EPUIS quelques mois, les èharbonnages sont entrés dans le lot des secteurs en restructuration. Après les promesses de 1981 cela apparut comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Les mineurs démontrèrent en novembre qu'ils ne l'entendaient pas de cette oreille. Six à neuf mille emplois supprimés dès 1984, vingt mille à l'horizon 1990. Et cela grâce au vote des députés PC et PS avalisant un budget de l'industrie qui comporte une stagnation des subventions aux Charbonnages de France.
En effet, pour de nombreux puits, le prix de revient de la tonne de charbon est supérieur à celui de certains charbons étrangers. La volonté et l'engagement nucléaire d'EDF jouent d'autre part contre le charbon. Cela dans un contexte de baisse de la demande globale d'énergie, compte tenu de la crise globale de l'économie capitaliste.
Les choix deviennent inéluctables : céder ou non aux exigences des capitalistes en laissant sur le carreau des milliers de mineurs et d'emplois induits. Inéluctables également les choix de politique énergétique. Faut-il continuer et dans quelles conditions l'extraction charbonnière ? Faut-il avaliser la politique pronucléaire des gouvernements précédents? Comment sortir d'un tel dilemme, d'un tel héritage? Voilà les questions que soulèvent les décisions gouvernementales. Une fois de plus la question de la rupture avec l'économie capitaliste est posée. Elle est intrinsèquement liée à la défense intransigeante des acquis des travailleurs.
Une recession
qui • vient de loin
En fait, c'est dès les années cinquante que la récession charbonnière 's'amorce en France comme dans 1 'ensemble des pays capitalistes développés. En 1958, l'Europe du charbon (RFA, Grande-Bretagne, France et Belgique) employait encore l 200 000 mineurs. U en reste à peine 500 000 aujourd'hui. En France, la diminution des effectifs de 1954 à 1962 fut de 2,9 % par an. Les IV• et v• Plans prévoyaient une baisse des effectifs de 3,6 % l'an pour les années 1962 à 1970.
Le tableau l retrace l'évolution de la production et des importations. En 1950, le charbon représentait les
Alain NAZIER trois quarts de la consommation énergétique en France. En 1960, ce pourcentage n'était plus que de 56 % et de 18 % en 1975. Les chiffres montrent l'ampleur de la dégringolade, particulièrement dans notre pays. Une chute planifiée par les experts capitalistes au nom de 1 'abondance et du bas prix du pétrole dans un premier temps, des intérêts du lobby nucléaire ensuite.
Ainsi le v• Plan annonçait-il clairement la couleur dès le début des années soixante : (( Dans un pays qui a la possibilité de s'approvisionner à différentes sources d'énergie, l'objectif d'une politique énergétique doit être de satisfaire de façon durable les besoins des utilisateurs au moindre coût (. .. ) autorisant ainsi des prix d'approvisionnement aussi faibles que possibles, en particulier pour les activités soumises à la concurrence internationa/e. » On parlait déjà abondamment des reconversions, des aides aux régions touchées.
Le VI• Plan était tout aussi explicite : (( La consommation de combustibles solides continuera à décroÎtre et se réduira de plus en plus aux utilisations spécifiques, notamment sidérurgiques, et à une alimentation très partielle des centrales thermiques. » (( La réduction de 1 'extraction charbonnière française est rendue inéluctable par la charge que font peser sur l'économie la plupart des exploitations minières. Aussi l'élément prioritaire demeure-t-i/ d'assurer, dans des conditions sociales convenables, la conversion du personnel libéré (sic) par cette réduction, ainsi que de réaliser la conversion des régions minières elles-mêmes. » La musique gouvernementale actuelle n'est donc pas nouvelle.
Un regain d'intérêt pour le charbon s'est manifesté avec le premier choc pétrolier. La consommation charbonnière a de nouveau augmenté quelque peu après 197 5 essentiellement pour les besoins de la production électrique, EDF reconvertissant ses centrales thermiques fuel, en centrales charbon. Mais cette reconversion d'EDF a été bien plus marquée par un appel au charbon étranger que par la consommation du charbon national. Cette reconversion s'est faite en attente du plein développement de la production d'électricité nucléaire.
Les réserves mondiales
de charbon
Coûts minimums, concurrence internationale, les maîtres-mots du VI• Plan demeurent ceux de tous les
Tableau 1 1958 197 3
Production
(en milliers de tonnes) 58 000 26 000
Importations
(en milliers de tonnes) capitalistes : rentabiliser le plus fortement et le plus rapidement possible les capitaux investis. Charbon, pétrole, nucléaire n'ont de vertus que selon ces critères.
