La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le Pen : une menace et ses limites

· Critique communiste, n° 31, juillet 1984 · p. 8-13 · 4 785 mots

1. ,, La Vraie Opposition: le Front national,, Plaquette de propagande du FN. 1984.

2. Toutes ces citations sont extraites de l'ouvrage de Le Pen, vérital:>le programme du Front : << Les Français d'at>ord "• éditions Carrère.

3. Ce panégyrique émane de Jean Marcilly, un proche de Le Pen, dans" Le Pen sans t>andeau ,, éditions J. Grancher.

4. Jean-Pierre Rioux:" La France de la IV• Réput>lique ,, tome 2, éditions du Seuil.

5. Intervention au conseil national des 25-27 avril. Citations extraites du t>ulletin de mai 1984 de la fédération Hacuitex.

6. Sondages SOFRES et IFOP.

Le Pen:

A

VEC 2 204 961 voix et un pourcentage pratiquement équivalent à celui du PCF, le Front national a réussi, le 17 juin, une percée spectaculaire. Il faut, à cet égard, remonter à 1956, avec les résultats du mouvement de Pierre Poujade (2 451 555 voix soit 11 ,50 % des suffrages) pour retrouver pareil événement, permettant à l'extrême droite de sortir de son « ghetto ».

Le Front national est-il un courant fasciste ? Le Pen, on le sait, s'en défend. Pourtant, à y regarder de près, on trouve dans le programme de cette organisation, ou dans les propos de ses représentants, les thèmes essentiels de cette tradition politique, même si, par souci de respectabilité, les véritables références sont estompées. Il n'y manque pratiquement rien. L'ultranationalisme : « Le Front national considère la nation comme 1 'un des seuls cadres - au même titre que la famille - susceptible de garantir et d 'assurer 1 'épanouissement des Français ( 1). n La haine du mouvement ouvrier, des syndicats : « La grève ne saurait être admise dans les services publics dont 1 'un des fondements est la continuité n. Le racisme et la référence aux élites : « Les citoyens sont égaux en droit, pas les hommes. Et d 'un autre côté, s 'i l est exact que les hommes ont droit au même respect, il est évident qu 'il existe des hiérarchies, des préférences, des affinités qui vont de soi n. La désignation de boucs émissaires : << La majorité [des étrangers] est constituée d'assistés sociaux >>. La démagogie sociale : « Il faut transmettre la propriété des moyens de production et d'échange au peuple, par l'intermédiaire des portefeuilles de valeurs immobilières n. L'exaltation des formes autoritaires de pouvoir : « Il n y aura pas de survie possible si 1 'Occident ne retrouve pas les sources de l'ordre naturel. S 'il y a dans l'être humain, une aspiration à

Christian PICQUET et René FOUGEROLLES l'harmonie, elle doit être codifiée, guidée grâce à l'autorité de l'Etat national (2) n. Le culte du chef: « La tradition orale des Druides est venue jusqu 'à lui. Comme lait de nourrice, Le Pen a sucé la sève des racines de 1 'arbre France(...) S'il n'existait pas, seule la France aurait pu l'inventer (3). n Une résurgence du Poujadisme ?

Au cours de sa campagne, Le Pen s'est surtout efforcé de capter les voix de la petite-bourgeoisie urbaine traditionnelle (petits commerçants, chefs de petites entreprises, artisans, etc.), en adoptant un profil « néopoujadiste ». Placées juste après ses at: taques contre l'immigration, ses charges contre l'Etat « tentaculaire », la bureaucratie ou la fiscalité trop pesantes, et même ses références à un « capitalisme populaire >>, étaient inspirées des thèmes chers à Pierre Poujade. Elles visaient cette clientèle particulière. Il demeure néanmoins plus d'une différence avec le phénomène des années 1954-1958.

La poussée du poujadisme survint en pleine phase de croissance économique. Et elle fut même le produit de cette phase. Si le papetier de SaintCéré draina le ban et l'arrière-ban de l'extrême droite française (ce qui lui valut le surnom de "Poujadolf') , son mouvement fut d'abord l'expression de la révolte des professions indépendantes, commerçants, artisans, agriculteurs et intermédiaires divers frappés par la modernisation industrielle et la concentration du capital. Le nom originel du parti de Poujade (avant de se transformer en Fraternité française), traduit à lui seul cette réalité : Union de défense des commerçants et artisans (UDCA). C'est

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en canalisant, en organisant la révolte des classes moyennes traditionnelles qu'il put prendre ses initiatives les plus spectaculaires, comme le 24 janvier 1955 quand lOO 000 provinciaux convergèrent Porte de Versailles à Paris, « à l'assaut de la liberté ».

