Philippe ANDREA, Francis SITEL
1. .. 1956: le choc du xx• Congrès du PCUS ...
Z ... Rosa Luxeml>urg: textes .. . .1 ... Antonio Gramsci: textes .. . 4 ... Staline: textes ... Z volumes. 5. .. Trotski: textes.. aux Editions sociales, 1984, collection .. Essentiel ... Les citations suivantes sont extraites de l'introduction de Jean-Pierre Scot à ce recueil.
Léo Figu ières: .. Le Trotskysme, cet antiléninisme .. , au x Editions sociales, 1969.
6. Cf. l'article de Michel Lequenne: .. Victoire de Chalamov .. in "Critique communiste .. n" 26, février 1984.
ES Editions sociales, dont les liens étroits avec le PCF sont connus, mènent depuis plusieurs années une audacieuse politique d'édition qui les a amenées à publier le rapport Khrouchtchev (1), des textes de Rosa Luxemburg (2) et de Gramsci (3). Un tel florilège, qui inclut également des textes de Staline (4) en deux volumes, laisserait froid s'il était le fait du Parti communiste italien. Mais, dans le cas du PCF, il mérite une attention émue. Et, ne le cachons pas, c'est avec une réelle impatience que l'on attendait la publication, dans la même collection, d'un « Trotsky » avec une introduction de Jean-Paul Scot (5).
S'inspirant largement de ses prédécesseurs du Parti communiste italien, J.-P. Scot engage une grande opération de nettoyage des écuries. Bardé de l'objectivité que lui donne la «méthode historique», J.-P. Scot tient à se démarquer des coupables excès des « historiens » staliniens. r1 Ce n'est pas pour autant. écrit-il, que nous considérerons le trotskvsme comme un "antiléninisme ". à la façon des historiens soviétiques V Grinko. N. Nikitine ... 11 Et, plus loin : r1 Toute définition abstraite. intemporelle. immanente d'un courant politique confine à la tautologie. au truisme. les prémisses contenant les conclusions. le modèle servant à la mesure de /'antimodè/e . C'est dans ce travers qu'est souvent tombé Léa Figuières. qui. en /969. dans son essai "le Trotskvsme cet antiléninisme ". le ramène à un "gauchisme petit bourgeois" 11
J.-P. Scott, lui, est historien. De tels « travers » sont affrrmès comme étrangers à son projet qui est d'ordre scientifique. r1 Resituer scientifiquement le rà/e politique et la place idéologique de . Trotskv dans le mouvement historique devrait permettre d'en finir avec le long si/ence qui a suivi le temps des condamnations. Trotskv a sa place dans l'histaire complexe du mouvement ouvrier international. Ses luttes et ses thèses sont à étudier pour ce qu'elles sont dans toutes les recherches historiques et théoriques concernant la nature de la Révolution russe. celle de /''itat sov iétique et l'œuvre de la Ill" Internationale. 11
Visant à de si hautes ambitions et porté par d'aussi pures intentions, J.-P.
Scot explique : r1 Trotskv nous apparait comme un révolutionnaire à la recherche d'une cohérence stratégique globale et arrivant plus ou moins inégalement à surmonter ses hésitations et ses contradictions. 11 La «question Trotsky »
Trotsky, un révolutionnaire ! Voilà qui est poser un point de départ solide. Et Scot, avec un tact délicieux, balaye quelques unes des calomnies qui ont si longtemps constitué le pain sanglant des staliniens. Il parle de « criminalisation » du trotskysme en URSS, il dénonce l'accusation d'« hitléro-trotskysme » comme calomnieuse puisque r1 Trotskv a toujours affirmé sa "défense de l'URSS" 11 Quant à l'assassinat de Trotsky, commandité par Staline , J.-P. Scot n'hésite pas à déclarer courageusement : r1 Il est clair qu'une telle démarche était injustifiable 11!
Ces seuls aveux devraient suffrre à entamer une véritable « réhabilitation » de Trotsky. Ce n'est pas rien, en effet, d'écrire : r1 fin /920, Trotskv apparaissait comme le dirigeant le plus prestigieux après Lénine . 11 Ou encore : r1 Dès lors. coordinateur de l'insurrection d'Octobre . organisateur de l'Armée Rouge. Trotskv contribua à la victoire de la révolution. dans le sillage de Lénine et en dépit de certains désaccords passagers . 11 En toute objectivité scientifique, cela devrait obliger à se poser certaines questions : expliquer les calomnies insensées déversées par Staline et ses épigones contre Trotsky et les trotskystes, travailler à comprendre la raison de ces persécutions, de ces meurtres, de ces massacres à l'encontre des révolutionnaires russes, rendre compte de la monstrueuse falsification de l'Histoire dont le stalinisme s'est rendu coupable.
