Victoire de Chalamov pas, que je n'aurais pas le temps de · mourra obligatoirement de cette haine
1. «Kolyma ''• t.1, p. 22. Les récits de Chalamov sont parus en édition complète aux Editions Maspero, en trois volumes, don t les deux derniers sont sous-titrés respectivement : " La Nuit,, et " l'Homme transi ''· Auparavant, des sélections étaient parues en 1969, sous le titre ,, Récits de Kolyma ,,, aux Editions Denoël/ Les Lettres nouvelles, et sous le titre ,, Article 58,,, chez Gallimard. Cette dernière édition, très fautive, et jusque dans le nom de l'auteur, écorché en Chalanov. Les trois volumes des Editions Maspero contiennent: le premier, 30 récits (dont 8 des R. K. et 7 d' A.58), le deuxième 36 récits (dont 8 et 9) et le troisième 37 dont 10 et 10, soit 103 récits dont 50 inédits. Nos références sont celles des Editions Maspero, volume en chiffres romains et pages en chiffres arabes. 2. III, 336. 3. 1,43. 4. 1, 112. 5. 1, 304. 6. 1, 250. 7. Il, 130 et III, 216. Le D' Oumanski est mort à Magadane, la veille de la mort de Staline, le 4 mars 1953. 8. 1, 214. 9. ,, Samizdat,, signifie auto-édité, en géné~al simplement par dactylographie. Une édition russe a été publiée à Londres, en 1978, chez Overseas Public. 10. 1, 48. 11. Ed. du Seuil. 12. 1, 52. 13. 1, 195. 14. 1, 59. 15. Il, 38.
L y a deux ans, le 17 janvier 1982, Varlam Chalamov mourait misérablement dans un asile de vieillards. Il avait la fin qu'il avait prévue et craint : 11 Je savais que le corps et, par conséquent, les cellules du cerveau, recevaient une nourriture insuffisante -il y avait bien longtemps que mon cerveau en était réduit à une ration de famine - , et que cela se traduirait immanquablement par la folie, la sclérose précoce ou quelque chose d'autre. .. Et je me réjouissais à 1 'idée que je ne vivrais vivre jusqu 'au moment de la sclérose (1 ). n
Chalamov n'est pas mort à ·Kolyma. L'infâme sclérose du cerveau a été contenue, repoussée par cette force de vie qui n'appartient qu'aux hommes, comme il avait si bien su le voir au fond du plus horrible enfer : 11 L'homme est peut-être devenu homme parce qu'il était plus solide, plus résistant que n'importe quel animal. Et il l'est resté (2). n D'où sourd cette résistance ? Ici et là, au long de ses récits, Chalamov en a livré le secret : 11 Nous comprenions tous que nous ne pourrions survivre que par hasard (3). n Mais : << il n 'éprouvait aucune crainte et ne tenait pas à la vie ( ... ) Il comprenait qu'aussi misérables que fussent les possibilités de choix, de libre arbitre du détenu, elles n 'en existaient pas moins et pouvaient nous sauver la vie à l'occasion (. .. ) Il ne mourrait pas, il n'avait absolument pas l'intention de mourir ( .. .) [il] comprit qu'il valait quelque chose, qu'il pouvait avoir du respect pour lui-mème. Il était là, vivant, et il n'avait trahi ni vendu personne, ni pendant l'instruction, ni au camp. Il avait réussi à dire beaucoup de vérités, il avait réussi à tuer la peur qui était en lui(4). >> 11 De cette chair, il ne m'en restait suffisamment que pour la colère, le dernier des sentiments humains. ce n 'est pas 1 'indifférence, mais la colère
Michel LEQUENNE qui est le dernier sentiment humain, le plus proche des os (5). n 11 Il avait encore beaucoup de forces : des forces morales bien plus grandes qu'auparavant et des forces physiques bien moindres (6). n Ce qu'il avait sans doute compris bien avant qu'en 1946, le docteur déporté Oumanski ne le lui glissât à l'oreille, c'était que « l'essentie/, c 'est de survivre à Staline. Tous ceux qui lui survivront pourront vivre ( .. .) Il n'est pas possible que les malédictions de millions de gens ne se matérialisent pas sur sa tète. ( ... ) Il générale. Il aura un cancer ou encore autre chose. ( ... ) Nous pourrons encore vivre (7). n
Chalamov a survécu à Staline. Physiquement et moralement. li a tendu ses forces, a concentré son énergie spirituelle, et il a vécu assez pour pouvoir écrire l'œuvre la plus forte qui soit sortie de sous la dalle stalinienne, ces Récits de Kolyma, chef d'œuvre littéraire unique, incomparable, glacé et brûlant, impassible et bouleversant, procès-verbal de la pire perversion en même temps que célébration la plus grave de l'humanité en sa capacité de résistance, de rage de résistance. Sous nos cieux, l'édition doit chaque jour vanter une œuvre plus géniale que celle de la veille. Il est donc nécessaire de dégager celle de Chalamov de la mode et de dire qu'elle est le plus puissant monument élevé au point de notre siècle où celui-ci tremble du vertige de la chute générale dans la barbarie, parce qu'elle restitue dans toute son horreur l'Apocalypse qui, à Kolyma, fut écrite dans la chair humaine.
