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U'est-ce qui ne coûte pas cher, qui figurait au programme de toutes les organisations de gauche, et qui, trois ans après le l 0 mai, n'a pas avancé d'un pouce? Trop facile, la question ne rapporterait pas cher au jeu des l 000 francs ...
« Convaincre et non contraindre », avait prévenu Savary, nommé au ministère de l'Education nationale pour ses qualités de diplomate.
11 Nous proposons des négociations fraternelles », renchérissait Mitterrand lui-même en septembre 1981.
Dès ce moment, le choix était fait de ne pas toucher à l'ombre d'un article d'une seule loi antilaïque. Pas même à la loi Guermeur adoptée à la va-vite en 1977 par une droite redoutant sa défaite aux élections législatives de l'année suivante. Pas même aux « contrats simples », ceux sur lesquels le contrôle de l'Etat est le plus faible, dont l'existence devait s'achever en 1971 si Pompidou n'avait pas décidé de les perénniser. Pas même à la taxe d'apprentissage dont le régime favorise outrageusement les écoles professionnelles du patronat, aux dépens des Lycées d'enseignement professionnel (LEP) publics.
Non : il devait être clair que le gouvernement ne déciderait rien sans l'aval et le consentement de l'Eglise, du patronat et de la droite. Pendant vingt-trois ans, la droite ne s'est pas gênée pour légiférer au profit de l'école privée. Il paraît donc que ce droit lui est réservé, puisque le PS et le PC se sont interdits de faire la loi pour l'école laïque pendant trois ans.
Chacun avait compris la formule de Mitterrand d'un «grand service public, laïque et unifié d'éducation » comme un engagement à procéder, certes plus ou moins vite, à la nationalisation laïque des établissements privés vivant des fonds publics. Et beaucoup pensaient que les négociations portaient sur les modalités du processus, mais ne remettaient pas en cause son objectif.
Il en allait tout autrement. Le gouvernement n'offrait pas de discuter les échéances et les moyens de l'unification laïque ; il proposait de négocier l'objectif lui-même. Rétrospectivement, le bilan de la stratégie des négociations ne souffre aucune ambiguïté : la capitulation finale était contenue dans la méthode même choisie par le gouvernement. Qui peut croire que la hiérarchie catholique aurait accepté de négocier sa propre disparition du système scolaire? Les objectifs de la hiérarchie catholique
C'est bien parce que le cadre des négociations était en contradiction avec le mandat laïque que l'Eglise a pu s'y inscrire, et l'utiliser habilement. Comment ?
Le premier objectif de la hiérarchie catholique a été de gagner du temps ; elle y est assez bien parvenue, obtenant du gouvernement plusieurs reports des échéances qu'il avait fixées. Cette course de lenteur présentait un double intérêt : d'une part, elle laissait le temps au lobby du privé de se mobiliser et d'organiser la pression de la rue ; d'autre part, elle permettait d'atteindre sans encombre les élections municipales, dont la droite attendait une victoire assez nette pour exiger le départ du gouvernement de gauche. Ainsi, en janvier 1983, un responsable du privé justifiait son refus du premier plan Savary par cet argument : « A deux mois des élections municipales, nous n'allions pas faire un formidable cadeau au gouvernement
NICOLAS JEANSON en allant nous asseoir à la table des négociations. »
A l'ombre des négociations, la droite organisait donc les moyens de sa résistance. Mais elle poursuivait un deuxième but dans la discussion avec le ministère : celui d'étendre la négociation à la rénovation de l'ensemble du système éducatif, y compris public.
Avec un projet simple: si Savary adaptait le service public à quelques caractéristiques décisives de l'enseignement privé, celui-ci envisagerait naturellement en d'autres termes la perspective de son intégration à l'Education nationale. La hiérarchie catholique a donc fait de la réforme de l'école publique un préalable à la discussion sur le statut des écoles confessionnelles. « Rapprochez d'abord le fonctionnement de votre école du fonctionnement de la nôtre, faites un pas vers le privé, nous verrons ensuite si nous en ferons un vers vous » : tel est, en substance, le langage tenu par l'enseignement catholique à Savary, et que celui-ci a accepté d'entendre tant et si bien que ses propositions finales font plus de tort à l'école publique qu'à l'école privée!
