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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIER

Démocratie révolutionnaire et élections au Nicaragua

· Critique communiste, n° 35, novembre 1984 · p. 11-14 · 1 983 mots

E triomphe sandiniste du 19 juillet 1979 a ouvert au Nicaragua un processus de révolution permanente qui a profondément bouleversé les structures politiques et économiques du pays: destruction de l'appareil répressif de l'Etat bourgeois Ua Guardia nacional de Somoza), armement des travailleurs (les milices populaires), expropriations de la grande bourgeoisie somoziste et vendepatria ; réforme agraire et alphabétisation, contrôle croissant de l'Etat révolutionnaire sur la production et la distribution. La bourgeoisie a été expropriée du pouvoir politique et son pouvoir économique est de plus en plus limité : indiscutablement un processus de transition au socialisme a été engagé, même s'il prend des formes très particulières et inattendues (maintien d'un large secteur économique privé, etc).

Un des aspects essentiels de cette transformation révolutionnaire qui combine des tâches démocratiques, agraires, anti-impérialistes et anticapitalistes a été l'établissement par le FSLN et par les masses populaires elles-mêmes du poder popular, c'est à dire de nouvelles formes de démocratie révolutionnaire assurant aux travailleurs, aux jeunes et aux femmes une participation active et directe dans la vie économique et politique du pays : les Comités de défense sandiniste (CDS), les milices populaires, les syndicats de travailleurs des villes (CST) et des campagnes (ATC), les associations de paysans (UNAG), de femmes (AMNLAE), de jeunes (Jeunesse sandiniste-19 juillet), les coopératives autogérées (CAS), etc. Le Conseil d'Etat a assuré jusqu'ici la représentation nationale de ces organisations de masses, ensemble avec les partis politiques et les associations patronales (qui se sont finalement retirées).

Pourquoi alors l'organisation d'élections en novembre 1984 ? S'agit-il d'une concession à la bourgeoisie ? D'un compromis avec l'impérialisme ? D'un retour à des formes bourgeoises de démocratie parlementaire ? Et pourquoi maintenant, quand le Nicaragua subit l'agression intensifiée des mercenaires contras organisés et soutenus par les USA ?

Constatons tout d'abord que l'appel du FSLN aux élections (et la campagne électorale libre et pluraliste) a déjà eu pour résultat de mettre politiquement sur la défensive la « Coordinadora democratica » (bloc entre le patronat et les partis de droite, soutenu par la hiérarchie de l'Eglise), la contra et l'impérialisme. L'initiative du Front a semé la perplexité, le désarroi et l'hésitation dans le camp de la réaction, qui ne sait plus sur quel pied danser ...

Au-delà de cette portée tactique immédiate, quelle est la signification plus profonde de ces élections nicaraguayennes, d'un point de vue révolutionnaire marxiste ? Il est important de souligner que des élections véritablement démocratiques dans une société de transition au socialisme comme le Nicaragua n'ont rien à voir avec celles d'une démocratie bourgeoise (et encore moins les pseudo-élections qui se succèdent dans la plupart des pays d'Amérique latine). Parce que: a) L'appareil d'Etat bourgeois ayant été brisé, il n'y a plus d'armée réactionnaire exerçant son veto derrière les coulisse ou prenant le devant de la scène par un coup d'Etat si le résultat des élections est défavorable à la bourgeoisie. En un mot : le scénario du Chili en 1973 (ou du Guatemala en 1954) ne risque pas de se répéter au Nicaragua ... b) Le monopole bourgeois sur les moyens d'information n'existe plus et les idées révolutionnaires disposent d'une base de masse chez les travailleurs. c) Les masses populaires sont activement engagées dans le processus révolutionnaire et participent à des structures de démocratie directe à la base.

Pour résumer: la fonction sociale et politique des élections change radicalement selon la nature du pouvoir : Etat bourgeois ou Etat révolutionnaire en transition au socialisme. L'expropriation politique de la bourgeoisie au Nicaragua donne une signification entièrement nouvelle aux élections du 4 novembre 1984.

D'autre part, ces élections n'ont rien à voir avec le rituel bureaucratique vide pratiqué tous les quatre ans en Pologne ou en Tchécoslovaquie, dont le résultat toujours prévisible d'avance est le « triomphe >> (à 98 % en moyenne) du parti unique ou du «front national>> qui lui sert de façade.