Les réserves mondiales sont énormes, chacun le reconnaît de bonne grâce. Plusieurs études en ont vérifié l'étendue. Selon l'UNESCO les réserves de charbon quasi prouvées s'élèvent à 8 400 milliards de tonnes. Une autre étude entreprise par le WOCOL (World Coal Study) à laquelle ont participé des représentants qualifiés de seize pays concluait à des réserves techniquement récupérables, « suffisantes pour maintenir les taux de production de 1977 pendant encore 250 ans. Selon la WOCOL, seuls 15 % de ces réserves seraient utilisées en 1 'an 2 000 si la con -sommation charbonnière augmentait. » (cité dans le bulletin de la Société de banques suisses, mai 1980).
Le regain d'intérêt pour le charbon à l'échelle internationale fut, nous l'avons vu, la conséquence du renchérissement du prix du pétrole. La mainmise sur l'énergie est un enjeu vital pour l'impérialisme. Aussi ce sont les sociétés pétrolières elles-mêmes qui ont donné· le coup d'envoi à l'investissement charbonnier aux USA. Ce pays se trouve très bien placé tant par les quantités recelées dans son sous-sol que par les conditions géologiques. La majeure partie de l'extraction peut se faire à ciel ouvert en produisant quotidiennement 240 000 tonnes. Sa productivité très importante. L'Australie et l'Afrique du sud sont aussi bien placées sur la marché mondial.
Il n'est pas étonnant que les compagnies pétrolières aient voulu contrôler le pactole. BP, Exxon, Shell, Occidental Petroleum et bien d'autres ont pris des réserves. Mais aussi Aquitaine Canada, filiale d'Elf Aquitaine. Le bulletin du FMI du 26 mai 1980 remarquait que les USA « se trouvent dans une situation unique étant donné que, gràce à leurs colossales réserves de charbon , ils ont la possibilité de mettre fin à 1 'impasse énergétique dans laquelle se trouve le monde ... Le rapport [de la WOCOL cité plus haut] laisse entendre que le charbon pourrait dès 1 'an 2 000, devenir leur principale source de devises. »
La notion même de réserves est très fluctuante et aléatoire. ll ne suffit pas de mettre en évidence la présence de charbon, il faut aussi déterminer l'épaisseur des couches, leur inclinaison, les ruptures de veines, autant d'éléments qui doivent être pris en compte pour évaluer si l'exploitation est possible et à quelles conditions. Cela demande donc des investissements importants au départ. Par la suite, la connaissance du bassin se fait également par l'ex-
198 0 1982 1983 20 000 18 389 18 500 32 500 24 855 20 200 Principaux pays exportateurs vers la France en 1983 RFA 5 millions de tonnes Afrique du Sud 4,1 USA 4 Australie 2,24 Pologne 2,23 Principaux utilisateurs : EDF 8,6 Mt Sidérurgie 7,2 ploitation en cours. Dans tous les cas il y faut une volonté politique. Qu'un siège ou une . prospection soient abandonnés, c'est une possibilité de connaissance qui s'en trouve diminuée.
Plus fondamentalement il ne suffit pas de déterminer des conditions techniques d'exploitation mais de savoir si le charbon qui existe permet de rentabiliser dans de bonnes conditions les capitaux qui vont être investis. La revue Energie Plus de mai 1982 n'hésite pas à écrire qu'on « observe que l'importance des réserves exploitables tend à crottre en proportion de la hausse des prix de marché des autres énergies et du charbon importé ».
Voilà le secret des batailles d'experts sur l'importance des réserves. Le VIe Plan ne disait pas autre chose quand il énonçait : << L'adaptation de la demande à l'offre sera obtenue par le recours à l'importation et par une fixation de prix prenant en considération 1 'évolution du marché énergétique. »
La volte-face
du gouvernement
Le candidat Mitterrand avait promis la relance de l'extraction charbonnière. Un rapport fut même remis au Parlement fin 1981 . Il proposait une production de 30 millions de tonnes à l'horizon 1990 alors que le
précédent gouvernement prévoyait une production de 1 0 à 1 2 Mt pour la même date. Ce rapport fustigeait la politique d'abandon de la production nationale qui ignorait, au nom des prix de revient, le coût social et économique des difficultés provoquées par la récession de la production charbonnière dans les régions concernées. Changement de décor aujourd'hui. Le · gouvernement s'est rendu aux arguments capitalistes classiques : la production envisagée pour 1990 est de 13 à 15 MT. Comme l'affirmait sans rire Mauroy à Europe 1 le 14 février : << Il y aura toujours de la place pour des mines où on pourra tirer du charbon à un prix compétitif » ! Il reprend ainsi la politique de ces prédécesseurs, concoctée avec les directions de CDF et EDF.
