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EDITORIAL

L'extradition des militants basques : l'infamie

Critique communiste, n° 34, octobre 1984 · p. 3-4 · 1 246 mots

L'extradition des Dlilitants

basques:

L'infamie

LUM avait trahi l'Espagne républicaine. Mitterrand àura livré trois nationalistes basques à un Etat encore tout imprégné de la peste franquiste. L'un a laissé assassiner un peuple. L'autre se contente d'extrader et d'expulser une poignée de militants. Autre temps, autre contexte, autre homme ... Mais, toutes proportions gardées, aujourd'hui comme hier, c'est le même esprit de reniement qui dicte des décisions de cette nature : celles qui jugent un régime!

Dans l'un et l'autre cas, la « realpolitik » a commandé, la « raison d'Etat » a tranché et, èomme on dit, le « réalisme » a triomphé de « l'idéal ». Les commentateurs se plaisent à le rappeler, en forme d'excuse. Pourtant, loin d'être une excuse, cette «raison d'Etat» est une infamie. C'est pourquoi le pouvoir, pour sa part, préfère s'abriter derrière un savant échafaudage d'arguties juridiques. Ecartons d'abord celles-ci avant de s'occuper de celle-la.

Fabius, dont on dit qu'il hésitait à trancher dans un sens ou dans l'autre, s'est contenté à la télévision de lire la liste des crimes imputés à l'un des extradés. Quand on sait l'impact des mots « terrorisme », « crimes de sang », véhiculés par les médias, on ne peut imaginer pire réquisitoire ! Mais, pour un homme qui se vante de « dire la vérité » aux Français, que de coupables silences!

Silence sur le fait que les extradés sont inculpés, par la justice espagnole, sur la base d'aveux extorqués, sous la torture, par la police de Madrid.

Silence sur le fait que les crimes reprochés aux trois extradés remontent à 1980, et même 1978 dans le cas sur lequel s'est étendu Fabius. La gauche en général et le Parti socialiste en particulier ne considéraient pas alors l'Espagne comme débarrassée des séquelles du franquisme, ni le Pays Basque comme engagé dans un processus satisfaisant d'autonomie. Nul ne niait à ce moment le caractère politique des agissements des militants incriminés.

Silence sur le fait que ces « terroristes » sont livrés à un appareil qui ne se prive pas d'user du «terrorisme d'Etat». Fabius sait qu'Amnesty International a dénoncé l'usage de la torture dans les commissariats espagnols. Il n'ignore pas que la justice espagnole s'autorise des procédures qui, en France, seraient jugées contraires aux libertés. Il est informé des activités du GAL, émanation des services spéciaux espagnols qui, en s'aidant d'informations fournies par la police française, organise la liquidation physique d'un certain nombre de nationalistes basques réfugiés en France.

Le gouvernement sait si bien tout cela qu'il a jugé bon de demander à Madrid des « garanties juridiques » : libre choix de l'avocat, pas d'interrogatoire de police ... Cette démarche-là est accablante d'hypocrisie: ou l'Etat espagnol est démocratique, ce qu'on répète sur tous les tons pour justifier les extraditions, et il n'est point besoin de « garanties)). Ou les« garanties)) sont utiles, et cela veut dire que l'Etat espagnol n'est pas démocratique !

En fait, les prétendus arguments juridiques sont nuls. On voit ce qu'il en est pour les fameuses « garanties )). Quant au second alibi qui voudrait que les

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Basques ne soient pas des militants politiques mais de simples criminels, il n'a été inventé que pour les besoins de la cause.

Une bien mauvaise cause en l'occurence puisqu'il s'agit de masquer une évidence aveuglante: le changement d'attitude de Mitterrand et du gouvernement sur la question des réfugiés basques. Dans le journal le Monde du 29 septembre est rappelée la position du groupe parlementaire socialiste en avril 1979. Le gouvernement espagnol demandait alors l'extradition de militants basques, dont l'un, Miguel Goicoechea se trouvait accusé d'avoir assassiné deux gardes civils. << Mesurant les conséquences dramatiques »qu'elles auraient pour des Basques <<réclamés (.. .) sous couvert de délits de droit commun », le groupe socialiste demandait «le rétablissement du statut de réfugié politique pour les Basques demandant l'asile en France ». Il s'opposait aussi <<à l'extradition de tous ceux dont la présence sur notre territoire est motivée par des raisons politiques ». Miguel Goicoechea fut défendu, devant lél cour d'appel d'Aix-enProvence par Maître Robert Badinter, aujourd'hui Garde des sceaux.

