A propos du livre de L. Batsch et M . Bouvet
A scission de la CGT en 1921 représente un tournant radical dans l'histoire du syndicalisme français . Pour la première fois , l'unité du mouvement syndical, difficilement réalisée à la fin du XIXe siècle, est brisée. Elle ne se réalisera à nouveau, dans ces conditions historiques très différentes , qu'en 1936 au moment du Front populaire pour se casser encore en 194 7. En même temps qu'il éclaire la délicate question des rapports parti-syndicats, le livre de nos camarades Batsch et Bouvet permet de répondre à deux questions : la scission de la CGT était-elle inévitable? Qui en a été responsable ?
Avant d'aborder plus précisément le contexte politique de la scission, il est nécessaire de revenir brièvement sur certaines caractéristiques de la CGT avant ·1914 et sur son rôle dans la Première Guerre mondiale.
En effet, en même temps que sa relative faiblesse puisque la CGT compte 400 000 syndiqués en 1908 contre plus de trois millions aux syndicats allemands, un des traits remarquables de la CGT d'avant-guerre, du moins de 1906 à 1910 avec des dirigeants comme Griffuehles et Emile Pouget, fut d'être l'expression du courant syndicaliste révolutionnaire. La fameuse charte d'Amiens, en 1906, avait officialisé cette indépendance totale de la CGT vis-à-vis de la SFIO, jugée trop réformiste.
Dès le début du premier conflit mondial, la direction de la CGT abandonna son mot d'ordre de grève générale internationale contre les fauteurs de guerre. Elle capitula, comme la direction de la SFIO, et Jouhaux, le principal dirigeant, se fit le champion de l'union sacrée. Cela est assez connu pour qu'on ne s'y arrête davantage. Ce qui l'est moins en revanche, ce sont les multiples liens de collaboration de classe que tissent la CGT et le patronat : commissions paritaires dans les entreprises, intervention du syndicat dans la gestion économique, et sur l'organisation du travail.... C'est là une évolution, d'autant brutale qu'elle rompt avec les traditions du syndicalisme révolutionnaire, qui va profondément marquer le réformisme de la CGT et, au-delà, tout le syndicalisme français .
Pourtant, une fois passé le raz-de-marée chauvin de 1914, la minorité de la CGT, animée par Merrheim et Pierre Monatte, le fondateur de la Vie ouvrière, s'organise. En 19 17 et 19 18, en même temps que les idées pacifistes progressent rapidement dans la classe ouvrière, les premières grèves de masse éclatent: dans la région parisienne d'abord, dans la Loire, etc. Mais, à l'intérieur de la CGT, la véritable ligne de partage entre la majorité et la minorité, c'est la Révolution russe.
Comme dans la plupart des pays capitalistes, en Allemagne, en Italie, la fin de la boucherie impérialiste et la Révolution soviétique marquent le signal d'un immense mouvement de masse potentiellement révolutionnaire dont la grève des cheminots de mai 1920 constitue l'apogée en France.
Au congrès de Lyon qui s'ouvre en 1919, premier congrès d'après-guerre, la CGT compte plus de 1 600 000 syndiqués. Dans un climat marqué par l'intervention armée contre la Russie et l'échec des grèves de 191 9, à cause de la stratégie de la majorité, la minorité de la CGT met en avant deux axes : la défense et l'extension de la Révolution russe et la préparation de la grève générale en France.
Parallèlement à la croissance de la CGT, Jouhaux et les dirigeants de CGT pratiquent une collaboration de classe de plus en plus ouverte : participation au Conseil national économique, élaboration d'un « programme minimum » qui comporte une planification démocratique entre le patronat et le syndicat...
