Dans quelques semaines, se dérouleront les élections européennes. Le rrioins que l'on puisse dire, c'est que bien peu d'électeurs se soucient aujourd'hui de la future composition de l'Assemblée de Strasbourg. Le Parlement européen suscite même un large scepticisme. Selon un récent sondage BVA-Paris-Match, 25 % seulement des Français estiment qu'il <<a fait preuve de son utilité ». Pourtant, ce scrutin n'en représente pas moins un enjeu politique réel.
Enjeu pour les bourgeoisies du vieux continent tout d'abord. L'Europe capitaliste connaît sa crise la plus sérieuse depuis la signature du traité CECA (Communauté européenne du charbon et de l'acier) en 1951 et du traité de Rome (qui instaura la CEE ainsi que la Communauté de l'énergie atomique) en 1957. La création du Marché commun fut le produit de la croissance économique d'après-guerre. Pour la faciliter et l'étendre, les classes dominantes s'engagèrent dans la voie de l'unification de leurs politiques commerciales, de leurs groupes financiers et de leurs industries afin d'affronter dans les meilleures conditions, la concurrence des impérialismes américain et japonais. La suppression des barrières douanières, la libre circulation des capitaux, de la main-d'œuvre et des produits, la définition d'orientations communes pour des secteurs comme le charbon et la sidérurgie, la fusion de grands groupes étaient alors impératives pour des monopoles à la recherche de débouchés plus vastes et d'une diminution des coûts de production.
La crise de la CEE Cette tendance à l'unification a, dès le départ, suscité de fortes contradictions entre les bourgeoisies partie prenante et au sein de chacune d'entre elles. Une partie du grand capital français s'est par exemple longtemps opposée à la création d'une monnaie européenne ou d'institutions supranationales par crainte de voir ses intérêts lésés au profit de son puissant voisin ouest-allemand. Ces contradictions demeurèrent cependant latentes tant que dura la longue période d'expansion de l'après-guerre. Elles devinrent explosives lorsque survint la récession de 1974-1975.
L'absence d'unité politique et d'institutions supranationales susceptibles d'affronter la crise dans un cadre unifié a accru les tendances au repli sur soi de chaque classe dominante, au renforcement des dispositions protectionnistes qui _peuvent conduire à l'éclatement de la CEE. Tous les projets économiques visant à approfondir « l'intégration européenne » ont été ajournés (relance de l'union économique, politique, énergétique, etc.). De même, après s'être élargis à la Grèce, les Etats membres de la Communauté bloquent l'entrée du Portugal et surtout de l'Espagne. Ils hésitent en effet devant les coûts qu'entraînerait, pour la Communauté, l'intégration de pays à la structure encore archaïque, à un moment où leur propre situation est des plus fragiles.
Les affrontements entre la Grande-Bretagne et ses partenaires à propos du financement du budget communautaire ne sont que la plus récente manifestation de ces tendances. Au-delà de ce qui apparaît comme une vulgaire querelle de « gros sous », Margaret Thatcher veut sauvegarder les marges de
manœuvre du capital britannique. Elle cherche dans ce but - à l'instar de de Gaulle dans les années soixante -, à bloquer tout progrès des institutions du Marché commun et toute avancée sur la voie de l'intégration économique, financière et politique. Ce qui la conduit à défendre bec et ongles le principe de l'unanimité dans les décisions communes et le droit de veto de chaque partenaire.
Il reste qu'en dépit de la gravité de cette crise, le degré atteint par l'intégration économique et l'interpénétration internationale des capitaux rend illusoire toute sortie de la dépression dans les seuls cadres nationaux. Dans la quasi-totalité des pays, les grandes firmes sont de plus en plus dépendantes des échanges intracommunautaires. La part des exportations allemandes dans le PNB atteint 33 %, le Marché commun constituant le principal débouché. Tl en va de même du Bénélux (qui vend 70 % de ses exportations à la CEE) et de la France (dont les ventes en Europe sont passées de 25 % en 197 5 à plus de 50 % ). Les fractions les plus clairvoyantes des bourgeoisies européennes et les trusts multinationaux s'efforcent donc de préserver la CEE et d'avancer dans la création d'une monnaie commune et d'une orientation unifiée en matière de crédit, de budget et d'impôt. A long terme, une telle perspective est évidemment impossible sans que se mettent en place des institutions supranationales, étendant la sphère de leurs compétences.
