EPUIS maintenant vingt-cinq semaines, le conflit des mineurs domine la scène politique anglaise. Tous les jours, les informations de la télévision et de la radio font leur une des événements de la grève. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi. L'issue du conflit sera aussi importante que le fut la grève générale de 1926 pour déterminer les rapports de forces globaux entre les classes.
Le gouvernement . conservateur doit vaincre le NUM -syndicat national des mineurs, fort de 180 000 membres et dirigé par Arthur Scargillpour diminuer le pouvoir des syndicats. Il lui faut modifier qualitativement le rapport de forces pour imposer des réductions drastiques du niveau de vie des travailleurs actifs en Grande-Bretagne. Un enjeu considérable qui explique l'âpreté de la lutte
L'économie britannique est dans une crise grave. Une victoire du gouvernement conservateur dans ce conflit serait une victoire contre l'avant-garde du mouvement syndical britannique, une catastrophe pour les luttes en défense de l'emploi. Elle scellerait l'utilisation de la loi contre tout syndicat qui tente de s'opposer à la politique monétariste de Thatcher. Une défaite des mineurs signifierait que Thatcher a achevé ce que le travailliste Harold Wilson avait essayé et perdu avec le « In place of strife )) (projet de loi sur les relations industrielles, visant à substituer les accords à la lutte) en 1969, et ce que le conservateur Edouard Heath avait tenté et échoué avec l'« Industrial Relations act)) en 1974: une restriction effective du pouvoir d'organisation du mouvement syndical britannique.
D'un autre côté, s'incliner devant le NU M signifierait une catastrophe pour les conservateurs. Ce serait le début de la fin pour le gouvernement Thatcher. Le destin de la dernière administration conservatrice qui se mesura aux mineurs en 19 72 et 19 7 4 est trop récent pour ne laisser aucun doute dans la tête des gens sur l'avenir politique de Thatcher si elle aussi échouait. C'est pour cela que nous assistons aujourd'hui en Grande-Bretagne à une bataille de classe aussi acharnée.
Les tribunaux, la police et les brigades anti-émeutes ont élevé la violence d'Etat à un niveau
Janine INGLEFIELD jamais atteint ces derniers temps lors de con~its industriels. Deux mineurs ont été tués. 6 000 mmeurs ont été arrêtés, des femmes de mineurs ont été arrêtées et parmi elles madame Scargill. Le président du NUM pour le Kent, Makom Pitt, a été emprisonné pour avoir rompu les conditions de sa liberté sous caution. Les médias anglaises atteignent l'hystérie. Des deux côtés, on connaît le prix de la défaite. Des deux côtés - le NUM, et le gouvernement avec le Conseil national des charbonnages (CNB) -. on semble déterminé à ne pas céder.
Les gouvernements capitalistes de la CEE ont une approche commune des restructurations des grandes industries de base. La bataille des mineurs britanniques est la pointe avancée du combat contre leurs plans d'austérité. Si le monétarisme rigide de Thatcher peut effectivement être défait en Angleterre, ce sera alors un énorme encouragement à la bataille des 35 heures en Allemagne, à la défense de l'échelle mobile des salaires en Italie, au refus des plans de Mitterrand pour la sidérurgie en France. C'est pourquoi il est vital que le mouvement ouvrier européen se joigne à la cause des mineurs, non seulement par un soutien financier et moral, mais en menant campagne pour l'arrêt des importations de charbon en Angleterre. Ce serait la plus importante des contributions internationales que les ouvriers pourraient faire pour la victoire de cette grève.
