ES décisions gouvernementales sur la sidérurgie et l'école pourraient bien marquer un tournant du septennat. Mitterrand voudrait-il en convaincre l'opinion qu'il n'agirait ni ne s'exprimerait autrement. Les locaux du PS à Longwy ont fait les frais de la révolte des sidérurgistes. «Mitterrand démission », a.-t-on entendu dans les manifestations qui ont suivi le Conseil des ministres du 29 mars, tandis que des portraits présidentiels arrachés des mairies finissaient en flammes, dans les poubelles.
La révolte des sidérurgistes lorrains, plus encore que celle d'Ugine-Acier à Fos, trouve son origine à la fois dans le foudroyage d'une région industrielle entière et dans le souvenir ulcérant des promesses auxquelles s'était engagé le candidat Mitterrand en 1981 : développer la production et l'emploi dans la sidérurgie. Aujourd'hui, reprenant le fil des grandes luttes de 1979 contre les licenciements décidés par Giscard et Barre, les sidérurgistes se soulèvent à nouveau. Contre le gouvernement de gauche cette fois-ci, et contre celui qui les a si manifestement et si froidement trahis. « Blessés mortellement par la droite, achevés par la gauche », ce cri rapporté par la presse rend compte de la colère et du sentiment des sidérurgistes.
Le PS est immédiatement frappé par cette crise, au point que quatre de ses élus lorrains ont démissionné avec éclat des groupes parlementaires socialistes à l'Assemblée et au Sénat. Le premier secrétaire de la fédération mosellane du PS quitte le comité directeur de son parti, déclarant ne plus se référer qu'aux décisions des militants de son département. Ceux-là, au moins, n'assument pas. Mais l'onde de choc traverse aujourd'hui l'ensemble du PS.
D'autant plus que les discours sur les mesures d'accompagnement social ont fait long feu. On sait que les fameux congés de reconversion imaginés voici quelques mois par Mauroy ne concerneront qu'environ quinze mille travailleurs. L'habillage social de la reconversion industrielle a disparu, l'alibi a sauté. La restructuration apparaît brutale et nue, comme si Mitterrand, qui a pris la responsabilité suprême de la décision, entendait que le sens des fermetures d'aciéries soit compris partout sans ambiguïté : rien ne saurait entraver ce qu'il appelle l'effort de modernisation industrielle de la France, et surtout pas les espoirs placés dans les promesses de 1981 ! C'est ce qu'ont compris les sidérurgistes qui ont rebaptisé leur marche sur Paris prévue pour le 13 avril « marche sur l'Elysée ».
Secoué par la révolte des sidérurgistes, le PS ne l'est pas moins, sous des formes différentes, par la politique gouvernementale sur l'école. Là encore, Mitterrand semble avoir cherché à démontrer que l'identité laïque du PS, la forte composante laïque de son électorat, ne sauraient conditionner l'action gouvernementale. Le «compromis» passé avec l'épiscopat consacre le plan Savary, hors de tout contrôle et décision parlementaires.
Confronté à l'opposition des députés socialistes et communistes à l'Assemblée sur ce projet; le gouvernement n'aura peut-être d'autre choix que le recours au vote de confiance, par l'utilisation du fameux article 49 ter de la Constîtution. C'est en tout cas ce que semblent admettre Jospin et Joxe quand ils conjurent le pouvoir de procéder à une consultation préala:ble avec le PS, afin que celui-ci ne soit pas contraint d'avaler une loi dont il réprouve certaines
dispositions, contre lesquelles il appelle à manifester avec le CNAL le 25 avril.
Mais le gouvernement peut-il reculer sur son « compromis » avec les évêques pour sauver la face du PS ? Après Versailles, la droite et l'Eglise tiennent encore en réserve l'arme d'une manifestation nationale. Les évêques sauront s'appuyer sur les engagements antérieurs du gouvernement pour mieux mobiliser. Le front commun Eglise-opposition que le pouvoir avait cru habile de dissocier se recontituerait avec plus de force.
Entre une crise politique de première ampleur à quelques semaines des élections européennes et une crise au sein du PS, le gouvernement choisira vraisemblablement la seconde. Les tentatives des dirigeants socialistes pour échapper à ce dilemme ont toutes chances de rester vaines.
Comment Mitterrand entend effacer le 10 mai
Pour la sidérurgie comme pour l'école, Mitterrand a pris soin de faire savoir qu'il assumait personnellement toutes les conséquences des décisions prises. Il cherche, par là même, à se placer délibérément au-dessus des conflits qui divisent les Français, au-dessus de sa majorité, et à faire comprendre qu'il ne saurait être lié d'aucune façon par les engagements pris par cette majorité.
Cette démonstration vise le PS, mais bien sûr aussi le PC. Mitterrand le met en demeure de rompre ou de s'incliner. Dans le premier cas, le PC s'engagerait dans l'inconnu et abandonnerait, sans contrepartie aucune, l'avantage de siéger au gouvernement. Dans le second, ses protestations verbales perdraient largement de leur impact. Le PC apparaîtrait comme le parti qui ne défend les travailleurs qu'en paroles et qui se couche devant Mitterrand, lié dans la pratique à une politique gouvernementale à laquelle il demeurerait associé. En effet, la seule chose qui intéresse la direction du PCF, défaite en 1981, c'est la «reconquête de son influence», reconquête qui ne peut se faire qu'aux dépens du PS et sur son dos. Le cours présidentiel et bonapartiste accentué donné par Mitterrand à son pouvoir vise à casser ce jeu en contraignant le PC à perdre sur les deux tableaux.
