Lancée à la face du monde en 1982, cette déclaration reste d'une brûlante actualité. Nous en publions des extraits, en hommage à
Cuba socialiste qui vient de fêter son vingt-cinquième anniversaire
1984 a vu naître la 25e année de la révolution cubaine. Ces 25 ans constituent une extraordinaire victoire, à deux cent kilomètres des côtes US. S'il a porté des coups souvent terribles à la révolution latino-américaine, l' impérialisme nord-américain n'a pu abattre Cuba, réduire une révolution qui reste l'exemple à suivre pour tous les pays de l'hémisphère. C'est donc comme une victoire que nous saluons la vingt-cinquième année de cette révolution, toujours en première ligne et toujours menacée par l'impérialisme.
Pourquoi, à cette occasion, publier de larges extraits de " la Deuxième Déclaration de la Havane ,,, texte en forme d'épopée, manifeste de la révolution cubaine lancé au monde en 1962?
La Déclaration présente l'immense intérêt de révéler la pensée des dirigeants fidélistes en ces premières années de la révolution. Une pensée qui se situe d'emblée dans un cadre continental et comprend la révolution cubaine comme un élément -décisif sans doute- mais un élément seulement de la révolution américaine.
Le souffle de la Déclaration se retrouve aujourd'hui dans l'insurrection victorieuse au Nicaragua, dans les combats des révolutionnaires salvadoriens et guatémaltèques. Ainsi la Déclaration, dans ses lignes essentielles, n'a pas vieilli, malgré les détours et les échecs souvent sanglants du prolétariat latino-américain, malgré les interprétations unilatérales et parfois dramatiques -sur la guerre de guerilla notamment- de l'expérience cubaine parmi les révolutionnaires latino-américains au cours de ces vingt dernières années.
La Déclaration demeure vivante à Cuba même, quand d'autres révolutions prolétariennes ont succombé à la démoralisation et au cancer bureaucratique en beaucoup moins d'années.
Cela peut-êt re affirmé et justifié par l'attitude de Cuba aujourd' hui vis-a-vis de la révolution centre-américaine, par l'aide et la solidarité politique de l'Etat ou vrier cubain qui n' ont pas à ce jour été démentis, par une mobi -lisation impressionnante du peuple cubain qui respire quotidiennement au rythme de Mamtgua et des guerrillas du Salvador.
La deuxième Déclaration de la Havane exprinte avec une force prenante l'irruption d' une perspective révolutionnaire internationale - fut-elle limitée régionalement - dans un mouvement ouvrier mondial désagrégé par le stalinisme et la collaboration de classes en défense de l' Etat itational.
Jamàis la révolution yougoslave - qui rompait sur des points essentiels avec le stalinisme - ne s'est haussée à ce niveau. Ni la révolution vietnamienne, victime àujourd'hui du nationallsme réactionnaire de sa direction. b•origide non stalinienne -contrairement aux précédentesla direction cubàine a renoué d'emblée avec certaines des plus hautes et essentielles traditions du mouvement ouvrier révolutionnaire.
Ceci n'atténüe en aucune façon les critiques que nous portons ali régime cubain dans le domaine de la démocratie socialiste notamment, ni la condamnation qu'appellent les cas de répression politique ou d'arbitraire à l'égard hommes ou de femmes qui expriment ses opinions ou agissent hors de normes sociales ou politiques officielles.
Dès la transcroissance de la révolution cubaine en révolution prolétarienne, la Ive Internationale a mis le doigt, dans de nombreux textes, sur l'absence d'une plei ne démocratie socialiste à Cuba. Elle a porté ces critiques, non dans un esprit de dénigrement, mais de solidarité internationaliste : l'absence de structures de démocratie ouvrière au niveau de l'Etat, la non possibilité d'expression d'opinions différentes et d'organisation hors du contrôle du parti unique, a toujours constitué une faiblesse et un danger pour la révolution cubaine.
C'est pourquoi nous reproduisons aujourd'hui les parties les plus significatives de te texte, d'après la publication qu' en fit la revue "Quatrième Internationale,,, en 1962. Non pour un hommage posthume aux premières années de la révolution cubaine, mais comme un témoin qui inspire aujourd'hui la révolution centre-américaine et à laquelle Cuba -et sa direction historique- restent aujourd'hui fondamentalement liés.