Qu'en est-il, en effet, du projet Savary ? Selon Bruno Frappat, du Monde (le 20 octobre 1983), ce projet 11 d'une certaine manière, "privatise" 1 'enseignement public, puisqu'il insiste sur la décentraliation, l'autonomie, les réalités. locales, principes qui suffiraient à justifier -en dehors de toute con sidération idéologique -d'établissements privés. » La cohérence du « savarysme »
Privatisation du service public : c'est exactement l'expression qui con-
vient pour désigner la politique. d~, r:r~ntrée même de l'école. C'est un
Savary. Comment ? Très simple·: · _: ,.prétriage qui se met insidieusement l. Dans le cadre de la décen.; .· en place.
chaque établissem~hL :une logique primer des enseignements, y compris · s'efforcent de le croire, tant il est diftralisation, reçoit une « enveloppe global~ >~ · d'heures d'enseignement à répartirentre ses classes ; si l'enveloppe ·e~t- , trop petite, on commence par sup~ obligatoires, ou l'on fait passer au bénévolat des enseignants ; c'est la phase du bricolage. L'étape suivante, c'est de recourir au financement extérieur pour « compléter » les lacunes du budget national : financement des familles pour les activités dites « périscolaires » ou pour rémunérer des « intervenants extérieurs » ; financement des collectivités locales qui le voudront bien, selon le profil de l'établissement ou la couleur politique de son chef.
2. Chaque établissement est invité à se doter d'un « projet d'établissement » qui définit ce que dans le privé on appelle le « caractère propre ». Le « projet », c'est le dépliant publicitaire de l'établissement, c'est la marque de sa différence, c'est son argument de vente auprès des familles. Rien à voir avec les projets pédagogiques qui naissent de l'initiative des enseignants dans le cadre maintenu d'une éducation nationale ; non. Le projet d'établissement, c'est ce qui l'autorisera à recruter ses élèves sur un critère idéologique, et sûrement social : les mêmes catégories sociales se retrouvent dans les mêmes projets éducatifs. Nul doute que les enfants d'enseignants qui trouvent, dans leur famille, un soutien permanent, choisiront des établissements à « pédagogie ouverte ».
3. Il ne servirait à rien que les établissements cultivent leurs différences, si les familles restaient contraintes d'inscrire leurs enfants dans l'établissement du coin. Il faut donc compléter le dispositif par un « assouplissement de la carte scolaire », c'est-à-dire donner aux familles le « libre choix » de l'établissement. Plus besoin de domicilier le gamin chez un parent éloigné pour qu'il accède au grand lycée prestigieux du centre-ville ; un bon dossier et l'adhésion au projet d'établissement suffiront. Et vogue la loi de la concurrence! IL n'y a pas besoin d'un dessin pour comprendre que les inégalités entre établisements en sortiront renforcées, et que les écolesghettos achèveront de se refermer.
Ainsi, à la sélection sociale qui s'opère à l'intérieur des établissements, se rajoute une barrière à inexorable
Description excessive? Certains ficilement concevable qu'un gouvernement de gauche mette en place ce que la droite n'était pas parvenu à réaliser. Pourtant, le paradoxe s'explique. En refusant d'assumer son mandat, le gouvernement a dû inexorablement enfiler les habits de la droite. La cohérence de sa politique se dessine trop nettement pour maintenir le doute.
Parti pour résorber le dualisme scolaire, Savary se refuse à intégrer l'école privée : il ne lui reste que la voie de l'alignement du service public sur l'enseignement privé. Le doigt est mis alors dans l'engrenage de la privatisation.