Au lieu de cela, J-P. Scot nous assène une bonne grosse ineptie, nimbée des charmes discrets de la méditation élégiaque sur la fragilité humaine et l'implacabilité de l'Histoire 11 Mais dès /922, écrit-il, rapidement isolé avant d 'ètre condamné puis exilé. il se trouva en porte à .faux par rapport au mo11 vement réel et marqua de moins en moins la réalité
soviétique de ses aspirations révolutionnaires . >> il li n'était pas fatal qu'un dirigeant de cette envergure fùt exclu du processus révolutionnaire, mème si, a posteriori. on peut penser qu'il v avait asse: de raisons historiques et biographiques pour expliquer sa faible influence sur le Parti communiste soviétique. 11
Il ne vient pas à l'esprit de J.-P. Scot que le « mouvement réel en question » fut la dégénérescence bureaucratique du Parti communiste et de l'Etat soviétique, et que le « processus révolutionnaire » dont Trotsky s'est trouvé exclu, c'était la contre-révolution bureaucratique. Il est vrai que J.-P. Scot, nous y reviendrons plus loin, croit que la contre-révolution bureaucratique est une invention d'Ernest Mandel, et non une analyse et un combat de Trotsky!
Décidément, ce n'est pas de la maison bâtie sur la calomnie et encore toute grouillante de mensonges que peut naître la vérité! J.-P. Scot parle d'un lieu où, le voudrait-il, il ne peut appréhender l'Histoire réellement débarrassée des falsifications staliniennes.
C'est pourquoi il se contente de travailler aux marges. il Le marxisme vivant. écrit-il, a sans cesse besoin de revenir sur sa propre histoire . sur toute Histoire. lin 'a pas à ignorer des courants marginalisés par l'Histoire. >> Mais cette fausse modestie dissimule mal l'impossibilité où il est d'affronter le vrai problème : expliquer cette « marginalisation » du courant qui se réclame de Trotsky obligerait à réhabiliter vraiment Trotsky lui-même et, sinon adhérer au trotskysme, du moins expliquer -c'està-dire condamner- le stalinisme.
Il est vrai que J .-P. Scot n'aime pas les mots en « isme ». Il réfute la notion de « trotskysme», parce qu'il n'y a pas d'opposition systématique entre Trotsky et Lénine; c'est d'ailleurs en cela qu'il se démarque de la thèse stalinienne classique que symbolise le titre de« l'essai» de Léo Figuières. Mais, avec un beau sens de la symétrie, il prétend qu'il n'y a ni cohérence dans l'opposition de Trotsky au stalinisme ni continuité entre léninisme et trotskysme.
Cela signifie que la démarche de J.-P. Scot, quelles que soient ses tentatives rénovatrices, reste largement prisonnière de la problématique stalinienne. En cela qu'il refuse de voir la rupture survenue en URSS avec la victoire de la bureaucratie. Là est la point aveugle de son approche : refusant de s'interroger sur la nature du pouvoir stalinien, il est amené à opérer des choix qui, pour être draconiens, n'en sont pas moins contestables.
Contestable le choix des textes qui, évidemment, ne laisse rien au hasard. Tous les textes de la polémique des années 1905 sont là, de manière détaillée (Rapport de la délégation sibérienne. Nos tàches politiques, Nos différends, soit vingt-quatre pages), alors que la révolution d'Octobre n'a droit qu' à vingt et une pages (aucun extrait de la
Révolution russe). Autant de place est consacrée aux seuls extraits de Terrorisme et communisme. œuvre très controversée à .cause des formules sur les rapports entre le parti et le pouvoir. On ne trouvera qu'une seule page sur le Front populaire, et rien sur la révolution chinoise, rien sur la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne, rien sur la guerre d'Espagne.
