1848, dont le Manifeste expliquait qu'elle « ne saurait être que le prélude immédiat d'une révolution prolétarienne », Marx rentre en Rhénanie, milite au sein du mouvement démocrate, intitule son journal (la Nouvelle Gazette rhénane) «journal de la démocratie » et s'oppose à certains de ses amis de la Ligue des communistes qui veulent immédiatement organiser le prolétariat de façon indépendante.

Ce n'est qu'au dernier moment, juste avant le triomphe de la contrerévolution, qu'il s'engagera dans la voie de la création d'un parti ouvrier indépendant. Il tirera d'ailleurs un bilan critique de cette expérience dans la fameuse Adresse du comité central de la Ligue des communistes (1850), dans laquelle il appelle à la « révolution en permanence (13) ». reviendront jamais sur les phrases du Manifeste qui définissent les tâches et la place des communistes : « Ils ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent de l'ensemble du prolétariat. Ils n 'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier (.. .) Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat (14). 11

On aurait tort de voir là la simple expression de l'état embryonnaire dans lequel se trouvait le mouvement ouvrier dans cette période où il n'existait que deux partis ouvriers (en Angleterre et aux USA) qui, en plus, n'avaient rien à voir avec ce que seront plus tard les partis sociaux-démocrates.

Marx et Engels définissent en fait les principes généraux qui guideront continuellement leur action. Pour eux, la constitution du prolétariat en classe et la construction du parti sont organiquement liées dans le même processus historique qui balaie, petit à petit, toutes les sectes préexistantes.

Les différentes organisations qu'ils construisent sont de simples étapes, des instruments conjoncturels au service de ce but général. Parti et classe font un. Leur problème n'est donc pas tant de définir des formes organisationnelles que d'indiquer sans cesse le but : constituer la classP. en parti.

Non pas qu'ils se soient désintéressés des batailles politiques et organisationnelles concrètes. Au contraire, dans la Ligue des communistes ou plus tard au sein de la Ire Internationale, ils s'y sont plongés jusqu'au cou. Par contre, autant ils ont mené une bataille incessante sur la nécessité du parti, autant ils n'ont jamais produit une « théorie » sur ses formes d'organisation, ses rapports avec la classe, etc.

lls s'en sont tenus à l'affirmation de quelques conceptions générales qui étaient le produit direct de leur vision de l'émancipation du prolétariat. Ainsi, ils luttent continuellement contre toute forme de structuration en «sociétés secrètes » qui reproduisent le fonctionnement des sectes présocialistes et s'opposent au processus d'auto-émanBakounine, ils défendent aussi un minimum de centralisation nécessaire à la lutte politique. « La fraction la plus résolue »

La seule tigne de rupture pratique, organisationnelle que Marx introduit au sein de ce mouvement pour le prolétariat de la lutte pour le pouvoir politique et la constitution en parti (combat contre les proudhoniens, rupture avec Bakounine) et l'indépendance de ce parti vis-à-vis de la bourgeoisie et de l'Etat (lutte contre Lassalle).

Pourtant, Marx et Engels ne s'en tinrent pas à cette simple élaboration stratégique. Ainsi, tirant les leçons de la Commune de Paris, Marx écrit dès 1871 que << la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre comme tel l'appareil d'Etat et de le faire fonctionner pour son propre compte (15). )) n juge cette leçon assez importante pour écrire dans la préface à l'édition de 1872 du Manifeste du parti communiste que ce texte se contentait d'affirmer la nécessité de la prise du pou-

Page 25

voir politique, qu'il a vieilli sur ce point et doit intégrer les enseignements de la Commune.

Au même moment, le débat fait rage avec Bakounine au sein de la le Internationale et s'achèvera par une rupture. Dans les idées que Marx et ses partisans défendent, les résolutions qu'ils écrivent, on trouve simplement la nécessité de la constitution en parti, de la lutte politique pour le . pouvoir, sans référence aux leçons de la Commune.

Cette même absence se retrouve, par exemple, dans la constitution de la social-démocratie allemande. Dès 1892, alors qu'il représentait toujours l'orthodoxie marxiste, Kautsky écrit dans un commentaire du programme d'Erfurt qui sera traduit dans plusieurs langues et apparut un peu comme un nouveau manifeste : « Tant qu'existera l'Etat moderne, le centre de 1 'action politique sera toujours le Parlement. [Le prolétariat lutte] pour que celui -ci cesse d'être un simple moyen de domination de la bourgeoisie ( 16). »

Nul ne s'en émeut alors. ll est vrai que si, lors du deuxième congrès de la ne Internationale (Zurich, 1883), la question de la lutte politique fut au centre des débats, les résolutions finales ne faisaient que reprendre l'esprit de celle de la le Internationale sans la moindre référence aux leçons de la Commune.

