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NE fracture s'est-elle opérée entre féminisme et syndicalisme ? Le silence observé par les centrales syndicales ouvrières sur la question des femmes, à peine rompu par quelques discours le 8 Mars, pourrait le laisser croire.
La . réalité s'avère bien différente et dans les syndicats comme dans l'ensemble du corps social français, «Le féminisme n'est pas mort », ainsi que l'affirmait en octobre dernier un article d'Antoinette, le mensuel féminin de la CGT. La publication récente de divers articles et con tributions dans la presse syndicale en est un révélateur important, même si elle ne constitue pas l'expression unique du féminisme dans les syndicats (les actions à la base, sans forcément présenter un caractère spectaculaire, n'en restent pas moins nombreuses). Quinze années de luttes féministes
Les articles consacrés à la question des femmes dans la presse CGT comme CFDT (nous citerons notamment « Le féminisme n'est pas mort », dans Antoinette d'octobre 1983; CFDT aujourd'hui, spécial femmes du mois de septembre-octobre 1983 ; Paris syndical, spécial femmes travailleuses, édité par l'URP CFDT en septembre 1983) présentent plusieurs points communs : ils se revendiquent du féminisme, reviennent sur les années soixante-dix qui virent l'apparition sur la scène politique de la« question femmes» et de batailles féministes à 1 'intérieur des syndicats. Ils reconnaissent l'impact des luttes menées pour le droit à la contraception et à l'avortement et affirment que le problème de l'emploi féminin est un enjeu central aujourd'hui.
La publication de ces articles indique que la direction de la CGT et de la CFDT se trouvent aujourd'hui, chacune à sa manière, face à une contradiction majeure : leur soutien de fait à la politique gouvernementale d'austérité s'oppose à la défense intransigeante des revendications des femmes, telle que la souhaiteraient nombre de leurs adhérentes.
L'émergence des revendications féministes à un niveau de masse dans les années soixante-dix n'a pas fini d'interroger les syndicats. Pour certains, il s'agit aujourd'hui de se donner à bon compte un label féministe, quitte à refaire quelque peu l'histoire. Ainsi, la direction de la CGT n'hésite pas à s'arroger le monopole d'une telle évolution historique, selon une tradition sectaire qu'on lui connaît bien : « L'éclosion du féminisme est le fruit des idées que nous avons semées, des actions menées n, déclare E . Brissol, rédactrice en chef d'Antoinette, dans son numéro d'octobre dernier. Il n'est pas question pour la direction de la CGT de se soucier de vérité historique, quitte à sous-estimer l'importance des mobilisations sur l'avortement. Mais il est d'autant significatif, pour qui connaît l'autosuffisance de règle dans les sphères dirigeantes de la CGT, de lire au détour d'une phrase que la CGT « peut avoir un petit regret: n 'avoir peut-être pas tout fait n pour le droit à l'avortement. Une pointe de regret qui ressemble à un aveu ...
Dans la CFDT, les interrogations sont nombreuses et le mensuel CFDT aujourd'hui consacré aux femmes contient des vérités somme toute bonnes à rappeler pour comprendre les liens entre syndicalisme et féminisme, mouvement ouvrier et mouvement des femmes . Marcel Gonin, secrétaire confédéral, rappelle les batailles menées à l'intérieur de ce syndicat pour la prise en compte du féminisme et montre bien à quel point les choses n'allaient pas de soi. Ainsi, à propos des débats sur le salaire ménager : 11 Cette discussion a été vécue par les militants comme une agression de militantes célibataires contestant le droit aux mères de famille de rester au foyer, pour élever leurs enfants. Les militantes ont été accusées de s'immiscer dans un domaine privé, c'est-à-dire l'inverse de ce qu'elles expliquaient. n
L'histoire du féminisme dans les syndicats depuis 1968 reste à faire et il n'est pas inutile d'en rappeler les éléments principaux, car nombreux sont les enseignements que peuvent en tirer les syndicalistes.