Au Nicaragua, il existe un pluralisme politique authentique : malgré la situation de guerre et l'intervention impérialiste, le FSLN n'a exclu des élections que la contre-révolution armée. Le secteur le plus réactionnaire de la bourgeoisie (directement lié à l'impérialisme) - la « Coordinadora >> et son candidat Arturo Cruz - a finalement opté pour le boycott, dans une vaine tentative de casser la légitimité du processus électoral: il s'est auto-exclu de la légalité politique instituée par la révolution.

Outre le FSLN, participent aux élections trois par-

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tis de gauche - le Parti socialiste nicaraguayen, le Parti communiste du Nicaragua (tous les deux staliniens prosoviétiques) et le Mouvement d'action populaire - marxiste-léniniste (pro-albanais)- et trois partis bourgeois : le Parti conservateur démocrate, le Parti libéral indépendant et le Parti populaire social-chrétien. Les partis staliniens accusent le FSLN d'avoir capitulé devant la social-démocratie (en organisant les élections), et les partis bourgeois l'accusent de collusion avec le communisme international... La liberté d'expression et de critique des partis est totale. La loi électorale leur garantit un accès égal à la radio et la télévision, et une subvention de neuf millions de cordobas chacu n Ondispensable pour que les petits partis puissent mener leur campagne). La presse est libre (sauf les informations présentant un danger militaire ou économique) et la Prensa ne se prive pas de déverser quotidiennement un tombereau de mensonges et d'insultes contre les sandinistes.

Cela n'empêche nullement la grande majorité de la population -c'est-à-dire les travailleurs et les pauvres des villes et des campagnes, les jeunes Oe droit de vote est accordé à partir de seize ans) et les chrétiens progressistes- de soutenir le FSLN : les acquis de la révolution en termes de santé, éducation, niveau de vie et dignité retrouvée parlent plus fort que tous les arguments réactionnaires !

Pendant longtemps la rve Internationale a été la seule à affirmer que la révolution socialiste et la dictature du prolétariat n'impliquent aucunement la suppression des libertés démocratiques et du pluralisme politique (voir le document du Secrétariat unifié « Démocratie socialiste et dictature du prolétariat»). L 'exemple du Nicaragua est la démonstration vivante et concrète de cette possibilité. Comme le soulignait notre camarade Ernest Mandel dans un discours prononcé cet été au Brésil : « Dans des conditions d'adversité extrême, les camarades sandinistes sont les premiers depuis la Révolution russe de 191 7 qui essayent de combiner les avancées sociales et économiques de la révolution avec un élargissement des libertés politiques dans le processus révolutionnaire pour les masses populaires. On peut discuter de certaines spécificités du processus politique au Nicaragua, mais ce qui doit être clair c'est que les principes du pluralisme politique que notre courant de la gauche internationale a prêché pendant des décades, sont pour la première fois appliqués, et dans des conditions très difficiles. La conclusion politique fondamentale que nous devons tirer de cette expérience est que le pluralisme politique, les libertés politiques, la démocratie prolétarienne et socialiste, ne sont pas un luxe, ne sont pas une concession à la bourgeoisie, ne sont pas un compromis avec l'idéologie petite-bourgeoise. Non. Il s'agit d'une source de force politique ... La révolution, plutôt que s'affaiblir, sortira renforcée des élections. » ( 'Jm Tempo, S. Paulo, 13 septembre 1984, page 8)