L'histoirien Jean-Pierre Rioux expose fort bien les racines sociales du phénomène poujadiste: «Jusqu 'aux années cinquante, la force de la demande par temps de pénurie avait artificiellement gonflé les secteurs de services, le commerce de détail plus particulièrement, qui a vu naïtre 100 000 boutiques par an depuis 1940, pour en arriver en 1954 à 1 300 000 établissements employant 2 240 000 personnes dont 1 250 000 salariés. Cès très petites entreprises souvent familiales écoulaient peu mais vendaient cher, tenues à flot par le rythme élevé de l'inflation qui leur permettait d 'anticiper sur les prix et leur évitait les embarras de trésorerie.»

<< Vers 1952, avec la fin des restrictions, l'abondance de produits jetés sur un marché où la demande de consommation n'est pas encore débridée tout à fait, avec une poussée en amont des forces de la production modernes qui concentrent déjà les formes de la distribution en aval et annoncent le super-marché, avec surtout la fin de l'inflation, c'est le drame pour les plus vulnérables parmi ces vendeurs pléthoriques. le client ne peut guère encore acheter en masse, mais il peut désormais choisir son détaillant ; les prix de vente stagnants ne permettent plus de compenser les pertes. Paraït alors insupportable le poids de /'impôt(4). »

Ces conditions économiques conjoncturelles expliquent la brièveté du phénomène. Prenant son essor en août 1954 (à la suite d'une disposition législative du gouvernement Mendès-France permettant d'emprisonner tout citoyen s'opposant à un contrôle fiscal), il dépérit à partir de l 9 57, dès que l'inflation permet de nouveau aux détaillants de répercuter sur leurs prix, le poids des impôts. L'effondrement de la IVe République accéléra encore son déclin. Les racine3 du phénomène Le Pen

Toutes différentes sont les racines du phénomène Le Pen. Deux grands facteurs expliquent l'apparition nationale d'un courant d'extrême droite disposant d'une indéniable audience de masse, même si celle-ci demeure minoritaire.

1. La conjugaison de la crise économique et du discrédit qui frappe les directions du mouvement ouvrier.

Comme toute crise de surproduction, la dépression actuelle engendre dans les masses des réactions contradictoires. Si elle estompe les illusions quant aux capacités du système d'assurer un progrès social continu, elle produit aussi un large sentiment d'insécurité dans la population. L'accélération des concentrations, l'exacerbation de la concurrence, l'amenuisement des débouchés, la réduction du pouvoir d'achat des salariés conduisent à la multiplication des faillites des petits possesseurs de capital. Ils rendent de plus en plus insupportables l'alourdissement de la fiscalité et des charges sociales. Parallèlement, la crise, en développant le chômage et la peur du chômage, divise les exploités, entraîne des tendances au repli sur soi, à la recherche de solutions individuelles ou de boucs émissaires. Ces tendances prennent d'autant plus de poids qu'elles sont encouragées par la politique d'un patronat qui cherche à atomiser la classe ouvrière, à précariser certaines de ses fractions et qui recourt pour cela à l'arme du racisme et de la division.

Le mouvement ouvrier aurait toutes les possibilités de stopper ces processus désagrégateurs. Il lui suffirait d'être capable de développer une orientation qui contribue à unir la classe ouvrière et à rassembler, autour d'elle, tous les secteurs qui ont objectivement intérêt à lutter contre les plans du grand capital.