Pour comprendre l'importance de l'évolution des syndicats sur la question femmes, il faut d'abord rappeler que le mouvement ouvrier a un long passé de mysoginie, renforcée par le stalinisme. Il n'est pas négligeable que le Parti communiste ait admis et encouragé pendant des années l'image traditionnelle de la femme vouée au foyer. Cependant, les syndicats ont connu, pratiquement dès leur naissance, des batailles importantes des femmes dans leur sein, pour faire reconnaître leur droit au travail. Ainsi trouve-t-on dans les plates-formes revendicatives de la CGT, dès 1945, aussi bien des revendications pour l'égalité des salaires que la mise en valeur du 11 rôle maternel des femmes (1) n.
Mais le tournant principal des syndicats sur la question femmes est apparu quelques années après 1970 (date de constitution du MLF), grâce à l'émergence d'une forte radicalisation féministe, issue directement de l'ébranlement social de Mai 68. La lutte pour le droit à l'avortement fut de ce point de vue décisive, car elle fit apparaître, par son caractère de mas-
1. Cf. «Ce n'est pas d'aujourd'hui.,, Madeleine Colin. Editions sociales, 1975. 2. ,, Stratégie pour les femmes "• Jeannette Laot. Editions Stock, 1977. 3. On peut lire sur cette question: ,, Syndicalisme au féminin,,, Catherine Simon. Editions Questions-clés/ Alternatives ; ,, Je Mémoire d'Antoinette "• par les rédactrices licenciées à la veille du 41" Congrès. 4. cr. la brochure de compte rendu : •• Etats-généraux: les femmes dans Je travail et le travail des femmes, 24-25 avril 1982 "· se, les « problèmes des femmes » sur la scène politique. Les batailles féministes dans les syndicats
Dans la CFDT, les débats furent alors souvent passionnés et le mouvement de masse était tel que le bureau national autorisa en 197 3 Jeannette Laot, secrétaire confédérale, à participer à titre personnel au bureau national du MLAC. Cette même année, le congrès de la CFDT se prononçait pour la liberté de l'avortement et de la contraception.
Mais un autre élément a pesé sur l'évolution des syndicats : à partir de 197 3, on vit entrer en lutte des secteurs de la classe ouvrière, comme le textile, l'habillement (Cerisay), les industries alimentaires, les grands magasins (Thionville) où les femmes fournissent un grand contingent de grèves. Ces luttes s'accompagnèrent d'une hausse importante du taux de syndicalisation des femmes . Une prise de conscience féministe diffuse affirmant la dignité des femmes et leur volonté de se battre, avait rendu ces luttes possibles dans un contexte politique marqué par l'apparition du mouvement des femmes et une montée des luttes ouvrières.
Au-delà de la question de l'avortement, des thèmes comme le droit au travail, les équipements collectifs, le sexisme et la violence dans les rapports hommes/femmes ont acquis peu à peu une audience de masse. C'est à cette époque que furent publiés les livres de Madeleine Colin (l ), dirigeante de la CGT et de Jeannette Laot, dirigeante CFDT (2), portant sur les luttes des femmes et leur place dans la société. Bien sûr, on y condam ne le plus souvent le féminisme « diviseur de la classe ouvrière », mais il est enfin reconnu l'existence de l'oppression des femmes et la nécessité de « revendiquer au féminin ».
En 1975, CGT et CFDT adoptèrent une plate-forme commune consacrée aux revendications spécifiques des femmes qui, malgré ses limites, consacrait une avancée réelle sur la question. La pression à la base était très forte et se traduisit dans des initiatives comme la conférence femmes métallurgie de la CGT en 1976 et la conférence femmes CGT de 1977. Antoinette change alors de contenu et publie enquètes et débats sur la condition des femmes dans les entreprises, la famille le statut social des femmes et mêm~ le viol.