En 1910, lorsque Rosa Luxemburg rompit son alliance avec celui qui était alors devenu le « centriste » Kautsky, elle ne porte pas le fer contre le parlementarisme qui expliquait pourtant fondamentalement l'évolution droitière du « pape du marxisme».

Ce n'est qu'en 1912 qu'un représentant de la gauche, Anton Pannekoek, critiqua Kautsky sur ce terrain. Ce dernier pouvait répondre sans mentir : « Le but de notre politique reste identique à ce qu'il a toujours été : conquête du pouvoir d'Etat à travers l'obtention de la majorité au Parlement, et élévation du Parlement au rang d'instance dirigeante du gouvernement. Il n'était donc nullement question de destruction de l'appareil d'Etat (17). »

In ne s'agit pas bien sûr d'expliquer l'évolution de la ne Internationale par « l'oubli » des leçons de la Commune, mais de mettre en évidence les bases programmatiques sur lesquelles se sont développés au siècle dernier les partis ouvriers même lorsqu'ils se réclamaient explicitement des enseignements de Marx.

Si Marx et Engels s'en sont tenus aux lignes de clivage rappelées précédemment pour délimiter les partis ouvriers, c'est que la question fondamentale de la période historique dans laquelle ils militèrent était celle de la cosntitution du prolétariat en classe au travers de ses organisations et en premier lieu ses partis. Et non · la lutte pour le pouvoir . L'actualité de la révolution

Le léninisme s'élabore dans une nouvelle période : celle de « l'actualité de la révolution ». ll ne s'agit plus seulement pour le prolétariat de se constituer en parti distinct, mais de lutter pour le pouvoir.

Les leçons tirées par Marx de la Commune de Paris, qui n'étaient pas un enjeu immédiat pour la période précédente, deviennent une question centrale. Plus généralement les clivages portant sur la stratégie révolutionnaire pour la prise du pouvoir sont déterminants pour la structuration du mouvement ouvrier.

Les partis ouvriers issus de la ne Internationale collaboraient activement avec la bourgeoisie pour s'opposer « à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat » alors que cette conquête vient à l'ordre du jour. C'est justement parce que les communistes, comme l'expliquait le Manifeste, n'avaient « point d'intérêts qui les séparent de l'ensemble du 1 prolétariat » qu'il formèrent des partis « distincts opposés aux autres partis ouvriers » pour remplir les tâches stratégiques qu'impliquait la nouvelle

'riode.

Bien sûr, Lénine ne systématisa pas immédiatement cette orientation. Jusqu'en 1912 au moins, il considéra les bolcheviks et les mencheviks comme deux fractions publiques d'un même parti qui, à l'image de la social-démocrate européenne, comportait une aile gauche et une aile opportuniste. C'est pourquoi ses batailles pour la réunification avec les mencheviks (qui se réalisa provisoirement en 1906) n'étaient pas pour lui une simple ruse tactique.

On sait que Lénine, dès la trahison d'août 1914 par les directions des principaux partis de la ne Internationale, proclama la nécessité de construire une nouvelle internationale. Mais lors de la conférence des bolcheviks d'avril 1917 dans laquelle ses « thèses d'avril » deviennent majoritaires contre « les vieux bolcheviks », lorsqu'il proposa d'abandonner le nom de parti social-

12. Tome 10, p. 466. 13. Nous avons publié ce texte dans "Critique communiste,, n°17, mars 1983. 14. " Le manifeste ''· Editions sociales, p. 53 15. « La guerre civile en France''· Editions sociales, p. 53. 16. Cité par Massino L. Salvador! dans " La conception du processus révolutionnaire chez Karl Kautsky de 1891 à 1922 ''• in « Histoire du marxisme contemporain ''• tome 1, p. 93. 10/18. 17. Cité par Massino L. Salvadori opus cité, p. 152.

Page 26

démocrate pour celui de communiste, il n'obtient qu'une voix: la sienne!

La Révolution russe et les luttes révolutionnaires qui déferlent alors sur 1 'Europe en posant concrètement la question de la prise de pouvoir par le prolétariat modifient donc pro fon- . dément la structuration du mouvement ouvrier et les formes d'organisation de la classe ouvrière.