En effet, les élections pluralistes et démocratiques du Nicaragua, loin d'être contradictoires avec le rôle d'avant-garde révolutionnaire du FSLN, contribuent efficacement à le consolider. D'une part, parce que la légitimation nationale et internationale du pouvoir sandiniste par le suffrage universel rendra plus difficile l'agression impérialiste. D'autre part, parce que la campagne électorale du FSLN - menée surtout par le « porte à porte », des visites de militants dans les maisons de leur quartier- élèvera le niveau politique de la base du Front, grâce à la nécessité pour chaque membre de s'armer idéologiquement pour affronter les arguments réactionnaires et la propagande de la droite (nous avons pu constater lors des conversations à Managua avec des dirigeants du FSLN que cet aspect leur semble un des principaux gains du processus électoral). Enfin, parce que grâce à ce dialogue direct avec les plus larges masses, le Front pourra à la fois élargir et renforcer son influence politique hégémonique et se rendre compte de façon concrète des inquiétudes et demandes du peuple travailleur. Les documents du FSLN que nous publions dans ce numéro de Critique communiste montrent la façon ouverte, démocratique, critique et auto-critique, dont les militants sandinistes conduisent la campagne. Le but n'est pas seulement de gagner des votes pour le Front mais de convaincre les travailleurs et le peuple de s'organiser et d'agir eux-mêmes (à travers les CDS, les syndicats, etc).

Reste la question plus complexe de la forme représentative (« parlementaire ))) des élections du 4 novembre 1984 : n'est-elle pas contradictoire avec la démocratie directe (représentée dans la tradition prolétarienne révolutionnaire par les soviets et les conseils)?

Si dans l'Etat bourgeois la démocratie représentative (le Parlement) et la démocratie directe Oes conseils) sont mutuellement exclusifs et ne peuvent coexister que sous la forme éphémère du double pouvoir, il en va autrement dans une société de transition au socialisme comme le Nicaragua. Il n'y a pas de raison pour que le pouvoir révolutionnaire des travailleurs ne combine pas des formes représentatives et des formes directes de démocratie. Rappelons que la Commune de Paris Oa première expérience de dictature du prolétariat) a élu une assemblée au suffrage universel le 26 mars 18 71 (elle a en même temps veillé à ce que les élus soient révocables).

La démocratie représentative est toujours insuffisante pour assurer un pouvoir réel aux travailleurs : c'est pourquoi elle doit être intégrée dans un systéme démocratique beaucoup plus profond et vaste, qui assure la participation active, permanente, quotidienne, directe des travailleurs à la gestion

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Managua: "Pour la santé du peuple, on est, on continue avec le Front. ,,

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les syndicats, l' AMNLAE, la JS-19, etc. Ne faudrait-il . pouvoir donne l'exemple d'une démocratie authenéconomique et politique du pays -et pas seulement par un vote tous les cinq ans !

Au Nicaragua cette participation se concrétise à travers des organisations de masse comme les CDS, envisager une représentation directe de ces mouvements de masse, à travers une deuxième chambre, une « Assemblée des travailleurs » ? Bien entendu, comme le rappellent les camarades sandinistes, beaucoup de dirigeants des organisations de masse seront élus députés du FSLN dans l'Assemblée législative. Mais à notre avis cela ne remplace pas une structure où ces mouvements sociaux autonomes seraient directement représentés, en tant que tels, indépendamment de leurs liens avec le Front, par des délégués révocables à tout moment par leur organisation.

Ces questions et d'autres qui touchent à la démocratie révolutionnaire, sont débattues avec un intérêt passionné au Nicaragua. Le FSLN a réussi à dépasser certaines erreurs autoritaires des premières années : arrestation de militants et syndicalistes liés aux petits groupes de gauche (surtout le MAP) et interdiction de leur presse, ignorance de la revendication nationale des Miskitos, interdiction des grèves, etc. Il n'est pas à exclure qu'à l'avenir, si la situation de guerre s'aggrave, certaines restrictions à la liberté d'expression ou à la liberté syndicale soient à nouveau introduites. Mais l'essentiel est ceci: malgré les difficultés économiques terribles, le blocus impérialiste et l'agression contre-révolutionnaire téléguidée par Washington, la révolution sandiniste poursuit sa marche vers le socialisme en assurant les plus larges libertés démocratiques. De ce point de vue il s'agit d'une expérience d'importance historico-mondiale : pour la première fois depuis la dégénérescence bureaucratique de l'URSS, une révolution au tique et pluraliste.

Le pouvoir populaire sandiniste applique dans les faits la règle d'or de la démocratie révolutionnaire : aux arguments réactionnaires, il faut répondre par des arguments révolutionnaires ; aux agressions et sabotages de la contre-révolution, il faut répondre avec la poigne de fer de l'armée et des milices populaires.

Il nous faut un, deux, trois... plusieurs Nicaragua!

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