Hélas, depuis trois ans, le PS et le PC au pouvoir ont fait exactement le contraire. Cédant aux pressions de la droite et du patronat, ils ·ont dilapidé leur capital de 1981, provoquant le retour à droite d'une partie de l'électorat qui avait porté François Mitterrand au pouvoir et entraînant une gigantesque désorientation dans les rangs ouvriers. Au stade actuel, le PC et le PS n'apparaissent plus porteurs de solutions politiques. Dans le même temps, les directions syndicales ont abdiqué de leurs tâches élémentaires de défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs. C'est tout le mouvement ouvrier qui en subit maintenant le contrecoup en perdant une partie de ses capacités de polarisation politique et sociale. Ce vide crée un terrain propice à la démagogie réactionnaire. Comme le constate fort justement, à propos de l'action revendicative, la fédération HACUITEX de la CFDT : « Si la CFDT est absente de ce terrain , d 'autres répondront, à leur façon, à l'attente des travailleurs : soit d'autres organisation syndicales qui prendront des initiatives que nous serons condamnés à suivre, ou à dénoncer, soit une autre idéologie répondra, par le racisme et la violence, par exemple, aux angoisses des travailleurs (5). »

On voit à présent les premières conséquences de cette situation. La démagogie d'un Le Pen a su trouver un écho parmi une clientèle de petits-bourgeois et de petits patrons exaspérés par la crise. Mais surtout, ses discours sur l'immigration et l'insécurité lui ont permis d'exploiter les effets de la crise dans certaines zones populaires, les moins organisées par le mouvement ouvrier. Le phénomène touche notamment des catégories « lumpénisées » de travailleurs, regroupées à la périphérie des grands centres urbains. De ce point de vue, le 17 juin confirme les résultats des municipales de 1983 et des élections partielles qui ont suivi à Dreux, Aulnay-sous-Bois ou dans le Morbihan. Les sondages indiquent que 27 % des électeurs de Le Pen sont des cadres moyens ou des employés et que 13 % sont des ouvriers (6). Reflet de la désorientation et de la déception qui se répandent dans les rangs ouvriers, l 7 % de cet électorat affirme avoir voté pour les candidats de la gauche au premier tour de la présidentielle de 1981. Ce que paraissent confirmer - même si les transferts de la gauche vers l'extrême droite demeurent fort limités - les résultats dans certains bastions ouvriers de Seine-Saint-Denis, des Bouches-du-Rhône ou du Rhône: 17,94 % des voix pour Le Pen à Aulnay, l 7, 0 3 % au BlancMesnil, 16,56% à Gagny, 17,44% à Rosny-sous-Bois, 17,93 % à Sevran, 20,23 % à La Ciotat, 16,83 % à Villeurbanne, etc.

2. La crise de la droite traditionnelle. Ce second facteur aggrave et amplifie la montée de Le Pen car, à la différence de la situation qui prévalait depuis la fondation de la ve République, il permet aux courants «ultras» du camp réactionnaire de retrouver un champ d'action autonome. Le gaullisme, en instaurant un Etat fort et en stabilisant à sa périphérie un puissant réseau de supplétifs, avait réduit l'extrême droite à la marginalité. En 1965, la décolonisation algérienne à peine terminée, Tixier-Vignancour passa de justesse la barre des 5 % au lieu des 20 % qu'il escomptait. Après le départ de De Gaulle en 1969, toute une fraction de cette opposition de droite au fondateur de la ve

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Meeting du ront national en 1973. A gauche, R. Holleindre, ancien OAS, responsable du service d'ordre du FN. A droite, F. Brigneau, collaborateur de "Minute,, et de

" Présent ''· Au centre, Le Pen. Le mot d'ordre du fond est emprunté au MSI, parti néo-

République se rallia à la personne et · fondé sur la recherche d'un con-

7. René Rémond : " Les Droites en

France "• éditions Aubier.

8. Le terme fut employé par Giscard dans " Démocratie française ''• éditions

Fayard.

fasciste italien, de même que le sigle du FN. à la politique de son successeur. Ce mouvement se poursuivit en 1974, et l'on vit les activistes les plus en vue de l'extrême droite faire campagne chez Giscard. Au premier tour de 1974, Le Pen -représentant ceux qui refusaient l'absorption par les appareils traditionnels - ne recueillit d'ailleurs que 190 000 voix, soit 0, 7 4 % de l'électorat.