Mais l'on oublie trop souvent que durant cette période où les bolcheviks commencent à théoriser leur expérience, ce qu'il est convenu d'appeler les conceptions léninistes de l'organisation du prolétariat pour la prise du pouvoir comportent deux éléments étroitement liés : la question du parti et celle des soviets ou conseils ouvriers.

C'est au nom du pouvoir des conseils ouvriers que s'organisent les ruptures dans les partis de la ne Internationale et la création de l'Internationale communiste. En écrivant l'Etat et la révolution, Lénine renoue explicitement le fil rompu par la ne Internationale avec les leçons que Marx avait tirées de la Commune. Mais, en fait, il va bien plus loin.

Pour Marx, la constitution du prolétariat en classe « pour soi » et la construction du parti étaient deux facettes du même processus historique. La notion de classe et la notion de parti étaient en quelque sorte confondues. La social-démocratie allemande illustra pleinement cette vision : le parti (avec ses mouvements de masse, ses syndicats) représentait le prolétariat

Lénine, lui, nous l'avons vu dans sa polémique contre les mencheviks, expliquait la nécessité d'établir une délimitation nette entre parti et classe. Mais ce n'est qu'un aspect de sa théorie. L'autre aspect, c'est que se sont les conseils ouvriers et non le parti qui deviennent le lieu d'unification politique du prolétariat, de sa constitution en classe.

Alors qu'on reproche souvent au léninisme de faire du parti 1 'unique représentant politique du prolétariat, c'est en fait avec cette logique qu'il rompt Même si, comme nous allons le voir, cela ne fut pas clairement perçu, même chez les bolcheviks, du jour au lendemain. Le pouvoir des soviets

Les thèses adoptées par le premier congrès de l'Internationale communiste (mars 1919) et écrites par Lé2€\ nine sont explicites sur le rôle des soviets: ((L'essence du pouvoir des soviets consiste en ce que la base constante et unique de tout le pouvoir gouvernemental, c'est l'organisation des masses jadis opprimées par les capitalistes, c'est -à -dire les ouvriers et les demi -prolétaires. ( .. .)

(( Seule l'organisation soviétique de l'Etat peut réellement briser d'un coup et détruire définitivement le vieil appareil bourgeois, administratif et judiciaire qui s'est conservé et devait inévitablement se conserver sous le capitalisme, mème dans les républiques les plus démocratiques. ( .. .) La Commune de Paris a fait, dans cette voie, un premier pas d'une importance historique universelle; le pouvoir des soviets a fait le second (18). »

C'est à cette même conclusion qu'étaient arrivés des dirigeants du mouvement ouvrier européen comme Rosa Luxemburg ou Gramsci. La question était bien de reconnaître les soviets ou conseils ouvriers comme base du pouvoir prolétarien.

Car toute une série de courants intermédiaires qui ne voulaient pas rompre avec la ne Internationale étaient prêts à « prendre en compte » ces nouvelles formes d'organisation. Ainsi, ((Kautsky voyait dans les conseils ouvriers et de soldats un phénomène de la plus haute importance ; toutefois, il en limitait rigoureusement la fonction et les décrivait comme des organisations de classe qui, si elles étaient aptes à résoudre la question de la mobilisation permanente des masses sur les lieux de travail, n'avaient cependant aucune qualité pour se transformer en institution d 'Etat (19) 11.

Des représentants de la social-démocratie autrichienne comme Otto Bauer, que l'on présente parfois comme un courant (1 '« austro-marxisme ») ayant ouvert une troisième voie entre le léninisme et la social-démocratie, défendaient en fait sur ce terrain les mêmes conceptions que Kautsky. Les conseils sont présentés comme des instruments de « démocratie sociale » ou de « démocratie économique », mais le lieu du pouvoir politique reste toujours le Parlement

Ces courants, s'ils critiquaient les aspects les plus droitiers de la politique de la ne Internationale, s'ils créèrent parfois des organisations indépendantes, ne s'orientèrent jamais vers la construction de partis radicalement nouveaux car leur stratégie restait fondamentalement celle de la conquête du pouvoir au travers du Parlement

Mais au sein du mouvement communiste naissant existaient aussi des courants « gauchistes » développant des points importants de désaccord avec la politique léniniste : boycottage systématique des élections, des syndicats, tactique de « l'offensive partout».