C'est dire l'importance, pour ces secteurs, de l'élection du Parlement européen au suffrage universel. Conçu dès le départ comme un moyen d'endiguer les tendances à la dislocation de la CEE, cette assemblée doit suppléer aux carences des coordinations entre gouvernements. Elle vise à poser des jalons dans la voie d'une plus grande unification des politiques économiques, monétaires, mais aussi militaires, judiciaires ou sociales.
L'autre enjeu du prochain scrutin est déterminé par le rôle assumé par les grandes organisations ouvrières - et plus particulièrement par les partis socialdémocrates-, dans la construction de l'Europe des patrons. Jamais, le poids de ces forces n'aura été aussi important en Europe du Sud, après les victoires socialistes de France, de Grèce, d'Espagne et du Portugal et avec l'accession de Bettino Craxi à la présidence du Conseil italien. La France occupe, dans ce cadre, une position-clé. Seconde puissance industrielle et politique du continent, son action a d'importantes répercussions dans les pays limitrophes. La politique extérieure de la majorité portée au pouvoir en mai et juin 1981 n'en est que plus déterminante.
L'imbrication des enjeux
En 1979, lors de la précédente élection au Parlement européen, le PS mena campagne sur un thème principal : « L'Europe sera socialiste ou ne sera pas. » Dans la foulée, en 1981, la onzième proposition du candidat Mitterrand, tout en se refusant à sortir du cadre de 1 'Europe capitaliste, suggérait une vaste réforme de la CEE et l'adoption de mesures sociales immédiates : (( Application stricte du traité de Rome, démocratisation de ses institutions, mise en œuvre immédiate de ses dispositions sociales, défense de l 'emploi européen par le développement de politiques industrielles communes, par la protection des secteurs menacés par l'invasion des produits en provenance du Japon et des Etats-Unis, par l'élaboration d'un règlemeni communautaire sur l'activité des sociétés multinationales. » Juste après son élection au Conseil européen de Luxembourg, le nouveau président avançait encore l'objectif d'un ((espace social européen. »
Mais, faute d'accepter la rupture avec les règles du capitalisme international, d'en appeler aux organisations ouvrières d'Europe, de s'appuyer sur la mobilisation des travailleurs, ces timides promesses ne devaient jamais se concrétiser. Et la politique de relance par la consommation, impulsée durant les premiers mois du septennat, se heurtait aux choix contradictoires des bourgeoisies européennes, pour lesquelles la diminution des coûts de production et l'amélioration des taux de profit passent aujourd'hui par une action prioritaire contre l'inflation et par la réduction drastique du niveau de vie des salariés. A partir du moment où ils acceptaient les lois du marché européen ainsi que les règles de fonctionnement communautaire, nos gouvernants ne pouvaient que s'aligner sur les orientations en vigueur chez nos voisins. Un
arrêt, de 1964, de la Cour de justice européenne ne stipule-t-il pas clairement qu'(( en instituant une communauté de durée illimitée, dotée d'institutions propres (. . .) et plus particulièrement de pouvoirs réels issus d 'une limitation de compétences ou d'un transfert d'attribution des Etats à la OJmmunauté, ceux-ci ont limité leurs droits souverains et créé ainsi un corps de droit applicable à leurs ressortissants et à eux -mêmes. » ?
