USQU' A quelle dérive la direction confédérale amènera-t-elle la CFDT ? De plus en plus de militants et d'observateurs se posent cette question, lourde de conséquences pour le mouvement ouvrier français tout entier. Au moment où se dessinent les enjeux du prochain congrès confédéral, en juin 1985 à Bordeaux, nous avons tenu à faire le point.
Avant même que la résolution d'orientation ne soit rendue publique, Libération s'est fait l'écho de sa première mise en forme. Le quotidien lié à la « deuxième gauche » et à la fondation Saint-Simon a en effet rendu publics de larges extraits du rapport présenté par Edmond Maire au Conseil national confédéral (l) d'avril 1984. Depuis, ce texte a été diffusé, en partie corrigé, par Syndicalisme hebdo (2). Nous nous appuierons sur ces textes et sur divers articles publiés par des membres de la direction confédérale pour délimiter les contours et la portée du véritable 11 retournement d'orientation »0) opéré pat la direction de la CFDT.
Reconnaissons-le dès l'abord : pour ceux qui sont extérieurs à la CFDT, se repérer dans la succession des prises de position de sa direction relève du prodige. S'agit-il d'une organisation syndicale ? Ou d'un club formulant des idées pour un « consensus social » ? La CFDT a-t-elle pour but, comme elle le dit encore parfois, le « socialisme autogestionnaire » ? Et en quoi ce socialisme-là implique-t-il d'en finir avec le capitalisme ?
Pour les militants CFDT eux-mêmes ces questions se posent : comme si · les multiples initiatives de leur direction confédérale les rendaient plus ou moins étrangers à leur propre organisation. Dans la pratique syndicale, de surcroît, plusieurs préoccupations s'ajoutent au désarroi
Pierre REME sur le plan idéologique et politique : la confédération semble plus relayer l'action et les hésitations gouvernementales que ce que disent et ressentent les travailleurs à la base. Avec une conséquence : le risque de voir l'outil syndical amoindri sinon détruit. Bref, on est loin de l'ambition qu'Edmond Maire proposait en mai 1982, au 39e congrès confédéral à Metz : loin de devenir plus ou moins vite « la première centrale ouvrière du pays », la CFDT va mal et ses équipes militantes sont souvent affaiblies ou en crise.
D'après Edmond Maire, la raison d'être de son rapport est justement de redonner une perspective d'ensemble à son organisation. A l'examen, nous verrons qu'en réalité ce texte rompt totalement avec les bases mêmes d'une orientation de lutte de classe.
Nous nous en tiendrons à quelques questions essentielles : l'analyse de classe du patronat; l'objectif de l'appropriation collective des moyens de production ; le syndicat comme instmment de mobilisation de la classe ouvrière ou comme sorte de « corps intermédiaire » intégré à l'Etat.. . Sur tous ces points, des ruptures sont opérées par Edmond Maire. Elles visent en fait à faciliter une nouvelle homogénéité de l'appareil confédéral.
Cependant, la lecture de ce rapport a provoqué des interrogations diverses sur sa signification. Certains y voient ·« un texte vide » : il n'aurait d'autre fonction que d'éviter d'avoir une orientation prectse, afin de pouvoir diriger empiriquement, à la godille, la barque syndicale. D'autres y trouvent quelques qualités à côté de gros défauts, et se demandent quelle est la bonne interprétation (ils . savent : d'expérience qu'Edmond Maire sait « avancer masqué »).
Les uns comme les autres ont quelques raisons à s'être impatientés:
1. Conseil national confédéral: parlement de la CFDT réunissant plusieurs fois par an les responsal>les des fédérations et des régions. ·
2. ''Syndicalisme hel>do" des 7, 14, 28 juin et du 12 juillet 1984.
3. L'expression est empruntée à Guy Rol>ert, secrétaire de la région CFDTBasse-Normandie.
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plus d'une fois le rapport du secrétaire général affirme tout et son contraire. Mais toujours afin d'embrouiller ce qui devrait être clair. La classe ouvrière existe-t-elle ?
