ContributionduPCML
Faire face
En ce printemps 84, la situation est grave et dangereuse pour la classe ouvrière et l'ensemble du mouvement ouvrier et populaire. Le chômage augmente au rythme de 2 000 par jour et les vagues de suppressions d'emploi et de licenciements qui se succèdent ne permettent pas d'envisager une inversion du phénomène. Le pouvoir d'achat des salaires a enregistré l'an dernier sa baisse la plus importante depuis la seconde guerre mondiale. Le système de protection sociale, en particulier l'indemnisation du chômage, a connu une remise en cause que risque d'amplifier la promesse de diminuer les «prélèvements obligatoires» l'an prochain. Dans toutes les branches et secteurs -les petits et moyens paysans en savent aussi quelque chose-l'offensive du capital, qu'il soit privé comme public, contre les travailleurs, leurs droits et leurs acquis, se poursuit et s'intensifie, à la recherche de la rentabilisation capitaliste et du redéploiement impérialiste. Une situation grave et dangereuse
La droite développe son harcèlement dans tous les domaines et met en place une stratégie de reconquête de l'appareil gouvernemental. Tentant un renouvellement idéologique dont les ferments viennent des horizons« Nouvelle droite» et «extrême-droite», tout en poursuivant le débat sur les choix économiques et politiques qui l'avaient divisée avant 81, et la divisent encore malgré l'opération politicienne des européennes, elle use des bénéfices de l'opposition, exploitant tous les mécontentements sectoriels, mène des tentatives de déstabilisation, multiplie les violences verbales et les violences tout court, tout en bénéficiant des possibilités offertes par ses succès électoraux des cantonales 82 et municipales 83. La droite et l'extrême-droite déchaînent en particulier une campagne xénophobe et raciste à l'encontre des travailleurs immigrés, dans le but de détourner la colère, le ressentiment et les luttes populaires des vrais responsables, le système et la classe capitalistes, et de diviser les masses populaires pour affaiblir leur capacité de résistance.
Nul ne doit s'y tromper :le retour des forces de droite au gouvernement, dans les dispositions économiques, politiques et idéologiques qui sont les leurs, inspirées du reaganisme et du libéralisme sauvage, verrait la mise en place d'une politique réactionnaire bien pire que celle d'avant 81 :licenciements dans la Fonction publique, régression de la protection sociale, suppression du SMIC, etc.
Grave et dangereuse, la situation l'est aussi quand on prend en compte la situation du mouvement ouvrier et populaire. Traversé par les désillusions, les reculs, les -doutes, marqué par la division, la désyndicalisation et la désorganisation, directement touché par la décomposition de la classe ouvrière qu'entraîne le redéploiement du capital, il connaît une déstabilisation accrue de ses références et habitudes, amplifiée par la nouvelle situation politique et la politique gouvernementale. Déstabilisation qui tient aussi au désarroi provoqué par les actes
et le gouvernement Giscard-Barre sions d'emplois dans les secteurs et
Il en est résulté à la fois une situa- maximum au plan mondial. Les des pays se réclamant du socialisme (Afghanistan, Pologne ... ) et le refus grandissant du« modèle soviétique»; la dégradation des rapports de confiance avec les grandes organisations, en particulier liées au PCF, en raison du rejet de plus enplus fréquent de leurs pratiques hégémonistes; l'enterrement des espoirs dé 68. L'offensive du capital et les attaques de la droite vont ainsi de pair avec l'accentuation de la crise du mouvement ouvrier et populaire, alors même que les partis de gauche sont depuis trois ans au gouvernement. Situation paradoxale qu'il faut bien comprendre pour être à même de la transformer, pour faire face. La logique infernale de l'austérité
Le paradoxe tient d'abord aux conditions mêmes de l'arrivée de la gauche au gouvernement. Le capital ont engagé, depuis le milieu des années 70, l'offensive contre les travailleurs et développé un redéploiement accéléré des capitaux forts. tion de défense, de reflux des forces ouvrières et populaires (tenant également aux politiques mises en œuvre par les partis de gauche) et des tensions importantes entre les différentes fractions du capital, une division accrue de la droite. Produite par un rejet de la politique de Giscard-Barre et du capital, l'élection de François Mitterrand n'est pas la conséquence d'une poussée du mouvement populaire. Elle tient à la conjonction de la division de la droite -une partie de son électorat votant le 10 mai pour François Mit· terrand- et de l'affaiblissement du PCF qui rend ce vote d'autant plus possible. Ainsi PS et PCF arrivent au gouvernement dans une situation de défensive de la classe ouvrière, alors qu'ils avaient conçu leurs stratégies respectives dans une période d'essor économique, d'avancée et de mobilisation populaires et qu'ils avaient, par la pratique de sept an· nées de Programme commun, canalisé le mouvement vers un objectif que bornait la victoire électorale, qualifiée de «clé du changement».