La raison immédiate de la grève, qui a commencé le 12 mars 1984, a été l'annonce du plan de fermeture des puits par le CNB. Vingt puits devaient être arrêtés et 20 000 emplois supprimés l'année suivante. De fait, comme l'a montré Arthur Scargill au cours de la grève, ce n'était là que la partie visible de l'iceberg. Le Conseil des charbonnages voulait licencier bien plus de mineurs pendant les quatre années à venir. La productivité doit augmenter · de 4 % l'an jusqu'en 1988. C'est pourquoi le CNB est en train de réorganiser ses puits les plus productifs, en les reliant sous terre et en regroupant ses moyens de transport et de stockage. Dans le seul secteur de Barnsley, le résultat de cette politique a été un accroissement de l'extraction de 21 % en trois ans et une réduction de 12 % du nombre de travailleurs. En O\ltre, le CNB veut fermer les puits dont la production - 25 millions de tonnes- est la plus onéreuse, au profit d'autres dont l'exploitation est à moindre coût. C'est cette dernière forme de rationalisation qui aura les effets les plus dramatiques pour les mineurs. Au nouveau super puits de Selby dans le Yorkshire chaque mineur extrait douze tonnes de charbon par brigade. La
moyenne est actuellement de 2,5 tonnes par mineur dans les charbonnages.
Les effets combinés de ces changements ont été calculés par un groupe de professeurs de l'univervi_té de Bradford d'après les données du CNB : 1ls prévoient une réduction de 1 00 000 emplois - sur un total de 180 000 travailleurs- d'ici 1988. lan Lloyd, un député conservateur qui préside le ~< Select committee on energy » a confirmé les concluswns du groupe de Bradford. Interrogé en juillet par la télévision du Yorkshire pour savoir si le nombre des mineurs pouvait être réduit de 80 000 d'ici à cinq ans, il a répondu : « oui, c'est de cet ordre-là».
Les ruptures répétées des pourparlers entre le NUM et le Conseil des charbonnages révèlent plus clairement ce qui est politiquement en jeu dans ce conflit. Ce 1 qui est économique pour Thatcher et le conseil des Charbonnagés ne l'est pas pour les mineurs et leurs familles . Le refus inébranlable du NUM d'accepter la philosophie de marché du gouvernement Thatcher a donné à cette lutte son caractère extraordinaire. Pas de fermeture de puits sur de prétendues bases économiques mais uniquement si les veines sont épuisées, voilà le cri de guerre du NUM . Ce dernier souligne que le charbon est vital comme source d'éuergie bon marché. La seule raison qui rende la charbon britannique non compétitif, c'est l'attachement dogmatique de Thatcher à l'économie de libre marché qui l'a amenée à arrêter la subvention à la production au niveau pratiqué par les autres gouvernements européens. Le mouvement ouvrier face à Thatcher
Depuis 1979, le mouvement ouvrier britannique a essayé de résister aux attaques du gouvernement conservateur. Les travailleurs de l'automobile, les sidérurgistes, les travailleurs de la santé, les syndicats des transports sont tous entrés en lutte et, exceptées des concessions mineures, ont dû reculer devant les conservateurs. Pendant que Thatcher restait ferme, les dirigeants du TUC (Tracte Union Congress, la confédération syndicale) biaisaient.
Depuis la réélection de Thatcher en juin 1983, on assiste à de nouvelles attaques contre les syndicats. La bataille du NGA (syndicat des travailleurs de l'imprimerie) qui défendait le « closed-shop » (monopole syndical sur l'embauche) et l'interdiction ?es syn~1cats dans les services civils du GCHQ (statwn rad1o de l'espionnage britannique) ont montré quels étaient les enjeux de cette escalade. Ce ne sont pas simplement les salaires et les emplois que gouvernement et patronat essaient de réduire, mais l'existence même de syndicats effectifs. Même l'aile droite dominante au conseil du TUC a été forcée d'organiser une jo':lrnée de protestation contre l'interdiction des syndicats au GCHQ.