Pendant vingt-deux ans, la mort s'était accumulée dans le corps de Chamalov. li l'a vaincue. li a réussi à écrire sa somme, près de laquelle l'Enfer de Dante n'est que littérature suprêmement civilisée, et, quand cet-
et qui l'ont aidée à survivre, mais sur- · n'est pas moindre, nettement au te mort l'a rejoint, comme avec sadisme tuant son intelligence avant sa chair, il était trop tard pour sa cause: Chalamov était vainqueur. Il le savait. Il l'avait écrit : « Je fus épouvanté par cette terrible force humaine: le désir et la capacité d'oubli. Je me rendis compte que j'étais prêt à tout oublier, à rayer vingt-deux années de ma vie. Et quelles années ! Et, en le comprenant, je remportais une victoire sur moi-même. Je savais que je ne laisserais jamais ma mémoire effacer tout ce que j'avais connu (8). )) A jamais ses écrits sont au-dessus de nous comme une lune froide qui ne peut plus ne pas nous éclairer et cesser d'être le stigmate impitoyable sur la pire trahison des espoirs humains.
Kolyma, comme
œuvre littéraire
Les récits maintenant tous publiés en français sous le titre de Kolyma ne sont parus en URSS qu'en samizdat (9). Rien n'a été écrit sur leurs conditions et leur ordre d'élaboration. L'édition française se présente comme un puzzle, non seulement chronologique, mais aussi par rapport à ce qui fut probablement l'ordre de l'écriture et de publication en samizdat. On remarquera, en effet, que si l'essentiel des récits est écrit à la première personne, une quarantaine sont écrits en style indirect. Dans huit de ces derniers, Chalamov se donne le nom de Krist (Christ ou cristal?); dans cinq autres, celui d'Andreïev (mais, curieusement, c'est dans l'un de ceux-là que, brusquement -négligence ? - son nom de Chalamov apparaît pour une unique fois). Enfin, trois ont un personnage central du nom de Goloubiev, qui n'est peut-être pas un de ses masques, et un autre imagine la mort du grand poète Mandelstam (1 0).
Quoi qu'on puisse regretter ces conditions de l'édition en français, l'éclairage alterné où l'isolement place chaque récit leur donne peut-être plus de force qu'un flux continu évoluant vers un -très relatif- happy end. Ici s'impose la comparaison avec l'œuvre d'Evguénia Guinzbourg, le Vertige et le Ciel de la Kolyma (11), qui, malgré son inestimable valeur de bouleversant témoignage, parvient moins bien que les récits de Chalamov à rendre ce que fut l'horreur de cet enfet blanc, non seulement parce qu'Evguénia Guinzbourg a généreusement insisté sur les êtres restés humains qu'elle y a rencontrés tout par la différence d'écriture.
Le paradoxe de la littérature, c'est que seul le plus grand art peut parvenir à rendre l'indicible de la vie. Et le miracle de Chalamov, c'est d'être parvenu -lui sur qui s'était acharné de bout en bout l'effroyable mécanique de déshumanisation- à découvrir l'écriture de vérité nue qui fixera pour toujours le regard sur cet indicible là.
Comme c'est le cas pour presque toutes les plus hautes œ uvres de la littérature, sa perfection n'est pas formelle, académique. On pourra même y trouver des ratées, et les redites sont nombreuses. Sa perfection est dans l'adéquation de sa totalité entre le plus anti-littéraire de tous les sujets et la manière de le dominer littérairement. Le froid, la faim, la peur, la souffrance, l'humiliation d'un côté, la haine, le sadisme, la bêtise, la bestialité de l'autre, tout cela a trouvé chez Chalamov son écriture. Non pas le fameux degré zéro de Barthes, mais les 50° au-dessous de zéro de l'hiver arctique, ceux sous lesquels les esclaves « zeks » extrayaient l'or, nourris de rations de famine et couchant sous des tentes déchirées, en chaussettes russes en -loques et vestes en lambeaux, crasseux et couverts de poux. C'est le style le plus sec, le plus dénué d'adjectifs et d'images de tous les styles ; c'est celui du strict mot juste, celui de qui n'a plus qu'écrire pour continuer à exister .
Ce qu'il a découvert, c'est cette pensée qu'il prête a Mandelstam mourant : << Tout ce qui se crée de manière non désintéressée n'est pas le meilleur. Le meilleur est ce qui n 'est pas noté, ce qui a été crié et qui a disparu, qui s'est dilué sans trace aucune ( 12). )) Ce que Chalamov a écrit, c'est ce « perdu » par lui conservé, retrouvé, et écrit sans même espoir de publier : << même s 'il est impossible de publier, tout devient plus supportable quand on écrit. On écrit et on peut oublier n (13).
En 1861, Dostoïevski publia ses Souvenirs de la Maison des morts après quatre années de bagne. Et le livre frappa tellement l'opinion que ce fut celle de ses œuvres qui atteignit les plus hauts tirages de son vivant. La comparaison de cette œuvre avec celle de Chalamov s'imposait, et luimême y fait de nombreuses allusions, toujours avec réserve et distance. A comparer la Maison des morts avec Kolyma, le bagne tsariste - compte tenu de ses fers aux pieds et de ses flagellations - apparaît comme un sanatorium à côté des camps staliniens. La différence littéraire détriment de Dostoïevski. Et c'est sans doute que, même bagnard, ce dernier était resté un « gentilhomme », que sa pensée, certes éclairée par son expérience, conservait néanmoins ses valeurs et nombre de préjugés de sa classe, qu'il n'avait guère cessé de regarder ses compagnons de chaîne de l'extérieur, et que sa critique du système répressif tsariste n'en remettait pas en cause le principe mais ne tendait qu'à l'adoucir d'humanisme. Chalamov a été réduit au point où toutes les valeurs doivent être soumises à révision, où il ne savait plus « s'il nous fallait un moment, un jour, un an ou un siècle pour retrouver notre corps d 'avant ? Quant à notre âme d'avant, nous n 'escomptions pas la retrouver. Et nous ne l'avons pas retrouvée, bien en-. tendu n (14). Si l'on peut nommer humanisme ce qui sort de son creuset, c'est en donnant au mot un contenu tout nouveau, épuré de tout ce qui y avait été mis par les philosophies du passé.