L'extension numenque des groupes femmes dans les quartiers et les entreprises fut alors importante. C'est dans ce contexte que furent créées des commissions femmes syndicales, d'abord dans la CFDT puis dans la CGT, ce qui n'est pas sans poser problème aux directions réformistes : cette organisation de fait des femmes entre elles représentait alors une réelle force politique.
1979 fut une année de mobilisations massives des femmes pour le droit à l'avortement, auxquelles participèrent de nombreux syndicats et sections de la CFDT, et de nombreuses militantes de la CGT. Ces mobilisations prouvèrent une fois de plus à quel point la force du mouvement des femmes est déterminante pour faire progresser les idées féministes et l'action des femmes dans les syndicats. Cette même année, le congrès de la CFDT prit position pour l'indépendance économique des femmes comme condition de leur libération.
De nouvelles difficultés pour les féministes apparurent alors : la crise vint rappeler que toute période de restructuration profonde du capital utilise la vulnérabilité de la main-d'œuvre féminine. Passé le temps des réformes susceptibles d'être accordées aux femmes par la bourgeoisie (libéralisation de l'avortement, divorce, législation sur le viol...), l'heure est à la défense des acquis obtenus par les luttes des dernières années, dans un climat de division accrue après 1978 et d'affaiblissement des groupes féministes.
Après le l 0 mai 1981 , ia direction de la CFDT découvre pour les femmes les mérites du temps libre : bien mieux qu'un vrai salaire, celui-ci épanouit la femme moderne. La CFDT abandonne de fait les revendications de défense de l'emploi à part entière des femmes.
La CGT, si elle ne modifie guère ses positions de principe, se fait de plus en plus discrète sur la nécessité d'une mobilisation des femmes pour leurs revendications et engage l'opération de remise au pas de son secteur féminin. Normalisation de collectifs, aboutissant à des évènements dramatiques comme le suicide de Georgette Vacher militante de l'UD du Rhône, lic~nciement des rédactrices d'Antoinette ... (3)
Après le 41 e Congrès de la CGT. en 1982, une conférence nationale tirait en arrière les acquis féministes,
PARIS
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en gommant même la nécessité du travail spécifique en direction des travailleuses. Depuis, les rectifications se sont avérées nécessaires ...
On voit aujourd'hui à quel point les choses ne sont pas réglées. Les directions confédérales se trouvent dans l'incapacité de maîtriser des contradictions qui, pour être différentes suivant les syndicats, n'en sont pas moins difficilement surmontables.
Reste la question, toujours soulevée, des relations entre le mouvement syndical et le mouvement des femmes. L'hostilité déclarée ou les réticences des directions syndicales n'ont pas empêché la participation de nombreuses syndicalistes à l'activité des groupes femmes. Quand la pression de leurs adhérentes est forte, les directions n'ont pu ignorer totalement la réalité de l'organisation des femmes dans leurs structures propres. Cela explique notamment que, dans la région parisienne, la CFDT et la CGT aient rencontré en 1977 la coordination des groupes femmes.
Le cadre unitaire des Etats-généraux sur le travail des femmes impulsé par la coordination des groupes femmes, permit, en avril 1982, un débat très riche entre des militantes de groupes femmes, du Planning familial, des syndicats (4).
Peu après, en octobre 1982, c'est par une mobilisation également unitaire que put être obtenu le remboursement de l'avortement. Malgré le refus des directions confédérales d'appeler à la manifestation du 23 octobre, plusieurs structures CFDT (dont l'union régionale parisienne) y appelèrent et de nombreuses militantes de la CGT y participèrent. Pour autant, la méfiance, sinon l'hostilité demeurent la règle à l'égard du mouvement des femmes. Le veto opposé par les syndicats à la proposition d'étendre aux organisations féministes les dispositions leur permettant de· se porter partie civile dans les cas de discriminations sexistes au travail (salaires, licenciements, etc.) en est une preuve récente. L'emploi des femmes : un enjeu central
On peut donc parler de relations conflictuelles du mouvement autonome des femmes avec les organisations mixtes du mouvement ouvrier. Elles résultent essentiellement des divisions entretenues entre les sexes par le système capitaliste et qui traversent la classe ouvrière. Ces divisions doivent être combattues,
BULLETIN D'INPO~TION àe l'UNION REGIONALE PARISIENNE C.F. D.T.