Ce qui est unique dans le conflit actuel, c'est le refus de tout compromis adopté par les dirige.ants d~s mineurs. Sachant dès le départ que cette bataille alla1t être politique, le NUM a basé sa campagne dans les zones militantes les plus touchées par les fermetures des puits en résistant aux demandes de la presse b~urgeoise et à celles de l'aile droit~ .du d'orgamser un vote. A la conférence des delegues a Sheffield, les dirigeants du NUM ont remporté la bataill~ pour rejeter cette demande et l'approbation des actwns de zone. Comme le déclarait, dans Socialist action Gournal publié par des militants révolutionnaires membres du Parti travailliste), le secrétaire de la zone du Kent, Jack Collins : 11 Pourquoi les mineurs qui ne sont pas confro ntés à des licenciements immédiats devraient-ils arrèter l'action de ce ux qui luttent pour défendre leur emploi ? » Des piquets de grève volants on~ ~~é immédiatement répartis dans toutes les zones m1meres et dans tous les endroits où se traitent du charbon et du minerai de fer. Dès le départ, le travail des piquets a été plus dur qu'en 1972 ou 1974.- Non seuleme!lt à cause de la division existant à l'intérieur des syndicats (dans la zone de Nittingghamshire, le syndicat est plus conservateur, il a accepté des bonifications liées à la productivité, et le charbon est plus compétitif. Après s'être mise en grève pour une semaine, cette zone a voté la reprise du travail), mais aussi ils ont dû affronter I'ISTC, le syndicat du fer à l'attitude ouvertement jaune. Bill Sirs a constamment déclaré pendant tout le conflit que u le fer ne devait pas ètre sacrifié sur l'autel du charbon » et que les ouvriers du fer devaient traverser les piquets des mineurs pour maintenir les aciéries ouvertes. Ainsi, à Ravenscraig, en
Ecosse, à Orgreave dans le sud Yorkshire et à Port
Talbot dans le sud du pays de Galles, pendant que les mineurs se battaient avec la police autour des piquets de grève, les porte-parole de I'ISTC ordonnaient à leu rs membres de jouer les briseurs de grève.
Des accords locaux ont aussi été passés entre le
NUM et la direction de l'ISTC pour limiter la production d'acier. C'était saper la campagne visant à stopper tout mouvement de charbon et d'acier dans le pays. Même après les plus sanglants affrontements, ceux de Orgreave le 18 juin, les piquets de masse n'ont pu obtenir qu'un arrêt temporaire du transport de coke d'Orgreave aux usines de BSC ~ Scunthorpe.
Derrière les leaders de l'ISTC, on trouve bien entendu le Conseil général des TUC dont le silence dans ce conflit est un scandale. Le NUM a décidé de laisser le conflit hors du contrôle du TUC, redoutant une trahison similaire à d'autres conflits. li a cherché à négocier indépendamment avec le Conseil des charbonnages en laissant les membres du Conseil général des
TUC en dehors, tant que ses demandes ne seraient pas reçues.
Voyant que la bataille se prolongerait en hiver, les dirigeants du NUM ont préparé le combat contre l'aile droite au congrès des TUC, où les chances de l'emporter sont plus grandes qu'au Conseil général.
L'intransigeance des mineurs crée certains problèmes aux conservateurs, mais c'est là une bataille qu'ils ne peuvent se permettre de perdre. En juillet, le chancelier de l'Echiquier déclarait que 400 millions de livres étaient « un investissement rentable » des deniers publics pour assurer la défaite du NUM. Dans le numéro d'août du New Statesman, George Balzyca, John Harrison et Bob Morgan écrivent qu'il s'agit là d'une sous-estimation du coût de cette grève. Le coût réel est plus près de l ,4 milliard de livres. Cet argent provient des réserves du fonds de prévoyance que les conservateurs avaient déjà utilisé pour la Guerre des Malouines. Comme le dit Samuel Brittan, l'économiste du Financial Times, « Si quelquè chose est un investissement à long terme pour l'Angleterre c'est le combat contre le Scargillisme. C'est un investissement qui justifie largement l'utilisation des fonds de prévoyance. ))
Mais ce n'est pas uniquement le coût économique du conflit qui inquiète les conservateurs. C'est aussi SOfl coût politique. Les travaillistes viennent d'arriver en tête des sondages d'opinion après avoir touché le fond en juin 1983. Les menaces de suppression de certains conseils municipaux (tenus par la gauche travailliste, comme le Conseil du grand Londres) et les tentatives de sanctions contre les municipalités travaillistes « vivant au-dessus de leurs moyens » (celle de Liverpool notamment qui maintient d'importants programmes sociaux et des impôts locaux très bas), sont en train de donner aux conservateurs un label de totalitarisme. Les voix se déplacent des conservateurs vers les travaillistes mais aussi, dans le sud, vers l'alliance SPD-Libéraux.