Le charbon français se trouve en effet mis en concurrence avec le charbon étranger d'une part, avec l'électricité d'autre part, dans un contexte général de crise. Ainsi, les débouchés vers la sidérurgie sont en chute libre avec la crise de ce secteur et de l'ensemble des autres industries. Nous avons vu plus haut que la rentabilisation du capital investi dans le charbon aux USA est plus forte qu'en France compte tenu ses conditions d'extraction (ou par rapport à l'Afrique du sud, compte tenu des conditions sociales faites à la main-d'œuvre).
La situation n'est pas meilleure du côté de la production d'électricité. Les experts capitalistes · considèrent qu'au vu de la crise la production électrique totale sera excédentaire en 1990. Par ailleurs, le programme nucléaire couvre les besoins et est en France d'un coût inférieur à l'électricité charbonnière, du fait de certains coûts qui ne sont pas intégrés dans le prix de revient (Une partie des frais d'études et de recherches a été prise en charge par le CEA, les frais de retraitement ne sont pas inclus et les coûts de distribution sont répartis sur l'ensemble de la production, nucléaire ou non. Cf. l'article de Bernard Mornac dans le dossier.). EDF va fermer une bonne partie de ses centrales au charbon.
Il existe une autre utilisation possible du charbon : la carbochimie, dont le groupe CDF chimie assure la production à travers ses usines et filiales. Les produits de la carbochimie sont quasiment tous mis en compétition avec des produits identiques issus de la pétrochimie. A l'heure actuelle, les pétroliers ont la haute main sur cette industrie et aucun investissement seneux n'est fait vers la carbochimie, hormis les récents essais de gazéification du charbon, une fois extrait ou directement dans le sous-sol. Mais ces techniques ne seront pas opérationnelles avant les années 1990 et ne seront pas forcément créatrices de très nombreux emplois. Pour l'heure, la rentabilité capitaliste ne permet pas l'essor de ces techniques qui assureraient une meilleure rentabilité aux houillères.
All reste donc au gouvernement à laisser CDF et EDF entrer en concurrence sur le marché de l'énergie vis-à-vis des industriels et des chaufferies des grands ensembles d'habitation, quitte à faire un peu plus de gâchis. Par ailleurs, CDF ne manque pas de capitaux pour acheter des mines à l'étranger ou participer aux recherches de gisements, en Afrique du sud ou en Colombie par exemple.
Prix de revient
et coûts sociaux •
Beaucoup de gens pensent que consommer du charbon extrait en France mais revenant plus cher qu'une autre énergie est une hérésie et conduit à la faillite. Les éminents professeurs d'économie présentent les choix à faire comme automatiques, comme s'il y avait une fatalité à accepter les règles du jeu capitaliste. n n'en est rien, de plusieurs points de vue.
Comparons d'abord avec une autre énergie présentée comme nationale, l'électricité nucléaire. Nous avons vu plus haut que certains coûts n'étaient pas pris en charge. Il faut ajouter qu'EDF a contracté des emprunts importants sur le marché international qui lui coûtent d'autant plus cher que monte le dollar.
C'est un des facteurs qui pousse EDF à placer de l'électricité nucléaire pour rentabiliser ses investissements gigantesques. Le prix de revient du charbon a relativement peu à voir avec ce choix, comme on peut le comprendre.
Une autre règle sacra-sainte est parfaitement arbitraire : le délai des amortissements. Un bon capitaliste cherche évidemment à raccourcir au mieux ces délais, compte tenu de la concurrence. Mais au regard des conséquences sociales que de tels choix entraînent, ces délais pourraient être revus et abaisseraient alors les prix de revient.