Il y a peu de jugements dans les récits («- C'est une condamnation ? me demanda Platonov. -Absolument pas, lui répondis-je. On peut pardonner beaucoup, vraiment beaucoup, à un homme affamé ( 15). n). Mais leur objectivité juge toute seule. Chalamov donne des faits, des masses de faits, sans aucune emphase, sans broderie, sans effet. Et ces faits sont un réquisitoire irréfutable. Chalamov n'a pas eu besoin, comme Dostoïevski, de longuement gloser la réalité restituée. En général, tout commentaire est pour lui superflu.
Cependant, les récits de Kolyma ne sont pas un témoignage à une seule dimension. Au contraire. L'œuvre, dans sa totalité, possède toutes les dimensions possibles de la réflexion de notre siècle sur le destin de notre espéce. Il y a là non seulement une histoire, une sociologie, une anthropologie des camps, mais, au travers du regard le plus aïgu, le plus impitoyable que jamais homme ait posé sur l'homme, une morale, au sens le plus élevé du mot. Et d'abord l'histoire d'hommes et de femmes, innombrables, autour d'un homme : Chalamov lui-même.
Chalamov,
l'homme
Dans ses récits, Chalamov ne raconte pas sa vie. C'est par ailleurs qu'on sait qu'il est né à Vologda en
16. Ill, 134.
17. Il, 67.
18. Il, 203.
19." le Ciel de la Kolyma.,, p. 152.
20. 1, 1 13-114.
21. 1, 309.
22. 1, 31 1.
23. in ,, l'Etui de nacre.,, Chalamov a donné le titre de la nouvelle à l'un de ses récits, 1, 224.
24. 1, 183.
25. Kolyma n'est pas une île, mais une partie de nord-orientale de la Sibérie. On ne peut l'atteindre, encore aujourd'hui, que par mer, d'où le non de,, continent,, donné au reste du territoire de l'URSS.
26. Il, 320.
27. 1, 133.
28. Il, 286 et Ill, 262.
29. 1, 67.
30. Il, 345.
31. 1, 185.
32. 1, 154.
1907 (Vologda qui fut un lieu d'exil des politiques, sous le tsarisme). A sa première arrestation, il avait vingt-deux ans, c'était en 1929. Sa condamnation comme trotskyste signifie qu'il devait appartenir à l'Opposition de gauche, car, ·à cette époque, l'étiquette n'était pas encore distribuée avec générosité. Condamné à cinq ans de déportation, il a accompli cette première peine aux îles Solovetz. Plusieurs de ses récits portent sur cette période. Les déportés étaient encore, à cette époque, malgré l'arbitraire et l'iniquité de leur incarcération, traités avec une relative humanité. Sans que Chalamov le souligne, la différence de traitement entre les deux époques du stalinisme éclate. D'un certain point de vue, on peut dire que Chalamov, en ses récits, est l'anti-Soljénitsyne de l'Archipel du Goulag (où toutes les périodes de la dégénérescence de l'URSS sont confondues). Il est clair en les récits que le régime des Solovetz, entre 1929 et 1 9 3 2 (époque sur laquelle portait, quasi exclusivement, l'information de notre mouvement avant la guerre) était celui d'une période de réaction thermidorienne. Celui de la Kolyma de 1937 à 1953, c'était le régime de la pire férocité contre-révolutionnaire, « Auschwitz sans fours à gaz », mais avec les 50° au-dessous de zéro pour compenser.
Chalamov est arrêté à nouveau en 19 3 7. Dans la première partie de l'année, quand on ne torturait pas encore : « on ne commença à recourir à la torture que dans la seconde moitié de cette année n (16). Commence alors les dix-sept années de Kolyma, quatorze de détention, trois de « travailleur libre », c'est-à-dire de relégué, esclave de second niveau. (Le vieux docteur Oumanski comptait « dix classes » d'esclaves zeks.)
1948 : « Je mesure un mètre quatre-vingt et mon poids normal est de quatre-vingt kilos. Le poids des os représente quarante deux pour cent du poids total, soit trente-deux kilos. En cette soirée glaciale, il me restait seize kilos, juste un poud en tout et pour tout de peau, de chair, de viscères et de cerveau ( 1 7). » Quatorze heures de travail par jour dans le grand Nord : «on ne pouvait certes pas tenir cinq ans en travaillant à un front de taille. On pouvait tenir cinq semaines » (18). Comment Chalamov a-t-il tenu dix-sept ans, lui qui, en plus, avait (( la marque du diable )) (E. Guinzbourg), la lettre « T », le « sceau mortel » dans son dossier en double exemplaire ? Par miracle ! Un miracle, et mieux : une série de miracles qu'il raconte longuement, et même diversement, la version contée sous le nom de Krist étant probablement une première version où il jugea encore nécessaire, par prudence, de ne pas désigner préciséQtent ses sauveurs. La plus grande différence entre les camps staliniens et hitlériens, que souligne Evguénia Guinzbourg, c'est la pagaïe, la nonchalance, l'abandon au hasard russes. Mais aussi quelque chose de beaucoup plus fondamental : l'alogisme kafkaïen du stalinisme prend sa source dans la contradiction énorme entre références idéologiques et pratique. Ses deux piliers sont la bêtise et le mensonge. Mais il n'est pas de primitivisme qui ne finisse par déceler le fait étrange que ceux que l'on dénonce comme les pires sont en fait les meilleurs ; par ailleurs, mauvaise foi et bonne conscience vont rarement de pair, et si leur tension peut enrager certains dans la férocité, elle en incite d'autres à de petites concessions déculpabilisantes.