La politique gouvernementale mise en œuvre depuis trois ans est marquée par un alignement progressif sur la logique infernale de l'austérité pour les travailleurs et du redéploiement impérialiste des capitaux. Après avoir, la première année, mis en œuvre des mesures, d'ailleurs timides, de relance, le gouvernement a changé en juin 82 l'orientation de sa politique économique et sociale : priorité à la lutte contre l'inflation et au redressement du commerce extérieur, par les moyens les plus «classiques» -qui consistent à amputer le pouvoir d'achat des travailleurs, à réduire la consommation populaire et à ralentir l'activité économique- et priorité à la relance des investissements dans les secteurs les plus ren· tables. Cette orientation est renforcée par les mesures prises au lendemain des municipales, puis, ces der· niers mois, par un plan de restructurations industrielles conduisant à des dizaines de milliers de suppres· entreprises directement contrôlés par l'Etat, pour améliorer la compétitivité des principales multinationales françaises et sauver ou gagner des places dans la course au profit principales réformes entreprises depuis trois ans, si elles présentent souvent un aspect utile pour l'action et l'organisation des travailleurs, sont guidées par la recherche de la mise en place d'un consensus structurel des classes. Les nationalisations constituent une pièce maîtresse d'un développement . nouveau et spécifique du capitalisme monopoliste d'Etat.
Le gouvernement justifie cette politique par l'accentuation de la crise économique mondiale, l'inter· dépendance obligée de l'économie française, son endettement croissant, sa compétitivité nécessaire. En fait, le gouvernement a maintenu la France au sein du marché impé· rialiste mondial et a soumis délibérément sa politique économique aux lois et règles de ce système. Ce choix initial l'a conduit à inscrire sa politique dans la logique impérialis· te de la politique d'austérité des USA et des voisins européens de la France. De plus, le gouvernement a choisi de laisser intact l'appareil d'Etat bourgeois et la Constitution de la ve République, instituée en 1958 pour assurer la domination du grand capital.
Ces choix économiques et politiques stratégiques ont conduit le gouvernement à agir de plus en plus en faveur des capitaux et de leur redéploiement, à céder aux pressions et menaces des forces du grand capital. Ils l'ont conduit à gérer la crise et à s'aligner sans cesse davantage sur la logique de l'austérité, qui amène à s'attaquer toujours plus au pouvoir d'achat des travailleurs, à leurs emplois, à leurs conditions de vie, à leur protection sociale, à leurs acquis, amplifiant ainsi la démobilisation, la désillusion, la division, qui les laissent désarmés face à leur ennemi de classe. Une stratégie qui ne mène pas au socialisme
Plus profondément, c'est la stratégie globale des partis de gauche qui est ainsi en cause. Respectueuse des lois économiques et politiques du système capitaliste-impérialiste qu'elle prétend pouvoir transformer graduellement, cette stratégie s'est trouvée de plus en plus dominée par ces lois. Basée sur la thèse du « compromis entre pouvoir économique et pouvoir politique», elle a laissé un vaste champ d'action à l'offensive politique, économique et idéologique des forces du capital et de la droite, tandis qu'elle a renforcé le repli sur soi, le désarroi et la déstabilisation des références au sein du mouvement ouvrier et populaire. Inspirée de la conception d'ensemble selon laquelle la pratique du consensus et de l'harmonie sociale entre capital et travail doit se substituer à celle de la construction d'un rapport de forces favorable aux tra· vailleurs dans leur lutte contre le capital, cette stratégie aboutit à encadrer et à canaliser le mouvement ouvrier et populaire sur les voies de la «gestion de gauche» de la crise du capital et à lui faire perdre en autonomie, en force et en liens avec la grande masse des travailleurs et du peuple de notre pays. Ainsi, quels que soient les résultats qu'obtiendra la politique gouvernementale dans le rétablissement des «grands équilibres économiques», la stratégie mise en œuvre depuis le 10 mai 1981
