Creusot-Loire d'un groupe financier
Michel MOREL
L'affaire Creusot-Loire a fait la une de l'actualité sociale ces derniers mois. De nombreux aspects en sont pourtant restés obscurs, ont été volontairement brouillés par les mass-media. Celles-ci s'en tenaient le plus souvent au scénario à la mode des rigueurs de la «modernisation », liant les impératifs de la mutation industrielle à ceux des plans de licenciements ! Le tout dans le décor d'une industrie lourde restée marquée par l'empreinte des maîtres de forges du siècle der~ nier : les barons Schneider ...
La réalité à laquelle se sont heurtés de front les salariés de Creusot-Loire dans leur lutte remarquable contre le démantèlement de leur entreprise (et dont nous avons largement rendu compte dans Rouge), est à la fois plus simple et plus difficile à mettre en lumière, en raison du traditionnel « secret des affaires». Une étude rapide de l'évolution du groupe Empain-Schneider ces dix dernières années lève pourtant - au moins en partie- le voile sur la stratégie de restructuration et de redéploiement d'un grand
OUR saisir le fil de la logique de restructuration du groupe Empain-Schneider, dont le démantèlement de Creusot-Loire est partie intégrante, il faut tout d'abord revenir sur la question du nucléaire. C'est en effet le gigantesque marché des centrales mis en œuvre par EDF et les gouvernements des années soixante-dix qui explique l'intérêt du groupe Empain pour Creusot-Loire hier, et les raisons de son désengagement aujourd'hui. Le nucléaire : ou comment s'y placer et s'en dégager
Le choix du groupe industriel chargé de la construction des centrales se porte en 1975 sur Creusot-Loire et les filiales du groupe Empain. Framatome produira les chaudières. Les pièces élémentaires et les pièces internes du réacteur sortiront des ateliers du Creusot. Les pompes primaires seront fabriquées par Jeumont-Schneider. Les tuyauteries et annexes seront groupe industriel et financier aujourd'hui. Elle révèle les liens de son état-major avec les hautes sphères du monde financier et politique. Elle met en évidence la domination de la classe dirigeante, que le changement de majorité politique le 1 0 mai 1981 a laissée intacte. Elle fonde en fin de compte les mesures indispensables à tout début de changement des rapports de pouvoir dont les travailleurs font intégralement les frais : l'expropriation des propriétaires des moyens de production, la prise de contrôle de ceux-ci par les travailleurs mobilisés, l'exercice de toutes les mesures nécessaires pour empêcher la classe dominante de continuer à sévir.
Faire l'économie de ces moyens indispensables, c'est laisser les pleins pouvoirs à la grande bourgeoisie. L'affaire Creusot-Loire est au fond une illustration de plus de l'impossibilité d'arrondir les angles du capitalisme, de la parfaite utopie et mystification de toute « gestion de gauche » de ce système. l'œuvre de Spie-Batignolles, comme le génie civil et le montage des installations électriques. Thermatome, filiale commune de Jeumont-Schneider, Spie-Batignolles et Merlin-Gérin (ces trois sociétés sont liées comme Creusot-Loire et Framatome à l'ensemble industriel et financier Empain-Schneider, voir encadré 1), réalise enfin le pilotage des équipements de centrales de 1 300 MW (Merlin-Gérin est spécialisé dans la production des équipements électriques de haute puissance). La liste est longue. Elle est proportionnelle aux profits · espérés, les travaux cités représentant environ 70 % du prix d'une centrale.
En guise de consolation, le concurrent direct du groupe Empain (son partenaire également, nous y reviendrons), Alsthom Atlantique (groupe CGE, Compagnie générale d'électricité) se verra attribuer la réalisation du matériel d'équipement classique des centrales : turbo-alternateurs, condenseurs, représentant environ 20 % du coût d'un chantier.
La répartition du marché nucléaire justifie à posteriori la volonté du baron belge Empain de prendre le contrôle total du groupe Creusot-Loire au début des années soixante-dix. Il devait jusqu'alors partager ce contrôle avec le groupe Marine-Firminy, détenteur
son pouvoir aux dépens de l'autre. Un certain Michel
Debré s'élèvera d'ailleurs contre le danger de prise de contrôle totale « par un groupe étranger [Empain,
NDLR], fortement lié à l'Américain Westinghouse, seul de nos établissements industriels apte à fabriquer des usines nucléaires ». Signalons un détail au passage : Debré est lié personnellement à la dynastie des de Wendel (concurrents et/ ou partenaires de toujours des Schneider, voir notre encadré 2. Ces grandes manœuvres financières et politiques autour de
Creusot-Loire se résoudront finalement par un compromis: les 30 % d'actions de Marine-Firminy acquises en bourse par Empain, puis mises « sous séquestre », seront reprises par le groupe de Wendel.