M. T. E 18 mai 1895, à la veille de mourir d'une balle espagnole dans le cœur, José Marti , apôtre de notre indépendance, dans une lettre inachevée à son ami Manuel Mercado, disait:
« Maintenant je suis capable d'écrire ... Je cours chaque jour le danger de donner ma vie pour mon pays et pour l'obligation.. . d'empêcher à temps, grâce à l'indépendance de Cuba, que les Etats-Unis étendent leur contrôle sur lesAntilles et par conséquent assujetissent avec d'autant plus de force nos pays d'Amérique. Tout ce que j'ai fait jusqu'à maintenant et tout ce que je ferai l'a été dans ce but...
« Les personnes les plus vitalement intéressées à empêcher l'annexion impérialiste de Cuba, qui ferait de Cuba le point de départ de la course (qu'il faut bloquer et que nous bloquons de notre sang) à l'annexion de nos nations américaines par le Nord brutal et violent qui les . méprise, sont empêchées par des engagements de donner un appui ouvert et franc au sacrifice qui est fait pour notre profit et pour le leur.
« J'ai vécu au sein du monstre et connais ses entrailles ; et ma fronde est la fronde de David. »
En 1895, Marti soulignait déjà le danger qui planait sur l'Amérique et ap-
pelait l'impérialisme par son nom : impérialisme. Il soulignait aux peuples de l'Amérique latine que, plus que quiconque, ils étaient intéressés à ce que Cuba ne succombe à la cupidité du Yankee méprisant les peuples d'Amérique latine. Et, de son propre sang, versé pour Cuba et l'Amérique, il écrivit les mots que, de façon posthume, pour rendre hommage à sa mémoire, le peuple de Cuba met en tête de cette déclaration. Humiliation
Soixante-sept années se sont écoulées. Porto-Rico a été converti en une colonie et est toujours une colonie saturée de bases militaires. Cuba tomba aussi dans Les griffes de l'impérialisme. Ses troupes occupérent notre territoire. L'amendement Platt fut imposé à notre première Constitution, comme une clause humiliante sanctionnant l'odieux droit d'intervention étrangère. Nos richesses passèrent dans ses mains, notre histoire fut falsifiée, notre gouvernement et notre politique furent entièrement modelés dans les intérêts des contremaîtres, la nation fut soumise à 60 années d'étouffement politique, économique et culturel.
Mais Cuba se souleva. Cuba fut capable de s'arracher à la tutelle illégitime. Cuba brisa les chaînes qui liaient son sort à celui de son oppresseur impérialiste, récupéra ses richesses, régénéra son agriculture et déploya la bannière d'un Territoire et d'un Peuple Libre de l'Amérique.
Maintenant, les Etats-Unis ne seront plus jamais en état d'utiliser la force de Cuba contre l'Amérique ; mais, par contre, dominant la majorité des autres pays d' Amérique latine, les Etats-Unis s'efforcent d'utiliser la force de l'Amérique contre Cuba.
Qu'est l'histoire de Cuba si ce n'est celle de l'Amérique latine ? Et qu'est l'histoire de l'Amérique latine, si ce n'est celle de l'Asie, de l'Afrique et de l'Océanie ? Et qu'est l'histoire de tous ces peuples si ce n'est celle de l'exploitation la plus cruelle et la plus impitoyable par l'impérialisme dans le monde ? (. . .)