Enfin, et c'est sans doute une des principales leçons de ces écrits sur Kolyma, c'est qu'au fin fond de l'inhumanité et contre elle, comme le grain d'or dans la boue de ces mines sanglantes, les parcelles de la plus haute humanité se renforcent. Comme le dit le or Anton Walter à Evguénia Guinzbourg : « Oui, la bête est toujours vivante en l'homme. Mais elle ne peut pas l'emporter définitivement sur lui (19). )) La conjonction du désordre et de l'humanité de simples, de honteux et de nobles caractères ont sauvé Chalamov, en heureux coups de dés aidant sa rage de vivre. Avec aussi, en plus, cette «chance» - qui exista aussi à la fin des camps nazis- qu'il était impossible, pour toutes les tâches inférieures quelque peu responsables, de s'en tenir au choix préférentiel des droits communs et des truands contre les politiques, les « articles 58 >>. A un certain moment, les nécessités de la production sont incompatibles avec l'extermination des esclaves producteurs, et, plus encore, le fonctionnement de l'énorme machine a besoin de « cadres moyens » qualifiés qu'on ne peut prendre que parmi ceux qui ont à la fois une certaine formation de base et certains principes moraux qu'on ne trouve pas dans les bas-fonds. La barbarie des camps n'était pas celle des temps primitifs : pire, elle contenait toutefois des contradictions plus graves.
Après avoir vécu au jour le jour, sans espoir, Chalamov a recommencé lentement à renaître : « Les piqûres
[de poux] grattées jusqu 'au sang guérirent bien plus rapidement que les autres plaies (. . .) les extrémités rose vif de ses doigts gelés avaient foncé peu à peu : la peau très fine qui les recouvrait une fois que 1 'ampoule des engelures avait crevé s'était à peine épaissie. Sa main gauche s'était assouplie -et c'était primordial. Après un an et demi de travail à la mine, les deux mains s'étaient repliées en épousant la forme du manche de pelle ou de pic et s'étaient raidies, lui semblait-il, à jamais. (. . .) Sa main vivante ressemblait à une prothèse en forme de crochet. (. .. ) Les plaies de 1 'âme ne pouvaient pas se cicatriser aussi facilement. Elles ne furent jamais cicatrisées. 1 Mais, au moins, il avait pu déplier sa main (...) 1 Les crevasses sanguinolentes qu'il avait sur la plante des pieds ne le faisaient plus autant souffrir qu'auparavant. Les ulcères dus au scorbut qui recouvraient ses jambes n'étaient pas encore cicatrisées et il fallait les panser, mais il y avait de moins en moins de plaies : elles étaient remplacées par des taches bleu -foncénoirâtres, comme une marque de fer rouge, une estampille de maître d'esclaves, de marchand de nègres », etc. (20).
Plus tard, il deviendra aidesoignant. De sous-homme qui devait se contenter <<d'une vingtaine de mots depuis bien des années. La moitié en était des injures » (21 ), et avait vécu sans livres ni journaux, il réémergera à l'humanité, et à la plus haute.
<< Il me fallut bien des jours pour apprendre à rappeler du fin fond de ma mémoire des mots nouveaux, encore et toujours, l'un après l'autre. Chaque mot me revenait à grand peine, chaque mot surgissait à l'improviste et seul.(...) Chacun s'en revenait solitaire, sans l'escorte d'autres mots connus, et commençait par surgir sur la langue avant d'arriver au cerveau (22). »
Mais le cerveau est peut-être la partie la plus résistante de l'organisme humain. En tout cas, la résistance de celui de Chalamov force l'admiration. n a conservé sa « programmation » culturelle autant que ses déterminations de dignité et de rigueur.
Une chose frappe chez cet homme arraché à vingt-deux ans à la vie culturelle et qui avait quarante-sept ans quand il redevint libre : c'est la qualité de sa culture et la manière dont il a su s'en nourrir, s'en armer. Comme si la privation avait aiguisé sa capacité d'atteindre à l'essentiel dans la littérature, ses citations, réminescences ou remarques littéraires découvrent des valeurs ou mettent en valeur des sens bien différents de ceux des lectures « heureuses )). n fallait un détenu pour avoir retenu de la Chartreuse de Parme, la petite remarque de Stendhal sur le prisonnier qui pense plus à ses barreaux que le geôlier à ses clefs, ce que Chalamov cite trois ou quatre fois et qui apparaît bien en effet comme la différence psychologique essentielle entre ces deux parties. De même, il fallait avoir été comme il l'a été aux prises avec les dénivellations énormes de valeur des faits et avec les capacités d'oubli pour apprécier la très belle nouvelle d'Anatole France, «le Procurateur de Judée » (23), oubliée voire méprisée chez nous (il est vrai qu'Anatole France est plus lu en URSS qu'ici). Inversement, c'est un violent retour critique, que fait Chalamov sur Dostoïevski et sur Essénine, quant à leur idéalisation de la pègre en particulier. Mais le plus saisissant, ce sont les pages qu'il consacre à sa découverte d'un volume de Proust, à la lecture duquel il accorde <<plus de valeur que le sommeil » (24). Ce récit-là règle son compte à toutes les critiques « prolétariennes » de cet écrivain.