Les experts excluent en général de leur présentation qu'une partie des frais est la conséquence de la politique de récession antérieure. Quand, pendant des années, il n'y a pas eu d'investissements suffisants, la note est d'autant plus lourde le moment venu. Et des investissements seraient nécessaires pour expioiter un charbon de bonne qualité mais dont les conditions d'extraction sont particulièrement difficiles (veine de moins d'un mètre d'épaisseur, très pentue, etc.). Ils ne prennent pas en compte non plus les faux frais de cette récession tel que le poids des retraites par rapport au nombre d'actifs. ·
Avec le secret capitaliste, il est très difficile de se faire une idée exacte sur la vérité des coûts et sur la justification réelle des choix faits. ll reste qu'il y a certainement des puits où effectivement l'extraction est de toute façon plus chère qu'ailleurs parce qu'il y faut un nombre d'heures de travail beaucoup plus important. La question qui se pose alors est de savoir quels critères mettre en avant. Nous en avons un : le coût social pour les travailleurs. Si acheter moins cher à l'étranger revient à causer des dégâts sociaux (et
Tableau II
Les prévisions d'effectifs pour 1984
La direction de CDF a imaginé plusieurs scénarios de dégraissage. En voici un paru dans la presse spécialisée fin 1983. II concerne uniquement les effectifs ouvriers mineurs.
Nord-Pas de Calais
Effectifs fin 1983
16 230
Effectifs supplémentaires prévus.
Départs acquis:
Retraites normales
- 967
Retraites anticipées
- 542
Départs supplémentaires
Retraites anticipées systématisées
- 1 700
Conversions
- 1 400
Total avant mutations
11 621
-Mutations vers Lorraine
- 1 400
Effectifs prévus
10 221 fin 1984.
mêmes économiques) tels que le chômage, le manque à gagner pour la Sécurité sociale, etc., alors donner la préférence à une énergie plus chère mais n'ayant pas ces conséquences est un choix parfaitement justifiable.
Dans un cadre de relations économiques équilibrées (avec des pays du tiers monde par exemple) et qui permettrait, par le gain de temps de travail, de réaliser une production utile à la population sans perte des acquis pour les travailleurs concernés, ce choix serait aussi justifiable.
En fait cela s'inscrit dans une politique d'ensemble : ou l'on respecte les règles de l'économie capitaliste et on est alors au service des capitalistes.
Ou l'on met en œuvre une autre logique qui mette aux postes de commande la satisfaction des besoins sociaux. Les choix énergétiques, les choix sociaux se font aujourd'hui dans le respect des règles capitalistes.
•
Une Impasse
Le PC a trouvé dans ce secteur une occasion d'illustrer une fois de plus sa stratégie du « fabriquons français », ce qui ne l'a pas empêché de voter les crédits à l'industrie qui entraînent les vingt mille suppressions d'emplois demandées par CDF, d'ici à 1990.
Toutes les organisations syndicales ont signé une plate-forme commune (une fois n'est pas coutume)
sous la bannière de la relance de la production natio-
Lorraine Centre-midi Total 20 273 8021 44 524 -1 + 1 120 + 35 + 1 155 -- 2 234 - 671 - 3 872 - 10 - 552 - 500 - 900 - 3 100 - 1 000 - 700 17 649 5 785 35 055 + 1 800 -400 ·19 449 5 385 35 055 nale. Il est d'ailleurs troublant de ne voir aborder dans un document syndical les revendications qu'à la fin, et sans que le refus des suppressions d'emplois y soit une seule fois mentionné.
Les fédérations syndicales y défendent le principe du développement de l'écoulement du charbon national pour l'électricité, la sidérurgie, les cimenteries, le secteur industriel, etc. , sans poser une seule fois la question de la crise qui frappe ces secteurs. Les syndicats n'hésitent pas à écrire : « Il faut utiliser l'outil de production de façon rationnelle, ce qui implique la saturation des moyens de production, les effectifs et les investissements nécessaires (. .. ) améliorer les conditions de travail et productivité(. . .). » Ils réclament que l'industrie charbonnière nationale prenne une place sur le marché international.
Mais c'est justement avec ces mêmes critères de productivité et de rationalisation que le gouvernement engage sa politique ! Pour être compétitif sur le marché international, il faut fermer des puits, renoncer aux acquis ouvriers. Rationaliser l'outil de production, c'est introduire le travail le samedi et le dimanche pour les mineurs alors que ceux-ci ont refusé il y a peu l'extension au samedi. Voilà le carcan dans lequel s'enferment les directions syndicales, faute de défendre une politique qui empêcherait les capitalistes de faire la pluie et le beau temps dans l'économie.