Mais dès cette époque, la modification des équilibres internes à la coalition majoritaire entraîna des ébranlements dont les effets différés sont, pour partie, à l'origine de la poussée présente de l'extrême droite. Ce sont ces facteurs de crise profonde que décrit René Rémond : « Une césure est intervenue en 197'4 dans cette continuité [celle de la ye République] : la présidence de la République a échappé au parti gaulliste pour tomber aux mains de la droite de tradition libérale. Deux ans plus tard, la direction du gouvernement à son tour a été perdue par les gaullistes, désormais évincés des responsabilités majeures. Le système des forces politiques ne se remit j amais tout à fait de cette secousse et le fonctionnement de la majorité en demeura perturbée (7). »

La défaite de 1981 marqua l'échec du projet politique giscardien, sensus social englobant le « groupe central » (8) des employés, cadres, techniciens, ingénieurs, enseignants, etc. Et les conditions dans lesquelles elle survint, les très vives luttes qui opposaient gaullistes et partisans du président sortant, l'incapacité de chacun des deux protagonistes à prendre durablement le pas sur l'autre ne permirent pas la réorganisation du dispositif politique de la bourgeoisie. Trois ans après l'accession de la gauche aux affaires, la droite ne dispose toujours pas d'un projet politique cohérent et elle n'a pas défini la base sociale qui lui permettrait d'asseoir l'autorité de son gouvernement, en cas de retour au pouvoir. De surcroît, le problème de son leadership comme celui du rôle respectif des partis en concurrence restent en suspens.

Il en résulte un affaiblissement du poids, de la crédibilité et de l'emprise des appareils politiques de la bourgeoisie. Ce qui donne une place accrue aux courants qui aspirent à en découdre rapidement avec la gauche et qui ne supportent plus l'immobilisme actuel. Le Pen a su recueillir les fruits de cette impasse.

Depuis qu'il a opéré sa percée, le Front national a vu se rallier à lui plusieurs dizaines de cadres et de

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10. Daniel Guérin: "Fascisme et militants de l'UDF et surtout du RPR. Ce qu'il ne manque pas de mettre en avant comme dans cet article de son hebdomadaire qui dresse le bilan, région par région, de ses gains et interpelle vertement les dirigeants chiraquiens : « Ils apprennent avec fureur que tel ou tel de leur député ou sénateur ou de leur maire vient discrètement en privé (pour l'instant) féliciter Le Pen et l'assurer de son vote dans le secret de l'isoloir. Tous n'ont pas encore l'attitude volontaire de Maurice Marquis, adjoint de l'actuel maire RPR d'Avignon, qui la semaine dernière a rejoint le Front national, ou de Jean Fontaine, député de La Réunion, apparenté RPR qui deux jours plus tard déclarait publiquement "Je voterai Le Pen" (9). » Ces tendances ne pouvaient que se répercuter sur le corps électoral. 12 % des électeurs de Giscard en 1981 et 18 % de ceux de Chirac se sont portés sur Le Pen le 17 juin.

Deux éléments ont encore accru l'impact du Front national. Tout d'abord, la manœuvre de Chirac visant à constituer une liste unique de l'opposition n'a pas porté tous ses fruits. Conjoncturellement, elle a empêché le RPR de déployer vraiment le style «musclé» qu'il affectionne, ce qui aurait pu lui permettre de limiter l'érosion. En second lieu, l'évolution idéologique de la droite depuis 1981, la reprise des thèmes habituellement véhiculées par l'extrême droite, si elles ont permis de souder l'électorat réactionnaire dans l'attente des échéances ultérieures, ont également démultiplié les réactions d'impatience de nombreux secteurs militants.

On le voit, la poussée actuelle de l'extrême droite n'aura probablement pas la brièveté du poujadisme. Car elle est la traduction d'une situation politique marquée par une crise et un chômage de longue durée, le développement d'éléments de dégradation du rapport des forces au détriment de la classe ouvrière, le discrédit croissant des appareils politiques sur la société française et l'impasse de la droite parlementaire. Quelle menace?