Le groupe Marine-Firminy devient le groupe Marine-
Wendel, et se trouve associé à Empain-Schneider dans la « grande aventure » nucléaire. La pompe à profit est en place pour dix ans, avec la bénédiction d'EDF.
de la moitié environ du capital en actions de Creusot-
Ce déroulement quelque peu mouvementé de la
Loire. L'achat « risqué » en bourse par le baron Emmise sur rail de Creusot-Loire sur le marché des cenpain de 30 % des actions du groupe Marine-Firminy trales nucléaires rappelé, revenons à l'actualité : le fera quelque bruit sur le marché financier, et sur la
1. Aperçu du groupe Empain
FAMI LLE
ELECTRORAIL
Holding
SCHNEIDER
EMPAIN
S?ciétés
\ d1verses
SCHNEIDER SA
GROUPE
DE WENDEL
CREUSOT LOIRE
FRAMATOME
Empain-Schneider est un groupe présent dans plus de cent pays, qui réalise environ 50 % de son chiffre d'affaires à l'étranger. Le schéma ci-dessus est une représentation tout à fait partielle de sa puissance.
-Jeumont-Schneider (15 000 salariés) est classé 69• entreprise française en 1984 avec un chiffre d'affaires de
5,2 miliards de francs. Cette entreprise est spécialisée dans le matériel ferroviaire, la téléphonie privée.
- Spie-Batignolles (31 000 salariés), spécialisé dans les travaux publics, est classé 31 • entreprise française avec un chiffre d'affaires de 13 milliards.
- Merlin-Gérin 04 000 salariés) est classé 58• entreprise française de l'année 1983 avec un chiffre d'affaires de
6 milliards de francs. Sa spécialité est l'équipement électrique à haute-tension.
-Creusot-Loire (30 000 salariés) est classé 35• entreprise française en 1983 avec un chiffre d'affaires de 12 milliards.
Signalons enfin que les Chantiers Nord-Méditerranée (La Seyne, La Ciotat, Dunkerque, onze mille salariés), qui dépendent également du groupe Empain, figurent au rang de 92• entreprise française avec un chiffre d'affaires de plus de 3 milliards de francs, quelques milliards de crédits publics et un plan de démantélement au moins aussi catastrophique que celui appliqué à Creusot-Loire.
Cet organigramme complet regrouperait plus de 150 sociétés.
scène politique. Les actions acquises par le baron marché nucléaire s'essouffle. Les tranches de consseront mises« sous séquestre». Un compromis passé truction annuelle de centrales passent de six unités entre Marine-Firminy et le groupe Empain (1) indans les années soixante-dix à une seule dans les terdisait en effet à l'un des deux groupes de renforcer années quatre-vingt. Le renouvellement éventuel du
marché, pour remplacer les centrales actuellement en service, est prévu pour l'an 2 000 au plus tôt, dans quinze ans. Rien d'étonnant si le groupe Empain manifeste la même énergie à trouver d'autres moyens de faire fructifier son capital en 1984, qu'il en avait mis à le placer sur la course au profit nucléaire en 1970.
En juin 1984, en plein cœur de l'affaire Creusot-Loire, Pineau-Valencienne, P-DG du groupe Empain, propose au gouvernement le rachat complet de Framatome : «Nous sommes prêts, déclare-t-il, à vendre tout ou partie des 50 % que nous détenons dans Framatome pour sauver Creusot-Loire. )) Le CEA (Commissariat à l'énergie atomique), second propriétaire avec le groupe Empain de Framatome, venait de porter sa participation à hauteur de 50 % du capital moyennant 480 millions de francs versés à Creusot-Loire.