En réalité, la direction de la CGT rejette la révolution, en Russie comme en France. 11 Ce qu 'il f aut faire , c'est la révolution économique et cette révolution économique ne se f ait pas dans la rue, par la foule délirante, déchaînée, détruisant pour le seul désir ou le plaisir de gaspiller et de détruire 11, s'exclame Merrheim, ancien minoritaire qui a retourné sa veste, au congrès de 191 9. La direction de la CGT prépare la scission
Devant la montée des luttes ouvrières et la progression de la minorité révolu-
tions comme les métaux, les cheminots, . ouvriers qualifiés organisés sur la base du tionnaire, qui est d'ailleurs loin d'être monolithique puisque s'y côtoient les courants anarcho-syndicaliste, syndicaliste révolutionnaire et pro-Moscou, la majorité de la CGT va préparer la scission. L'exemple du congrès des syndicats de la Seine en 1920 donne une idée de la progression des idées révolutionnaires :
sur 151 syndicats, 76, qui représentent près de 90 000 travailleurs, se prononcent pour les Comités syndicalistes révolutionnaires, contre 75 pour Jouhaux. Au congrès d'Orléans, en mai 1920, la minorité recueille plus du quart des mandats. Les minoritaires présentent une motion qui pose le problème de l'affiliation internationale de la CGT, jusquelà membre de la fédération syndicale internationale (FSI) d'Amsterdam, elle- même liée à la ne Internationale : Il Il n 'est qu'une Internationale de la révolution, celle de Moscou . La CGT redevenue
/idèle à l'esprit révolutionnaire se doit d'y adhérer et se déclarer prète à collaborer avec l'organisation politique qui agira révolutionnairement, gardant malgré cela sa complète autonomie. »
En mai 1920, la majorité des 450 000 cheminots, dont les trois-quarts sont syndiqués à la CGT, se mettent en grève.
Malgré la force du mouvement, c'est l'échec, la majorité refuse d'appeler à la grève générale. En décembre 1920 a lieu le congrès de Tours : la majorité de la
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1 avancer une ligne audacieuse de front unique avec la CGT réformiste. Quand elle mettra en place cette tactique, en 1923-1924, cela correspond au reflux de . la vague révolutionnaire des années 1919-1920 : le même mouvement qui avait poussé les travailleurs vers les minoritaires de la CGT et les communistes va les ramener vers les organisations traditionnelles, la CGT et la SFIO. Ainsi, à partir de 1925, alors que la CGT revendique 500 000 syndiqués, les effectifs de la CGTU ne cesseront de baisser, en raison il est vrai de la désastreuse ligne « classe contre classe » de la troisième période de l'Internationale communiste. L'histoire de la CGTU, héritière à sa création des meilleures traditions du syndicalisme révolutionnaire que Trotsky décrivait avant-guerre comme « l'embryon du parti >>, se confondra malheureusement assez vite avec la stalinisation du PCF, dont les départs de Rosmer, Monatte fourniront les signes avant~oureurs .
Le livre de Batsch et Bouvet contient bien d'autres éléments de réflexion que nous ne pouvons développer ici : les rapports CGT-PC, l'IC et la question syndicale ...
Pour terminer, nous formulerons simplement un regret : que les auteurs n'aient pas suffisamment mis en parallèle la scission de la CGT avec la recomposition de la classe ouvrière pendant et après la guerre 1914-1918. En effet, la guerre a profondément bouleversé l'organisation du travail (introduction du taylorisme et de la production industrielle de masse, progrès de la féminisation dans les usines). D'une certaine manière, la scisison de la CGT en 1921 reflète une double coupure : d'une part, au niveau de la conscience politique de la classe ouvrière (entre réformistes et révolutionnaires), d'autre part dans son organisation même.
La scission de 1921 correspond ainsi à une modification dans la structure du prolétariat en France : elle sanctionne le passage du syndicalisme révolutionnaire d'avant-guerre, marqué plutôt par les métier, à un syndicalisme industriel, organisant en priorité les travailleurs dans l'usine. Il est d'ailleurs intéressant de constater que les minoritaires ont surtout progressé, en 1 91 8 et en 1 91 9, dans les branches trés concentrées et les grandes usines.
Finalement, la scission de 1921 est peut-être ce moment privilégié de l'histoire du mouvement syndical français où se fit la greffe entre l'héritage du syndicalisme révolutionnaire et le nouveau prolétariat industriel issu de la guerre. Greffe qui resta éphémère, compte-tenu de l'orientation future du Parti communiste, et en raison également de la faiblesse de la concentration capitaliste en France.
Jean-Michel Masson 1. Publié aux éditions " La Brèche"· 200 pages. 60 francs. En vente à la librairie " La Brèche "• au prix de 57 francs.