Par dessus tout, les conservateurs ont peur d'une action concertée des syndicats derrière le NUM. Des mouvements de panique ont touché les places financières quand les dockers se sont mis en grève pendant deux semaines pour protester contre l'utilisation de main-d'œuvre jaune pour décharger du minerai de fer aux docks de Immigham dans le Humberside. Le gouvernement est intervenu dès le début du conflit pour arriver rapidement à un accord lors des revendications salariales des cheminots. La presse conservatrice jouera sur les divisions du mouvement, pour autant qu'elles serviront à freiner une large action de classe en plein essor. Scargill et les bennistes
Arthur Scargill est un dirigeant syndical social-démocrate de gauche, un bureaucrate, mais c'est quelqu'un qui a refusé tout compromis dans ce conflit dès le premier jour. Le prestige de Scargill est immense chez les mineurs. Depuis longtemps, quel autre leader syndical a été arrêté, frappé par la police dans les piquets de grève ? Qui d'autre est resté avec les
piquets en leur demandant de résister aux charges des policiers à cheval accompagnés de chiens ?
Scargill se situe dans le même cadre politique que le courant Benn du Parti travailliste. La différence, c'est qu'il est un leader syndical et que les autres sont au Parlement. Il y a une division du travail mais les deux ont la perspective d'un gouvernement de la gauche du Parti travailliste pour résoudre les problèmes de la classe ouvrière. Quand Scargill appelle à la formation d'un gouvernement travailliste qui soit à la classe ouvrière ce que Thatcher est à la classe bourgeoise, il pense à un gouvernement dirigé par Benn. Les mineurs et leurs familles se reconnaissent dans ce cadre, même si leurs actions vont souvent plus loin que Scargill, comme ce fut le cas avec les barricades érigées à Orgreave pour stopper les charges de la police montée contre les piquets de grève.
Le développement du courant gauche de Tony Benn au Parlement, les mineurs menés par Scargill et Livingstone faisant campagne pour défendre le Conseil du Grand Londres et les conseillers municipaux, voilà une combinaison inquiétante pour la bourgeoisie britannique, précisément parce que derrière ces leaders, il y a des milliers de gens. Voilà une alliance que l'aile droite du Parti travailliste est aujourd'hui incapable de détruire. Le changement de l'exergue du Dai/y Mirror (racheté pour 113 millions de livres par Robert Maxell) passé de 11 En avant avec le peuple >> à 11 En avant avec la Grande-Bretagne >> illustre parfaitement cette nouvelle offensive idéologique contre la « gauche extra-parlementaire » dirigée par ces « cinglés » de Scargill et Benn, dans la perspective du congrès du TUC et de la conférence du Parti travailliste. Le Dai/y Mirror s'est ensuite lancé dans une campagne pour soutenir les mesures de Kinnock - le dirigeant travailliste - qui visent à favoriser les députés de l'aile droite du parti dans le processus de sélection électorale. Lui-même fils de mineur, Neil Kinnock a mis l'accent sur l'aspect humanitaire du conflit, en se gardant bien de défendre l'action extra-parlementaire. Après être intervenu pour soutenir l'idée d'un vote national contre l'exécutif du NUM, il est passé à la dénonciation de la violence sous toutes ses formes dans les piquets de grève, en disant que ce comportement violent n'avait rien à voir avec le syndicalisme « britannique ». Cette campagne de défense faite au nom du syndicalisme « britannique » a pris des proportions démesurées
--------quand, juste deux semaines avant le congrès d~s TUC, il a déclaré qu'une grève « big-bang » ne seratt qu'une « monumentale loterie », qu'elle ne serait pas soutenue par les dirigeants du syndicat ou les syndiqués, et que cette idée relevait plus du syndicalisme « continental» que des traditions britanniques. C'est là l'attaque la plus directe contre la gauche du syndicat, car celle-ci fait campagne au congrès du TUC pour ce « big bang», c'est-à-dire une grève générale de vingt-quatre heures.