Cuba et l'Amérique latine font partie du monde. Nos problèmes font partie des problèmes engendrés par la crise générale du capitalisme et la lutte des peuples qui avaient été soumis, du conflit entre le monde qui naît et le monde qui agonise. La campagne odieuse et brutale déclenchée contre notre nation exprime l'effort aussi désespéré que futile des impérialistes pour empêcher les peuples de se libérer. Cuba heurte les impérialistes d'une façon spéciale. Que se cache-t-il derrière la haine des Yankees envers la Révolution cubaine? Qu'est-ce qui explique rationnellement la conspiration, unissant dans le même but agressif, la puissance la plus riche et la plus forte du monde et les oligarchies de tout un continent qui, ensemble, sont supposées représenter une population de 350 millions d'hommes, contre un petit pays de seulement 7 millions d'habitants, économiquement sous-développé, sans moyens militaires ou financiers capables de menacer la sécurité ou l'économie d'aucun autre pays ? Ce qui les unit et les stimule, c'est la peur. Non la peur de Cuba, mais la peur de la Révolution latino-américaine. Non la peur des ouvriers, paysans, intellectuels, étudiants et couches progressistes des classes moyennes qui ont pris le pouvoir par des moyens révolutionnaires à Cuba, mais la peur que les ouvriers, paysans, étudiants et couches progressistes des classes moyennes prennent le pouvoir par des moyens révolutionnaires dans les pays opprimés et affamés, exploités par les monopoles yankees et les oligarchies réactionnaires d'Amérique, la peur que le peuple spolié du continent arrache les armes à ses oppresseurs et, comme Cuba, se déclare le peuple libre de l'Amérique. Le spectre de Cu ba
En écrasant la Révolution cubaine, ils espèrent dissiper la peur qui les tourmente, le spectre de la révolution qui les menace. En liquidant la ré·v'olution cubaine, ils espèrent liquider l'esprit révolutionnaire des peuples. Ils s'imaginent, dans leur délire, que Cuba est un exportateur de révolutions. Dans leurs cerveaux troublés de marchands et d'usuriers, se trouve l'idée que les révolutions peuvent être achetées, vendues, louées, exportées et importées tout comme une marchandise. Ignorant les lois objectives qui régissent le développement des sociétés humaines, ils croient que leurs régimes monopoleurs, capitalistes et semi-féodaux sont éternels. Eduqués dans leur propre idéologie réactionnaire, mélange de superstition, d'ignorance, de subjectivisme, de pragmatisme et autres aberrations mentales, ils ont une image du monde et de la marche de l'histoire conforme à leurs intérêts de classes exploiteuses (.. .). La marche de l'humanité
Mais le développement de l'histoire, la marche ascendante de l'humanité, ne s'arrête pas et ne peut être arrêtée. Les forces animant les masses qui font réellement l'histoire, déterminée par . les conditions matérielles de leur existence et des aspirations à des objectifs plus élevés de bien-être et de liberté, qui émergent quand les progrés de l'homme dans les domaines de la science, de la technique et de la culture les rendent possibles, sont supérieures à la volonté et à la terreur déchaînée par les oligarchies régnantes.
Les conditions subjectives de chaque pays, c'est-à-dire le facteur conscient, l'organisation, la direction, peuvent accélérer ou retarder la révolution, suivant le plus ou moins grand degré de développement, mais tôt ou tard, à chaque époque historique, quand les conditions
siècle dernier, mais pas de l'exploitation. · l'homme et la femme de l'exploitation, du objectives mûrissent, la conscience s'acquiert; la direction émerge et la révolution se produit.
Que ceci se fasse pacifiquement ou dans les douleurs ne dépend pas des révolutionnaires, mais des forces réactionnaires de la vieille société, qui résistent à la naissance de la nouvelle société engendrée par les contradictions portées dans le sein de la vieille société. Dans l'histoire, le révolutionnaire est comme le docteur qui assiste à la naissance d'une nouvelle vie. Il n'emploie pas nécessairement les instruments de force, mais il les utilisera sans hésiter s'il faut aider la naissance. Une naissance qui apporte aux masses asservies et exploitées l'espoir d'une vie nouvelle, meilleure.
Dans nombre de pays d'Amérique latine, la révolution est aujourd'hui inévitable. Ce fait n'est pas déterminé par le vouloir de personne. Il est déterminé par les horribles conditions d'exploitation dans lesquelles vit l'homme d'Amérique, par le développement de la conscience révolutionnaire des masses, la crise de l'impérialisme et le mouvement universel de lutte des peuples asservis.
L'anxiété ressentie aujourd'hui est un symptôme indubitable de rébellion. Les tréfonds mêmes du continent sont puissamment ébranlés, de ce continent qui a connu quatre siècles d'esclavage, de semiesclavage, d'exploitation féodale, en commençant par ses habitants autochtones et les esclaves importés d'Afrique, jusqu'aux noyaux des nationalités qui émergèrent plus tard: Blancs, Noirs, Mulâtres, Métis et Indiens, qui sont devenus des frères sous le mépris, l'humiliation et le joug yankee, des frères dans leur espoir d'un avenir meilleur.