Un tel choix a pour fonction d'illustrer les thèses défendues par J .-P. Scot. C'est de bonne guerre dira-t-on. Certes ! Mais ces thèses sont portées par une ambition qui se prétend élevée. J .-P. Scot explique : il C'est donc la conception générale de la stratégie de la révolution permanente qui est au cœur de notre propos . Nous entendonfl découvrir le mouvement propre et interne de la pensée de Trotskv dans les rapports qu'il entretient avec la réalité russeet européenne d'alors en référence avec le marxisme de son époque. essentiellement russe et allemand. C'est une méthode exigeante mais nécessaire. Comment Trotskv interpréta-t-illa réalité concrète. les rapports de forces , le mouvement de l'Histoire ? Comment les articule-t-il avec son "projet révolutionnaire"?»
La validité du projet « historique » n'est-elle pas gravement entamée par l'escamotage d'événements aussi majeurs que la défaite de la révolution allemande, l'écrasement de la révolution chinoise ? Que dire des silences de Scot sur la dénonciatiOn par Trotsky des responsabilités de l'Internationale stalinisée dans ces catastrophes, sa critique de la « théorie » du socialisme dans un seul pays, sa défense d'une ligne de front unique face à la montée du nazisme en Allemagne, ses analyses de la politique dite des « fronts populaires » en Espagne et en France ? Pour un champion de la « méthode historique » ce devrait être là des problèmes clés, tant pour l'histoire du mouvement ouvrier que pour la compréhension du rôle de Trotsky et de son combat. D'une importance autrement décisive que certains longs développements de Scot qui échappent difficilement au formalisme, au psychologisme, voire à l'erreur pure et simple.
Voyons-le plus précisément sur quelques points précis. Mais qui était donc Trotsky?
J .-P. Scot déclare vouloir faire œuvre scientifique en situant Trotsky dans son èpoque. Il imite le dédain des universitaires en écrivant: 11 Laissons le trotskvsme aux trotskvstes. Place à l'homme
Trotskv. au social-démocrate. au communiste. à l'exilé. Ni prophète ni "monstre". assurément. » Le travail de J .-P. Scot n'est pourtant pas celui d'un universitaire honnête. Cela ne servirait à rien au PCF. J.-P. Scot a été chargé de faire un ouvrage utile aux cadres du PCF pour leur permettre de combattre avec plus d'efficacité les militants trotskystes présents dans les entreprises, dans les universités, dans les divers mouvements de masse, quand les injures de Léo Figuières ne suffisent pas et isolent au contraire ceux qui les prononcent. J.-P. Scot met des lunettes modernistes pour juger Trotsky. Il emprunte à tous les concepts à la mode (même s'ils ont un peu vieilli .. .) œux légués par Althusser et Bettelheim, et plongé dans une histoire aseptisée, il refuse d'aborder toutes les questions où il se salirait les mains.
Dans l'histoire du mouvement ouvrier, Trotsky serait un personnage secondaire, et l'intérêt qu'il continue à susciter aujourd'hui serait injustifié. Scot s'y intéresse comme un entomologiste s'intéréSse aux fourmis. Il demande presque qu'on l'excuse de cette passion un peu folle. Selon lui, Trotsky n'a jamais été l'interlocuteur privilégié de Lénine ni son successeur présomptif. Il n'y a jamais eu de véritable lutte entre Staline et Trotsky. Leur confrontation n'a porté sur aucun enjeu décisif et l'Histoire ne la retiendra pas. D'ailleurs : il 'i:n moins de deux mois. la question du trotskvsme est réglée Le 17 janvier 1925. le comité central condamne les idées de Trotskv et accepte sa démission du Commissariat à la guerre . »
Voilà la première thèse de Scot : les véritables enjeux auraient été ailleurs que dans la lutte Trotsky-Staline. Tout ce qui obligerait Scot à p.arler concrètement de la politique de Staline est oublié. On évolue dans une histoire sans événements où Trotsky, porté par ses seules idées, apparaît comme un Don Quichotte combattant des moulins à vent. Jamais Scot ne met en rapport le déroulement de l'Histoire et le poids des hommes, le poids des orientations politiques adoptées. Trotsky est toujours présenté comme un homme seul : ses compagnons de lutte dans l'opposition de gauche n'apparaissent que lorsqu'ils rallient Staline. Pas un mot n'est dit sur les méthodes utilisées pour le combattre. On a l'impression d'une défaite écrasante de Trotsky, après un combat à la loyale contre un parti communiste unifié et léniniste.