A l'automne 1982, avec le réajustement des parités au sein du Système monétaire européen et l'instauration du premier plan d'austérité, le tournant fut opéré. Pierre Mauroy rend parfaitement compte de ses causes essentielles lorsqu'il indique : << La France ne peut conduire une politique de gauche intégrale si les autres pays européens appliquent des politiques de droite » (le Monde, l er avril 1983).
L'adaptation gouvernementale se traduit en premier lieu par une politique favorisant l'accélération de la concentration des capitaux et leur redéploiement. Car si le capitalisme européen dispose d'indéniables atouts face à ses rivaux américain et japonais, il doit néanmoins accroître la compétitivité de ses firmes, renforcer sa position dans les secteurs de pointe (construction aéronautique et électronique) et restructurer rapidement les industries traditionnelles (sidérurgie, textile) et de biens d'équipement (automobile, chimie, métallurgie de transformation) qui sont en perte de vitesse. Peu importe si cela doit entraîner quelques dizaines de milliers de chômeurs supplémentaires.
On vient d'avoir, avec la sidérurgie, un aperçu des conséquences désastreuses des choix gouvernementaux. Les prochains mois nous fourniront de nouveaux exemples de soumission de l'équipe au pouvoir aux diktats du capital européen. Les restructurations ne devraient d'ailleurs pas se limiter à l'industrie, mais toucher également l'agriculture. Dans ce domaine également, les projets de la CEE visent au développement d'une agriculture capitaliste de plus en plus concentrée, pour accroître les exportations et permettre aux grandes firmes agro-alimentaires de s'emparer de nouvelles parts de marché. Des projets qui vont accélérer les faillites et l'élimination de nombre de petits et moyens paysans.
Ce processus sera d'autant plus intense que, moulant son action sur les be~oins des secteurs performants de la bourgeoisie française, François Mitterrand s'engage plus loin que tous ses prédecesseurs dans la voie du renforcement des pouvoirs des structures communautaires. Il a par exemple, dès le début de son mandat, accepté que le président en exercice du Conseil européen - instance qui réunit les chefs d'Etat et de gouvernement- rende compte de ses travaux devant le Parlement européen. En accroissant les prérogatives de ce dernier, il légitime un transfert de pouvoir en faveur d'un organe à caractère supranational.
Une telle orientation explique bien pourquoi les enjeux intérieurs et internationaux sont profondément imbriqués. les dirigeants socialistes sont en particulier confrontés à une mission impossible : mobiliser l'opinion populaire autour d'une politique européenne qui se traduit par une détérioration des conditions de vie et de travail du plus grand nombre. La propagande du PS traduit bien ces difficultés. Elle se prononce par exemple pour (( une véritable politique industrielle commune » des dix membres de la CEE. Mais le premier parti de gauche se voit immédiatement contraint d'en justifier les conséquenses sociales : (( On voit les enjeux. Ils concernent, dans un premier temps, des milliers d'emplois à supprimer ou reconvertir, mais aussi à créer ; plus encore, ils concernent des redéploiements géographiques et qualitatifs difficiles à mesurer, donc des risques à prendre, qui sont difficilement évaluables ». Dans ces conditions, les pétitions de principe et les appels incantatoires n'ont guère de crédibilité : (( La construction européenne n 'a de sens -et par conséquent d'avenir- que dans une perspective socialiste. C'est aux militants socialistes qu'il appartient de le f aire comprendre aux opinions publiques » (citations extraites de OJnnaitre l'Europe. Editions de l'An 2000).
Le PCF tente de profiter de la situation de déséquilibre de son partenaire de l'union de la gauche et de capitaliser une partie du mécontentement du peuple de gauche. Centrant son activité sur les questions intérieures - << réaliser le changement que les Français ont choisi » - il affiche également un discours de défiance envers l'Europe des dix: (( Voter pour la liste présentée par le PCF le 17 juin prochain, ce sera dire non à l'Europe actuelle, à l'Europe de la crise et de la
-~-- ~régression n, explique Georges Marchais. Ce type de déclaration a, cependant, bien peu de chances de convaincre. Car le parti de Marchais est coresponsable de la politique d'austérité et de soumission aux exigences de la CEE, comme vient encore de le rappeler son vote de confiance au Parlement.