Les peuples d'Amérique se libérèrent du colonialisme espagnol au début du Les propriétaires fonciers féodaux assumèrent l'autorité des dirigeants espagnols ; les Indiens restèrent dans leur pénible servitude ; l'homme d'Amérique latine continua, sous une forme ou une autre, à être un esclave, et les plus minimes espoirs du peuple cédèrent devant la puissance des oligarchies et le joug du capital étranger. Telle est la vérité de l'Amérique, avec des nuances et des variations diverses. Aujourd'hui, l'Amérique latine est écrasée par un impérialisme plus féroce, plus cruel et plus puissant que l'em pire colonial espagnol.
Devant la réalité objective et la révolution latino-américaine historiquement inexorable, quelle est l'attitude de l'impérialisme yankee ? Il se prépare à mener une guerre coloniale contre les peuples d'Amérique latine. Il crée un appareil de force, des prétextes politiques et des instruments pseudo-légaux souscrits par les oligarchies réactionnaires pour réprimer par le fer et par le feu la lutte des peuples d'Amérique latine ( ... ) Le dossier de Cuba
Cuba, la nation latino-américaine qui a rendu propriétaires de terre plus de 1 00 000 petits fermiers, assuré du travail toute l'année dans les fermes d' Etat et les coopératives à tous les ouvriers agricoles, transformé les forts en écoles, donné 700 000 bourses à des étudiants d'universités, d'écoles secondaires et techniques, créé des salles de lecture pour toute la population enfantine, liquidé totalement l'analphabétisme, quadruplé les services médicaux, nationalisé les intérêts étrangers, supprimé le système abusif qui transformait l'habitation en un moyen d'exploitation du peuple, éliminé virtuellement le chômage, supprimé la discrimination suivant la race ou le sexe, débarrassé le pays du jeu, du vice et de la corruption administrative, armé le peuple, fait de la jouissance des droits de l'homme une réalité vivante en libérant manque de culture et de l'inégalité sociale ; Cuba qui s'est libéré de la tutelle étrangère, qui a acquis une complète souveraineté, établi les bases pour le développement de l'économie afin de ne plus être un pays de monoculture expor-
tant seulement des matièrès premières, Cuba est expulsé de l'Organisation des Etats américains par· des gouvernements qui n'ont pas réalisé pour leurs peuples un seul de ces objectifs. Comment pourraient-ils justifier leur conduite devant les peuples d'Amérique et du monde ? Comment pourraient-ils nier que, dans leur conception, une politique de terre, de pain, de travail, de santé, de liberté, d'égalité et de culture, de développement accéléré de l'économie, de dignité nationale, de totale . autodétermination et de souvenaineté, est incompatible avec l'hémisphère américain ?
les peuples pensent très différemment. Ils pensent que la seule chose incompatible avec la destinée de l'Amérique latine est la misère, l'exploitation féOdale, l'analphabétisme, les salaires de famine, le chômage, la politique de répression contre les masses d'ouvriers, de paysans et d'étudiants, la discrimination envers les Noirs, les Indiens, les métis, l'oppression par les oligarchies, le pillage de leurs richesses par les monopolistes yankees, la stagnation morale de leurs intellectuels et artistes, la ruine des petits producteurs par la concurrence étrangère, le sous-développement économique, les gens sans rues, sans hôpitaux, sans logements, sans écoles, sans industries, la soumission à l'impérialisme, la renonciation à la souveraineté nationale et la trahison de leur pays.(...) Une force de répression
(...) A l'accusation que Cuba veut exporter sa révolution, nous répondons : les révolutions ne s'exportent pas, elles sont faites par le peuple.
Ce que Cuba peut donner aux peuples et ce qu'il a déjà donné, c'est son exemple.
Et qu'enseigne la révolution cubaine? Que la révolution est possible, que le peuple peut la faire, que dans le monde contemporain il n'y a pas de forces capables d'arrêter le mouvement de libération des peuples.
Nous n'aurions jamais pu triompher si la révolution elle-même n'avait été inexorablement destinée à surgir des conditions existantes dans notre réalité socio-économique, réalité qui existe à un degré encore plus grand dans bon nombre de pays latino-américains.