Pour autant, il serait erroné d'évoquer une menace fasciste. Il n'est pas inutile, à cette étape, de revenir brièvement sur les trois traits principaux qui caractérisèrent la montée du fascisme en Europe, dans l'Entre-deux guerres. Les différences avec la situation d'aujourd'hui sont considérables. • Pour la classe dominante, l'approfondissement de la crise économique (qui devait déboucher sur le krach de 1929), la décomposition des régimes politiques, la polarisation de classes dans chacun des pays militaient en faveur d'un choix impliquant la confrontation avec le mouvement ouvrier et la destruction de ses organisations. Le régime parlementaire, les libertés démocratiques- pour limitées qu'elles aient été- étaient devenus un obstacle à la restauration du taux de profit. Dans sa remarquable étude sur le fascisme, Daniel Guérin résume ce qu'était alors le problème des possédants : « Le régime "démocratique'' se prèle assez mal à la réalisation d'un tel plan. Tant que la "démocratie" subsiste, les diverses catégories sociales qui composent le peuple (bien que copieusement dupées et grugées) ont tout de mème quelques moyens de se défendre contre la "grande pénitence" : liberté de la presse, suffrage universel, droit syndical, droit de grève, etc. Moyens insuffisants sans doute, mais qui imposent quelques limites aux exigences illimitées des puissances d'argent. La résistance, notamment du prolétariat organzse rend assez difficile le massacre des salaires (l 0). » Dans un premier temps, ' le patronat se contenta de structurer de puissantes bandes armées, pour harceler la classe ouvrière et affaiblir sa résistance. C'est l'insuffisance de cette tactique et le durcissement des tensions sociales qui conduisirent le capital à lancer ses hommes de main à l'assaut du pouvoir politique.

Aujourd'hui, même si la crise pousse partout à un durcissement autoritaire, les luttes de classes ne sont pas arrivées à un point tel que la bourgeoisie n'ait plus d'autre recours que la destruction du mouvement ouvrier. Cela explique pour une bonne part que les bandes patronales restent squelettiques. De plus, les mécanismes de la démocratie représentative sont loin d'avoir épuisé leur efficacité pour la défense des intérêts dominants. Enfin, l'Etat fort instauré en 1958 est l'objet d'un consensus inédit, la gauche gouvernementale ne contestant même plus les dispositions putschistes de la Constitution. • Dans les années vingt et trente, les organisations ouvrières furent incapables de s'opposer à l'offensive du 9. «Le National"· 14 juin 1984. grand capital en unissant les exploités autour d'un programme visant à la grand capital ,,, éditions Maspero.

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11. Léon Trotsky : « Où va la France?,,, éditions de la tv• Internationale.

12. Ainsi le dernier rassemblement du SNPMI n'a réuni que deux mille cinq cents personnes contre douze mille un an auparavant. De même, dans la police, le syndicat d'extrême droite (FPIP) est menacé de disparition pure et simple.

13. La quasi-totalité de la direct ion d'Ordre nouveau, et du Parti des forces nouvelles qui lui succéda, est actuellement reconvertie dans les états-majors du RPR et de l'UDF.

14. Le numéro six de la liste du FN, Bernard Antony, dit Romain Marie, élu à Strasbourg, est actuellement sous le coup d'une inculpation pour provocation à la haine raciale, à la suite d'un discours violemment antisémite prononcé à la Mutualité, en octobre 1983.

15. « Où va la France? ,,, op. cit.

prise révolutionnaire du pouvoir. Par sa veulerie et son attachement imbécile à la démocratie parlementaire, le mouvement ouvrier dominé par des orientations réformistes perdit progressivement toute capacité attractive vis-à-vis des secteurs non prolétariens. Ces derniers, pour reprendre l'expression de Trotsky, ne voyaient « dans les partis ouvriers que des machines parlementaires ».

Pour l'heure, si les directions ouvrières ont dilapidé les résultats de 1981, si elles n'ont pas su exploiter le mouvement vers la gauche de certaines catégories intermédiaires, la bourgeoisie est loin d'avoir regagné tout le terrain perdu . Le retour vers la droite de secteurs de l'électorat populaire ne s'opère que lentement, comme le prouve le très fort taux d'abstention qui caractérise toutes les échéances électorales depuis deux ans. L'issue de cette situation instable et mouvante dépendra de la capacité de la classe ouvrière de reprendre l'initiative dans la prochaine période et d'affirmer, sur la scène politique, ses propres solutions à la crise du système. • Le fascisme disposait enfin d'une base de masse organisée dans la petite bourgeoisie et le lumpen-prolétariat. 11 Le fascisme unit et arme les masses disséminées , écrivait ainsi Trotsky ; d'une "poussière humaine " - selon notre expression - il fa it des détachements de combat. Il donne ainsi à la petite bourgeoisie 1 'illusion d 'être une force indépendante. F:lle commence à s'imaginer qu'elle commandera réellement à /'F:tat (11). »