Le marché proposé par le P-DG du groupe Empain est simple : les profits du nucléaire se réduisant, Framatome doit être pris en charge par l'Etat, avec l'ensemble du groupe auquel cette société est liée (Framatome est une filiale du groupe Creusot-Loire). Il sera par contre hors de question pour l'état-major du groupe Empain, tout au long des négociations avec les pouvoirs publics, d'accorder quelque droit de regard que ce soit à ces derniers sur les autres groupes de l'ensemble Empain-Schneider : Jeumont-Schneider, Merlin-Gérin, Spie-Batignolles. Rien de bien nouveau d'ailleurs : les fonds publics donnent droit de regard sur des sociétés en difficulté, absolument pas sur les groupes qui se portent bien. Ce principe du marché de dupes a d'ailleurs été mis en pratique par l'état-major du groupe Empain bien avant l'été 1984, dès le début du changement de majorité en mai 1981. Un précédent immédiat : le délestage du secteur acier
Entre 1981 et 1984, Empain-Schneider avait en effet assuré la première partie de la restructuration de Creusot-Loire en faisant reprendre en charge par le secteur public la quasi-totalité des activité sidérurgiques du groupe. Le détail des opérations effectuées donne une idée partielle dt>co; milliards de crédits publics que le groupe Empain venait de soutirer des caisses de l'Etat avant de faire éclater l'affaire Creusot-Loire. En décembre 1983, Usinor et Sacilor achèvent l'intégration du secteur sidérurgie du groupe Creusot-Loire. L'ensemble représente environ sept mille salariés et 2,5 milliards de chiffre d'affaires. Imphy SA (deux mille salariés) passe dans le giron de Sacilor; l'opération coûtera l ,4 milliards de francs aux fonds publics. Le 6 décembre 1983, le conseil d'administration d'Usinor ratifie l'intégration d'IMS (société de négoce), des usines de Pamiers (Ariège, mille salariés), de celles de l'Ondaine (forges et fonderies, quatre mille salariés), du laboratoire de recherche d'Orieux (près de Saint-Etienne), de l'usine de Saint-Chély d'Apcher (tôles magnétiques et ferro-alliages, fournisseur des PTT). Les 25 % de capital de la CF AS (Compagnie française des aciers spéciaux) que possédait encore Creusot-Loire sont repris par
2. Giscard choisit Empain
Le choix d'Empain-Schneider aux dépens d'Alsthom-Atlantique est largement dû au président de la République de l'époque, Valéry Giscard d'Estaing. Sa démarche est souvent attribuée à une volonté politique d'internationalisation accrue du capital en France. Le groupe dirigé par le baron belge Empain est lié en effet au groupe US Westinghouse, dont il exploite la licence pour la construction des centrales nucléaires. L'analyse est simpliste. Alsthom exploitait pour sa part la licence d'un autre groupe US: General Electric. On voit mal où se situe la différence. L'expérience de l'un,
Westinghouse, était, paraît-il selon ses promoteurs, plus avancée que celle de l'autre: General Electric. Là encore, l'explication est un peu courte. La volonté politique, et les crédits publics, servent régulièrement à dépasser ce genre de bonnes raisons objectives. Une dernière explication paraît plus simple et plus plausible.
Giscard est tout simplement membre de la famille
Schneider -sa femme Anne-Aymone de Blats est une héritière des maîtres de forges. La défense des intérêts familiaux est toujours partie intégrante de la politique
« libérale» des représentants de l'oligarchie financière. Usinor. Le coût pour les fonds publics de ces opérations en chaîne avoisine un milliard de plus. « On remarquera, note à l'époque le journal les Echos, proche du CNPF, qu'un voile pudique est jeté sur les conditions réelles de ces reprises, les sommes indiquées englobant le montant nécessaire aux différentes opérations. ))
En 1981-1982, l'Etat avait déjà assumé la reprise de la SMN (Société métallurgique de Normandie, six mille salariés) transformée en filiale d'Usinor et de Sacilor. Ernault-Somua avait été à la même époque disjoint du groupe Empain pour être intégré à la filière machines-outils mise en place par l'Etat (filière dont l'activité est d'ailleurs toujours au point-mort .. .).
Bref, la somme des secteurs industriels repris en charge par les pouvoirs publics pour alléger le groupe Creusot-Loire était déjà considérable avant même que n'éclate l'affaire proprement dite. Nous resterons donc parfaitement mesurés en soulignant que le refus de « socialiser les pertes et de privatiser les profits )) affiché par Fabius face à Pineau-V alencienne en juin 1984 est Un simple canulard. L'opération était déjà en cours depuis deux ans au moins.
