Intervention d'Ernest Mandel au VP Congrès de laLCR au nom du Secrétariat Unifié de la IVe internationale
'APPORTE au VIe Congrès de la LCR le salut fraternel et chaleureux du secrétariat unifié de la IVe Internationale et de tout notre mouvement mondial.
Votre congrès est un événement important pour l'Internationale, à la construction de laquelle vous apportez une contribution majeure. Nous sommes convaincus que les conclusions de votre congrès permettront de maintenir et d'élargir cette contribution, y compris au niveau du fonctionnement et de la construction de la direction internationale.
Votre congrès est surtout important pour l'Internationale parce que la classe ouvrière française, une des plus politisées du monde, pèse d'un poids exceptionnel sur la dynamique de la lutte de classes de l'Europe capitaliste, voire de toute l'Europe. L'évolution des rapports de forces dans ces pays sera fortement influencée par 1 'issue des conflits politiques et sociaux qui marquent l'ère Mitterrand en France.
L'appréciation de cette issue -ou plus précisément de l'alternative avec laquelle nous sommes confrontés - se place dans le cadre de l'appréciation de l'évolution de la situation internationale qui se trouve au centre des débats préparatoires pour notre xne Congrès mondial.
D'une part, la crise du capitalisme, la crise du système impérialiste mondial, la crise de direction de la bourgeoisie sont très profondes. Ce sont des crises à long terme et de longue durée. Même sur le terrain purement économique, la reprise actuellement en cours aux USA, au Japon, en RF A et qui s'étendra sans doute à toute l'Europe capitaliste, n'élimine d'aucune manière la crise structurelle ni la montée du chômage. Cette crise prend et prendra une forme explosive surtout dans les pays semi-coloniaux et dépendants, vu la détérioration des conditions d'existence, que les masses soupçonnent encore mal dans les pays impérialistes et dans les Etats ouvriers bureaucratisés.
n suffit de rappeler que dans les pays dits du tiers monde, selon un rapport officiel de l'ONU, à présent cinquante millions de personnes meurent chaque année de faim, soit tous les deux ans une hécatombe égale à la Deuxième Guerre mondiale.
Mais, d'autre part, l'impérialisme a déclenché une contre-offensive politique et militaire qui a incontestablement marqué des points. Il a infligé une défaite grave à la révolution grenadienne, à la résistance palestinienne et aux masses libanaises, aux masses turques et, par la direction khomeiniste interposée, aux masses iraniennes. Elle a marqué des points dans la phase initiale .de l'offensive d'austérité contre les travailleurs et les organisations syndicales dans de nombreux pays impérialistes.
Nous avons examiné de plus près les raisons qui expliquent le retard et les limites relatifs de la riposte ouvrière à cette offensive. Je dis les retards relatifs, car il y a des exemples de ripostes importantes qui se sont déjà produites, notamment en Italie, au Canada, en Belgique où l'ampleur et la combativité de la récente grève générale dans les services publics ont surpris tout le monde.
Mais il faut bien constater que jusqu'ici, il n'y a pas eu encore une riposte généralisée de la classe ouvrière contre les réductions de pouvoir d'achat et d'allocations de sécurité sociale, contre les licenciements et les fermetures d'usine qui déferlent sur elle. Comme un des orateurs intervenant à votre congrès l'a correctement souligné, jusqu'ici les mobilisations de masse numériquement les plus larges qui ont eu lieu en Europe capitaliste et en Amérique du Nord au cours des deux dernières années ont été celles du mouvement antiguerre et antiremilitarisation.
Qu'est-ce que cela implique du point de vue des perspectives ? Nous estimons qu'aucune conclusion définitive ne peut être fixée à ce point. Nous nous trouvons dans une phase intermédiaire qui commence avec la fin de la montée des luttes ouvrières de la phase 1968-1975. Cette phase est marquée par des luttes essentiellement défensives et fragmentaires. Elle peut déboucher sur des luttes de plus en plus généralisées et radicalisées, ce qui implique, du moins potentiellement, une transformation des luttes défensives en luttes offensives. .Llle peut déboucher sur une succession de défaites partielles qui, à travers un affrontement majeur perdu, débouche sur un recul et une défaite graves de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier.
A l'heure actuelle, les deux issues sont possibles. Le fléau de la balance semble suspendu entre les deux. Sobrement, nous devons enregistrer cet état de choses sans privilégier l'un des termes de l'alternative dans notre analyse.
Cela ne signifie pas que nous devons être sceptiques quant à la combativité de notre classe.
La classe ouvrière européenne riposte et ripostera de plus en plus à l'offensive capitaliste. Il y aura d'importantes grèves et d'importantes manifestations de résistance ouvrière. n y aura des luttes ouvrières de grande envergure. Les grandes luttes en Europe sont devant et non derrière nous.
Mais ce que nous ne pouvons pas déterminer d'avance, c'est de savoir si ces luttes seront des luttes généralisées à dynamique de nouveau offensive, ou si les bureaucraties syndicales, réformistes, eurocommunistes, staliniennes, réussiront à fragmenter
ces luttes et à en paralyser le potentiel 1 Pékin - ont provoqué un repli généanticapitaliste.
Sans vouloir prendre parti dans vos débats tactiques, j'exprimerai, avec toute la prudence nécessaire, l'avis suivant : vraisemblablement, sans une première concrétisation de la recomposition du mouvement ouvrier, il sera difficile pour la classe ouvrière, abandonnée à ses propres ressources spontanées, de généraliser ses luttes. Mais début de recomposition du mouvement ouvrier ne signifie pas nécessairement renforcement spectaculaire de nos propres sections, ni apparition de courants centristes massifs ni de courants lutte de classe massifs au sein des syndicats. Mais cela signifie au minimum des forces suffisantes, au niveau de ce que Trotsky a appelé « les dirigeants naturels de la classe », pour pouvoir traduire la méfiance croissante à l'égard des appareils bureaucratiques de la part des travailleurs d'avant-garde en une force positive d'impulsion et de centralisation des luttes.