Telle n'est évidemment pas la situation des années quatre-vingt. La petite bourgeoisie traditionnelle ne possède plus qu'une place réduite dans la formation sociale française, ce qui rend difficile sa levée en masse. De même, le rapport des chômeurs ou des éléments paupérisés de la classe ouvrière au mouvement ouvrier est encore très largement conservé, en dépit des premières manifestations de désagrégation déjà décrites. De ce fait, l'extrême droite est actuellement incapable d'organiser des fractions de masse significatives. Le

Front national n'est encore qu'un appareil électoral. Son cortège de deux à trois mille perso nnes dans la manifestation - nationale ! - du 24 juin à Paris donne une idée exacte de sa réalité militante. Et l'impuissance des organisations qui lui sont proches à structurer une force de frappe antiouvrière et anti-immigrés, conduit aux mêmes conclusions ( 12).

Il n'en demeure pas moins que les résultats des élections européennes auront des prolongements sérieux. D'abord parce qu'ils vont peser sur les secteurs les plus « radicaux » de l'opposition parlementaire et encourager toute une série de secteurs (fractions « dures » du CNPF, petits patrons, syndicats jaunes .. .) à passer aux actes contre les travailleurs, et plus particulièrement contre les plus exposés d'entre eux, les immigrés. Cela peut, par exemple, donner un nouvel essor au syndicalisme-maison dans les branches d'industrie contraintes d'appliquer au plus vite des plans draconiens de rentabilisation, à commencer par l'automobile. Ensuite, parce qu'ils se conjuguent avec une offensive idéologique sans précédent, offensive qui entend effacer certaines leçons de l'Histoire de la conscience populaire. L'insertion, au plus haut niveau des élites politiques de la bourgeoisie, d'hommes qui ont fait leurs classes dans les groupuscules néonazis des années soixante (13), les relais dont disposent les théories de la nouvelle droite (par le biais d'organes de presse comme le Figaro, Paris -Match ou Magazine Hebdo) ont fini par lever, dans le discours dominant, les « tabous » hérités de la Libération et du consensus gaulliste qui la suivit. Il n'est plus rare désormais de voir contester l'ampleur du génocide hitlérien, de voir banaliser le phénomène nazi, de voir attaquer la politique suivie en France à la Libération, etc. Tout cela concourt à atténuer la monstruosité du fascisme et à donner une toute nouvelle respectabilité à ceux qui se proclament racistes voire même antisémites (14).

Quel sera l'avenir du Front national ? Il est encore trop tôt pour le dire. Le Pen n'est pour le moment parvenu qu'à fédérer ou à attirer à lui l'essentiel des chapelles de l'extrême droite, des anciens collaborateurs jusqu'aux chrétiens intégristes en passant par les résidus de l'OAS et l'ossature du SNPMI. Il ne reste, à ses frontières, que quelques groupuscules sans grande influence et qui se déchirent allègrement. Beaucoup dépendra maintenant de la capacité de la droite traditionnelle à surmonter rapidement ses difficultés.

Dans les enquêtes d'opinion, une grande majorité des électeurs du

Front national affirment en effet être prête à retourner dans le giron du

RPR dans un autre contexte électoral.

Cela illustre les limites de la percée de

Le Pen. li reste qu'un échec de ce côté pourrait, à l'inverse, lui permettre d'attirer durablement les sec-

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teurs que le gaullisme avait intégrés ou l'aider à s'inscrire dans un grand rassemblement de la droite bonapartiste. Déjà il est significatif que des organisations comme le CNIP (Centre des indépendants et paysans), jadis totalement satellisé par le RPR, lorgne de plus en plus vers une recomposition de la «droite nationale ». Mais Le Pen devra, pour cela, conserver son profil « antipoliticien » et « radical » actuel, ce qui n'ira pas sans contradictions. Les responsabilités du mouvement ouvrier