Parti pour réformer les collèges, Savary et le gouvernement ne veulent pas s'en donner les moyens matériels. On s'engage, avec la réforme Legrand, dans la voie du renoncement à l'acquisition des connaissances, au profit des solutions (dont toutes ne sont pas condamnables) destinées à rendre plus supportable la vie quotidienne dans les collèges les plus secoués. Pas . de réforme nationale donc, mais le volontariat et la débrouille, «l'adaptation aux réalités locales», sans considération pour les risques d'inégalités qui en découlent. La logique d'abandon prévaut là encore.
Parti pour donner la priorité à l'éducation, le gouvernement en revient à une austérité classique. La rentrée 1984 se marquera par une dégradation très nette des conditions de travail : suppressions de classes, augmentation des effectifs dans chaque classe, abandon d'enseignements, diminution ·des horaires de certaines matières, manque de crédits de fonctionnement. D'où la réaction des enseignants à un niveau inégalé depuis le l 0 mai : ~~ Trop, c'est trop )), écrivaient ceux d'un collège, expr;imant un sentiment répandu. Et pour gérer la pénurie, quoi de mieux que des établissements « autonomes », « responsabilisés » sur l'utilisation de leurs moyens qui sont gravement insuffisants? Quoi de mieux que des établissements « différents », comme dans le privé, dans une situation d'austérité ?
Le « savarysme », s'il faut le résumer d'une formule, c'est la
EIP !
Un enjeu peu compris pour les travailleurs
Or, ceux qui pouvaient le mieux _ quet», quand il est encore temps.
décentralisation et la « privatisation » de l'Education nationale, au service d'une part de la gestion de la pénurie, de la conciliation avec la droite cléricale d'autre part. Que cette politique s'entoure de considérants pédagogiques modernistes n'est pas pour étonner (c'est toujours le cas) et ne change rien à son résultat sur le terrain. Le privé en veut plus
Et le privé dans tout cela ? ll a déjà obtenu pas mal d'adaptations du service public au modèle qu'il prétend offrir. Si le gouvernement avait voulu donner acte aux tenants du privé que leur école n'est pas un reliquat du passé, mais une préfiguration de l'avenir, il ne s'y serait pas pris autrement.
Reste au Comité national de l'enseignement catholique (CNEC) à arracher les ultimes garanties pour sa propre école.
D'abord, il doit conserver sa tutelle sur les enseignants. Ceux-ci ne sauraient donc accéder au statut de la fonction publique, qui ferait de l'Etat, et de l'Etat seulement, leur employeur. Un enseignant du privé doit participer du caractère de son établissement ou partir : son chef ne peut donc être que le représentant des clients de la maison.
Ensuite, le CNEC veut s'assurer aussi que la puissance publique ne mettra pas le nez dans ses affaires. Chaque établissement resterait autonome. Mais le gouvernement se propose de les regrouper d~ns des Etablissements d'intérêt pubhc (EIP) au niveau local, afin d'organiser la gestion des fonds publics qui leur sont alloués.
Car non seulement le gouvernement maintient le financement public des écoles privées à l'heure de l'austérité dans l'Education nationale (on finirait par oublier de parler de ce « détail » ! ), mais encore il met un terme aux litiges nés de l'application de la loi Guermeur : certaines municipalités utilisaient les ambiguïtés de la loi pour refuser de verser des crédits aux écoles privées. Regrettable lacune législative, benoîtement comblée par le gouvernement de gauche au profit du privé.
Cela ne suffit pourtant pas au CNEC, qui exige que les représen: tants de la collectivité publique (qm paye) soient minoritaires dans les
L'enjeu de la bataille laïque n'a pas été toujours bien perçu dans le mouvement ouvrier. La politique gouvernementale en est la première responsable qui a brouillé les cartes à plaisir. Le soutien de la FEN et du CN AL à la stratégie des négociations a mis des bâtons dans les roues de la mobilisation. Le PC et les organisations qu'il influence ont, pour le moins traîné la patte. Le terrain laïque' a été abandonné, au moins dans les premiers temps, à ceux qui, confondant la guerre scolaire avec une guerre de religion, n'en comprenaient pas l'enjeu. Les mêmes (FO, PCL .. ) découvrant soudainement les menaces qui planent sur le service public, passent de l'autre côté .du cheval et renoncent à toute bataille pour la nationalisation laïque, quand ils ne proclament pas leur attachement à la « liberté de l'enseignement ». Malheureusement pour eux il est maintenant assez clair que si 1~ privé n'est pas nationalisé, le public sera privatisé, et q~'entre ces deux voies, le statu quo ne tiendra pas longtemps. . , . .