Quelle a été la vie de Chalamov après son retour sur «le continent » (25), pendant les vingt-sept ans qu'il a encore vécus ? Aucun projecteur n'a été braqué sur lui. n a écrit. Outre ses récits, il évoque une pièce écrite sur la vie du physicien atomiste Kipréiev, qui approcha, avant la guerre, la résolution de la fission nucléaire, et évita la mort à Kolyma en devenant un bricoleur pour la petite bureaucratie des camps. Une sociologie de l'enfer: Sade+ Ubu
Le système des camps de concentration est une pure invention de notre siècle. On ne peut comparer les camps à aucun des appareils répressifs et de détention du passé. Nazis ou staliniens, en revanche, ils fonctionnent de façon identique quant à leurs trois grands niveaux : en haut la chiourme militaro-policière, très hiérarchisée, de potentats vivant dans le luxe jusqu'au soldat qui garde. En bas, la tourbe des détenus divisés en deux groupes : les politiques et les droits communs parmi lesquels se distinguent les truands. Entre les deux une couche intermédiaire de détenus sélectionnés comme relais de contrôle de la chiourme, surtout dans le travail. La répression de la détention est ainsi multipliée, d'une part par une répression incontrôlée, féroce, des truands sur les politiques considérés par la chiourme comme les plus dangereux prisonniers, d'autre part par la répression lâche et servile des détenus privilégiés Oes kapos allemands) contre les simples détenus travailleurs. En principe, l'encadrement moyen est composé de droits communs. Mais des politiques brisés et corrompus y sont aussi présents.
Les camps staliniens ont leurs particularités. D'abord, Kolyma n'est pas un camp. C'est un véritable sous-continent couvrant des milliers de kilomètres carrés. C'est un désert qui comptait 7 000 habitants en 1893. Fait unique dans l'Histoire, cette pointe extrême de la Sibérie sub-arctique est devenue un « Etat » concentrationnaire, avec sa capitale : Magdagane, ses villes, ses bourgs, ses entreprises, ses mines ; un monde esclavagiste comme alvéole à l'intérieur de l'URSS.
Sa population, à partir de 19 3 7, fut tellement massive - à proportion de massivité de la répression contre-révolutionnaire - qu'elle a brassé toutes les couches de la société et quantité de nationalités. Chalamov évoque nombre de causes de condamnation : cela va des survivants des divers opposants de la révolution d'Octobre, et de membres du Komintern -entre autres le Français Derfel, ex-rédacteur de l'agence Tass, exbagnard de Cayenne (27)- au gamin qui desserrait des boulons de rails (un sur deux ! ) pour en faire des plombs de pêche (28) ; de la fille d'émigré rentrée pleine d'enthousiasme pour la vie nouvelle et arrêtée comme espionne japonaise (29) à la paysanne qui avait tué sa dernière chèvre pour manger; de l'espérantiste (30) à la fille qui, au front, avait refusé de coucher avec son commandant (31) ; du soldat de Mouralov qui ne pouvait reconnaître que son chef, héros légendaire de la guerre civile, n'était qu'un traître fasciste, à celui qui s'était tu pendant que l'on criait « hourra » pour Staline (32) sans oublier les déportés comme «membres de la famille». Les fusilleurs de la veille venaient y rejoindre leurs victimes quand on épurait les épurateurs. La Guerre mondiale ajouta à la folie répressive : les Allemands de Crimée et de la Volga y sont jetés comme fascistes comme les Ukrainiens rescapés des zones occupées puis libérées ; des prisonniers
39. III, 334, cf. aussi E. Guinzbourg, ,, le lzvestia, devenus des dénonciateurs et
41. III, 123; Il, 198; III, 347; III, 71; de camp destinés au renouvellement
33. 1, 267.
34. Il, 73.
35. Il, 81.
36. 1, 260 et Il, 208.
37. Il, 322 à 334.
38. Il, 329 et 1, 119.
Ciel de la Kolyma,,, pp. 182-184.
40. 1, 61.
III, 28; Il, 113-114.
42. Il, 340.
43. '' Le complot des juristes,,, 1, 86.
44. Il, 225 et III, 30.
45. 1, 57.
46. Il, 23.
47. III, 147.
48. III, 18.
49. Il, 147.
50. 1, 17.
51. 1, 251.
52. 1, 165.
53. 1, 254.
54. Trotsky, ,, Oeuvres,,, t.9, p.l36.
55. 1, 158.
56. 1, 113.
57. III, 74.
de guerre libérés, voire évadés des camps allemands, fut-ce héroïquement (33), y côtoient les soldats de Vlassov (34).
Kolyma est une tour de Babel nationalo-politico-sociale où la culpabilité finit par ne plus tenir qu'au fait qu'on est là.
Les vagues se sont succédé et ne se ressemblaient pas. Les « trotskystes » étaient « angéliques » comme les vieux opposants politiques : ils protestaient encore contre les violations de la légalité ; les arrêtés au hasard de la répression de masse se décomposaient rapidement et/ ou mouraient (35). Les militaires furent des « durs à cuire ». Certains tentèrent l'impossible évasion et se firent tuer (36).