«Existe-t-il une classe ouvrière ? », demande Edmond Maire. Il s'empresse de reprendre le refrain sur la « classe ouvrière éclatée >> : 11 Les chômeurs et les actifs, le jeune immigré au contrat précaire et le salarié adulte d'un secteur protégé font-ils partie d'une mème classe ? » Pour faire bonne mesure, il empile quelques autres arguments : 11 La conscience de classe atténuée » et 11 la solidarité de classe qui n'est pas donnée spontanément ». Cela lui permet de porter fort loin les doutes: 11 Sans conscience de classe et object({s convergents, il n'y a pas de lutte de classe » ... 11 mais volonté de pouvoir et corporatismes ».
Comment le syndicat existera-t-il, est-on amené alors à se demander, si les bases mêmes d'un mouvement ouvrier ont ainsi disparu ? Le rapporteur, quelques pages plus loin, s'empresse de repriser ce vilain accroc au fondement même du syndicalisme : 11 La diversité que nous constatons chez les salariés n'empêche pas ces derniers de vivre une même exploitation et une même domination. » Qu'a donc gagné Edmond Maire à déchirer le discours syndical pour le rapetasser ensuite ? Les syndicalistes y perdent leur boussole. Leur direction impose une nouvelle logique : puisque l'exploitation divise les travailleurs entre eux, il ne s'agit plus, selon Edmond Maire, de construire l'unité à partir des luttes contre l'exploitation mais en fonction d'un projet social qui plane au-dessus des classes, extérieur à une analyse de l'exploitation.
Les contradictions dans lesquelles il se débat pour analyser le patronat le confirment. En effet, le rapporteur s'acharne à établir une« classification des patrons », en plus ou moins modernes et ouverts ou archaïques. Malgré toute sa bonne volonté, il est bien contraint de constater leur unité essentielle : 11 Il s'agit de différences de comportements qui n'empêchent pas ces divers patronats d'avoir finalement des critères de gestion communs : rentabilité financière et puissance de l'entreprise. » Constat somme toute banal : il y a les propriétaires des moyens de production, qui agissent en fonction des règles de l'économie capitaliste et, de l'autre côté, ceux qui « vivent une même exploitation et une même domination ». En suivant une telle voie, le secrétaire général de la CFDT tombe presque nez-à-nez avec ces vieilles notions de « classe ouvrière », de « lutte de classe », etc.
Pour éviter une aussi fâcheuse rencontre, il tourne vite dans la première rue venue à sa droite ; et c'est une impasse. Les ad versa ires deviennent des partenaires
Edmond Maire ne veut pas une solution qui passe par la lutte des classes. Il cherche un moyen propre à conserver et à corriger le système : une redéfinition des rôles des patrons, de l'Etat, des syndicats, et un réaménagement de leurs relations. Il précise en quoi cela consiste pour l'entreprise, l'« appropriation sociale », le plan et le socialisme autogestionnaire. Citons-le brièvement. • 11 Dans l'entreprise, la responsabilité collective des travailleurs n'élimine pas la fonction propre du chef d'entreprise. Des rapports contractuels à la fois économiques et sociaux s'établissent entre toutes les parties concernées : plan, région, chef d'en!reprise, collectivité des travailleurs. Ces rapports répartissent les attributs actue.llement conférés à la propriété en fonction de ce que chacun apporte de spécifique à la collectivité. »(Syndicalisme hebdo du 28 juin 1984, p. XIV).