Il arrive inévitablement que, dans les pays où le contrôle des monopoles yankees est le plus fort, l'exploitation de l'oligarchie la plus cruelle, et la situation des masses travailleuses et paysannes la moins supportable, le pouvoir politique apparaisse le plus solide. L'état de siège devient habituel, toute manifestation de mécontentement des masses est réprimée par la force . La voie démocratique est totalement fermée. Le caractêre brutal de la dictature, la forme de domination adoptée par les classes dirigeantes, se révèle toujours plus clairement que jamais. C'est alors que l'explosion révolutionnaire des peuples devient inévitable.
Bien que dans ces pays sous-développés d'Amérique la classe ouvrière soit en général relativement faible, il y a une classe qui, en raison des conditions inhumaines dans lesquelles elle vit, constitue une force potentielle qui, dirigée par les ouvriers et les intellectuels révolutionnaires, a une importance décisive dans la lutte pour la libération nationale : les paysans.
Dans nos pays se rencontrent une industrie sous~développée et un régime agraire de caractère féodal. C'est pourquoi, en dépit de toutes les difficultés de la _vie des ouvriers des villes, la population rurale vit dans des conditions encore plus horribles d'oppression et d'ex~loitation ; mais elle est aussi, sauf exception, le secteur majoritaire absolu dépassant parfois plus de 70 % de 1~ population latino-américaine.
Abstraction· faite des propriétaires fonciers qui souvent résident dans les villes, le reste de cette grande masse gagne son existence en travaillant comme peones dans les haciendas pour les plus misérables salaires, ou travaille la terre dans des conditions d'exploitation qui ne feraient pas honte au Moyen Age. Ce sont ces circonstances qui font que la population rurale pauvre d'Amérique latine constitue une énorme force révolutionnaire potentielle.
les armées, édifiées et équipées pour la guerre conventionnelle, qui sont la force sur laquelle repose le pouvoir des classes exploiteuses, deviennent absolument impuissantes quand elles ont à faire face à la lutte irrégulière des paysans sur leur propre terrain. Elles perdent dix hommes pour chaque combattant révolutionnaire qui tombe, et la démoralisation s'étend rapidement chez elles du fait de faire face à un ennemi invisible et invincible qui ne leur offre pas l'occasion de faire preuve de leur tactique académique et de la forfanterie qu'elles emploient tant dans les mouvements militaires pour réprimer les ouvriers des villes et les étudiants.
La lutte initiale de petites unités combattantes est nourrie constamment par de nouvelles force~, le mouvement de masse coinmence à desserrer ses chaînes, le vieil ordre peu à peu commence à se casser en mille morceaux, c'est alors le moment où la classe ouvrière et les masses urbaines décident de la lutte.
Qu'est-ce qui, dès le début de la lutte de ces premiers noyaux, les rend invincibles, indépendamment du nombre, de la puissànce et des ressources de leurs ennemis ? C'est l'aide du peuple, et ils pourront compter sur cette aide du peuple dans une mesure toujours croissante.
Mais la paysannerie est une classe qui, en raison de l'état d'ignorance dans lequel elle est maintenue et d'isolement dans lequel elle vit, a besoin de la direction politique révolutionnaire de la classe ouvrière et des intellectuels révolutionnaires, car sans eux elle ne serait pas
capable de s'élancer dans la lutte et d'arriver à la victoire.
Dans les conditions historiques actuelles de l'Amérique latine, la bourgeoisie nationale ne peut pas diriger la lutte antiféodale et anti-impérialiste. L'expérience montre que, dans nos nations, cette classe, même quand ses intérêts sont en contradiction avec ceux de l'impérialisme yankee, est incapable de l'affronter, parce qu'elle est paralysée par la peur de la révolution sociale et effrayée par les cris des masses exploitées.
Devant le dilemme : impérialisme ou révolution, seules ses couches les plus progressistes seront avec le peuple.
L'actuelle corrélation de forces dans le monde et le mouvement universel de libération des peuples colonisés et dépendants indiquent à la classe ouvrière et aux intellectuels révolutionnaires d'Amérique latine leur véritable rôle, qui est de se placer résolument à l'avant-garde de la lutte contre l'impérialisme et le féodalisme. (...)