Pour être complet, il nous faut d'ailleurs faire état du bon usage des indemnisations des nationalisations qui ont permis au groupe Empain, en 1982, d'effectuer une restructuration financière au sein de son groupe. Les indemnités perçues lors de la nationalisation de la Banque de l'union européenne, filiale jusqu'alors du groupe Empain-Schneider, ont été immédiatement réemployées pour accroître la participation du groupe dans le capital de Spie-Batignolles et dans celui de la Société chéléassière (qui détient 38 % du capital de Jeumont-Schneider), pour acquérir des actions du groupe Magnesia (société autrichienne de produits réfractaires) et de la société d'assurances Providence SA ...
Il n'est pas inutile de rappeler, à ce propos, que le gouvernement Mauroy avait prétendu ne pas être
pressé d'assurer l'indemnisation en argent friüs des gros actionnaires des entreprises récemment nationalisées. Les obligations indemnitaires attribuées à ceux-ci devaient voir leur paiement étalé dans le temps. Simple détail pour des grands groupes rompus aux dédales de la gestion des obligations. Les obligations indemnitaires de la Banque de l'union européenne ont tout simplement été offertes aux plus offrants sur le marché financier et les fonds, récupérés par ce biais, ont été immédiatement réemployés (2). Une méthode du redéploiement
Retrait planifié du nucléaire, délestage du secteur acier sur le dos des sociétés d'Etat Usinor et Sacilor, renforcement des participations du groupe dans certaines de ses filiales au moyen des indemnisations touchées lors des nationalisations bancaires : tout cela obéit à une certaine logique qui préside aux toutes dernières opérations du groupe Empain au sein même de Creusot-Loire, dont la liquidation judiciaire vient d'être prononcée. Le groupe Empain-Schneider vient en effet de racheter les filiales de Creusot-Loire qui présentent toujours un intérêt pour lui. Jeumont-Schneider a repris l'unité matériel de traction du Creusot (participant entre autres à la fabrication du TGV), la société Carrel et Fouché (wagons), la société MTE (Matériel de traction électrique). Spic-Batignolles s'est porté repreneur de la CLECIM (société d'ingénierie). Jeumont-Schneider, enfin, met sur pied une nouvelle filiale destinée à la maintenance des centrales nucléaires en activité, pour tirer profit- quand même ! - de leùr entretien, après avoir participé à leur construction.
Cette démarche de redéploiement n'a d'ailleurs rien de très original. Elle suit la tendance, le modèle appliqué ces dernières années par les principaux groupes industriels et financiers. Symbole s'il en est de la permanence du capital familial en ce pays, de Wendel, associé à Empain à la tête de Creusot-Loire pendant une décennie, a fait sensiblement la même chose. Citer rapidement son cas montre que l'affaire Creusot-Loire n'est pas un accident de parcours, dû aux erreurs de gestion de l'état-major du groupe Empain, ou bien aux impératifs de la modernisation industrielle, comme tente de le faire croire une bonne partie des mass-media.
On pouvait lire dans le numéro spécial de l'Expansion de décembre 1983, consacré au classement des mille premières entreprises françaises, cette publicité du groupe CGIP (Compagnie générale d'investissement et de participation, holding de la famille de Wendel comme de Marine-Wendel) : « Depuis sa création en 19 77, la CGIP a rééquilibré ses activités traditionnelles en intensifiant ses interventions en des secteurs dont elle attend une forte croissance dans les années à venir : métallurgie de transformation, services en informatique, investissements internationaux, capitaux à risque, sociétés de portefeuilles ... » Exit l'acier repris par Usinor et Sacilor, exit Creusot-Loire dont la CGIP s'était dégagée fin 1983, moyennant contribution (d'une centaine de millions de francs officiellement), avant que n'éclate l'affaire Creusot-Loire.