On comprend bien que, du point de vue patronal, les travailleurs apportent quelque chose de « spécifique » ... Mais, du point de vue des exploités, quel est l'« apport spécifique» de messieurs les chefs d'entreprise ? Faudra-t-il les appeler comme en allemand « donneurs de travail » (arbeit-geber) alors que les ouvriers, eux, seraient des « preneurs de travail » (arbeit-nehmer) ? Ce serait vraiment un grand bond en arrière : Marx, erl son temps, polémiqua contre de telles idées dans lesquelles il voyait la domination des idées bourgeoises, qui présentent le monde de l'exploitation à l'inverse de ce qu'il est.
Exagération due à la polémique, peuvent se dire quelques lecteurs. Et pourtant non : la définition donnée de l'« appropriation sociale» le montre. • Par « appropnat10n sociale », la CFDT avait signifié jusqu'en 1978 (et pour la minorité CFTC autrefois) que l'expropriation des propriétaires des moyens de production devait s'accompagner d'une démocratisation des formes de gestion et de décision permettant aux travailleurs d'exercer le pouvoir réel.
Aujourd'hui, la formule qu'en donne Edmond Maire ne remet pas en cause la. propriété des moyens de production. Au lieu d'une analyse objective de la réalité de la société capitaliste, il veut seulement limiter les pouvoirs conférés à la propriété privée : <<Pour la CFDT, la propriété privée des moyens de production est condamnable en ce que, dans son principe originel, elle confère un monopole de la décision -sur le quoi produire, le comment produire, le répartir les gains réalisés - aux détenteurs de la propriété ou à leurs représentants. »(S. H. du 28 juin 1984, p. 13). Ce qui est « condamnable » peut être corrigé, du moins 11 dans les pays capitalistes à structure démocratique ». Cette correction, c'est la démarche contractuelle affirme Edmond Maire... Qu'il nous soit donc permis de lui demander quelle est la force contractuelle non seulement des deux millions et demi de chômeurs, mais encore, en période de chantage à l'emploi, de la moitié des travailleurs du privé employés par des entreprises de moins de cinquante salariés ..
Ce n'est sûrement pas là son problème. Car au-delà de la diversité des comportements patronaux, il se contente de dénoncer leur recherche commune du profit sans jamais analyser la domination de classe, les formes d'exploitation, les conditions de lutte... Est-ce son absence d'analyse qui l'aveugle? Ou bien la volonté de s'intégrer au jeu des institutions actuelles qui pervertit l'analyse? Une chose est sûre : son projet d'avenir pour le syndicalisme n'a plus grand chose de commun avec la lutte de classes. • Ses contradictions au sujet de la planification démocratique le confirment et l'illustrent. 11 Dans une économie aussi ouverte sur l'extérieur lit-on tout d'abord, il est illusoire d~ vouloir décider une évolution quantitative des biens produits cinq ans à l'avance. »Trois lignes plus loin, c'est le contraire : « Plus le~ échanges internationaux entrainent d 'incertitu-
- - - - - - - - - - - - - - - - - - -- --des, plus il est nécessaire que des priorités soient établies, que des programmes, économiques et sociaux prioritaires soient mis en œuvre. »(Syndicalisme hebdo du 21 juin, p. XII).
Comment un tel objectif, qualifié d'« illusoire » se réalise-t-il ? << Grâce à une implication et une confrontation étroite entre toutes les forces en'· présence. » Car <<le plan démocra -·· tique est un plan contractuel »(id.). Et ce plan <<reste un promoteur irremplaçable d'un développement harmonieux ». Voire ! Comment peut donc se réaliser une « harmonisation », même « contractuelle », entre << les chômeurs et les actifs, le jeune immigré au statut précaire, le salarié adulte d'un secteur protégé »et, aussi, « les patronats )) que la direction confédérale a le souci de traiter « dans leur diversité )) ? Les besoins individuels des travailleurs subissant la crise sont-ils compatibles avec les objectifs et les comportements d'au moins une grande partie du patronat afin qu'un plan contractuel soit possible?