La particularité russe de la pagaïe favorise surtout les truands. Chalamov consacre de nombreux récits à ceux-ci. Et on y sent le pire de tous ses effrois. Les truands forment un monde avec ses mœurs, une société avec ses lois, quasi une race avec laquelle le contact est impossible, féroce, impitoyable pour ce qui n'est pas eux, déchaînée contre les politiques qu'ils peuvent voler, brutaliser, humilier, voire tuer. Les truands ne travaillent pas, ont leur hiérarchie, leurs rois. Les plus terribles pages de Chalamov sont celles qu'il leur a consacrées, à leur atroce mysoginie (37), à leurs mœurs sexuelles, à la réduction en infra-esclaves auxquels ils parviennent à soumettre des « politiques » brisés, réduits à devenir leurs conteurs de « romans », leurs « gratte-pieds » ou leurs gitons (38).
Mais il y a peut-être encore pire que ce qui fait peur ; il y a ce qui démoralise, et ce qui est pire que les truands : les « décomposés». Krivistki, ex-ministre de l'Industrie de la guerre, et Zaslavski, ex-reporter aux des faux témoins professionnels, contre leurs co-détenus, dans les procès des peines (39), entre autres actes orduriers, mettent le dégoût à un niveau encore plus insupportable que l'effroi.
Une autre particularité des camps staliniens, c'est que la chiourme, et ses chefs plus encore, y étaient eux-mêmes dominés par la terreur, menacés en permanence par elle, et cela ajoutait au sadisme « ordinaire » du pouvoir.
Sur ce sadisme, Chalamov rejoint Dostoïevski. Celui-ci écrivait dans les Souvenirs de la Maison des morts : «Celui qui a, même une seule fois , exercé un pouvoir illimité sur le corps, le sang, l'âme de son semblable, sur le corps de son frère selon la loi du Christ, celui q~i a joui de la faculté d'avilir au suprême degré un autre être fait à l'image de Dieu, celui-là devient incapable de maÎtriser ses sensations (..) Je soutiens que le meilleur des hommes peut, grâce à l'habitude, s'endurcir jusqu 'à devenir une bête féroce (. . .) La société qui regarde de tels agissements avec indifférence est déja contaminée jusqu 'à la moelle (...) Les instincts bestiaux sont en germe presque dans tous nos contemporains. 11 Au milieu de XIXe siècle, cela était neuf. Aujourd'hui, personne n'a plus le droit de l'ignorer. Chalamov écrit de son côté : « Le pouvoir, c'est la corruption. Libéré de ses chaines, le fauve qui se dissimule dans 1 'âme humaine cherche à satisfaire avec avidité son instinct humain primitif: par les coups, les meurtres. (40). 11
Le système des camps, non seulement libérait le fauve, mais l'e!!tcitait constamment. Du haut en bas de l'échelle hiérarchique de Kolyma, on n'en finirait pas d'énumérer les exemples de sadisme fournis par Chalamov. En fait, il sont la trame des récits : de Bogdanov, délégué du NKVD en provisoire disgrâce, qui brûle devant Chalamov les lettres de sa femme, au caporal Postnikov, chasseur de fuyards, en passant par le docteur Docteur, par Anissimov, grand chef qui frappait les visages avec ses gants à crispins, les renverseurs de gamelles de trognons de choux dans les baraques, et aux soldats d'escorte pratiquant «l'envoi sans le dernier», c'est-à-dire les départs au travail où le dernier était jeté en bas de la montagne ( 41).
Le métissage de Sade par Ubu n'arrangeait pas les choses. L'humour noir qui en ressort est si noir que pérsonne ne peut plus en rire. D'ailleurs Kolyma fut un lieu où le rire cessait d'être le propre de l'homme. Au contraire : seuls les bourreaux et leurs chiens truands pouvaient, à la rigueur, rire. L'humanité devait, elle, se manifester par l'impassibilité.
L'ubuesque est partout dans le stalinisme, mais là où il est indépassable, c'est dans les procès. La tragédie des procès de Moscou était largement ubuesque, mais elle se répétait en farce à des centaines de milliers d'exemplaires, en farces tragico-bouffonnes qui feraient rire aux éclats si elles n'avaient eu la mort pour tiers. Chalamov évoque un Galicien, nommé Narinsky, prisonnier de guerre de la Première Guerre mondiale, qui était à Kolyma pour
« la préparation d'un complot visant èi restaurer l'Autriche-Hongrie et qui était presque fier d'avoir une "affaire" aussi incroyable, aussi rare, parmi les nuées de trotskystes et de saboteurs (42). »La plus ubuesque des histoires de Kolyma, contée sans le moindre sourire par Chalamov, est celle du « complot des juristes », dont il ne savait rien, mais dont il avoua immédiatement faire partie, tout simplement pour échapper, ne serait-ce qu'une nuit à l'équipe de nuit des mines d'or : <<Je n'étais pas au froid, je n'étais pas de nuit sur le chantier d'abattage du gisement aurifère. Qu'ils éclaircissent ce qu'ils veulent. » Ce « repos » dure quelques jours. Il est emmené à Magadane. li aurait pu payer ce jeu de la fusillade. Encore un coup de dés heureux. Le vent tourne. C'est le capitaine qui menait l'affaire qui est arrêté. L'Ubu étripeur est étripé (43). L'absurde est partout : de l'« alias Berdy »pris pour un homme qu'il faut donc trouver et que l'on trouve, en le prenant au hasard, à l'injecteur, prit aussi pour un homme et dont on exige la punition (44).
Mais ce qui domine le tout, c'est le froid de ce pays où «à moins vingt-cinq, on avait l'impression d'être en été (45) ». «Au Nord, la nature n'est pas neutre, pas indifférente : elle est complice de ceux qui nous ont envoyés ici (46). » Dans ce climat, pour ces hommes rongés de crasse et dévorés par les poux, un supplice suprême est celui des bains où « se laver est un rêve irréalisable » mais où, en revanche, se multiplient les misères de la nudité dans le froid, du linge rendu au hasard, détérioré et humide, et de la courte nuit encore écourtée pour le faire sécher(47).