montre chaque jour davantage qu'elle n'est pas porteuse du socialisme et qu'elle conduit le mouvement ouvrier et populaire à l'impasse. L'autre politique : rompre avec l'impérialisme
Le gouvernement prétend qu'il n'y a pas d'autre politique possible, que l'austérité est fatale, en attendant des jours meilleurs. Les suppressions d'emplois, les licenciements, l'augmentation du chômage, la baisse du pouvoir d'achat, les atteintes à la protection sociale, la désindustrialisation de régions entières, la déstructuration de la ~lasse ouvrière et du mouvement ouvrier ne sont pourtant fatals que si la logique économique et politique retenue consiste à s'inscrire dans le cadre de la course aux profits, à la cornpétitivité et à la rentabilité, au redéploiement des capitaux, à l'intérieur du marché impérialiste mondial, dans l'espoir d'y sauvegarder ou gagner quelques places pour les multinationales françaises.
Une autre politique est à la fois nécessaire et possible. Elle consiste, de manière indissociable, à :
-partir des besoins des travailleurs et du peuple de notre pays, s'appuyer sur leurs aspirations et revendications, en particulier le refus des licenciements et l'exigence du travail pour tous, la défense du pouvoir d'achat, et donc s'attaquer aux forces qui ont intérêt au maintien de la situat ion actuelle, le capital industriel et financier, l'impérialisme français;
- s'allier avec les peuples et pays du Tiers Monde, vict imes de l'exploitation du même système impérialiste mondial, des mêmes forces que les travailleurs et le peuple de notre pays; remettre en cause les rapports de domination impérialiste de la France, en négociant des accords bilatéraux et multilatéraux avec ces pays, reposant sur l'égalité et l'avantage réciproques, sur la base de leurs revendications pour un nouvel ordre économique international.
Il s'agit d'engager un processus de rupture avec l'impérialisme, principal caractère spécifique de la France des années 80, marquant en profondeur aussi bien les forces productives que les rapp~rts ,?~ ~roduction. Ce caractère unpenahste recouvre à la fois le maintien des colonies -les DOM-TOM -l'exploitation néo-coloniale du Tiers Monde le pillage de ses ressources matéri~lles et humaines (immigration), la participation au marché impérialiste mondial, les ventes d'armes ...
Engager ce processus ~e rup~ure avec l'impérialisme imphque a la fois de :
-combattre la domination du dollar et du marché impérialiste mondial : contrôle rigoureux des changes; taxation des sorti~s de .capi taux et des placements speculatifs; recherche d'accords avec les partenaires, dans le respect d~ l:indépendance et des avantages reciproques, excluant l'utilisation du dollar; mise en œuvre d'une réforme du système monétaire international (une voix par pays au sein du FMI); protec_tion du marché intérieur face a l'agressivité des multinationales, notamment américaines, japonaises ou allemandes;
-remettre en cause les rapports de domination de la France par rapport au Tiers Monde :droit à _l'in~épendance des DOM-TOM; negociation d'accords avec les pays ou groupes de pays engagés dans le développement de la coopération Sud-Sud, reposant sur l'égalité et les avantages réciproques, sur la base des revendications du Tiers Monde et des intérêts des travailleurs et du peuple de notre pays contre la cible impérialiste (non recours aux monnaies intermédiaires, possibilité du troc, suppression des barrières douanières sur les produits de ces pays, transferts technologiques répondant à leurs besoins pour l~ur propre développement, formation des travailleurs, prêts sans intérêt et tarifs préférentiels, retrait des troupes et bases françaises, aide à la réalisation de l'autosuffisance alimentaire); égalité totale des droits entre travailleurs français et immigrés et mesures concrètes pour en assurer la mise en œuvre;
-s'assurer d'une stricte indépendance vis-à-vis des deux superpuissances : équilibre des échanges, nondépendance en produits stratégiques;
soins de l'immense majorité de la frontation des idées et pratiques au population de notre pays comme sein de l'ensemble du mouvement
Nous publierons dans notre prochain numéro politique permettrait d'édifier un cité d'agir, de s'unir et de vaincre. des contributions de
Lutte ouvnere et de l'UTCL.