Nul ne peut savoir, dans le contexte, si Edmond Maire parle du plan actuel, avec son maintien du chômage et sa baisse du niveau de vie des couches populaires ; avec aussi, pour qu'ils puissent investir, un développement « harmonieux » des profits de messieurs les patrons ! Peut-être parle-t-il en fait d'un projet de planification qui serait celui de la CFDT ? Dans ce cas, deux choses demeurent troublantes.
Tout d'abord un silence: il n'est jamais dit que le préalable à une véritable planification est que la bourgeoisie ne dirige plus, ce qui passe par la socialisation des moyens de production, autrement dit une appropriation collective accompagnée de la démocratisation, comme la CFDT a pu le souligner avec force pendant des années. Parler de procédures « démocratisées » sans procéder d'abord à la socialisation c'est appeler le loup, libre dans la bergerie, à se comporter humainement. Discours sans effet, sauf pour les brebis qu'il risque d'endormir.
Silence aggravé par une ambiguïté. En effet, une différence entre le rapport initial au conseil national confédéral et le texte publié par Syndicalisme hebdo mérite d'être notée. « Une fois les orientations du plan arrêtées, disait le rapport, il faut les faire progresser par des engagements contractuels concernant la puissance publique, les régions, les forces économiques et syndicales. )) Une telle impiication des forces syndicales aurait été, n'en doutons pas, une sorte de garantie pour le patronat : en avant vers une formule d'investissements, plus ou moins discutés, aboutissant à un accord pluri-annuel de modération salariale et de promotions-formations individuelles !
• Dans Syndicalisme hebdo, les deux derniers mots de la phrase, « et syndicales », ont disparu. Cela suscitait de tros gros remous dans la CFDT. Les syndicats ne sont donc plus appelés à signer des contrats. Correction pertinente ; mais bien limitée. En effet, le syndicat ne devra pas appeler le troupeau à planifier à quel rythme et comment il se fera manger par le loup ; mais il n'est pas dit comment sera organisée la lutte pour empêcher le loup de nuire.
On le voit, cette lecture du texte confédéral peut justifier tout à la fois l'impression de ceux qui le prennent pour un exercice d'équilibre : il est vide de toute perspective de lutte de classe et il hésite devant les formules d'une collaboration de classes totalement institutionnalisée. Hors de la véritable vie sociale : dans une impasse. Sans intérêt pour les travailleurs : les mobilisations de masse n'ont pas lieu dans des impasses ; et la résistance quotidienne des travailleurs face à l'exploitation ne peut s'organiser au nom des intérêts communs aux exploités et aux exploiteurs.
Cependant, une partie non négligeable de l'appareil et des dirigeants confédéraux juge les formules de Maire en-deçà de ce qu'elle souhaite. Dans divers articles, certains ont bien indiqué le but véritable, selon eux, de l'opération de « dépousSiérage » entreprise par la direction confédérale : il s'agit de « repenser le syndicalisme » en ne consid~rant plus les patrons comme des adversaires à abattre mais comme des « partenaires ».
Contentons-nous d'en donner quelques exemples.