La division, un produit de toutes sortes de préjugés ; le sectarisme, le dogmatisme, un manque de largesse dans l'analyse du rôle de chaque couche sociale, de ses partis, organisations et dirigeants, rendent difficile la nécessaire unité d'action des forces démocratiques et progressistes de nos peuples. Ce sont des défauts de croissance, des maladies infantiles du mouvement révolutionnaire qui doivent être abandonnées. Dans la lutte antiféodale et anti-impérialiste, il est possible de pousser la majorité du peuple résolument derrière les buts de libération qui unissent l'esprit de la classe ouvrière, des paysans, de la petite bourgèoisie et des couches les plus progressistes de la bourgeoisie nationale. Ces secteurs comprennent la majorité de la population et rassemblent de grandes forces sociales capables de balayer la domination impérialiste et réactionnaire féodale. Dans ce large mouvement, peuvent et doivent lutter ensemble pour le bien de nos nations, de nos peuples, pour le bien de l'Amérique, depuis les vieux militants marxistes jusqu'aux catholiques sincères qui n'ont rien à faire avec les monopolistes yankees et les seigneurs féodaux de la terre. La tâche première
Ce mouvement entraînera avec lui les éléments les plus progressistes des forces armées, également humiliées par les missions militaires yankees, la trahison des intérêts nationaux par les oligarchies féodales, et le sacrifice de la souveraineté nationale aux diktats de Washington.
Là où les voies sont fermées au peuple, où la répression contre les ouvriers et paysans est féroce, où la domination des monopoles yankees est la plus forte, la tâche première et la plus importante est de comprendre qu'il n'est ni honorable ni juste de tromper le peuple avec l'illusion fallacieuse et commode qu'il est possible d'extirper, par des moyens légaux qui n'existent pas et n'existeront pas, les classes dirigeantes qui sont retranchées dans toutes les positions de l'Etat, monopolisant l'éducation, possédant tous les moyens d'information, des ressources financières infinies, une puissance que les monopoles et les oligarchies défendront par le fer et par le feu, avec toute la force de leur police et de leur armée.
Il est du devoir de tout révolutionnaire de faire la révolution. On sait que la révolution triomphera en Amérique et dans le monde, mais les révolutionnaires ne doivent pas rester sur le pas de leur porte, attendant que passe le cadavre de l'impérialisme. Le rôle de Job ne convient pas à un révolutionnaire. Chaque année que gagnera la libération de l'Amérique signifiera des millions de vies d'enfants sauvées, des millions de cerveaux sauvés pour la culture, une infinité de maux épargnés au peuple. Même si les impérialistes yankees préparent un drame sanglant pour l'Amérique, ils ne réussiront pas à écraser les luttes populaires, ils susciteront seulement une haine universelle contre eux. Et un tel drame marquera aussi la mort de leur système cupide et carnivore.
Aucune nation d' Amérique latine n'est faible, car toutes font partie d'une famille de 200 millions de frères qui souffrent les mêmes misères, éprouvent les mêmes sentiments, ont le même ennemi, rêYent du même avenir meilleur et comptent sur la solidarité de tous les hommes et femmes honnêtes à travers le monde.
Si grande qu'ait été l'épopée de i'indépendance de l'Amérique latine, si héroïque que fut cette lutte, la génération latino-américaine actuelle est appelée à s'engager dans une épopée qui sera encore plus grande et plus décisive pour l'humanité. Cette lutte avait pour but de se libérer de la puissance coloniale espagnole, d' une Espagne décadente envahie par les armées de Napoléon. Aujourd'hui, il s'agit de lutter pour se libérer du centre impérialiste le plus puissant du monde, de la ~lus grande force de l'impérialisme. mondial, et de rendre à l'humanité un plus grand service que celui rendu par nos prédécesseurs.