SPECIAL TRAV AI LLEUSES avec la plus grande énergie, aujonrd'hui comme hier.
Fait économique, mais également social et culturel de grande ampleur, la pression des femmes sur le marché du travail continue de s'exercer malgré la crise économ ique. La CGT comme la CFDT reconnaissent l'ampleur de ce phénomène. Elles estiment à juste titre que l'emploi des femmes « devient un enjeu central ». On serait donc en droit d'espérer que ces centrales syndicales se placent en première ligne de la défense intransigeante du droit à l'emploi des femmes, aujourd'hui largement remis en cause. Au contraire, l'évolution des syndicats sur cette question est lourde de reculs importants.
Le recentrage de la CFDT a eu pour conséquence désastreuse l'abandon de fait des revendications pour un réel droit à l'emploi des femmes . Côté féminin, les « nouvelles solidarités » ont u n sens bien précis qui, à défaut de nouveauté, rappelle plutôt les anciens sacrifices. Et le partage des salaires et des revenus trouve son expression achevée dans le tra.' ail à temps partiel.
Faisant fi de l'indépendance économique des femmes, la direction
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1 BIJUETIN AUX -!lRGANlSm§ Suppt. n• 2"7 5 CFDT « découvre » que la perte de salaire est un moindre mal par rapport à l'aspiration « qualitative » de temps libre. Peu importe alors que ce « temps pour soi » soit en fait multiplication des tâches domestiques et dépendance accrue à l'égard du mari ou du compagnon. L'important, déclare Nicole Notat dans CFDT magazine, c'est les mutations « auxquelles nous serons toutes et tous confrontés ». D'où l'interrogation : « Au-delà de l'unique objectif de réduction du temps de travail, si les horaires variables, le temps partiel constituent un moyen supplémentaire pour accélérer ces mutations, pour enrichir le temps hors travail, alors qu 'attend le mouvement syndical pour faire preuve d'imagination et de dynamisme, sur ces terrains -là ? »
Le message est clair. .. Mais il est d'autant savoureux de lire dans le même CFDT magazine, sous la plume de Marcel Gonin, le rappel suivant : « L'action sur les positions de la CFDT a commencé avec les discussions sur le travail à temps partiel pour les femmes et l'allocation de la mère au foyer. Elles ont montré l'importance des revendications et à quel point elles sont oorteuses d'un type de société... Il
fallut de longs débats pour faire admettre aux responsables le danger représenté par ces propositions pour les travailleuses . ;>...
Ces contradictions ou interrogations montrent que les débats sont loin d'être clos. Ainsi, l'éditorial du bulletin femmes travailleuses édité par l'URP-CFDT contient une question bien significative : « Va-t-on chercher à construire des solutions à la crise économique à travers une élimination insidieuse et progressive des fernmes du marché de travail pour réduire le chàmage, ou va -t-on parier résolument sur l 'emploi massif des femmes et son développement comme facteur de changement de la société ? n
La CGT, de son côté, ne remet pas en cause des revendications jusqu'ici avancées par rapport à l'emploi féminin, notamment la dénonciation du travail à temps partiel inscrite dans les textes du 41 • Congrès.
L'article consacré au féminisme dans Antoinette d'octobre dernier réaffirme le droit au travail comme essentiel : 11 C'est l'indépendance, le senti ment de "gagner sa vie", de ne plus dépendre de quelqu'un d'autre pour l'assurer. C'est exister socialement, sortir du cadre familial, prendre sa part de contribution collective au développement de la société. n Les récents articles, tant de la Vie ouvrière que d'Antoinette rappellent à juste titre les dangers du travail à temps partiel et de l'utilisation de la télématique pour développer le travail à domicile.