Est-ce lié à l'apparition d'une solution politique de rechange crédible, par rapport à la politique de collaboration de classes des réformistes de tout poil ?
Pas nécessairement. La recomposition du mouvement ouvrier pourrait débuter par exemple par l'amplification des mouvements de solidarité de classe interprofessionnelle - y compris, évidemment, de solidarité avec les travailleurs immigrés, avec les femmes, avec les jeunes, avec les chômeurs - sans que cela débouche dès le début sur un projet politique alternatif.
Sur ces questions, la discussion est de toute manière ouverte. Elle sera fertile et enrichissante, comme elle le sera sur toute une série de problèmes théoriques actuellement débattus dans nos rangs. Le marxisme est par définition ouvert. Il est périodiquement confronté avec des phénomènes nouveaux et avec des données nouvelles concernant des phénomènes anciens. Il n'est pas un système clos d'idées mises au frigo. Il est un système d'idées apte à s'intégrer des réponses' nouvelles données à des questions nouvelles.
Mais une chose est le marxisme ouvert. Autre chose est le scepticisme généralisé et l'examen d'états d'âme névrosés. Le retard d'une riposte ouvrière généralisée, le recul de la perspective révolutionnaire à court terme, le discrédit croissant qui frappe le mouvement dit communiste international -s'identifiant avec les régimes bureaucratiques de Moscou et de ral de l'intelligentsia hier de gauche vers des positions ·de droite, instrumentalisées par l'offensive anticommuniste, antimarxiste et antihumaniste de la bourgeoisie internationale.
Et devant cette offensive-là, nous faisons front en défendant notre programme et la continuité du marxisme.
Oui, le capitalisme est en crise très profonde, et la crise mondiale est essentiellement une crise de la société bourgeoise. Cette crise confronte l'humanité avec le dilemme socialisme ou barbarie, plus réel aujourd'hui que jamais. Les quatre cavaliers de l'Apocalypse sont déjà partis. L'haleine fétide de leurs chevaux touche déjà nos cous. lls s'appellent : la faim dans le tiers monde, le chômage massif et la remontée de la pauvreté dans les pays impérialistes, les menaces pesant sur la biosphère et les risques de destruction nucléaire du genre humain.
Oui, la révolution reste la réalité fondamentale de notre siècle. Rien ni personne n'empêcheront les masses, dans les troi~ secteurs de la révolution mondiale, de se rebeller périodiquement contre des conditions insupportables soit économiques, soit sociales, soit politiques, soit sur tous les terrains à la fois.
Oui, le prolétariat, c'est-à-dire la masse des salariés qui constituent aujourd'hui une masse de plus de 7 50 millions d'individus à l'échelle mondiale, plus large que jamais dans l'histoire, reste l'épine dorsale de la révolution dans les principaux pays des trois secteurs de la révolution mondiale, qu'aucune autre force ou alliance de forces ne peut remplacer comme force motrice pour renverser l'impérialisme et le capitalisme internationaux.
Oui, le prolétariat a besoin d'un parti léniniste d'avant-garde qui permet d'armer les luttes de masse courantes des enseignements codifiés de toutes les luttes passées du prolétariat et de ses alliés.
Oui, il faut construire simultanément des organisations révolutionnaires nationales et une organisation révolutionnaire internationale. L'internationalisation des forces productives implique une internationalisation croissante de la lutte de classes qui affaiblit et affaiblira de plus en plus la classe ouvrière si celle-ci est incapable de lui faire face par une centralisation progressive de ses réactions.
Dans ce sens, le fait que nous sommes aujourd'hui la seule organisation internationale qui fonctionne effectivement comme telle dans le mouvement ouvrier, quelle que soit par ailleurs sa faiblesse, est aujourd'hui un des principaux atouts de la IVe Internationale, un atout qui a des effets d'internationalisme pratique, fussent-ils encore modestes.
Comme un seul homme et une seule femme, la section britannique s'est opposée à l'agression de labourgeoisie impérialiste contre l'Argentine dans la guerre des Malouines.
Comme un seul homme et une seule femme, la section israélienne s'est opposée à l'agression de l'Etat sioniste contre la résistance palestinienne et les masses libanaises.
Comme un seul homme et une seule femme, les sections française et italienne se sont opposées à l'intervention de leur bourgeoisie impérialiste au Liban.
Comme un seul homme et une seule femme, la LCR s'est opposée à l'intervention française au Tchad.
Comme un seul homme et une seule femme, toutes les sections de la IVe Internationale s'opposent à l'intervention impérialiste contre la révolution centre-américaine et organisent le mouvement de solidarité international avec cette révolution.
Comme un seul homme et une seule femme, toutes les sections de la Ive Internationale se sont mobilisées en solidarité avec nos frères et nos sœurs du prolétariat polonais lorsque So/idarnosc fut soumis au début de contre-révolution politique déclenchée par le coup d'Etat du général Jaruzelski ( .. .).
Dans la recomposition de la classe ouvrière, la jeunesse ouvrière joue un rôle particulier et les jeunes travailleurs immigrés occupent une place de choix au sein de cette classe ouvrière jeune dans toute une série de pays d'Europe et hors d'Europe. C'est pourquoi je vous signale que cet été les organisations de jeunesse de la IVe Internationale en Europe organisent un camp de jeunesse européenne pour lequel elles demandent l'appui de toutes les sections. Et je suis certain que la LC~ les appuiera, comme d'autres sections les appuient.