-transformer les relations au sein de la CEE par une renégociation du Traité de Rome incluant la remise en cause des inégalités entre pays et régions, des rapports de domination de la CEE par rapport au Tiers Monde, permettant à chaque pays de développer une industrie diversifiée et remettant en cause l'élimination accélérée des petits et moyens paysans;
-en France même, s'attaquer aux forces capitalistes et impérialistes, en contrôlant sérieusement, et à tous les niveaux de la production à la distribution, les marges et les plus-values dans tous les secteurs de l'économie, en augmentant les impôts sur les grandes fortunes, les gros héritages, les plus-values importantes, en maintenant le pouvoir d'achat des travailleurs et en améliorant celui des bas ·et moyens salaires comme des petits et moyens paysans, en soumettant toute aide, subvention ou exonération des charges des entreprises, privees comme publiques, à la réalisation effective des investissements et des créations d'emplois, en développant les droits syndicaux et démocratiques, permettant en particulier d'assurer un contrôle effectif des travailleurs dans les entreprises.
Chacune de ces mesures, prise partiellement, ne marque pas, à elle seule, une rupture avec l'impérialisme. Mais prises globalement (sans prétendre à l'exhaustivité) et associées à la mobilisation ouvrière et populaire, ainsi qu'à une politique éprouvée de solidarité et d'alliance avec le Tiers Monde, elles permettraient d'engager une rupture décisive.
Cette autre logique économique et politique, rompant avec les lois du profit et de la concurrence impérialiste, est seule à même de lever les contraintes économiques, de sortir de la crise, de procéder à la modernisation, pour satisfaire les bedes peuples du Tiers Monde. Bien loin d'être irréaliste ou utopiste, cette autre logique économique et socialisme au contenu concret et émancipateur, adapté aux réalités de la France et du monde des années 80.
Oeuvrer au renouveau
Répondre à la crise du mouvement ouvrier et populaire, œuvrer à son nécessaire renouveau, ne concerne, en effet, pas seulement la définition d'une autre logique économique et politique. Cela nécessite, dans le même temps, d'en dégager les raisons, d'en extirper les racines, de forger les réponses stratégiques, politiques, institutionnelles et idéologiques nécessaires. Pour ce faire, il faut à la fois prendre en compte les réalités de la France et du monde des années 80 et procéder à l'analyse critique des décennies passées comme des expériences socialistes. Il s'agit de définir un socialisme et une stratégie adaptés aux réalités d'aujourd'hui.
Certaines questions sont aujourd'hui clés pour avancer dans cette direction, en particulier :
-la destruction de l'Etat bourgeois et l'édification d'un Etat socialiste assurant le pouvoir populaire et démocratique des travailleurs;
-la nécessaire reconversion de l'appareil de production pour satisfaire les besoins populaires;
-l'action indispensable pour défendre la paix et développer la solidarité internationale, contre les deux superpuissances et leur rivalité pour l'hégémonie mondiale;
-la réalisation de l'unité et de l'autonomie de la classe ouvrière et la mise en œuvre de l'alliance de toutes les classes et couches populaires sur la base de leurs intérêts spécifiques, contre la cible impérialiste;
-le rejet de toutes les pratiques et ambitions hégémoniques au sein du mouvement ouvrier et populaire.
C'est à la fois d'un combat commun de tous les instants contre l'offensive du capital et de la droite, contre les mesures d'austérité prises par le gouvernement, contre l'impérialisme et notamment les deux superpuissances, et d'une conouvrier et populaire, que les travailleurs reprendront confiance en eux-mêmes, en leur force, en leur capa-
Pierre BAUBY membre du Secrétariat politique duPCML