Jean-Paul Jacquier, ancien secrétaire général de la fédération agro-alimentaire et membre de la commission exécutive confédérale, mérite d'être cité en première ligne. En deux interviews, il a nettement tranché. En juillet 1983, dans les F.:chos, il donne des gages: «Le syndicalisme doit reconnaÎtre la liberté d'entreprendre comme une des libertés essentielles (...) Nous sommes autan( intéressés que les chefs d'entreprise à la r.onquète des nouveaux marchés : ça nous passionne autant qu'eux. Il fau t cesser de nous voir
comme d~s gens archaïques.(...) Nous reconnaissons la responsabilité de /'emploveur. Nous savons qu'il ne peut v avoir deux commandements. »
On peut à ce stade poser la question, peut-être « ringarde », quelle place reste-t-il pour l'action syndicale? J.-P. Jacquier y donne une réponse, loin de la lutte des classes mais sans grande ambiguïté, au travers d'une image : 11 Nous voulons rouler en traction avant, ètre à côté du conducteur et décider avec lui (qui reste le pilote) l'itinéraire à prendre. Nous nous disputerons ? Oui, parfois. Mais n'est -ce pas la seule façon de trouver le bon itinéraire et de ne pas s'endormir au volant ?(4). »
Ce couple patronat-syndicat, uni pour le meilleur et pour le pire dans la traversée de la crise, n'est pas une simple astuce de présentation pour un public de patrons et de cadres auxquels J. -P. Jacquier prêcherait un « état d'esprit moderne » et des« relations sociales décrispées ». Dans la revue confédérale CFDT-aujourd'hui, en novembre 1983, il défendait la même thèse : 11 La liberté d'entreprendre est une des libertés essentielles aux sociétés démocratiques. » Il en donnait la raison d'être : les tensions entre les exploités et .les exploiteurs, comme les tensions dues à la concurrence entre capitalistes sont, somme toute, un bien précieux 11 qui doit ètre maintenu ».
Citons cette tentative de justifier théoriquement la collaboration de classes, plus nette que les formules voisines du rapport présenté par Edmond Maire : 11 L'entreprise n'est pas seulement un . lieu d'exploitation, d'aliénation et de domination », écrit Jacquier. 11 E:lle est aussi un sujet en tension : tension entre pouvoir patronal et pouvoir syndical, tension entre la masse des travailleurs et la hiérarchie, tension entre le travailleur et son travail, tension entre l'entreprise et l'extérieur, notamment le marché. L'ensemble de ces tensions crée une dvnamique dont certains effets sont positifs, et qui, à ce titre, est ,nécessaire et doit ètre maintenue (5). »
Pour mesurer l'ampleur de la dérive, signalons que J.-P. Jacquier n'est pas le seul qui veuille le maintien des rapports d'exploitation. Pierre V anlerenberghe, secrétaire général de l'union confédérale des cadres, a l'ambition de voir le syndicalisme devenir 11 partenaire social », et même 11 rouage de la société politique >>. Ce sont là les termes de la conclusion d'un article paru dans CFDT-aujourd'hui: 11 Le syndicalisme doit muter, repenser différemment le rapport
Vérité d'hier, réalité d'aujourd'hui
Un extrait du texte sur l'autogestion, publié dans Svndica/isme maga-
~ine en novembre 1972 mérite d'être reproduit et soumis à la discussion :
11 Dans une société où . globalement.
le pouvoir appartient au capital. il est absolument impossible que les travailleurs disposent de petits bouts de ce pou voir ici ou là Il ne faut pas se nourrir d'illusions dangereuses sur ce point. 11
Après avoir expliqué les contradictions des coopératives, le texte continue:
11 La raison profonde de cette impossibilité. c'est que le pouvoir capitaliste est fondé sur la propriété des movens de production et d'échange:
c'est qu ïl impose son idéologie. sa façon de voir les choses . afin de conditionner les individus. c'est que les de l'individuel et du collectif en aidant à l'émergence d'acteurs "syndicaux" [les guillemets sont de lui !] nouveaux. C'est à cette condition que, devenu "partenaire social", rouage de la société politique, parce que enfin reconnu, il pourra apporter un plus à la vie sociale et politique (6). >>
De tels exemples sont suffisants pour qu'on puisse parler d'un groupe ou d'un courant ayant un projet à long terme. Il s'était d'ailleurs exprimé, sous la signature de Pierre Alphonse, dans Libération: 11 Les syndicalistes sont amenés à voir le patronat autrement( .. .) y a une fonction sociale d'entrepreneur, qui doit ètre prise en compte, et avec laquelle les syndicalistes ouvrent une confrontation qui repose sur la conflictualité, mais dont l'objectif est de faire bouger l'autre, pas de le détruire (7). >>
Le P-DG de BSN, Antoine Riboud, membre de la Fondation Saint-Simon et actionnaire de Libération, résume cette orientation excellement dans le numéro de CFDT-aujourd'hui consacré au centenaire du syndicalisme : 11 Le patronat doit comprendre et admettre la nécessité d'un changement négocié de l'organisation du trav ail(...) Le svndicat doit comprendre la nécessité et les impératifs de la structures hiérarchiques opposent ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés .
11 Consacrée. légitimée. renforcée par tout un réseau de règles juridiques. la propriété privée est. en fait . le droit accordé par la loi aux propriétaires et aux dirigeants de dominer les travailleurs.
11 Tout le Code civil repose sur le droit de propriété privée. La législation du travail. si elle comporte certaines protections arrachées de haute lutte par les salariés contre les conséquences du droit des. propriétaires. ne remet pas en cause ce droit. Le droit de licenciement. par exemple. découle directement de la propriété privée.
11 L 'e xistence de la propriété privée suppose la dépossession des travailleurs . A tous les pouvoirs du propriétaire de l'entreprise correspond une absence de pouvoir pour les salariés. 11
Ce qui était vrai en 1972 l'est encore aujourd'hui. A moins qu'Edmond Maire ne démontre que les patrons ont, entre-temps, renoncé volontairement à la propriété privée des moyens de production et à leur pouvoir.
Cela se saurait ! compétitivité.( ... ) Le rôle du syndicat deviendrait ainsi plus pédagogique, plus économique, c'est -à -dire plus orienté vers la prise en compte de la politique industrielle et stratégique de l'entreprise dans le contexte du marché et de la technologie du produit.(. .. ) demain, les patrons et les syndicats doivent faire éclater les habitudes et les carcans et devenir des entrepreneurs (8). >>
Faut-il souligner que de tels propos n'entraînent, de la part de la direction confédérale, aucune critique ? Cela va sans dire, en un sens : parce que le rapport présenté par Edmond Maire comporte les mêmes perspectives, moins nettes peut-être mais d'une orientation identique. Un syndicalisme d'utilité publique
Résumant la stratégie proposée, le texte publié dans Syndicalisme hebdo exprime un projet voisin de celui du P-DG Antoine Riboud : 11 Il nous faut approfondir ce que doit être un syndicalisme de la mutation qui donne autant d'importance à la proposition et l'expérimentation qÙ 'à la contes-
--~~~~~~~-~-~--------talion (9). » Etant entendu que ces propositions syndicales, rééquilibrant « la contestation », intègrent la logique de « l'entrepreneur», celle de la « compétitivité ». En conséquence, nous comprenons bien les difficultés de « resyndicalisation » : la direction confédérale tourne le dos à la défense des intérêts de la classe ouvrière ; et elle en subit les effets en terme de pertes de militants et de syndiqués.
Face à la crise, il n'y a que deux grandes orientations possibles, entre lesquelles rusent chacune à sa façon les directions de la CGT, de la CFDT et de FO. Sur la voie du syndicalisme de lutte de classe, les militants et leurs directions combattent -face aux coups et à la propagande du patronat - , en cherchant à unifier les travailleurs sur des revendications communes. Contre les arguments bourgeois et réformistes freinant la combativité au nom des contraintes de la crise ou du marché, le rôle du syndicat est, - comme ont pu le dire Marx, les syndicalistes révolutionnaires, Rosa Luxemburg, etc. - , de faire du syndicat une école du socialisme : en se défendant ensemble, les travailleurs s'unifient aujourd'hui face aux patrons tout en se fixant des objectifs politiques communs pour demain. Aux arguments contre le socialisme, ce syndicalisme ouvrier ne peut avoir qu'une seule réponse: au travers de la famine dans les pays sous-développés, du chômage, etc., le capitalisme est l'ennemi quotidien à combattre et abattre. Quant au repoussoir de la bureaucratie qui dirige les pays de l'Est, il ne se combat pas en disant « Oui, patron, vive notre démocratie ! » : il se combat en élevant le niveau de conscience politique, d'esprit critique et d'auto-organisation des travailleurs.