Mais Neil Kinnock n'a pas limité ses attaques contre l'action extra-parlementaire des mineurs. C'est ainsi qu'il a conseillé aux membres du conseil municipal de Liverpool d'accepter l'augmentation de 70 % des impôts, avant que ·les conservateurs ne soient obligés de faire marche arrière avec des concessions. Kinnock a dû se taire.
A l'opposé de cette attitude, nous trouvons celle du courant de Benn. Après avoir concentré ses campagnes sur les réformes internes au Parti travailliste entre 1979 et 1982, ce courant a entrepris d'approfondir son influence dans le mouvement de masse contre les Tories. Ces six derniers mois plus particulièrement, nous avons assisté à une campagne pour la défense de l'action extra-parlementaire des députés et des conseils municipaux appartenant à la gauche travailliste. Ce fut le cas pour Greenham Common, pour les piquets de grève des mineurs, les manifestations de rue à Liverpool, et encore plus récemment, la claire condamnation par Benn du meurtre perpétré par les RUC (corps de police) en Irlande du Nord: le jeune catholique Sean Downes tué par une balle en caoutchouc. Benn a fait là le lien entre le sort réservé à la communauté nationaliste à Belfast et les communautés minières à Chersterfield ou dans d'autres zones minières en Angleterre. Cette intervention a été suivie de l'annonce d'un projet de loi le l 7 août, prévoyant le retrait des troupes d'Irlande du Nord. Désormais, les plus militants des représentants des mineurs font cette même relation dans leurs meetings en Grande-Bretagne.
La faiblesse de la gauche Scargill-Benn reste néanmoins au niveau de l'organisation, dans le Parti travailliste comme, plus clairement encore, dans les syndicats. Les dirigeants de la gauche syndicale se sont rencontrés pour préparer le très important congrès du TUC début septembre. Mais les militants ne l'ont pas fait. Cela signifie que personne n'a organisé la bataille à l'intérieur des syndicats dominés par la droite : l'ISTC (acier), le AUEW et l'EEPTU (électriciens), tous ceux où l'on pourrait l'emporter dans ce conflit en prenant l'initiative. Comme traditionnellement tous les leaders de la gauche travailliste, Benn et Scargill ont pour principale faiblesse une absence d'organisation de leur base de masse au moment même où celle-ci s'avérerait cruciale. Les femmes
La traditionnelle division entre hommes et femmes a commencé à être surmontée pendant ce conflit. Les communautés minières en Grande-Bretagne ont une tradition de résistance. Mais cette tradition a toujours été identifiée comme étant une tradition d'hommes, car depuis la fin du dix-neuvième siècle il
n'y a plus de femmes qui travaillent au fond des puits. Il est bien sûr faux de dire que cette résistance est restée confinée aux hommes même au cours de ce siècle. En 1926, les femmes avaient organisé des cantines, des collectes d'argent. Des activités similaires s'étaient déroulées pendant les grèves, plus courtes, du début des années soixante-dix.
Mais cette fois-ci, les femmes ne se sont pas contentées de faire « la politique-nourriture », même si elles ont commencé par là. Dans cette grève, elles ont participé à toutes les activités du conflit, depuis les piquets de grève jusqu'aux manifestations et aux prises de parole en public. Et maintenant, elles n'ont pas seulement organisé des comités femmes de soutien dans chacune des quatorze zones minières concernées, comités coordonnés sur une base régionale ; elles ont également un centre de coordination nationale femmes établi par le NUM.