C'est donc la droite qui risque de tirer partie de l'impasse dans laquelle se trouvent les partis au pouvoir et qui se manifestera probablement par un fort taux d'abstention dans les bastions ouvriers. La droite veut transformer le scrutin du 1 7 juin en un « référendum » contre le vote du 1 0 mai et en faveur de l'Europe des possédants. La plate-forme de la liste UDF-RPR est des plus explicites : << L'élection européenne représente pour le pays une occasion de porter un jugement sur notre situation intérieure. Dire non à la coalition des socialistes et des communistes au pouvoir dans notre pays, c 'est une façon et non des moindres de dire oui à l'Europe que nous souhaitons n.
Pour l'Europe des travailleurs C'est dans ce contexte que les révolutionnaires s'efforceront de tracer une autre perspective. Certes, victime d'une loi électorale scandaleuse (qui ne prévoit le remboursement des frais de campagne qu'aux listes ayant dépassé 5 % des suffrages), la LCR a dû renoncer à présenter des candidats. Mais elle s'inscrira activement dans cette échéance. Elle y appellera à s'opposer aux forces réactionnaires qui cherchent à obtenir un plébiscite en faveur de la politique anti-ouvrière que favorise la CEE. Elle y dénoncera la politique d'austérité et de capitulation des grandes organisations ouvrières devant les exigences du capital européen et elle y appellera les travailleurs à faire entendre leur voix, à se mobiliser pour leurs propres solutions à la crise, et pour imposer une politique conforme aux aspirations du printemps 1981.
A l'Europe des trusts multinationaux et du chômage, notre organisation opposera celle des travailleurs . Loin d'être utopique, cet objectif est la seule réponse concrète à l'internationalisation de l'exploitation capitaliste. C'est dans les luttes quotidiennes que les travailleurs le font vivre. Quand les métallurgistes ouest-allemands combattent pour les 3 5 heures sans diminution de salaire, quand les sidérurgistes français, espagnols, belges, et les mineurs britanniques se dressent contre les plans de licenciements, quand des millions de travailleurs italiens défendent l'indexation des salaires, ils expriment les revendications de toutes les classes ouvrières du vieux continent. Qui peut dans ces conditions, prétendre que la coordination des travailleurs et de leurs organisations- au niveau des branches, des trusts ou des pays- n'est pas à l'ordre du jour? De même, comment ne pas voir que la bataille qui se prépare en RF A sur la durée du travail appelle une campagne interprofessionnelle, à l'échelle de toute l'Europe, pour les 3 5 heures ?
Les combats de classe qui se développent actuellement dans la plupart des pays sont, au bout du compte, porteurs d'une logique. Une logique dont les priorités sont dictées non par la course aux profits de quelques privilégiés, mais par les besoins les plus urgents de la population laborieuse. Les grands partis sociaux-démocrates ou communistes sont bien incapables d'y répondre parce qu'ils se refusent à s'en prendre à la source du mal. Comme l'indique l'appel des sections européennes de la IVe Internationale: «Pour casser la crise, il faut casser la puissance des banques et des groupes financiers, en les nationalisant sans indemnités ni rachat et sous controle ouvrier. Le but doit être la mise au pouvoir de gouvernements des travailleurs appuyés sur les travailleurs mobilisés et organisés dans leurs entreprises et leurs quartiers . Cela implique une réorganisation de 1 'économie fondée sur une planification démocratiquement élaborée par les travailleurs . n
C'est de cette logique que la LCR entend débattre avec toutes les organisations et militants qui partagent son rejet des politiques bourgeoises anticrises, à l'occasion du rassemblement qu'elle organise, les 26 et 27 mai, au Bourget.
26 avril 1984