Certains industriels liés à l'activité charbonnière n'ont pas attendu les conseils des syndicats pour profiter de l'image de marque de CDF. Le directeur
des Bennes Marre!, qui fabrique des piles de soutien de galeries de mine, l'a fort bien expliqué à Europe 1 : << Je ne suis pas inquiet de la récession minière en France », dit-il crûment. Il participe à une filiale CDF de soutènement marchant. « CDF m'apporte une vitrine pour faciliter la pénétration des grands marchés étr~~ger~. ~~ C:DF lui donne une caution pour des credtts mcttattfs, des certificats qualitatifs de performance et l'aide dans ses activités commerciales internationales. Voilà au moins un homme heureux. Où est 1 'intérêt des mineurs là-dedans ? Reconversions : le précédent de Decazeville
Avec les départs en retraite et les retraites anticipées (voir le tableau II), le second volet du dégraissage consiste en reconversions vers d'autres industries et vers EDF. Ce dernier point de chute semble très problématique au vu des problèmes propres à EDF (cf. l'article de Bernard Mornac). Les reconversions vers d'autres industries ne sont guère plus sûres. A 1 'heure où les patrons annoncent licenciement sur licenciement, à l'heure où les directions nationalisées comme à Renault utilisent les mêmes recettes, les mineurs ont beaucoup de mal à croire à ces reconversions.
Il y a déjà eu de trop célèbres exemples, dans la sidérurgie mais aussi dans les mines elles-mêmes comme à Decazeville. Il n'est pas inutile de rappele; aujourd'hui des événements déjà anciens. Dès 1960, de Gaulle avait annoncé des reconversions et la fermeture des puits pour 1965 à Decazeville. Résultat : suppression des Cinq mille emplois restants. L'unité intersyndicale s'était réalisée à l'époque contre un tel projet. Le comité intersyndical revendiquait le maintien du personnel à la Sécurité sociale minière un salaire de reconversion intégral -qui intègre le~ primes - et le maintien de l'activité normale de la mine.
L'intersyndicale avait calculé que pour un mineur de quarante ans avec vingt ans d'ancienneté et vivant jusqu'à soixante-cinq ans, les pertes de revenu s'élèveraient à cinquante millions d'anciens francs. Il ne serait peut-être pas inutile de refaire le même calcul aujourd'hui.
. Par co?tre, un « pont d'or », selon l'expression du senateur mdépendant Bonnefous était offert aux patrons qui voulaient bien venir' s'installer dans le bassin : primes d'équipement de· l'Etat non rembou~~bles s'él~vant .à 20 % du capital investi, prêts bomfies sur dtx-qumze ans pouvant aller jusqu'à 5~ % du capital, exonération de la patente pendant cmq. ans: Le paquet était mis de ce côté-là, tandis que la dtrectwn des Charbonnages rejetait les demandes des mineurs : « Cette revendication, qui ne repose sur ' aucun fondement, compromettrait définitivement l'essor d'implantations nouvelles », disait-elle. 11 fallut soixante,-trois jours de grève avec occupation, la grève de la fatm de neuf mineurs jusqu'à la limite de leurs forces, pour arracher quelques concessions au g?uvernement d'alors. Un article récent du Monde resume le résultat de l'opération : « Les tentatives malheureuses dans les années soixante n'ont attiré que quelq~es c?.asseurs de primes : quatre cent cinquante emplms crees alors, soixante-dix restant aujourd'hui. » (Le Monde des 19-20 février 1984.)
Les données du problème n'ont guère évolué. On offre aux patrons des traitements de faveur pour les emprunts. On envisage d'assouplir la législation pour permettre aux entreprises qui s'installeraient dans les pôles de reconversion d'être exonérées de la taxe professionnelle et de l'impôt sur les sociétés. On prévoit l'a~énagement des seuils d'emplois pendant deux .ou ~rots ans, ce qui éviterait d'avoir à payer la contnbutton logement (0,9 % ), la taxe de formation professionnelle .< 1, 1 % ), les versements de transport, etc. La panoplie est assez bien fournie.