La stratégie appliquée par le groupe Empain obéit aux mêmes paramètres avec des points d'appui différents. Débarrassé de Creusot-Loire, le groupe recentre ses ressources industrielles autour de SpicBatignolles, Merlin-Gérin et Jeumont-Schneider. SpicBatignolles vient d'investir cinq cents millions à Cergy-Pontoise dans la construction de bâtiments neufs destinés à rassembler ses services. Merlin-Gérin a récemment acheté la société italienne Magrini Galileo spécialisée dans les équipements électriques (et fournisseur à ce titre de l'équivalent d'EDF en Italie). Jeumont-Schneider passe des contrats de développement avec des sociétés américaines de bureautique et d'informatique pour accentuer sa diversification dans ce secteur.
L'affaire Creusot-Loire, qui se solde par la perte de milliers d'emplois, la mise en danger de la population de toute une région, des milliards de francs. de crédit soutirés aux caisses de l'Etat, ne signifie en rien la fin des profits du groupe Empain. Bien au contraire !
Le changement de majorité politique du l 0 mai 1981, la nationalisation des banques, du crédit et de quelques grands groupes industriels n'ont donc en rien réduit les marges de manœuvre du grand capital privé. Les faits résumés dans cet article sont plus tangibles que les discours. La politique de « modernisation )) se ramène simplement, au fond, à la mise en œuvre des volontés du capital. Le reste est verbiage. L'exemple de Creusot-Loire le démontre.
Il serait évidemment absurde de croire que l'ensemble de l'affaire Creusot-Loire s'est déroulée « au millimètre)), suivant les projets de l'état-major du groupe Empain. « L'entreprise, c'est la guerre)), se plaisait à rappeler récemment Antoine Riboud, P-DG de BSN Gcrvais-Danone, dans une interview à l'Usine nouvelle. «Ça passe ou ça casse)), quelques plumes peuvent être laissées dans la !)ataille. La manœuvre du groupe Empain mise en œuvre pour redéployer son capital obéit à ce précepte. Diverses éventualités, réactions des pouvoirs publics et des travailleurs comprises, avaient évidemment été envisagées dans le détail pour laisser le moins de place possible au hasard.
Il faut dépeindre rapidement sur quoi s'appuie un groupe de cette taille, pour comprendre à quel obstacle se heurtent les victimes de sa politique. Derrière Empain-Schneider, c'est le réseau étroit, enchevêtré et tout à fait coriace de la classe dominante qui se dessine. Les liens du groupe Empain avec Paribas, avant
Au Creusot : manifestation dans l'usine, le 20 juin 1984. comme après la nationalisation de ce dernier, en donnent une petite idée. Suivons rapidement le fil de leurs rapports ces dernières années. La réseau serré de l'oligarchie
En février 1981, Paribas rachète au baron Edouard-Jean Empain - qui se retire provisoirement (3) de la direction du groupe après un rapt resté aussi célèbre que mystérieux - 3 5 % de ses actions. C'est beaucoup. Surtout après mai 1981 , dans la perspective de la nationalisation imminente du groupe bancaire. En la personne de Pierre Dreyfus, ex-P-DG de Renault et ministre de l'Industrie, le gouvernement négociera donc avec Pineau-Valencienne le retrait partiel de Paribas, dont la participation dans le groupe Empain sera ramenée à un niveau « raisonnable » ( 1 0 % environ). Le groupe privé garde donc toute son indépendance. Hormis une de ses filiales, la Banque de l'union européenne évoquée précédement, les nationalisations l'épargneront (4).
Les administrateurs de Paribas nationalisé restés membres du conseil d'administration du holding Schneider SA - puisque la banque avec ses 1 0 % garde un pied dans le groupe - se feront remarquer par leur discrétion au cours de l'affaire Creusot-Loire. Ils finiront par se démettre de leurs fonctions. Comme le monde est petit ! Ils côtoient dans ce conseil un nommé Gérard Eskenazi, qui n'est pas pour eux un inconnu. Qu'on en juge: vice-P-DG de Paribas avant nationalisation, ayant conservé ses fonctions à Paribas Suisse, Belgique, Hollande, figurant parmi les dirigeants du groupe Bruxelle Lambert, compagnon d'affaires du groupe Empain de longue date, administrateur d'un nombre respectable de sociétés dont les Chargeurs SA où des grands noms du monde des affaires se retrouvent (5), Gérard Eskenazi conduira l'opération Creusot-Loire en duo avec Pineau-Valencienne! Tous deux sont de vieux compagnons de route et d'école (HEC. . .).