« Le gel, ce même gel qui transformait un crachat en glaçon au vol, arrivait aussi jusqu 'à l'âme humaine (48). » « Le cerveau humain ne peut pas fonctionner en plein gel. » « En hiver, dans la mine, le froid atteint tout au plus moins vingt degrés aux niveaux les plus bas, alors que dehors il fait moins soixante. Andreïev [Chalamov] dut passer la nuit sur le carreau de mine supérieur, là où l'on entassait la roche. Des wagonnets pleins y montaient de temps en temps et Andréiev devait les décharger. Il n y en avait pas beaucoup. Il faisait un froid atroce, et même une simple brise suffisait pour transformer la nuit en enfer. C'est là que, pour la première fois de son séjour sur la terre de Kolyma, Andreiev se mit à pleurer (49). »
Les supplices ne se succèdent pas dans les cercles de l'enfer véritable, ils se cumulent. A tout cela s'ajoute l'enfer des « autres » détenus, dont la grande masse sont des misérables, prêts à trahir sur ordre pour un morceau de pain. D'où les trois commandements: « Tu ne te fieras à personne, tu ne craindras personne, tu ne demanderas rien à personne. (50) »
La marque
du diable
Maintenant que tant de gens ont découvert le Goulag à partir de Soljénitsyne, et parmi eux tant d'ex-staliniens bien « honnêtes )), il est de bon ton d'oublier que le plus grave chef d'accusation c'était le trotskysme. Le «sceau mortel de KRTD. Un "sigle", un "sig lard" avec la lettre la plus dangereuse ; "T" avec "Pendant la détention, supprimer toute relation téléphonique et postale, n'utiliser qu'à des travaux physiques pénibles, rendre compte de sa conduite une fois par trimestre " 1 Les directives spéciales, c'était l'ordre de tuer, de ne pas relâcher vivant (. . .) le moindre petit chef qui ne participerait pas activement à la destruction de tous ceux qui en faisaient l 'objet serait lui -même dénoncé par ses propres camarades, ses collègues de travail. (51). » Chalamov avait ce stigmate. Il dit : « J'étais resté vivant tout à fait par hasard après l'extermination de 1938 (5 2). » Mais la lettre était restée dans son dossier, et on ne libérait pas les trotskystes, ceux qui avaient « la marque du fauve qu'il fallait tuer, qu 'on avait ordonné de tuer »(53). Quelle que soit la version véridique sur les secours qui firent « sauter )) la lettre fatidique de son dossier, c'est à des rencontres généreuses, que trouvent parfois ceux qui les méritent, que le trotskyste Chalamov dut de survivre.
Il y avait aussi, ·dans ces camps, des « trotskystes )), avec guillemets, la folie terroriste en voyant partout, comme Trotsky l'avàit trés bien compris qui tenta d'en déduire la masse réelle de ses partisans (54). De même tous les politiques, à article 58, étaient loin d'être tous des politiques réels (55). Mais il semble, bien que cela ne soit pas explicite, que les bourreaux distinguaient fort bien entre les vrais et les faux.
Toutefois, même parmi les vrais communistes, au travers de l'horrible épreuve, nombreux furent ceux qui rejetèrent le marxisme en même temps que sa négation stalinienne, acceptant en somme le mystification de leur unité, qui est sans doute la plus sinistre des mystifications de l'histoire, et régressèrent vers les vieilles idéologies et la religion. Ce fut le cas, en particulier, d'Evguénia Guinzbourg. Pas de Chalamov.
Dans toute son œuvre, il ne prononce pas un mot de politique. A s'en tenir à ses textes, il semble bien en avoir abandonné la dimension et être passé directement de la survie élémentaire au regard philosophique le plus détaché de toute pratique d'intervention de transformation du monde.
La morale
du fond du gouffre
Chacun des récits de Chalamov est un essai (au sens de ceux de Montaigne ) bien que, le plus souvent, il ne tire pas explicitement les leçons qui s'en dégagent. Elles doivent aller et vont de soi. Mais, semés au long des volumes de l'ensemble, jaillissent les conclusions sur ce que devient l'humanité dans les conditions de la déshumanisation. On a là un regard plus glacé que jamais ne le fut celui de misanthropes tel La Rochefoucauld, mais aussi le constat objectif de ce sur quoi l'on peut compter dans le pire état où nous puissions étre réduits.
On en sera pas étonné que cette morale-là ait comme fondement une physiologie, une biologie différentes.
<< L'homme vit par la force des mêmes principes qui font que vivent un arbre, un pierre, un chien. (56) » « Quand je m'affaiblis, ma volonté et mon jugement faiblirent en même temps. Je me convainquis alors facilement qu'il me fallait supporter les coups et ne trouvai pas en moi la force d'âme nécessaire à une riposte, au suicide, à la protestation (57). » « Tous les sentiments humains : l'amour, l'amitié, la jalousie, l'amour du prochain, la charité, la soif de gloire, la probité, tous ces sentiments nous avaient quittés en même temps que la chair que nous avions perdue pendant notre famine prolongée. Dans cette insignifiante couche de muscles qui restait encore sur nos os et qui nous donnait encore la force de manger, de nous mouvoir, de respirer et même de scier du bois, de pelleter pierre et sable dans les brouettes et de pousser ces mêmes brouettes sur l'interminable chemin de roulage des mines d'or, sur l'étroit chemin de bois qui mène à la battée de lavage, dans cette couche de muscles il n y avait plus de place que
sa vie :est -il resté un homme ou pas ?/ : ciaient. Ce déporté se trompait. Une
La différence est ténue et il ne faut pas \ résistance à la mort, telle que celle de avoir honte de se souvenir qu 'on a été 1 Chalamov, a été la seule forme un "creva rd ", un "squelette ", qu'on a ! d'héroïsme dans la défaite de ces
- - -pour la rage, le plus vivace des sentiments humains (58). »
A ce niveau, les sens mêmes ne fonctionnent plus en même temps ; la faculté d'oubli s'épaissit ; le rêve ne présente plus que le désir de la nourriture élémentaire.