Pour les travailleurs, il est prévu : une allocation temporaire dégressive pour les salariés acceptant une rémunération inférieure à leur rémunération antérieure, un congé de reconversion pendant deux ans maximum, au cours duquel les mineurs pourraient acquérir une formation pour s'adapter à un nouvel emploi (encore faut-il qu'il y en ait ! ) et bénéficier d'offres d'emploi de reclassement. La rupture du contrat de travail interviendra chaque fois que deux offres d'emplois acceptables auront été refusées et bien sûr, à la fin de ces deux ans. Qui décidera qu'u~e offre d'emploi est acceptable? Et si dans deux ans il n'y a pas d'emplois créés, la reconversion se transforme en licenciement. Voilà la vérité nue. Ce plan ne prévoit rien par ailleurs sur la retraite à cinquante-cinq ans à laquelle ont droit les mineurs. Que devient ce droit en cas de reconversion ? Que deviennent les autres avantages acquis par les mineurs? Mauroy, qui se plaît tant à montrer aux visiteurs la lampe de mineur trônant sur son bureau, n'en dit rien. Les mineurs veulent défendre leurs acquis
Personne n'ose parler de nantis au sujet des mineurs. Mais il n'est pas rare d'entendre la petite musique des coûts exorbitants de tels acquis, arrachés
aux patrons grâce à une tradition de luttes dures plus que centenaire.
Les délégués mineurs, outre les fonctions de délégué du personnel, vérifient les conditions d'hygiène et de sécurité. Deux fois par mois ils doivent visiter tous les puits, galeries et chantiers de leur circonscription.
Dès 1894, les mineurs ont arraché la Sécurité sociale minière. Celle-ci fut maintenue avec ses caractéristiques propres en 1946. En 1978, les SSM assuraient la protection de 7 20 000 personnes pour 11 0 000 actifs. Le rapport bénéficiaires/ actifs est très élevé. Avec les plans actuels de suppressions d'emplois, les charges vont encore augmenter. L'exemple de Decazeville est démonstratif : le rapport est de l 0,4 %, conséquence des suppressions d'emplois des années soixante. Les conseils d'administration comportent deux tiers d'élus des travailleurs et un tiers d'exploitants ; tous les actes sont gratuits. S'il faut consulter un spécialiste en dehors du centre médical, des bons assurant cette gratuité sont fournis. Dans les centres médicaux, il y a également la pharmacie. Parmi les autres acquis ont peut signaler : -la fourniture de cinq tonnes de charbon pour les ouvriers ou une prime équivalente en espèces ; -le logement gratuit ou, à défaut, une indemnité mensuelle ; - le remboursement des frais de transport pour ceux qui utilisent les transports en commun ; -outre les retraites normales à cinquante-cinq ans, les mineurs ont droit à une retraite anticipée en fonction de leur état de santé.
C'est pour tous ces acquis, directement menacés par les licenciements et autres conversions, que luttent les mineurs.
1963 : les mineurs portent le premier coup sérieux à de
Gaulle
La fin de l'hiver 1962-1963 est marquée par une effervescence sociale importante. Fin janvier, le gouvernement écarte la menace d'une grève de 48 heures dans les mines en proposant de discuter sur les salaires plus tôt que prévu : il s'agit de préparer un accord pour le 1er avril, date à laquelle commence traditionnellement l'année charbonnière. Le 16 février les négociations sont rompues.
La CGT décide de 48 heures de grève pour le 1er et le 2 mars. Deux jours après, FO et la CFTC (qui ne deviendra la CFDT qu'un an plus tard) décident la grève illimitée pour le 1er mars. Les syndicats réclamaient
Il % de rattrapage sur le privé. Le gouvernement proposait 0,77 % au 1er janvier, 0,75 % par trimestre et
2 % à répartir sur l'année.
Le 1er mars, les travailleurs des cockeries sont réquisitionnés et le 4 l'ensemble des mineurs. Les CRS sont d'emblée envoyés en Lorraine. La grève s'étend dans les Potasses d'Alsace, les ardoises et les mines de fer.
En riposte à la réquisition, les centrales syndicales avec la FEN et l'UNEF appellent à un arrêt de travail d'une heure. A sa deuxième semaine, la grève jouit d'une popularité extraordinaire : les dockers soviétiques refusent de charger le charbon, ceux de La Rochelle ver-
L'objectif numéro un d'un gouvernement au service des travailleurs serait de défendre leurs acquis. Dans la situation des mineurs aujourd'hui, cela signifie la garantie de l'emploi, l'amélioration des conditions de travail, le refus des migrations forcées baptisées mutations. Des mesures immédiates qu'il aurait fallu prendre
On l'a vu, la garantie de l'emploi s'accompagne du maintien des avantages acquis par les mineurs dans leurs luttes. L'emploi n'est pas seulement le fait d'être employé, mais bien ce que tout travailleur a su arracher au patronat pour améliorer ses conditions de vie. Aussi, quand le gouvernement fait semblant de garantir l'emploi en« libérant» les mineurs pour être réemployés à des conditions salariales et autres inférieures, il se moque des mineurs.