Le 11 août, à Londres, a eu lieu une manifestation de 20 000 femmes, soutenue par le NUM, contre les fermetures de puits. Comme l'a déclaré Scargill lors de la manifestation «rien de tel n'avait j amais été vu en europe ». Les femmes sont une force visible dans cette grève. Leurs représentantes vont être consultées lors des nouvelles actions de la grève qui doivent être prises par l'exécutif national.
Tous les mineurs ont commencé à apprécier l'efficacité de l'organisation des femmes. Il y a encore des contradictions entre les mineurs et leurs compagnes, mais les mineurs les plus radicaux se rendent bien compte de l'indispensable contribution des femmes. A Nottingham, ils disaient que les femmes font de bien meilleurs piquets de grève pour trois raisons : les policiers les arrêtent de moins bonne grâce sur les autoroutes; la police pense qu'il est plus difficile de justifier des heurts avec des piquets composés de femmes ; et les jaunes ont bien plus honte de passer à travers les piquets de femmes de mineurs qui ont faim que quand il s'agit de leurs maris.
Les femmes ont confronté les mineurs à leur rôle domestique dans ce conflit. A Leicester, dès la première réunion du comité femmes de soutien, elles ont invité les hommes à venir avec elles ... pour garder les enfants. A la première manifestation nationale des «Femmes contre les fermetures de puits» qui s'est tenue à Barnsley le 12 mai, le silence s'est fait parmi la manifestation quand Maureen Douglas a pris la parole et dit aux mineurs que lancer des slogans sexistes dans la rue et dans les bureaux pendant les manifestations dégradait toutes les femmes ; que toutes les femmes devaient être traitées en égales.
La machine de propagande du gouvernement conservateur, la presse, la télévision aiment à présenter les mineurs comme « les bœufs » de Scargill. Leur tâche est rendue plus difficile avec la mobilisation de ces femmes de tous âges qui soutiennent leurs maris. Les femmes ont souvent de meilleurs contacts dans les communautés minières et sur les autres lieux de travail que les hommes et elles ont démontré combien elles pouvaient être efficaces pour mobiliser le soutien de la classe ouvrière.
La mobilisation des femmes dans cette grève reflète et approfondit un processus beaucoup plus large de radicalisation qui touche les femmes de la
société britannique aujourd'hui. Les femmes n'ont pas accepté d'être mises hors du marché du travail par la récession. Elles se sont accrochées à ces emplois à temps partiel si mal payés car elles en ont terriblement besoin. Voulant résister aux attaques des conservateurs dont elles ont fait si durement l'expérience, elles ont rejoint les syndicats, le mouvement de la paix et le Parti travailliste. Elles sont entrées dans la bataille avec la gauche du parti, transformant les organisations de femmes du mouvement ouvrier en autant d'armes pour la lutte. La masse des femmes s'éloigne de son soutien traditionnel au Parti conservateur. Les femmes sont partie prenante de toutes les grèves et sont en train de devenir une force majeure dans la recomposition des forces politiques anglaises. Le mouvement ouvrier britannique, et particulièrement sa gauche, est enfin forcé de faire sienne la cause des femmP~ Nouvelles étapes
Au congrès du TUC de Brighton, le NUM a passé un accord avec la direction, et une résolution soutenant la lutte des mineurs et appelant les autres travailleurs à respecter leurs piquets de grève est passée à vingt voix éontre une. C'était la première fois que de tels pourparlers avaient lieu entre le TUC et le NUM et le résutat est un appui, formel, de la défense de l'emploi faite par le NUM . Eric Hammond du syndicat des électriciens (EEPTU) et Bill Sirs du syndicat · de l'acier (ISTC) sont intervenus ouvertement contre les mineurs et ont déclaré que leurs adhérents n'engageraient aucune action de soutien aux mineurs. Mais ils ont été isolés sur cette question.