On serait en droit d'attendre de cette confédération qu'elle en tire des conclusions, notamment à l'occasion du 8 Mars. Mais nulle perspective de mobilisation n'a été avancée, si ce n'est la lutte entreprise par entreprise dont on sait qu'elle ne peut à elle seule s'opposer aux plans patronaux et à la loi en préparation sur le temps choisi.
Le ton très offensif qui avait cours au moment où les premières lois d'incitation au temps partiel étaient votées sous Giscard paraît bien loin ! Antoinette appelait alors à la « mobilisation générale » contre ces lois, et Henri Krasucki s'exclamait : « Les parlementaires qui vo -teront le projet de loi sur le travail à temps partiel voteront pour le CNPF et contre les travailleurs. (5) n!
Le point commun entre les positions de la CGT et de la CFDT réside dans le soutien de fait à la politique gouvernementale. L'exercice n'est pas facile dans une période où l'emploi féminin se dégrade et où le gouvernement prépare l'adoption 5. ,,L'Humanité, du 10 novembre 1980. au printemps prochain de deux lois fort complémentaires : l'une sur le temps choisi, l'autre sur la politique familiale à caractère nataliste (congé parental rémunéré à partir du troisième enfant, etc. ).
Les deux directions confédérales ont survalorisé les lois Auroux et Roudy (sur l'égalité professionnelle), analysées comme extrêmement positives, à condition que les travailleuses s'en saisissent dans les entreprises. La loi sur l'égalité professionnelle contient certes des aspects positifs et peut s'avérer un instrument utile, sur la base d'une mobilisation des travailleuses, pour obtenir des mesures « de rattrapage », en matière de formation professionelle, notamment. Mais cette loi ne contient pas une seule disposition contraignant les patrons à appliquer l'égalité dans les faits ...
Surestimer l'action gouvernementale dans ce domaine permet surtout d'esquiver les grandes questions : chômage, salaires, temps partiel, politique nataliste. Appeler les travailleuses à se saisir de ces lois, entreprise par entreprise, évite de poser le problème des revendications centrales qui permettraient d'unir les femmes sur des objectifs communs, et de la nécessaire mobilisation unitaire pour aboutir.
Il ne suffit pas de reconnaître que l'emploi des femmes est un enjeu central. Ce que les directions CGT comme CFDT refusent de faire, c'est d'en tirer des conclusions pour l'action. Toujours à l'ordre du jour : le féminisme
Pour comprendre la réalité du féminisme à l'intérieur des syndicats aujourd'hui, on ne peut se contenter d'analyser les seules positions prises par les directions confédérales. Il est essentiel de considérer également le niveau d'activité et de prise de conscience féministe des militantes syndicales. Certain(e)s doutent actuellement que le féminisme ait encore droit de cité dans les syndicats : soit pour s'en féliciter, soit pour le regretter. Les arguments avancés méritent examen.
Ces dernières années ont vu l'effritement des commissions femmes syndicales, qui constituaient des lieux d'expression, de discussion d'organisation des femmes, répondant à leur volonté de lutter collectivement contre leur oppression. Par ailleurs, les femmes ont suivi la tendance
générale à la désyndicalisation, alors que l'on avait assisté jusqu'en 1978 à une progression importante de leur taux de syndicalisation. Les luttes de femmes sont actuellement plus isolées et ont du mal à se faire connaître. Enfin, le mouvement des femmes apparaît aujourd'hui affaibli, divisé et occupant une place amoindrie sur la scène politique.