L'Histoire a perdu toute sa chair : les arrestations massives, les déportations, les camps, les massacres des communistes comme à Vorkouta, tout cela n'a pas existé. La lutte a duré deux mois ! La tradition stalinienne la plus ignoble était finalement plus proche du réel quand elle présentait les trotskystes comme ses ennemis jurés, implacables, quand elle décrivait les membres de l'opposition de gauche, de manière maniaque, derrière tous les procès de Moscou. Car le combat entre staliniens et trotskystes n'est pas seulement une lutte d'idées et il est inacceptable d'entendre traiter comme un affrontement idéologique, une lutte politique qui a pour enjeu l'avenir de l'humanité (comme l'a montré la prise du pouvoir par Hitler, largement permise par Staline, et que Scot traite là encore en une seule ligne), une lutte à mort. On aimerait citer quelques passages du grand écrivain trotskyste russe Chalamov (6),
pour troubler la sérénité hypocrite de Scot.
Althusser s'était bien gardé de s'attaquer directement au trotskysme. Il avait seulement évoqué la difficulté d'une telle tâche dans un de ses ouvrages (7). Et ses dernières prises de position, contre la ligne politique du PCF et contre son fonctionnement bureaucratique, pouvaient laisser espérer un dialogue fructueux. J.-P. Scot est allé fouiller dans les concepts althussériens pour tenter une critique fondamentale de Trotsky. Il en ressort avec la tunique d'un maoïste des années post-68. Ainsi Trotsky aurait été «économiste». C'est là une vieille thèse mise à la mode par les thurifaires de Mao : avant lui tous les grands dirigeants du mouvement ouvrier, ceux de la m• Internationale également, auraient été des « économistes >> : Staline comme Trotsky, renvoyés dos à dos. Un savant échafaudage théorique veut justifier cela. C'est le passage le plus obscur, volontairement, de l'introduction de Scot. Ainsi, pour Trotsky 11 les classes sont réduites à de simples catégories économico -politiques i!, 11 les rapports sociaux de production sont réduits à la simple évocation des forces productives 11. Tout cela ne peut paraître que comme un paradoxe pour tous ceux qui ont étudié un peu sérieusement l'analyse des classes, de la caste bureaucratique et de l'URSS faite par Trotsky. Cette analyse supposait de sa part une maîtrise incomparable des grands concepts du marxisme. Derrière Trotsky, c'est Marx, que Scot avoue luimême attaquer : 11 Il [Trotsky] reprend une des analvses les plus fragiles et les plus formelles de Marx sur l'autonomie de l'~tat. arbitre au -dessus des classes . Il ne saisit pas l'~tat comme un rapport social de domination et d'intégration . 11
Voilà les analyses de Marx sur le bonapartisme, pièce essentielle de l'ensemble de ses écrits politiques, considérées comme formelles et fragiles !
J.-P. Scot n'a rien compris non plus aux développements théoriques très importants dus à Rosa Luxemburg, Trotsky et Lénine sur la formation de la conscience de classe. Il écrit : 11 Trotskv assimile aspirations et conscience révolutionnaires. Cette conscience vient d'en bas. et non de la rupture explicite avec l'idéologie dominante [chez Trotsky]. /) Le rapport expérience-conscience de classe est superbement ignoré au profit d'une démarche totalement idéologiste. Il n'est donc pas étonnant que Scot ignore la tactique du Front unique élaborée par l'Internationale communiste à ses m• et IV• Congrès, et défendue inlassablement par Trotsky face au péril hitlérien en Allemagne. L'accusation d'« économisme » portée contre Trotsky vient masquer l'incompréhension par Scot de ce qu'ont été les avancées théoriques et politiques décisives autour de la Première Guerre mondiale. 7. Althusser: "Réponse à John Ce qualificatif d'« économiste» a été Lewis "• éditions \1aspero. créé par Lénine pour caractériser une ten8. A. Gramsci: " Ecrits politiques "• dance de la social-démocratie russe. Il tome 2, éditions Gallimard. visait un courant d'abord réformiste. qui voulait isoler les luttes de la classe ouvrière sur ses revendications matérielles immédiates, des grandes luttes politiques. Tout cela afin, tranquillement, de mieux pratiquer la collaboration de classes avec la bourgeoisie. La division « programme minimum-programme maximum », telle que Scot la défend avec le PCF, pourrait bien entrer dans cette catégorie d'« économisme». La définition de l'Etat comme un «rapport social de domination » pourrait laisser place à la même critique: car, en oubliant de dire que ce rapport est « cristallisé » dans un appareil d'Etat, il laisse la place à une politique de transformation graduelle, réformiste, qomme dans la stratégie du PCF depuis belle lurette.