La « neutralité » du P-DG de Paribas nationalisé, Jean-Yves Haberer (vice-P-DG de la banque avant sa nationalisation comme Gérard Eskenazi), est vraisemblablement due à un échange de bons procédés. Paribas récupérera, sensiblement à la même époque, les fonds qui avaient pris la filière d'échappement suisse au moment des nationalisations. Gérard Eskenazi n'est étranger ni ' à la fuite ni au retour du magot. Dernier détail: Jean-Yves Haberer, P-DG de Paribas, administre toujours aujourd'hui la Compagnie française des pétroles (premier groupe industriel français) aux côtés, entre autres, d'Olivier Bes de Berc , administrateur et P-DG de Creusot-Loire ...
Les grands groupes et leurs états-majors ont d'ailleurs eu tout le temps de tisser des liens, séculaires peut-on dire, avant le changement de majorité de mai 1981. C'est en 1899 que Paribas et Schneider fondaient ensemble la Compagnie financière du Maroc! Inutile d'apprendre aux vieux singes à faire la grimace.
Les liens personnels et/ ou familiaux avec le personnel politique font partie du paysage. Nous citions au début de cet article ceux qui lient Debré aux de Wendel, Giscard aux Schneider. Ce ne sont que deux
échantillons d'une palette beaucoup plus large. La politi~ue et les affaires ont ceci de commun que l'un sert 1 autre et réciproquement. Le monde politique n'est le plus souvent que la face publique de la classe sociale dominante. Roger Priouret rapporte cette anecdote suivante dans son livre les Français mystifiés, édité en 1973. Le baron Empain raconte au journaliste: «Monsieur Pompidou m'a fait venir à l'Elysée. Et savez-vous ce qu'il a eu le front de me dire? Que monsieur Ambroise Roux [P-DG de la CGE à l'époque, NDLR] voulait agréger Jeumont-Schneider à Alsthom, sa filiale dans la spécialité [le matériel ferroviaire, NDLR]. Que lui, président de la République, souhaite que des pourparlers s'engagent en ce sens et aboutissent à une cession. » Celle-ci n'aura pas lieu. Mais la complémentarité-concurrence entre les deux groupes a gardé toute sa santé. De la fabrication du TG V à la création récente d'une filiale commune Alsthom-J eumont pour commercialiser les produits des deux groupes, les liens entre le groupe nationalisé (CGE) et le groupe privé Empain sont légion (voir encadré 3).
Tirez un fil qui dépasse de l'état-major d'un grand groupe industriel, et c'est l'ensemble de la pelote de la classe dirigeante que vous commencez à dérouler. La poursuite de l'investigation dans les rangs des cadres dirigeants des grandes entreprises publiques, EDF, SNCF, PTT, etc. mettrait en lumière d'autres ramifications et réseaux d'influence du même type, éclairant un peu plus l'appareil d'Etat, ses rouages, ses liens endurcis avec l'oligarchie financière (6).
Dans une remarquable étude de sociologie politique, la Classe dirigeante française, réalisée sous la direction de Pierre Birnbaum, les auteurs concluaient ainsi leurs recherches statistiques (7) : «Au lieu de concevoir les rapports de l'Etat et du monde des affaires en termes de domination ou, au mieux, d'autonomie déléguée et concédée (.. .) on doit tenir dorénavant ces deux espaces dirigeants comme la simple conséquence d'une division du travail bien agencée. C. .)La circulation ininterrompue des dirigeants d'un lieu de pouvoir à l'autre assure la cohérence de la classe dirigeante française . » Celle-ci, (( au lieu de se dissoudre et de se désintégrer sous le poids de l'histoire et des conflits sociaux, renforce en permanence son homogénéité(. .. ). Les tensions politiques masquant parfois la formidable cohérence qui l'éloigne et l'oppose aux autres classes de la société française. ))
Entrevoir les dessous de l'affaire Creusot-Loire n'est en fin de compte que mettre au jour un exemple très partiel de cette homogénéité-là (8).
Le libéralisme à la mode aujourd'hui trouve sa plus simple expression dans l'affaire Creusot-Loire. Chotard, dirigeant du CNPF, la commentait d'ailleurs à peu près en ces termes, l'assimilant aux événements ordinaires d'une société où la liberté économique est de rigueur : (( On n'en ferait pas une telle histoire aux USA », concluait-il. Les états-majors de gauche restent le plus souvent pantois devant tant d'audace, détournent la conversation ou finissent par suivre la mode, enveloppant le tout dans la sauce amère de la politique de « modernisation ». .