La clé de la victoire pour ce conflit, c'est de savoir si toutes ces jolies paroles vont se transformer en action. La grève des dockers qui s'est déclenchée contre l'utilisation de main-d'œuvre non syndiquée par la British Steel Corporation pour décharger le charbon, a continué pendant deux semaines, mais une importante minorité (6 400 contre 7 000 dockers en grève) travaille toujours normalement. Les dirigeants des ouvriers travaillant dans les centrales électriques se sont rencontrés pour discuter de l'action à entreprendre pour soutenir les mineurs. Ces derniers se tournent particulièrement vers l'action que pourraient entreprendre les 20 000 électriciens membres du syndicat des services publics GMBATU maintenant que les dirigeants de l'EEPTU ont ouvertement exprimé leur position de « jaunes ».
A l'approche des mois d'hiver, l'issue cruciale du conflit se trouve dans les mouvements de charbon des puits vers les centrales électriques. C'est là que la résolution du TUC sera le plus sérieusement mise à l'épreuve. Le NUM devra compter sur sa propre préparation pour organiser les actions de solidarité car la composition du conseil général du TUC ne se prête pas à un soutien actif, à la mobilisation en défense des emplois et des droits des travailleurs contre ce gouvernement.
U n autre danger immédiat menace le NUM, qui fait partie du prix à payer pour l'unité réalisée au congrès du TUC. Ce dernier a désormais la main dans le conflit et la direction centre-droit veut négocier un accord aussi vite que possible avec le CNB, mais pas sur les bases intransigeantes qui sont celles du NUM et de Scargill. La direction du TUC ne serait sans doute pas heureuse de voir le NUM « détruit », mais elle ne manifeste aucun enthousiasme particulier pour une victoire obtenue par des moyens extra-parlementaires à la Scargill. La nouvelle droite réaliste, plaidant pour des pourparlers avec les conservateurs et un éloignement des syndicats du Parti travailliste, a profité du congrès de 1983. Même si aujourd'hui la confrontation des conservateurs et des mineurs met en échec cette stratégie, celle-ci n'a pas été abandonnée. La gauche doit maintenant s'organiser et combattre pour une alternative claire à cette politique de collaboration de classes. Le fait que les leaders du TUC n'aient pas eu à payer, lors du congrès de septembre, leur attitude pendant le conflit du NGA (ils avaient refusé de soutenir les ouvriers luttant contre un patron qui utilisait la législation « antisyndicale » des conservateurs et les tribunaux pour casser le « closed shop ») illustre parfaitement la faiblesse de la gauche.
Le Syndicat national des mineurs a aujourd'hui une place unique pour commencer à mettre la gauche à l'offensive dans le mouvement syndical britannique. Il a dirigé une bataille magnifique contre le plan de fermeture des puits de Mac Grégor. Il a commencé à démontrer qu'il existe une alternative au monétarisme du gouvernement Thatcher et à la collaboration de classe du TUC. Il a l'autorité suffisante pour en appeler directement à la base des syndicats afin que ceux-ci organisent le soutien. Il a également l'appui de la gauche du Parti travailliste pour prendre des initiatives politiques, comme par exemple l'appel à organiser une manifestation nationale, qui commencerait réellement à faire pression sur le TUC et la direction du Parti travailliste pour une action de grève générale. ·
Mais pour faire tout cela, il est nécessaire de surmonter beaucoup des divisions traditionnelles du mouvement ouvrier entre le syndicat et le groupe parlementaire, entre la direction et la base des syndicats. Le Journal Socialist Action adresse à Scargill et aux leaders de la gauche cette exigence : il est maintenant temps d'organiser votre base comme jamais vous ne l'avez fait auparavant. C'est uniquement par cette voie que la victoire sera acquise, et non la défaite.