En 1982, le Conseil des ministres, dans un texte qui redéfinissait la ligne de conduite du gouvernement en matière d'extradition, écartait encore de cette procédure, au nom du respect du droit d'asile, une demande «présentée dans un but politique (.. .), quelle que soit la nature de l'infraction ». Dans le même ordre d'idée, il retenait également comme cause de refus la nature judiciaire de l'Etat demandeur et le risque d'aggravation de la situation de la personne visée.

Autant dire que les arguments pseudo-juridiques du gouvernement pour se justifier relèvent de la palinodie pure et simple. Et que tous ceux qui ont approuvé ou se sont tus sont complices de cette sale opération.

Car le dossier est accablant et inspire le dégoût. José Carlos Garcia Ramirez, Francisco Javier Lujambio Galdeano et José Manuel Martinez Beiztegui, livrés à la justice espagnole, sont victimes de la sinistre « raison d'Etat » et de l'arbitraire présidentiel. De même que leurs camarades frappés de cette mesure indigne et grotesque qui consiste à les exiler au Togo!

Quelle est-elle cette« raison d'Etat» puisque c'est bien elle qui a décidé hors de toute considération juridique quelconque? Quel visage a-t-il ce « réalisme» qui mérite qu'on lui sacrifie le droit d'asile?

C'est une« raison>> qui accepte que le respect des libertés ne soit pas la règle pour un Etat qui se prétend «Etat de droit». C'est un «réalisme» qui considère que, lorsqu'on gouverne, on ne saurait hésiter à s'éclabousser de sang.

La décision d'extrader les Basques, dont le Canard enchaÎné croit savoir qu'elle a été prise le 20 décembre 1983, au cours d'un dîner entre Mitterrand et Felipe Gonzalez, est froidement politique. Le gouvernement socialiste français en aidant le gouvernement socialiste espagnol fait la démonstration, aux yeux de la bourgeoisie internationale, de la capacité de la social-démocratie à «gouverner». Gouverner, sous le regard de tels juges, c'est, par exemple, se donner les moyens de «régler» le problème basque!

Dans la logique des rapports établis entre la police espagnole et la police française, l'extradition apporte la démonstration éclatante, publique, de la complicité des deux gouvernements. Elle a valeur de déclaration de guerre au mouvement nationaliste basque.

Nul ne sait si la bourgeoisie française et internationale se satisfera de ces gages pour donner un brevet d'efficacité à Mitterrand-Fabius, d'une part, et à Felipe Gonzalez, de l'autre. Par contre, ce qui est sûr c'est que, du point de vue de la démocratie, le prix à payer. est. lourd. C'est le droit d'asile qui a vécu ! Celui-ci, comme les libertés en général, ne se partage pas! A présent l'implacable mécanisme de la « lutte contre le terrorisme » est enclenché. Il va conduire le gouvernement à répondre favorablement à de nouvelles demandes d'extradition. Et, plus généralement, cela signifie que, demain, le gouvernement français n'aura plus aucune raison de ne pas signer les différentes conventions antiterroristes européennes. r

En abandonnant la République espagnole, Blum pensait gagner du temps. Le « recentrage » de la politique mitterrandienne peut répondre à un calcul similaire. La possibilité de gouverner plus longtemps vaut bien quelques extraditions ?

Mais ce sont les libertés qui sont en jeu. Avec le combat des Basques, là-bas, et le droit d'asile, ici. A ce prix-là, pour la gauche, il n'y a rien à gagner. Au contraire, tout est à perdre. A commencer par l'honneur ! ·

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