L'économisme n'est sans aucun doute pas là où Scot croit le trouver ! Révolution permanente ou révolution ininterrompue?
Trotsky aurait été le théoricien d'une impossible révolution dans les pays capitalistes avancés. C'est à cela que correspondrait la théorie de la révolution permanente. Trotsky serait ainsi, fondamentalement, le dernier représentant du « centre-gauche » de la rr• Internationale.
Pour faire sa démonstration, Scot présente d'abord la théorie de la révolution permanente sous un habit ultra-gauche. Il y a plusieurs phases dans la critique portée par les staliniens contre Trotsky : en 1924 dans la première version des Leçons du léninisme, signée de Staline lui-même, on ne peut pas se permettre encore de travestir trop grossièrement des écrits qui sont largement diffusés et largement connus. C'est à cette époque qu'a été inventée une version « gauchiste » de la révolution permanente : sous-estimation de la paysannerie (alors que la révolution permanente donne une place clé à la question agraire et à la question nationale), refus des alliances de classes (alors que la révolution permanente suppose les alliances de classes); passage « direct » de la révolution démocratique à la révolution socialiste (alors que la révolution permanente insiste sur le processus). C'était là le credo des staliniens de la première époque, avant celui du pistolet et des procès. C'est la version que nous sert, comme une nouveauté, J.-P. Scot.
Cela suppose, évidemment, de faire un silence total sur la théorie stalinienne de la révolution par étapes, la politique de subordination des forces prolétariennes aux forces bourgeoises, illustrée par la défaite de la révolution chinoise de 1927. Scot ne reprend jamais les enjeux réels des débats. Il évolue dans la théorie pure. C'est ce qui fait la différence entre lui et un universitaire sérieux qui n'aurait pu procéder à des tels oublis.
Scot fait tout de même œuvre originale en opposant à la révolution permanente, la 11 révolution 'ininterrompue »,
la 11 transcroissance de la révolution démocratique en révolution socialiste » qu'aurait défendues Lénine avant 1917. C'est original, car, jusqu'à présent, seuls les trotskystes insistaient sur ces aspects de la pensée de Lénine avant 1917, qui justement ne permettent pas de le distinguer de Trotsky. Mais il ne faut pas oublier pour autant les autres formules également employées par Lénine et qui ont été utilisées par les partisans de la théorie de la révolution par étapes. Formules au demeurant abandonnées en 1917, et jamais reprises par l'IC au cours de ses quatre premiers congrès.
Si J.-P. Scot oublie toutes les autres formules utilisées par Lénine avant 1917 pour dessiner le cadre de la révolution à venir, c'est afin de passer sous silence la rupture qu'a représenté 1917 dans sa pensée. Comme il nie symétriquement qu'une rupture ait également eu lieu dans la pensée de Trotsky avec la révolution. Lénine et Trotsky continueraient sans rupture, avant comme après 1917, et leurs désaccords anciens expliqueraient leurs désaccords futurs. Encore une fois l'histoire est passée aux oubliettes par notre théoricien moderniste.
Comment, dans ce cadre, comprendre le rapport Trotsky- Lénine en 1917 et l'étroit travail en commun jusqu'à la mort du fondateur du parti bolchevique ? Il n'est pas étonnant que Scot insiste tant sur les divergences qui ont opposé les deux hommes entre 1917 et 1924 et ne traite qu'en une ligne des batailles décisives menées ensemble au m• Congrès de l'IC par exemple, en défense du Front unique.
