D y a trente ans en Algérie
Le 1er Novem.bre
des parias et des opprim.és
N ce jour de Toussaint 1954, quelques centaines de militants nationalistes algériens attaquaient, à travers toute l'Algérie, des commissariats de police et des postes de gendarmerie. Leurs moyens étaient dérisoires face à la puissance de l'impérialisme français. Pourtant, le 1er novembre 1954 reste dans l'histoire comme le lancement de la guerre de libération.
L'action du 1er novembre répondait à l'attente du peuple algérien dominé, exploité et humilié depuis la conquête française. Ce peuple, dont la lutte pour sa libération n'avait pas cessé, désespérait devant l'attentisme ou le légalisme de ses dirigeants nationalistes. Le 1er novembre 19 54 fut l'étincelle qui mit le feu à la plaine, au lendemain de la défaite du colonialisme français en Indochine et tandis que s'intensifiait la lutte pour l'indépendance au Maroc et en Tunisie, sous protectorat français.
La guerre d'Algérie allait durer huit ans. Huit années pendant lesquelles périrent un million d'Algériens, sur une population qui en comptait à l'époque dix millions. Huit années qui eurent nom ratissages, « corvées de bois )}, camps de regroupement où étaient enfermés des centaines de milliers de paysans. Huit années qui eurent nom tortures, bataille d'Alger, «ratonnades)}. Huit années pendant lesquelles l'essentiel de la jeunesse française participa, pendant vingt-huit ou trente mois pour chaque appelé, à la « pacification )}. Huit années qui conduisirent au coup d'Etat d'Alger du 13 mai 19 58, au retour de De Gaulle au pouvoir, à l'instauration de laye République. Huit années pendant lesquelles les pieds-noirs, ouvriers et plébéiens dans leur majorité, furent manipulés par les grands colons, leur presse et leurs politiciens, pour finalement quitter une terre qui était aussi la leur, après la sanglante aventure de l'OAS.
Cette guerre, jamais reconnue comme telle par des gouvernements français qui s'accrochaient à la fiction d'une opération de police et de maintien de l'ordre contre ies « terroristes )}, a duré si longtemps et coûté tant de morts parce que la bourgeoisie française s'est accrochée désespérément à sa domination en Algérie. Mais aussi, et il convient de le rappeler avec force, parce que les organisations du mouvement ouvrier français y ont prêté la main. La SFIO de Guy Mollet s'est, dans la tradition colonialiste de ce parti, engagée à fond dans la répression, allant même jusqu'à collaborer avec de Gaulle dans les premières années de la ye République. Le PCF, qui avait abandonné la lutte pour l'indépendance des peuples colonisés depuis le Front populaire, couvrit les massacres de Sétif et de Constantine après la Libération- il était alors au gouvernement--et il se refusa, dès 1954, à légitimer devant l'opinion ouvrière française le combat du FLN. Ce même PCF devait voter, en 1956, les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet - pouvoirs spéciaux qui furent utilisés pour intensifier la guerre. Quant aux rappelés qui manifestèrent dans les casernes et dans les gares leur refus massif de partir combattre les Algériens, ils furent abandonnés, en 1955 et 1956, aux officiers et aux méthodes de l'armée coloniale, aux Bigeard et autres Massu.
Trente ans après le 1er novembre 1954, la droite française retrouve les accents de l'Algérie française pour fustiger la présence du ministre Cheysson aux cérémonies officielles à Alger. Trente ans après, cette droite, qui avait dû faire longtemps silence sur ses sinistres exploits coloniaux, crie au scandale et à la honte nationale, au nom des morts français en Algérie. Trente ans après, elle
veut faire revivre la colonisation comme une épopée civilisatrice, et exalter le souvenir des paras.
Et elle ne trouve en face que le silence, ou presque. Que peut lui répondre Mitterrand qui, ministre de l'Intérieur de Mendès France en 1954, répondit au l er novembre par cette phrase: 11 La seule négociation , c 'est la guerre ! » ; un Mitterrand qui, devenu président de la ye République, se hâta de réintégrer dans leurs grades les généraux de l'OAS ?
Que peut lui répondre un PS, dont pourtant de nombreux dirigeants luttèrent contre la guerre -- comme militants du PSU au début des années soixante- quand ce parti est engagé dans une bataille tous azimuts en défense des intérêts de l'impérialisme français dans le monde, appuie aujourd'hui des mesures scandaleuses contre l'immigration en France, et joue la carte pourrie de l'unité nationale ?
Que peuvent lui répondre le PCF et la CGT, depuis si longtemps gangrenés par le chauvinisme, qui ont renoncé à créer les liens nécessaires de solidarité entre la classe ouvrière française et le peuple algérien ?
Ils furent en effet une infime minorité, syndicalistes, communistes exclus ou en marge de leur parti, trotskystes, socialistes de gauche ou chrétiens à se ranger aux côtés du peuple algérien et à soutenir le FLN.
La campagne bruyante de la droite contre « l'indécence» de la présence de Cheysson à Alger le l er novembre 1984 est une manœuvre politique et électoraliste qui vise également à entretenir et exacerber le racisme et la xénophobie. Ses promoteurs s'en cachent à peine. Il suffit de jeter un œil sur Maga~ ine Hebdo pour s'en convaincre. Dans cet hebdomadaire, au contenu droitiste prononcé mais qui reçoit le soutien des giscardiens, des barristes comme des chiraquiens, on peut lire cet aveu passablement ignoble sous la plume d'un certain Claude Jacquemart, rédacteur en chef: 11 J'ai personnellement été de ceux qui ont cru à l'Algérie française. L'intégration. qui visait à transformer les Algériens en Français à part entière, était une utopie généreuse . Mais lorsque la France s 'en est retirée, en 1962, l'Algérie comptait dix millions d'habitants. Leur nombre a doublé dep uis, et doublera encore d'ici la fin de ce siècle. Peut-on imaginer une Fra nce dont près de la moitié des citovens serait de religion et de culture musulmanes ? »
La réplique à la droite et à l'extrême droite ne peut se situer sur le terrain de la défense des relations d'Etat à Etat, ou la nécessité de « l'oubli». Elle est dans le rappel des crimes de la colonisation durant cent trente ans en Algérie, des crimes de la guerre coloniale ; dans l'affirmation de la nécessité de la solidarité des opprimés et des exploités, de leur communauté d'intérêt et de destin, il y a trente ans comme aujourd'hui ; elle réside dans l'urgence qu'il y a à opposer un front uni des organisations ouvrières contre le racisme, pour la solidarité de classe de tous les exploités.
Non, moins que jamais, sous ce pouvoir « de gauche», nous ne pouvons laisser les nostalgiques de l'Algérie française et une droite revancharde tenir le haut du pavé, invoquer impunément le « sang français versé en Algérie » : car cette guerre et son cortège d'horreurs, la colonisation dont elle ne fut que le prolongement, ce fut leur œuvre. La réhabilitation arrogante qu'ils cherchent aujourd'hui, c'est celle de leurs crimes.