Chez Edmond Maire, la critique des pays de l'Est prend la voie opposée : tout comme André Bergeron, il prétend que la démocratie occidentale est meilleure. Il cherche à détourner les travailleurs et les militants de l'objectif d'un socialisme qui soit une façon d'en finir réellement avec l'héritage du capitalisme grâce à l'organisation démocratique des travailleurs. Dès lors les revendications et « la contestation » poussées jusqu'au bout ne peuvent, aux yeux de Maire, porter les solutions de la classe ouvrière : il faut au contraire les limiter, tout comme la pratique de l'unité d'action, au nom de la logique commune des « entrepreneurs ». Ce choix se traduit par la crise. du syndicalisme et le problème sans cesse renaissant de la désyndicalisation et de la « resyndicalisation ».
Ne cherchant plus exclusivement à organiser les travailleurs pour les luttes de classe quotidiennes ou de grande ampleur, la direction syndicale doit assurer la « mutation » vers un syndicalisme de« service aux adhérents ». Sachant parfaitement les limites de ce clientélisme moderniste, axé sur les loisirs et la formation professionnelle continue, quelques dirigeants CFDT ont posé, depuis quelques mois, une question beaucoup plus triviale : ne pouvons-nous être payés pour la fonction sociale que nous remplissons ? Un article de Marc Gagnaire, successeur de Jean-Paul Jacquier à la tête de la fédération agro-alimentaire, était une première alerte : 11 Accepter et demander que le rôle d'utilité publique du syndicat soit reconnu , c'est accepter et demander qu'il soit financé. A l'étranger, dans de nombreux pays, il est jugé anormal que le syndicat (qui agit pour tous) ne soit pas financé pour assumer ce rôle social (1 0). »
Certains de nos lecteurs, là encore, pourraient croire à un simple « dérapage » individuel. En fait, ce projet non public vient d'être confirmé il y a quelques semaines. Citons -une fois n'est pas coutume-
Nouvelles-CFDT du 3 août : 11 Le financement de l'activité syndicale, lit-on dans le bulletin intérieur de la confédération, devient plus précaire, prend des formes disparates et aléalaires. Le gouvernement ne peut-il réfléchir avec les centrales syndicales à cette question de fond ? Laurent Fabius s'y déclare disposé. »
On peut voir là une confirmation du risque d'intégration ou autrement dit d'« institutionnalisation » du syndicat, signalé dans Syndicalisme hebdo du 14 juin. Retenons que les enjeux vont jusque-là : certains dirigeants de la confédération CFDT seraient satisfaits de voir le syndicat reconnu comme «rouage» du sytème capitaliste. Et ce serait naïveté pure de croire que le rapport d'Edmond Maire résiste en quoi que ce soit à cette pente.
Mais de nombreuses réactions et contributions, au sein de la CFDT, prouvent que l'esprit critique à l'égard de la direction confédérale se développe. Nous concacrerons un prochain article à cette affirmation, aujourd'hui possible, d'une large minorité défendant une orientation syndicale alternative.
4. ,, Social ... n" 14, décem !>re 1983.
S. ,, CFDT aujourd'hui .. , n"64, p. 6.
6. «CFDT aujourd'hui .. , n"66, p. 128.
7. ,, Lil:>ération ,, du 31 mai 1983. Avec cette précision: Pierre Alphonse est le pseudonyme collectif sous lequel écrivent plusieurs responsal>les syndicalistes qui souhaitent s'exprimer sans engager leurs organisations.
8. ''CFDT aujourd'hui .. , n"66, mars 1984, pp. 88-89 et 90.
9. « Syndicalisme hel:>do .. du 12 juillet 1984, supplément p. XX.
10. ,, CFDT aujourd'hui .. , n"66, mars 1984, p. 120.