Cette démonstration vise enfin l'électorat du centre et de la droite. Auprès de celui-ci, Mitterrand cherche à restaurer l'image d'un monarque républicain gouvernant souverainement au-dessus des factions, comme disait de Gaulle, et en faisant respecter l'autorité de l'Etat. L'image en somme de tous les présidents de la ye République, dégradée au fil du temps, mais que les institutions lui permettent d'incarner.
La recherche de ce consensus, en vue des élections de 1986, repose sur un calcul : l'affaiblissement de la gauche n'entraîne pas ipso facto un renforcement tel de la droite qu'il lui permettrait de revenir victorieuse aux affaires. Dans cette optique, les laborieuses tentatives pour constituer un pôle électoral au centre visent à ouvrir la porte vers la majorité présidentielle à une partie de l'UDF.
Elle repose aussi sur la capacité de l'Elysée de contenir les luttes sociales grâce à ses relais politiques et syndicaux et à les neutraliser faute de perspective politique. Les éditorialistes du Figaro se trompent, à cet égard, quand ils croient pouvoir affirmer que Mitterrand ne garantit plus à la bourgeoisie la paix sociale. Il faut bien constater que, malheureusement, jusqu'à présent, la coalition gouvernementale actuelle est parvenue à imposer des mesures antiouvrières auxquelles Giscard, Barre ou Chirac avaient dû renoncer devant les rapports de forces sociaux.
L'image du barreur conduisant le navire au milieu des tempêtes et sachant seul trouver la route est façonnée, à l'usage de Mitterrand, par les faiseurs d'opinion. Elle renvoie cependant à une réalité institutionnelle et politique : sous cette République, les majorités ne se font pas à l'Assemblée mais derrière la· politique et la figure élyséennes. Mitterrand reste le maître de cette carte, que les leaders de la droite ne peuvent lui contester, sauf à renier les institutions elles-mêmes. Si le barreur cherche sa route, l'on sait qu'elle ne peut que tirer sur la droite, et que les prochaines élections européennes sont de nature à lui indiquer les passes.
Il n'en est que plus nécessaire et urgent pour le mouvement ouvrier de se dresser contre les décisions gouvernementales d'aujourd'hui. La lutte des sidérurgistes, après celle de Talbot, des chantiers navals et des mines, pose une
exigence incontournable : zéro licenciement et refus des reconversions capitalistes. Le PC, qui dénonce le plan acier du gouvernement, ne propose, comme à Talbot, qu'une réduction des suppressions d'emplois, car il respecte le cadre de l'économie de marché. Ce qu'il faut mettre à l'ordre du jour, c'est un mouvement d'ensemble de tous les secteurs menacés contre les licenciements.
Le combat des laïcs pour l'école publique rejoint celui de tous les travailleurs car, à travers le plan Savary, c'est le modèle du privé qui s'impose, jusque dans son fonctionnement, au service public. Le 25 avril, contre l'abandon des promesses de 1981, contre la tentative du gouvernement d'effacer le caractère de victoire ouvrière du l 0 mai, les laïcs doivent exiger des députés PS et PC qu'ils fassent la loi pour l'école publique.
L'ensemble de ces luttes appellent, dans la situation d'aujourd'hui, une autre politique, une véritable stratégie de rupture avec le capitalisme, qui pose concrètement la question d'une issue socialistes à la crise. Une telle stratégie est nécessaire au mouvement ouvrier, et c'est autour d'elle que doivent se rassembler organisations, courants et militants du mouvement ouvrier qui refusent la politique gouvernementale d'austérité et de licenciement, la politique de gestion de la crise capitaliste par les organisations du mouvement ouvrier.
C'est le sens et l'ambition du rassemblement national contre l'austérité et l'Europe capitaliste, qui se tiendra les 26 et 27 mai au Bourget, à l'initiative de la LCR, et auquel participeront d'autres tendances du mouvement_ ouvrier. Défendre les idées révolutionnaires, rassembler pour débattre et agir, telle est la tâche de l'heure.
Le 31 mars 1984 Samedi 26 mai 14h-18 h. Forums avec de nombreux invités: 1. Les luttes ouvrières aujourd'hui 2. Les syndicats face à la crise 3. Les restructurations industrielles et les solutions anticapitalistes 4. Les jeunes, les immigrés et le racisme 19h-21 h. Meeting international avec: des représentants des conseils de fabriques italiennes, des sidérurgistes espagnols, des syndicats allemands, des dokers danois. • Dimanche 27 mai 10h-12 h. Trois forums : 1. Austérité et oppression des femmes 2. Militarisation et austérité 3. Pour l'école laïque 12 h-14 h. Repas en commun 14 h-16 h. Spectacle et meeting de clôture Organisations invitées : Lutte ouvrière, PCML, Gauche autogestionnaire, UTCL, plusieurs associations de défense des travailleurs immigrés.