Peut-être verra-t-on refleurir l'idée du retour au pays pour les immigrés qui travaillent dans les mines. Comment défendre une telle idée alors que les Marocains du bassin du Nord, par exemple, qui ont acquis, c'est le moins, le droit d'être soignés gratuitement, le perdraient en retournant au pays ?
Quelles garanties de l'emploi Mauroy peut-il sérieusement offrir aux mineurs quand il accorde l 905 licenciements au premier patron de Talbot venu ? La première exigence est donc de refuser toute suppression d'emploi, toute mutation obligée. sent une journée de salaire. Les mineurs espagnols versent 50 000 pesetas à ceux de Carmaux.
Après avoir fait lanterner les grévistes avec une « commission des sages >>le gouvernement orchestre une violente campagne de presse contre les mineurs.
Plusieurs secteurs se mettront en grève eux aussi : le 14 mars, 3 000 Lorrains manifestent à Paris. Le 15 mars, 24 heures de grève à la SNCF. Le 20 mars, manifestation de fonctionnaires à l'appel de la CGT, de FO et de la FEN. La CGT et la CFTC décident de trois journées de grève tournantes par catégories dans les PTT.
Le 28 mars un appel national à la solidarité est lancé par le PC, le PS, le PSU, le Parti radical et quatorze organisations. Des marches sont organisées dans les régions minières. C'est début avril, après trente quatre jours de grève, que l'accord intervient sur : -augmentation de Il % du 1er avril au 1er janvier 64 ; - accord de principe sur la 4e semaine; - versement d'un acompte de 100 francs remboursable.
La grève des mineurs de 1963 constitue le premier échec de de Gaulle face aux travailleurs : la réquisition gaulliste reste mettre morte et le général doit finalement reculer.
Cette grève marque la remontée du mouvement ouvrier français, moins de cinq ans après la défaite de 1958. Cinq ans plus tard, ce sera Mai 68.
D'après le 11 Dossier rouge » n o 8 : 11 /948 -63 -83 : la victoire des mineurs de Carmaux >>.
pas être obligé de « bourrer » au mépris quelquefois ·besoins des populations et à J'économie de la peine
·- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - 1
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Pour maintenir l'emploi, il faut avancer immédiatement la mise en place des trente-cinq heures hebdomadaires sans perte de salaire, ce qui permettrait de répartir Je travail existant. Bien sûr, les dirigeants de CDF vont hurler : « Comment ! La productivité a déjà baissé, vous voulez tout mettre par terre. » Raisonnement logique et hypocrite à la fois . Hypocrite parce que ce que veut CDF c'est produire moins. Logique, parce que l'impératif capitaliste veut que ce soit Je travail des mineurs qui rentabilise au maximum les capitaux investis. Tout cela est contradictoire avec la défense de l'emploi.
Il est quand même paradoxal qu'un gouvernement de gauche laisse faire, dans une profession aussi exposée que celle de mineur, trente-neuf heures par semaine. S'il avait eu le souci minimum du bien-être des salariés, Je gouvernement aurait immédiatement octroyé les trente-cinq heures, et même moins, aux mineurs. Au lieu de cela, il écoute CDF qui parle d'augmenter la durée de fonctionnement des installations (trois cents jour par an au lieu de deux cent vingt-deux) en supprimant du personnel. Si l'on tient compte de J'amélioration des conditions de travail, c'est du personnel en plus qu'il faudrait pour J'entretien, pour la surveillance des travaux, pour ne de la sécurité.
dangers métier demeurent
Les grandes catastrophes minières ne défraient plus la chronique en Europe occidentale. La mine reste cependant un métier pénible et dangereux.
Le nombre de tués eSt passé de 189 en 1958 à 10 en
1979. Dix de trop! Mais ce n'est pas le seul problème.
Dans certaines tailles, les conditions de travail restent très éprouvantes là où les conditions géologiques ne permettent pas l'utilisation optimale des techniques modernes, ce qui entraîne des arthroses, des surdités, etc.