Quel que soit l'avenir du From national, il convient de combattre, sans délai, une maladie qui ne s'est jamais guérie d'elle-même. Le bilan de la dernière campagne électorale prouve de ce point de vue qu'il y a fort à faire pour que le mouvement. ouvrier se place véritablement à la hauteur de ses responsabilités. Le PS, en minimisant volontairement la portée des scores de Le Pen mène la politique de gribouille. Lionel Jospin n'est-il pas allé jusqu'à parler à son propos de << baudruche » ? Pire, pour diviser la droite, les gouvernants sont même allés jusqu'à braquer · les projecteurs sur Le Pen, jusqu'à lui donner un large accès aux médias. Ils espéraient en retirer les bénéfices, en cherchant par ailleurs à stabiliser une petite force de « centre gauche » autour de la liste ERE. C'est le contraire qui s'est produit : les socialistes ont servi de marche-pied à un courant qui menace les travailleurs et les libertés. De son côté, le PCF a paru plus conscient de la menace. Cela ne l'a pourtant pas empêché de tenter, comme le PS, de casser les mobilisations anti-Le Pen dans plusieurs villes, afin de ne pas effrayer les électeurs. Les résultats sont là : ils n'ont pas gagné une voix grâce à cette attitude et une partie de l' électorat communiste a sanctionné le gouvernement en votant directement à l'extrême droite.

L'extrême gauche, quant à elle, a réagi en-deçà des enjeux. Le PCI s'est totalement désintéressé de ce terrain d'action et nos camarades de Lutte ouvrière ont expliqué que le phénomène Le Pen détournait les travailleurs de leurs objectifs de lutte contre le capitalisme et l'austérité, dont l'extrême droite n'était que le produit. Une approche étonnante, contre laquelle Trotsky polémiquait déjà en 1934: << Impossible de se défendre contre les fascistes parce qu'ils représentent.. . "un produit dù régime capitaliste ", questionne-t-il, puis il poursuit : cela veut donc dire qu'il faut renoncer à toute lutte, car tous les maux sociaux contemporains représentent des "produits du système capitaliste" (. . .) Il faut, nous dit-on , viser tout le "système ". Comment ? Par dessus la tète des êtres humains ?(15) . »

C'est en fonction de l'analyse des dangers de la situation présente et de ses propres traditions - celles du Front universitaire antifasciste à l'époque de l'OAS, de la JCR, de la Ligue communiste - que la LCR s'est engagée dans le combat contre Le Pen, à l'occasion de la campagne des européennes. Elle s'est battue, lors de chaque initiative du Front national, pour la réalisation de l'unité la plus large du mouvement ouvrier et démocratique, condition de l'organisation de puissantes manifestations antifascites et antiracistes. Car c'est en montrant sa force et sa détermination que le mouvement ouvrier peut mettre en échec ses pires ennemis, et dissuader tous ceux qui seraient tentés de prêter une oreille complaisante à leur démagogie.

Il est aujourd'hui possible de tirer un premier bilan de cette bataille. Certes, dès lors que le PS et le PC s'engageaient à reculons sur ce terrain, il n'était pas possible d'espérer limiter les succès électoraux de Le Pen. Mais les initiatives prises dans la plupart des villes du pays, et qui ont réuni des dizaines de milliers de jeunes et de travailleurs, constituent néanmoins un atout pour l'avenir. Elles ont, d'une part, permis de sensibiliser des milliers de militants ouvriers à cet aspect du combat de classe. Elles ont également contribué à limiter l'affluence aux meetings du Front national. Les dirigeants de ce dernier ne s'y sont pas trompés en exhalant leur haine contre ceux qui voulaient les << marginaliser à nouveau ». Et elles ont surtout réussi à forcer Le Pen à révéler sa vraie nature, en lançant ses nervis contre les manifestations (comme à Marseille) ou en menaçant les immigrés de représailles (comme à Lille).

C'est dans cette voie, et sur la base de ces acquis, qu'il faut maintenant continuer. En développant un large travail d'explication et de dénonciation de la réalité du Front national. En faisant en sorte que le combat contre l'extrême droite implique toutes les organisations ouvrières (à commencer par les syndicats) et dépasse le cadre des travailleurs combatifs et de fractions de la jeunesse. En luttant pour le front uni des organisations ouvrières, contre les provocations fascistes et en défense des droits des trav~illeurs immigrés. Et en suscitant, chaque fois qu'il sera nécessaire, l'autodéfense unitaire des activités et des locaux du mouvement ouvrier ainsi que des quartiers immigrés. C'est en répondant correctement aux attaques de l'extrême droite, en favorisant sur tous les terrains, la mobilisation de masse que l'on construit, aussi, les conditions d'une contre-offensive d'ensemble des travailleurs.

25 juin 1984

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