Certains de ces courants eurent de plus en plus tendance à voir dans les conseils ouvriers non seulement des formes d'organisation fondamentales pour la prise du pouvoir, mais la seule forme d'organisation de la classe, qui remet en cause l'ancienne structuration de la classe ouvrière en partis et syndicats, qui fusionne en son sein la lutte politique et la lutte économique.

C'était ne pas voir que, sous le capitalisme, les soviets ne pouvaient réellement exister que dans des périodes d'intenses mobilisations justement parce qu'ils sont des organes de prise du pouvoir. Ne pas voir que jusque dans des périodes révolutionnaires, ils ne remettent pas en cause le besoin de partis et de syndicats, même s'ils bouleversent complètement les données de la lutte des classes et donc leur place. Le front unique

Sur la lancée de la Révolution russe et des explosions révolutionnaires dans plusieurs pays européens se développa une vision un peu simplifiée des formes d'organisation de la classe ouvrière.

D'un côté les soviets, organes du pouvoir prolétarien. De l'autre la restructuration complète du mouvement ouvrier sous la direction des partis communistes construits sur le cadavre de la social-démocratie et s'entourant de multiples organisations de masse organiquement liées à eux.

D'un certain point de vue, le modèle de l'ancienne social-démocratie allemande n'était pas abandonné. De même, ((à sa formation, 1'/C pensait pouvoir suivre l'exemple de la re Internationale animée par Marx, en englobant à la fois organisations politiques et organisations syndicales. Elle pensait assurer ainsi une unité de direction révolutionnaire au mouvement ouvrier (20) 11. Ainsi, le ne Congrès de l'IC créa un « Conseil provisoire des syndicats rouges ».

Cette perspective était surdéterminée par l'idée d'une victoire rapide de la révolution en Europe, mais s'articulait aussi sur une certaine vtston de la restructuration du mouvement ouvrier. Bien vite, des discussions, souvent orageuses, amenèrent à rectifier cette perspective

Page 27

erronée, et s'élabora la politique de front unique qui fut adoptée par le ne Congrès de l'IC (1921).

De fait, cette politique remettait en cause la vision simplifiée qui avait pu avoir cours. Bien sûr, la nécessité de construire des partis communistes indépendants ne fut pas remise en cause, ni même la place et la fonction des conseils ouvriers. Mais la politique de front unique part d'un constat : l'existence maintenue de plusieurs partis ouvriers ; le fait que les partis réformistes, même si leur direction est « bourgeoise », s'enracinent dans la classe ouvrière et sont aussi une de ses émanations. Du coup, les communistes ne sont plus le seul parti du prolétariat, mais son parti révolutionnaire qui doit faire ses preuves et gagner les masses à l'action par une tactique appropriée.

Il n'est pas étonnant que la direction stalinienne, qui systématisa la « théorie » du parti unique, n'ait jamais pratiqué une véritable politique de front unique qui implique la reconnaissance du partenaire comme un parti ouvrier. Comme pour les soviets, bien qu'à un niveau différent, le front unique suppose que l'on ne pense pas la bataille pour l'unification politique de la classe comme unification au travers d'un parti.

Trotsky en 1932 résume bien la question : « Si au cours de la période préparatoire [à la révolution, NDLR] le Parti communiste avait réussi à éliminer complètement des rangs du prolétariat tous les autres partis, et à rassembler sous son drapeau, tant politiquement qu 'organisationnellement, l'écrasante majorité des ouvriers, les soviets ne seraient d'aucune nécessité. » Mais, ajoute-t-il, l'expérience historique prouve le contraire.

Trotsky précise le lien entre la question du front unique et des soviets : « De même que le syndicat est la forme élémentaire du front unique dans la lutte économique, de même le soviet est la forme la plus élevée du front unique, quand a"ive pour le prolétariat l'époque de la lutte pour le pouvoir (21 . >>

Si le syndicat est une forme élémentaire de front unique, cela veut dire que la création de syndicats organiquement liés aux partis communistes, de « syndicats rouges», n'est pas la ligne de conduite correcte. De fait, l'IC infléchit sa ligne, les scissions syndicales sont systématiquement présentées comme le produit de la politique et des manœuvres des bureaucrates réformistes. La bataille pour l'unité syndicale, liée bien sûr au respect de la démocratie, du libre jeu des différents courants, devient progressivement un des axes de l'activité des communistes.