Reste que la difficulte a Impliquer le mouvement ouvrier dans la bataille pour l'école ne tient pas. seuleme~t aux événements de l'a pres 10 ma1. Pour les travailleurs, la crise signifie d'abord chômage et vie chère. Or, elle affecte tous les secteurs de la vie sociale : protection sociale, droits démocratiques, école, etc. Sur ces terrains, la mobilisation est moins facile, surtout quand les énergies sont c~mcentrées sur la défense de l'empl01 et du pouvoir d'achat, d'abord et av~nt tout. Cet obstacle n'était pas mfranchissable mais il exigeait d'autant plus d'efforts et de volonta~sme des organisations ouvrières, qm ne les ont pas fournis.
Il est également vrai que des secteurs du mouvement ouvrier considèrent la guerre scolaire comme une bataille rétro : la « laïque » ayant depuis longtemps imposé son existence face à l'école cléricale, le vrai problème serait celui de l'échec scolaire dans l'école publique. Sauf que tout est lié : le privé est ~ujourd'hui moins une école d'Eglise que la base avancée d'un ~rojet de système éducatif concurrentiel. . l'expliquer se sont fermés l'oreille des travailleurs. Qui sont-ils ? Les organisations enseignantes qui ont vanté pendant des années les vertus de « l'école libératrice » au mépris de l'expérience de générations entières de travailleurs sélectionnés et rejetés. Ce discours, et la pratique avec, ont anesthésié l'opinion ouvrière sur l'enjeu scolaire, quand ils ne l'ont pas abandonnée aux sirènes néo-libérales.
Pour mobiliser davantage les travailleurs sur l'unification du service laïc, il aurait fallu montrer le lien entre cette question et celle de la transformation de l'école publique. C'était évidemment difficile de la part de ceux qui ont abandonné la critique de classe de l'école, quand ils ne donnaient pas l'impression de concevoir les réformes à travers des intérêts catégoriels.
Pour autant, rien n'est joué. La guerre scolaire est aussi un enjeu politique pour tout le r~·H~u~e~e~t ouvrier. La droite en a decide ams1. Elle ne cherche pas un compromis négocié. Elle veut infliger une défaite à la « République des professeurs » sur son propre terrain.
In lui est plus facile de mobiliser sur la « liberté de l'enseignement » que sur la liberté de licencier. El~~ a donc mis toutes ses forces derriere l'école privée.
Le défi est donc posé. Lors de la session parlementaire de printemps, le gouvernement devrait (s'il. ~e. diffère pas une fois de plus ses decisiOns) soumettre au vote des députés des dispositions régressives, contre l'école publique, pour l'école privée.
Seul 1:engagement de tout le mouvement ouvrier peut imposer des solutions rapides et progressistes : un budget supplémentaire po.ur l'é~ole publique, et la natioJ?-a~sati~n laique de toutes les écoles pnvees vivant des fonds publics. A charge, pour cell~s qui refusent l'intégr~t~on, d'en revemr au financement pnve.
Les manifestations régionales du CNAL en novembre et décembre derniers ' ont represente , , un sucees : ' parce q~e le langage du CNAL a été perçu comme celui du respect des e~gagements, et parce que le <;~AL .lmmême -offrait un cadre umtaire a la mobilisation.
L'unité pour imposer le respect des engagements, dans la derniè.re ligne droite où nous sommes e~tres, peut se réaliser à un mveau supérieur : celui d'~ne . grande manifestation nationale a Pans, pour l'école laïque, avant la prochaine session parlementaire.
A nous aussi de «mettre le pa-