Cette lutte, dans une plus grande mesure que la précédente, sera menée par les masses, réalisée par le peuple ; le peuple sera amené à jouer un rôle beauc6up plus important maintenant que jadis, les leaders sont moins importants dans cette lutte que dans celle d'autrefois. Les masses font l'histoire
L'épopée devant nous sera écrite par les masses indiennes affamées, les paysans sans terre, les ouvriers exploités. Elle sera écrite par les masses progressistes, les intellectuels honnêtes et brillants qui abondent tant dans nos pays latino-américains malheureux. Luttes de masses et d'idées. Une épopée qui sera portée de l'avant par nos peuples
méprisés et maltraités par l'impérialisme, nos peuples qui ne comptaient pas jusqu'à ce jour et qui commencent à sortir de leur sommeil. L'impérialisme nous considérait comme un troupeau faible et soumis, et maintenant il commence à être effrayé par ce troupeau, ce gigantesque troupeau de 200 millions de Latino-Américains dans lesquels le capitalisme monopoliste yankee voit maintenant ses fossoyeurs.
Cette humanité laborieuse, ces hommes inhumainement exploités, ces êtres paupérisés, commandés par le système du fouet et du contremaître, on ne comptait pas avec eux ou on ne comptait que peu. Depuis l'indépendance, leur sort était resté le même : Indiens, gauchos, métis, zambos, quarterons, Blancs sans propriétés ni revenus, toute cette masse humaine qui formait les rangs de la « nation » ne recevait jamais de profits, tombait par millions, était taillée en pièces. Elle, qui gagna l'indépendance de la métropole pour la bourgeoisie, fut exclue de sa part :le récompense ; elle continua à occuper le plus bas degré sur l'échelle des bienfaits sociaux, à mourir de faim, de maladies incurables et de négligence parce que pour elle il n'y avait jamais assez de biens vitaux -du pain, un lit d'hôpital, des médicaments qui guérissent, une main qui secourt.
Mais maintenant, d'un bout à l'autre du continent, ils indiquent clairement qu'est venue l'heure de leur rédemption. Maintenant, cette masse anonyme, cette Amérique de couleur, la sombre et taciturne Amérique, qui chante sur tout le continent avec la même tristesse et la même désillusion, maintenant cette masse commence à entrer décisivement dans sa propre histoire, à l'écrire de son sang, à souffrir et à mourir pour elle. Une vague de colère
Parce que maintenant, dans les champs et les montagnes d'Amériqoe, sur ses pentes et ses prairies, dans ses jungles et ses lieux sauvages, et dans les cités, ce monde commence à juste titre à faire irruption. Des hommes anxieux tendent la main, prêts à mourir pour ce qui est à eux, à conquérir ces droits dont on s'est moqué pendant près de cinq cents ans. Oui, maintenant, l'histoire devra tenir compte du pauvre d'Amérique, de l'exploité et du méprisé d'Amérique latine, qui ont décidé de commencer à éçrire l'histoire pour eux, à tout jamais. Déjà; on peut les voir sur les routes, à pied, jour après · jour, dans des marches infinies de centaines de kilomètres vers les « éminences » gouvernementales pour ')btenir leurs droits.
Déjà on peut les voir, armés de pierres, de bâtons, cie machettes, dans une direction ou une,.autre, chaque jour, occupant des .terres, plantant des pieux dans les terres qui leur appartiennent et les défendant de feur vie. On peut les voir portant des sig'nes, des slogans, des drapeaux, les faisant flotter au vent des montagn~ et· des prairies. Et la vague de colère, de revendications pour la justice et les droits, qui commence à passer sur les terres d'Amérique latine ne s'arrêtera pas. Cette vague grandira de jour en jour. Car cette vague est composée du plus grand nombre, la majorité à tous égards, ceux dont le labeur amasse la richesse et fait tourner la roue de l'histoire. Maintenant, ils s'éveillent du long sommeil abrutissant auquel ils avaient été soumis.
Cette grande masse de l'humanité a dit : assez ! et a commencé à marcher. Et cette marche géante ne sera pas arrêtée avant de conquérir la véritable indépendance, pour laquelle beaucoup sont morts en vain. Mais aujourd'hui, ceux qui mourront mourront comme les Cubains à Playa Giron. Ils mourront pour leur propre indépendance, une indépyndance véritable et qui ne sera jamais abandonnée.
PA TRIA 0 MUER TE ! VENCEREMOS!
LE PEUPLE DE CUBA
La Havane, territoire libre d'Amérique
Le 4 février 1962