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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIER

Un repère : la grève générale de 1926

· Critique communiste, n° 34, octobre 1984 · p. 23-24 · 1 683 mots

<< Combien de fois avez -vous entendu dire que les jeunes d 'aujourd'hui ne sont pas comme leurs pères et leurs grand-pères ... Mais si ces gens qui ont construit ce syndicat pouvaient nous voir aujourd'hui, ils salueraient avec fierté l'exemple de ces jeunes hom -mes et femmes. » (Arthur Scargill, le 15 septembre dernier au rassemblement de Barnsley, Yorkshire).

Ces constructeurs du syndicat dont parlait le leader du NUM, ce sont notamment ceux qui se sont trouvés au cœur de la grève générale de 1926 en Grande-Bretagne. Rappelons brièvement ces événements, si peu connus sur le continent, qui continuent à marquer profondément l'histoire du mouvement ouvrier britannique. Un formidable mouvement d'en bas

Le 30 avril 1926, des affiches annonçant le lock-out jusqu'à ce que les mineurs acceptent une réduction des salaires et une augmentation de la journée de travail étaient placardées dans les puits du pays tout entier. Ce même jour, le gouvernement conservateur Baldwin avait décrété l'état d'urgence et mis en œuvre« l'organisation pour le maintien de l'approvisionnement et des transports».

La bourgeoisie anglaise s'était longuement préparée à cette épreuve de force contre les mineurs et l'ensemble du prolétariat britannique. <<Je crois que tous les travailleurs de ce pays doivent subir une réduction de salaire pour aider l'industrie à se redresser », avait déclaré le Premier ministre au Dai/y Herald, le 31 juillet 1925. Cependant, aux propriétaires de mines qui exigeaient des baisses de salaires immédiates, le gouvernemnt préféra offrir une subvention courant sur neuf mois. ll nomma une Commission royale - présidée par Herbert Samuel - à fin d'enquête et d'arbitrage. En réalité, la bourgeoisie anglaise différait l'épreuve de force pour mieux s'y préparer. La subvention accordée aux patrons miniers arrivait à terme, précisément, le 30 avril 1926.

Durant ces neuf mois, la direction du TUC chercha une solution « honorable et satisfaisante pour tous 11, selon les termes mêmes de J. H. Thomas, président du syndicat des cheminots, en avril 1926. Mais face au lock-out qui frappait les mineurs et à l'état d'urgence, la direction syndicale dut réunir immédiatement une conférence de tous les secteurs syndicaux. Les huit cents délégués, qui représentaient l'entièreté du prolétariat, décidèrent à la quasi-unanimité. de donner au TUC le pouvoir d'appeler à « l'action coordonnée». Le terme de grève générale était soigneusement évité, à cause de sa tonalité révolutionnaire.

Malgré cet appel tardif à l'action, la réponse de la base fut immédiate. Le 3 mai, trois syndicats nationaux seulement sur mille avaient refusé de bouger. Le conseil général des TUC avait projeté deux phases de la grève, laissant en dehors beaucoup de secteurs vitaux. Mais l'enthousiasme de la base assura la quasi-paralysie de l'industrie dès le premier jour. Dans l'un des premiers communiqués, le conseil général affirmait: <<Nous avons reçu de partout des informations qui dépassent toutes nos prévisions. 11 Il donna l'ordre aux «trades concils » (coordinations permanentes regroupant des représentants de tous les syndicats dans une ville) de travailler « conjointement avec » les permanents syndicaux à organiser le conflit «de la manière la plus efficace pour préserver 1 'harmonie et 1 'ordre !!. En pratique, dans beaucoup de cas, les représentants directs des travailleurs d'une ville -et pas seulement les permanents- s'engagèrent dans les organes de coordination. Beaucoup de ces derniers s'intitulèrent « comité central de grève » ou « comité conjoint ». Dans au moins 54 villes -au mécontentement du Conseil général. Ils se proclamèrent « Councils of action » (conseil d'action).

L'ampleur de la coordination au niveau local s'opposa nettement à la timidité et la confusion du sommet. En dépit de leur mandat limité, les comités de grève se chargèrent d'un éventail large d'activités : l'octroi des permis, y compris pour les patrons, pour le transport des biens ; l'organisation des piquets massifs ; les meetings et les loisirs ; l'entraide ; les communications et la propagande. Un certain nombre - onze exactement - se dotèrent de milices ouvrières de défense. Mais en général, l'accent était mis sur les piquets combatifs. Là ou existait une influence communiste, un planning et une organisation élémentaire convertirent l'enthousiasme spontané en instrument efficace à même de battre en brèche l'administration gouvernementale d'urgence (les « civils commissioners »-préfets d'urgence). L'organisation du conseil d'action de Newcastle devenait tellement efficace que le Civil Comrnissioner devait s'adresser au conseil d'action pour lui demander d'assurer les services essentiels.

Une caractéristique de la grève était le

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surgissement d'un grand nombre de bulletins et de feuilles locales pour contrecarrer la propagande gouvernementale. Certaines feuilles étaient distribuées quotidiennement à 1 0 000 exemplaires. L'instruction du Conseil général aux comités et conseils, le 5 mai, « de limiter leurs déclarations sur la situation au matériel fourni par le TUC et de n'ajouter rien d'autre »n'était pas respectée, surtout dans les zones industrielles. Le contenu politique de ces bulletins était inégal mais beaucoup posaient des problèmes décisifs comme la nationalisation des mines, le contrôle ouvrier, etc.