Il y a surtout les différentes pneumoconioses dont la terrible silicose. Cette dernière est en régression grâce aux luttes des mineurs qui ont imposé des recherches de prévention, sauf dans le Nord dont les puits sont particulièrement riche.> en poussières nocives . Il n'en reste L - - - - - - - - - - - - - - - - -- -·--·- -
A l'énoncé de ces simples mesures, on comprend aisément qu'il faut une autre volonté politique que celle manifestée par le gouvernement. Une volonté politique de prendre en compte d'abord les besoins des travailleurs et non les critères capitalistes de rentabilisation maximum dans Je temps minimum. Politique d'énergie :
qui doit décider ?
Sans doute, peut-on objecter, mais est-il juste de défendre le maintien d'un emploi si contraignant? L'objection est sérieuse et mérite qu'on s'y arrête. Faut-il arrêter la pêche en mer parce que Je métier est pénible et dangereux, pourrait-on se demander. Il ne s'agit pas par là de contourner la question mais de la situer dans une problématique plus vaste. Car, il faut le dire sans crainte, nous sommes pour « économiser » la santé des travailleurs.
Dans Je cas des mines, plusieurs facteurs sont à prendre en compte. Toutes les extractions ne présentent pas les mêmes contraintes : silicoses et grisou dans Je Nord, conditions d'extraction fort difficiles dans Je Nord et la Loire, au regard d'autres bassins. Dans un certain nombre de cas, bien des améliorations sont nécessaires et possibles dans les conditions de travail : limitation du temps de travail, dépoussiérage plus important, études de prévention plus poussées, etc.
Au-delà de ces mesures impératives, on peut légitimement penser que la seule alternative énergétique possible n'est pas forcément celle imposée par Je lobby nucléaire qui n'a eu comme seule boussole que la recherche du profit maximum.
Oui, il faut rompre avec le tout-nucléaire d'EDF. Oui, on peut utiliser Je charbon en améliorant le sort des mineurs. Il est inévitable qu'un débat s'instaure sur les énergies dont l'acquisition est moins risquée ou ntoins pénible, et qui répondent à la fois aux des hommes pour la produire. Lesquelles ? Avec pas moins que la silicose, longue à apparaître (en 1978 elle apparaissait à plus de 51 ans), fait encore 900 morts par an. Il est impossible de guérir cette maladie, on peut seulement la stabiliser. « Quand un taux de silicose de 5% est décelé che::: un mineur de moins de trente ans, il est systématiquement remonté au jour ; au-dessus de trente ans, pour un taux de JO%, le mineur est seulement déplacé vers un chantier non poussiéreux 11, déclare un médecin du bassin du Nord (Options, spécial n° 2, février 1983). De plus, cette maladie rend le tissu fragile aux autres agressions.
La rationalisation à tout crin ne fait qu'empirer les conditions générales de travail. Le matériel est utilisé jusqu'à la corde comme les diesels utilisés au fond. Or ces engins, malgré des systèmes de refroidissement des gaz, laissent échapper des matières toxiques, et ce d'autant plus facilement qu'il n'est pas procédé, faute de temps, à leur entretien. Or, personne n'a connaissance des effets à long terme de l'exposition à ces gaz.
quelles contraintes pour les masses laborieuses ? Ne serait-ce pas plutôt aux travailleurs de débattre et de décider de ces questions plutôt que d'en laisser les réponses aux capitalistes ? Des décisions pourraient alors être prises, mais jamais au détriment des acquis des travailleurs.
Ni le gouvernement actuel ni la majorité PS-PC ne prennent un tel chemin. Si les travailleurs veulent garantir leur emploi, la seule issue est celle de la lutte. Les embûches dressées par CDF et le gouvernement sont nombreuses. Le risque est la division entre bassins directement touchés et ceux plus « protégés », entre Français et immigrés, entre mineurs, d'une part, gaziers et électriciens de l'autre.
Les travailleurs n'auraient rien à gagner à épouser les querelles des capitalistes. La mobilisation des mineurs (comme celle des agents d'EDF) sera l'occasion de mettre à l'ordre du jour l'unité en défense des revendications, contre la soumission du gouvernement aux impératifs capitalistes.
Ces revendications immédiates remettent en cause les objectifs capitalistes. n faut leur donner leur plein développement pour la rupture avec la politique de la bourgeoisie, seule façon de faire des choix industriels qui aient pour objet la satisfaction des besoins sociaux. 0