La politique de fro nt unique entraîne donc une remise en cause de la subordination organisationnelle des organisations de masse au parti et la compréhension que ces organisations de masse doivent être des lieux d'unité de la classe ouvrière dans le respect du pluralisme des courants existants.

Autre conséquence qui en découle logiquement : ces organisations, contrairement à un parti qui regroupe des militants sur un programme, ne peuvent être régies par le centralisme démocratique.

Elles doivent trouver, puisqu'elles prétendent organiser la classe dans ses différentes composantes et niveaux de conscience, des formes de centralisation plus souples. La forme fédérative, par exemple, qui est une vieille tradition du mouvement synriical.

L'interruption stalinienne

Rien n'est plus erroné que la vision d'une conception léniniste du parti -et plus généralement des formes d'organisations nécessaires au prolétariat dans sa lutte pour le pouvoir - qui serait née d'un seul coup, qui prendrait l'aspect, chez

Lénine lui-même, d'une doctrine systématiquement exposée dans un texte.

Elaborée pas à pas en même temps que les autres aspects de la stratégie révolutionnaire, la conception léniniste du parti peut même parfois apparaître contradictoire. C'est qu'elle ne cherche pas à supprimer les contradictions, mais à mieux les maîtriser pour les surmonter. Contradiction entre centralisme et démocratie, tensions inévitables entre le rôle des soviets et celui du parti, rapports toujours délicats entre le parti, clairement délimité du reste de 18. «Les quatre premiers congrès de l'Internationale communiste "· Maspero.

la classe, et la mobilisation de la mas- 19. Massino L. Salvador! opus cité, se des travailleurs. Contradictions qui p. 177.

viennent finalement des conditions 20. Pierre Frank, dans son introduction à mêmes de lutte du prolétariat dans le " L'Internationale syndicale rouge,, système capitaliste.

p. 15. Maspero.

Sans parler de ceux qui voient 21." Comment vaincre le fascisme,, dans le léninisme la racine du · P· 148-149. Bochet/Chastel.

certains 22. Voir l'article de D. Bensaïd dans le totalitarisme stalinien, reprochent à Lénine d'être porteur numéro spécial de " Critique communisd'une conception « autoritaire » du te, sur Marx. 1983.

23. Lire par exemple " Histoire du Parti parti, d'avoir développé une tendance bolchevik , de Broué Œd. de Minuit), " Le systématique à subordonner la classe léninisme sous Lénine , de Liebman (le au parti.

Seuil), "L'histoire de l'Internationale

Certes, si l'on confond le léninis- communiste,, de P. Frank (la Brèche).

Page 28

n'existait pas de directions de partis ·tutte contre le léninisme sert de partis staliniens rend ce débat · ouvriers dans un processus prolongé avait été construit, le Parti bolchevik tes des années vingt.

c'est parce qu'il est étroite- léninisme.

me avec un modèle organisationnel imposé par les conditions de lutte contre l'autocratie tsariste, on peut alors tenir un tel discours. Mais en oubliant que Lénine lui-même remit en cause ce premier modèle dès que cela fut possible.

Malgré les conditions dramatiques faites à la jeune Révolution russe, Lénine ne produisit jamais une théorie du parti unique (22). Par exemple, l'interdiction en 1921 des tendances et fractions au sein du Parti bolchevik (que l'on peut après coup juger comme une erreur) est explicitement présentée par lui comme une mesure conjoncturelle et anormale.

De même, on peut estimer que sous la férule de Zinoniev qui avait développé une conception toujours un peu « bureaucratique >> du parti, l'Internationale connut des formes de centralisation trop ultimatiste d'autant qu'après la mort de Rosa Luxemburg et de Liebknecht il nationaux qui pèsent lourd face à l'expérience et à l'autorité des bolcheviks.

Entre 1 919 et 1921, l'Internationale communiste fut construite à marche forcée dans la perspective de luttes révolutionnaires pouvant aboutir à brève échéance à la prise du pouvoir dans plusieurs pays. Pour disposer de partis communistes importants dans plusieurs pays, la direction de l'IC n'y alla pas toujours de main morte, préférant souvent l'intervention directe et parfois brutale à la construction plus progressive de directions.

Lénine fut un des rares à s'inquiéter de cette « russification » qui conduisait à imposer des schémas issus directement de l'expérience organisationnelle russe dans des pays de traditions différentes.