Bien entendu, il ne faut pas exagérer les conséquences de cette auto-organisation ouvrière sur le niveau de conscience politique. Pour de larges secteurs des travailleurs, le conflit restait défensif et revendicatif. La force et les limites de cette auto-organisation furent éprouvées lors du dénouement de la grève. Trahison des TUC

Le 12 mai, neuf jours après le commencement de la grève générale, le conseil général -son aile gauche comprise - accepta la demande gouvernementale d'une reddition sans conditions. L'ordre de grève fut annulé sans engagement gouvernemental, et sans même l'assurance habituelle qu'il n'y aurait pas de représailles contre les grévistes. La décision fut prise après discussion avec Samuel, le président de la Commission royale. Les propositions de Samuel -fin du lock-out et reprise du travail aux conditions antérieures - ne représentaient pas du tout la position gouvernementale, mais le TUC les présenta comme un ultimatum aux mineurs : acceptez-les, ou le TUC annulera la grève.

Les mineurs refusèrent la trahison et le gouvernement n'accepta pas les engagements fictifs de Samuel. La grève dura encore six mois dans les mines jusqu'à ce que la faini et l'isolement complet contraignent les mineurs à reprendre le travail aux conditions patronales.

Sans doute l'existence même du syndicalisme britannique était-il én jeu pendant les trois ou quatre jours qui suivirent la reddition du TUC. Heureusement, les bastions de la classe ouvrière, les cheminots, les dockers etc. n'acceptèrent pas les termes de la reddition négociée en haut. Les grévistes se rallièrent à leurs directions locales pour imposer une reprise sans représailles ou détérioration draconnienne des conditions dans beaucoup de secteurs. Vingt-quatre heures après la fin officielle de la grève, il y avait 1 00 000 grévistes de plus !

Sans engendrer une dynamique linéaire d'auto-organisation politique, la force des conseils et des comités empêchait une défaite débouchant sur un écroulement total de l'organisation syndicale.

Pourtant, les conséquences étaient assez désastreuses. En 19 31, le nombre des syndiqués n'atteint que 4,5 millions contre huit millions en 1921. Chaque année, jusqu'en 1926, 500 000 ouvriers participaient aux grèves. En 1927, ce nombre était tombé à 100 000. Le clou de la victoire du gouvernement et des patrons était enfoncé avec l'adoption de la loi intitulée « Trade Disputes Act» en 1927 -qui (exactement comme la législation de Thatcher) interdisait les grèves de solidarité, limitait le droit de piquet et attaquait les liens organiques entre le Parti travailliste et les syndicats. Plus tard, il y eut un chômage massif, la scission et la défaite humiliante du Parti travailliste en 19 3 1 , et le rétrécissement du Parti communiste 00 000 militants en 1926, 3 000 en 1931). La gauche dans la grève

L'intervention du courant révolutionnaire représenté par le jeune Parti communiste et la tendance combative de gauche, le « Minority movement » qu'il animait, ne contribua pas vraiment à combler les faiblesses de la grève.

Le Parti communiste était fortement marqué par la tradition syndicaliste du mouvement des shop stewards (délégués locaux qui au travers leurs coordinations locales jouaient un rôle décisif dans les grandes luttes de l'après-Première Guerre mondiale) d'où venaient la plupart de ses dirigeants. Il s'était formé dans l'isolement par rapport au grand parti de masse, le Parti travailliste. Le Parti communiste s'avéra incapable de proposer des mots d'ordre politiques et centralisateurs. Surtout il adopta une attitude suiviste envers l'aile gauche de la direction du mouvement.

Le PC invoquait sa petite taille pour justifier sa ligne défensive. Or, il disposait d'une influence de masse, il organisait l'aile gauche, le « Minority Movement », contre l'aile droite. Cette tendance atteignit son point culminant en 1926 avec 57 4 syndicats représentés à sa conférence (y compris les mineurs). Le radicalisme du programme socialiste formel de cette tendance se combina avec une confiance croissante dans les bonnes intentions des dirigeants de gauche. En même temps, le PC n'intervint pas assez vigoureusement dans les rangs du Parti travailliste - autre conséquence de son attitude syndicaliste.

Loin d'être combattues par l'Internationale communiste, ces limites politiques et cet opportunisme du PC britannique furent encouragés par l'attitude de la direction soviétique. «The Anglo-russian Union Comitee » - le comité anglo-russe - avait permis à l'URSS de desserrer l'isolement international dont elle était victime de la part des puissances impérialistes. Mais la direction Staline-Boukharine fit le choix de maintenir cette alliance avec la bureaucratie des TUC, contre la grève générale. Cet épisode est resté dans l'Histoire comme un témoin de l'abandon de la perspective de la révolution mondiale par l'URSS.

Les points communs sont nombreux entre la grève de 1926 et celle de 1984. Les mineurs d'auj ourd'hui ont dépassé en durée le combat de leurs grand-pères ! Mais les parallèles s'imposent également entre Baldwin et Thatcher, la solidarité ouvrière autour des mineurs, la pugnacité du NUM et sa méfiance à l'égard de la direction des TUC. Cette continuité du mouvement ouvrier avec les années vingt s'inscrit en faux contre les arguments pseudo-scientifiques des sociologues « modernes » sur la « mort de la classe ouvrière » et réduit à peu de choses les propos journalistiques sur la futilité et la vanité du long combat engagé par les mineurs britanniques.

Dave Hayes

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