L'intellectuel tombe de plus haut : '<< L'intellectuel détenu est écrasé par le camp. Tout ce qui lui était cher est réduit en cendres, et la civilisation et la cultures 'envolent en un temps record qui peut se compter en semaines. (. . .) L'intellectuel est terrorisé à jamais . Son esprit est brisé. Et il emporte sa terreur et son esprit brisé dans la vie en liberté (59). » << Le camp est une grande épreuve des forces morales de 1 'homme, de la morale ordinaire, et quatre -vingt-dix-neuf pour cent des hommes ne passaient pas le cap de cette épreuve. (60) »
Le pessimisme absolu semble atteint. Non, cependant. Même s'il est vrai qu'il n'y a que un pour cent qui passe le cap - un pour cent dont
Chalamov était - ce un pour cent là peut fonder tous les optimismes.
Au fond du gouffre, il comprend qu'il n'éprouve plus aucune crainte, qu'il ne tient plus à la vie. Et c'est là qu'il retrouve la volonté et la force de vivre. Le sentiment d'humiliation sans borne est signe de valeur humaine. Le sentiment de la justice
« est très profondément ancré en 1 'homme, et peut-être même est-il indéracinable (61) )).
« Les frontières morales représentent une limite très importante pour un détenu . C'est le problème essentiel de couru dans tous les sens et qu'on a fouillé dans les fosses à ordures ; mais il faut avoir honte d 'avoir fait sienne la morale des truands. (62) ))
<< Je n 'ai jamais pu ni ne pourrais me forcer, de toute ma vie, à dire d'un salaud que c'est un honnête homme. Et je pense qu 'i l vaut mieux carrément ne pas vivre s'il est impossible de parler avec les gens ou s'il faut leur dire le contraire de ce que l'on pense. (63) ))
Dans une conversation avec l'ingénieur Kipréiev, Chalamov lui demanda combien il avait rencontré de « gens bien » dans sa vie. Kipréiev
58. 1, 31.
en compte six. « C'est beaucoup »,
59. 1, 85.
répond Chalamov (64). Mais si l'on
60. 1, 164.
compte, Chalamov en énumère plus
61. Il, 343.
dans ses propres rencontres. Et
62. 1, 163-164.
d'abord les croyants, dont il dit : << Je
63. Ill, 330.
n 'ai jamais vu de gens plus dignes que
64. Il, 312.
les croyants dans les camps. La
65. Ill, 221.
dépravation s'emparait de toutes les
66. 1, 307-308.
âmes et seuls les croyants y
67. Il, 110.
résistaient. (65) )) Cela explique sans doute tant de conversions de déportés et d'opposants et pose une grave question, celle du décalage entre l'urgence du socialisme et le peu d'enracinement d'un humanisme matérialiste. Sur ce dernier plan aussi, le stalinisme a impliqué une terrible régression.
Qui n'a pas été brisé peut retrouver tout ce qu'il a perdu. Chalamov a même sans doute dû de pouvoir s'élever au très haut niveau moral que révèlent ses récits parce qu'il a résisté aux pires épreuves. Pourtant, doit-on le croire quand il écrit : «L'amour ne me revint pas. Ah, que 1 'amour est loin de 1 'envie, de la peur de la colère ! Comme il n'est pas nécessaire à l'homme ! L'amour survient quand tous les sentiments humains sont déjà revenus. Il survient, il revient en dernier -d'ailleurs, revient-il vraiment ? Mais il n y avait pas que l'indifférence, l'envie et la peur pour témoigner mon retour à la vie. La pitié â 1 'égard des animaux me revint avant la pitié à l'égard de l'homme. (66) )) Est-il possible qu'il n'ait pas retrouvé l'amour, cet homme qui voit si bien dans ses récits que « les femmes sont meilleures que les hommes» (67), ce qui transparaît d'ailleurs dans le témoignage d'Evguénia Guinzbourg, et qui a d'autant plus de valeur que, pour les femmes qui connurent l'enfer de Kolyma, elles y trouvaient encore des supplices supplémentaires.
«Nous ne sommes pas des héros, mais des martyrs », répondait un zek libéré à des jeunes gens qui le remerrévolutionnaires, et qui seule put leur permettre le type de victoire sur la contre-révolution stalinienne qu'a été l'écriture de leur œuvre. La répression insidieuse de la non-édition, du silence, de l'enfermement dans les marges de la société, plus la répression sélective contre l'opposition intellectuelle, ont empêché l'explosion de la dynamite que contitue une telle littérature. Mais ce n'est là que partie remise.
Notre modeste contribution au plein effet de ces bombes, c'est de tenter de leur donner la présence qu'elles méritent, par la plus vaste lecture, afin que l'éclat de leur puis;;ance se joue de toutes les frontières.
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