On pourrait continuer cette description, qui a souvent été faite (23), pour montrer toutes les difficultés rencontrées au niveau national et international par les bolcheviks. Mais cela était quasiment inévitable et n'avait en tout cas rien à voir avec ce qui se passa lorsque le stalinisme triompha. Pour réussir à imposer son règne, il dut d'ailleurs détruire ce qui et l'Internationale.

On oppose parfois une autre « théorie » à la conception léniniste de l'organisation du prolétariat pour la prise du pouvoir, celle de Rosa Luxemburg. Une « théorie» introuvable car, si de par son activité dans la social-démocratie allemande Rosa eut une sensibilité plus grande que Lénine au processus de dégénérescence de la ne Internationale, elle ne sut lui opposer que l'appel à la mobilisation et à la spontanéité des masses. Non par la lutte pour la construction d'autres formes d'organisation de type nouveau. Sa faiblesse fut de ne pas produire justement une théorie de l'organisation du prolétariat.

Et ce n'est pas un hasard si, lorsqu'elle se rapprocha du bolchévisme sur des questions essentielles (rôle des soviets, programme de la révolution socialiste, etc.), elle se mit à construire le premier noyau du futur parti communiste allemand sans pour autant rejoindre les dirigeants russes sur l'ensemble des problèmes politiques.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que la couverture idéologique à la lutte contre toute perspective révolutionnaire. Le stalinisme, en se présentant comme la continuation du léninisme au prix d'une falsification historique sans précédent dont on découvre encore chaque jour les effets, a rendu un fier service à tous les bourgeois et sociaux-démocrates qui depuis longtemps mènent cette croisade.

Mais force est aussi de reconnaître que, pour de nombreux courants révolutionnaires qui se sont dégagés dans la dernière période, la référence au léninisme a posé problème et continue de le faire. Justement à cause du repoussoir stalinien. l'expérience de la dégénéréscence de l'URSS, l'existence et la pratique des inévitable et, en quelque sorte, légitime.

Si nous nous réclamons du léninisme, ce n'est pas pour le plaisir d'accoler une étiquette de plus, ni par manie de reproduction du fonctionnement du Parti bolchevik dans telle ou telle période. Encore qu'il y ait beaucoup à apprendre des débats qui eurent lieu sur ces questions dans ce parti puis dans les partis communis-

Si nous nous réclamons du léninisme, ment lié - comme nous avons essayé de le montrer dans cet article -à l'élaboration progressive, au travers de la révolution russe puis d'expériences comme celle de l'Allemagne, des éléments fondamentaux d'une stratégie de prise du pouvoir par le prolétariat et des formes d'organisation nécessaires pour atteindre cet objectif.

La victoire du stalinisme a brutalement arrêté ce processus. Trotsky, et d'autres peu nombreux, ont poursuivi et approfondi cette élaboration : analyse des nouvelles formes de domination capitaliste (fascisme) ; préservation et enrichissement des acquis des quatre premiers congrès de l'IC au travers de la lutte contre la montée du nazisme, de la révolution espagnole, du Front populaire français ; analyse de la dégénérescence de l'Etat ouvrier soviétique et des questions posées par la transition au socialisme. A l'époque, leurs voix n'ont pas trouvé beaucoup d'écho.

Mais il est toujours un peu étonnant de voir comment des individus ou des courants qui ont prétendu, ces dernières années, définir des perspectives révolutionnaires en croyant innover, n'ont fait finalement que répéter des chansons déjà entendues. Il faut en discuter les paroles avec sérieux, à la lumière des expériences anciennes et récentes. Mais rien ne pourrait nous empêcher de dire que nous en connaissons la musique.

Ainsi, pour prendre un seul exemple, les courants « eurocommunistes de gauche » se sont mis à expliquer qu'il faut construire des partis de type « nouveau » (rejetant le centralisme démocratique vite assimilé au centralisme bureaucratique stalinien). Ils ont élaboré une stratégie <~ nouvelle », prétendant articuler système parlementaire et conseils et graduel de transformation sociale.

Ils n'ont fait, sur le fond, que reprendre le discours des « austromarxistes » dont nous avons parlé plus haut et qui, déjà, expliquaient que la voie suivie par les bolcheviks était peut-être bonne pour un pays arriéré comme la Russie, mais non pour les pays capitalistes modernes ...

On peut ruser avec les mots mais pas avec les éléments-clés qui structurent une perspective révolutionnaire. Nous nous réclamons donc du

Une erreur sur cette page ?