Ces éléments pèsent bien évidemment négativement aujourd'hui, sur la capacité des militantes syndicales à agir ensemble et mobiliser les femmes sur leurs revendications spécifiques. Mais en conclure que le féminisme est mort dans les syndicats n'en demeure pas moins une contre-vérité. L'impact des idées féministes est aujourd'hui extrêmement important, dans l'ensemble de la société. De nombreuses militantes dans les syndicats continuent à se battre sur des positions féministes.
Donnons en pour exemple les nombreuses interventions à la conférence nationale de la CFDT, le 8 Mars 1983, en défense du féminisme et pour le droit au plein emploi pour les femmes. Les directions syndicales ne l'ignorent pas et sont obligées de tenir compte de ce phénomène. C'est pourquoi Antoinette, même après «normalisation», continue d'aborder les questions liées à l'oppression des femmes et ne s'est pas transformée en une VO au féminin.
C'est pourquoi la direction de la CGT, après avoir en 1982 remis en cause les acquis féministes et tiré un trait sur la nécessité d'une activité spécifique en direction des travailleuses, a été obligée de réinsister aujourd'hui sur l'importance des revendications spécifiques et la nécessité des collectifs féminins.
Mais être féministe dans les syndicats aujourd'hui exige de défendre avec la plus grande détermination les revendications des femmes, et en premier lieu leur droit à l'emploi contre toutes les attaques. Les directions syndicales sont prêtes à avaliser dans les faits le retour partiel des femmes au foyer. Car la crise économique ne laisse pas de marge de manœuvre en ce domaine, dès lors qu'on entreprend de la gérer. Il n'y a pas de « miettes » pour les femmes, dont la surexploitation est un des rouages du capitalisme, en temps de crise bien plus encore que dans les périodes d'expansion.
La situation actuelle illustre le rôle pivot de la main-d'œuvre féminine, rôle qui ne se réduit pas à la politique de renvoi au foyer, même si c'est un aspect majeur. C'est sur les.
femmes que le patronat teste les nouvelles formes de travail -avec la déqualification qui les accompagne - en attendant que cette «modernisation» s'étende aux travailleurs masculins, longtemps convaincus que cela n'allait s'appliquer qu'aux «bonnes femmes». L'exemple du temps choisi, avec son cortège de remises en cause des acquis de tous les travailleurs (durée hebdomadaire du travail, week-end, etc.) montre à quel point tous sont visés.
C'est dire que la lutte pour un vrai droit à l'emploi pour les femmes n'est pas une revendication catégorielle et secondaire. Dans le contexte politique et économique actuel, c'est un axe clé pour la défense des intérêts ouvriers, dans leur ensemble.
Le dilemme est en effet in::ontournable : ou l'on se situe dans une logique de gestion de la crise et les femmes sont désignées pour en raire les frais les premières. C'est alors le renvoi partiel au foyer, la pénurie d'équipements collectifs. Ou l'objectif des syndicats est d'imposer d'autres solutions répondant aux aspirations des femmes, comme la .réduction du temps de travail et la réalisation de programmes d'équipements sociaux définis à partir des besoins existants. C'est là une stratégie syndicale réellement de classe et féministe.
Etre féministe dans les syndicats c'est aussi et toujours aborder l'ensemble des sujets liés à l'oppression des femmes: contraception, avortement, viol, violences, travail domestique, répartitions des tâches à la maison, mais aussi au syndicat.. .
Tant il est vrai qu'il n'y a pas d'un côté la surexploitation au travail et de l'autre la « vie privée ». L'acquis majeur du féminisme réside dans 'cette volonté des femmes de ne plus mettre de barrière entre vie publique et vie privé, de ne plus accepter que leurs problèmes propres soient des sujets tabous, notamment dans les syndicats. « Pour l'abolition des discriminations et de toutes les formes d'oppression et de domination dont elles sont victimes dans quelques domaine que ce soit », affirmait Antoinette en octobre dernier. La tâche est immense, et ce n'est qu'un début. D
N• 225 Février 1984 - Il F . 15