Gramsci, excellent témoin des premières années de l'IC, dont personne ne peut nier l'honnêteté, a écrit, reflétant l'avis de tous les communistes de l'époque: 11 On sait que, tout au long de l'histoire du mouvement révolutionnaire russe, Trotskv a été plus à gauche que les bolcheviques (...) On sait que, déjà en /905, Trotskv estimait qu'une révolution socialiste et ouvrière pouvait avoir lieu en Russie, alors que les bolcheviques entendaient se limiter à établir une dictature politique du prolétariat allié aux paysans, qui aurait servi de matrice au développement du capitalisme sans porter atteinte à sa structure économique. On sait également que, en novembre /917, alors que Lénine et la majorité du parti s'étaient ralliés à la conception de Trotskv et entendaient s'emparer non seulement du gouvernement politique, mais aussi du gouvernement industriel. .. (8). » Une epme dans le pied l'URSS
La supériorité du point de vue de Lénine sur celui de Trotsky est suffisamment évidente dans la plupart des domaines avant 1917, pour qu'on reconnaisse que la vision stratégique de Trotsky était la plus claire dès 1906. Cela a été rendu possible par le cadre théorique de la révolution permanente. C'était là un point de vue unanime dans l'Internationale communiste jusqu'en 1924.
J .-P Scot ne fait pas œuvre désintéressée. Sa filiation avec Léo Figuières, avec les professeurs rouges assassins de l'époque de Staline apparaît plusieurs fois, sans pudeur, au détour d'une phrase. Ainsi, même s'il prend ses distances par rapport aux propos des devanciers, il ne peut s'empêcher d'écrire qu'il y a 11 une analogie entre quelques traits de l'analyse de l'URSS che:: Doriot, Hitler et Trotsk v 11.
C'est bien s"ur la question de l'analyse de l'URSS qu'on attendait Scot avec impatience. Entre le « bilan globalement positif » de Georges Marchais et les fameux « retards théoriques », comment s'en sortir? Contre l'explication de Trotsky il n'a pas trouvé qu'une seule parade, incroyable : Trotsky serait pour la révolution en URSS alors que le stalinisme ne serait pas, selon lui, une contrerévolution ! Il y a là une contradiction, analyse savamment Scot et il conclut bien haut: a Le form alisme logique débouche sur l'illogisme. 11
La parade est incroyablement sotte. Notre auteur a tout simplement oublié la distinction faite par Trotsky entre « révolution politique » et « révolution sociale », entre « contre-révolution politique » et « contre-révolution sociale ». Trotsky appelle à la révolution politique antibureaucratique en URSS parce que le stalinisme, s'il a détruit les formes du pouvoir de la classe ouvrière, les soviets et le parti bolchevique, n'a pas rétabli les rapports de production capitalistes détruits par la révolution d'Octobre.
Il fallait bien que Scot trouve cette minable astuce théorique. Ou alors il aurait été obligé d'opposer à la théorie trotskyste de la dégénérescence de l'URSS, une théorie plus explicative, supérieure. Voilà pourquoi il se tait encore: on ne saura rien de ce que J .-P. Scot pense de l'URSS et du stalinisme.
Soyons justes : il se hisse pourtant à une affirmation en positif. La lutte qu'il fallait mener en URSS portait sur la démocratie, laisse-t-il entendre à plusieurs reprises. Et Trotsky aurait eu tort de lier indissolublement la lutte pour la démocratie dans le parti et dans l'Etat à une nouvelle orientation politique. Scot a l'audace de faite de la « démocratie » un concept léniniste, qu'il faudrait manier indépendamment de sa nature de classe, comme le font les social-démocrates. Pourtant, si les staliniens ont écrasé toutes les formes de la démocratie ouvrière, c'est qu'il leur fallait détruire le parti bolchevique, renverser le pouvoir des soviets, pour imposer une ligne politique contre-révolutionnaire visant à l'auto-conservation de la bureaucratie constituée. Scot s'était pourtant bien gardé quand il nous avait décrit la défaite de Trotsky (en deux mois !) de nous parler des conditions dans lesquelles les staliniens avaient vaincu. Il ne s'en rappelle maintenant que pour esquisser une orientation politique qui n'a rien de nouveau : déjà à partir de 1924, les social-démocrates et Kautsky ne faisaient plus porter leur critique que sur la question de la démocratie. Ils se réjouissaient par ailleurs de l'abandon par les nouveaux dirigeants du Kremlin des idées. trotskystes de « révolution mondiale ».
A chaque fois que Scot tente d'avancer d'un pas, c'est sur la voie social-démocrate. Cela explique pourquoi il ne va jamais jusqu'au bout. Et pourquoi son introduction est lourde de tant de silences.