Les « nouveaux critères de gestion » proposés par le PCF restent des vœux pieux face au pouvoir de la classe dominante. Question critères, les siens lui vont comme un gant ! Ils fondent le droit d'un petit nombre d'individus à mettre en cause des milliers d'emplois, la vie d'une région ; le droit d'utiliser à leur gré un potentiel industriel de premier ordre. C'est cette liberté d'exploiter sans entraves que mirent en cause les travailleurs de Creusot-Loire, leurs organisations syndicales et toute la population locale, en bâtissant leur mobilisation sur le refus des licenciements. Les quelques vérités rappelées dans cet article sur les tenants et les aboutissants de « l'affaire Creusot-Loire » justifient on ne peut mieux cette revendication. Elles démontrent aussi l'actualité, la nécessité pratique de revendications comme la levée du secret bancaire et commercial, le contrôle des travailleurs sur les entreprises du groupe concerné. Ce sont là des exigences minimales face au pouvoir de dissimulation et d'intoxication de la classe dirigeante. Comment, autrement, connaître, comprendre et combattre les plans patronaux? Jeter la lumière sur les causes profondes du démantèlement d'un groupe et
3. Les liens CGE 1
Empain-Schneider
Citons en seulement quelques-uns. Neyrpic est une filiale commune d' Alsthom- Atlantique (CGE) et de
Creusot-Loire. Le directeur de CGE-Alsthom international, Alain Saint-Loubert Die, est l'ancien directeur de Creusot-Loire international. Roger Schulz, ex-P-
DG de CGE-Alsthom, s'était vu confier par Pineau-
Valencienne le premier plan de redressement de
Creusot-Loire. Le directeur scientifique de Creusot-
Loire, Vieillard Baron, vient d'être nommé directeur de l'Institut de recherche de la construction navale, dont les cinq principaux chantiers sont répartis entre Alsthom
(Saint-Nazaire, Nantes) et Empain (La Seyne, La Ciotat,
Dunkerque). On retrouve des administrateurs communs dans les conseils des deux sociétés (François Morin à
Alsthom-Atlantique [CGE] et à Schneider SA, Gilles
Cosson à la CGEE-Alsthom, Creusot-Loire et Jeumont-
Schneider). François de Laage de Meux, membre depuis des années de l'état-major de la CGE- son rôle semble d'ailleurs s'être renforcé depuis la nationalisation du groupe .. . - est le fils du comte Hilaire de Laage de
Meux et de Marguerite Bes de Berc. Olivier Bes de Berc, nous le rappelons dans cet article, est le P-DG de
Creusot-Loire ...
en appeler le plus efficacement à la solidarité de de la mise en œuvre d'une véritable coordination des tous ? Donner toutes sa dimension à la lutte globale luttes, et de la perspective à construire d'un « tous endes travailleurs pour le maintien de leur emploi, dans semble » contre les licenciements.
l'ensemble des entreprises concernées, où les mesures mises en œuvre par le patronat partent des mêmes impératifs que ceux appliqués par le groupe Empain-Schneider?
Evoquer ces tâches, c'est aussi mettre le doigt sur le rôle que devraient jouer les fédérations et confédérations syndicales au cours d'une lutte comme celle de Creusot-Loire: organiser, en s'appuyant sur les travailleurs de l'entreprise, la solidarité avec la lutte, la popularisation des éléments d'ensemble du dossier. Coordonner les recherches des travailleurs de l'entreprise, des filiales de l'ensemble du groupe, des sections syndicales des organismes bancaires et des services des impôts, des groupes clients de l'entreprise menacée (EDF, SNCF .. .), afin qu'aux moyens de liaison et de dissimulation de l'état-major d'un groupe soit opposés les moyens dont peuvent se doter les travailleurs à l'aide de leurs organisations.
Les patrons verront certes une tentative de contrôle ouvrier comme une incursion inadmissible dans leurs prérogatives, une attaque contre leur sacro-saint droit de propriété. Et ils n'auraient pas tort, car le dévoilement des raisons des fermetures d'entreprises et des licenciements n'est rien d'autre que la mise en évidence des mécanismes-mêmes du capitalisme. C'est pourquoi une telle activité ouvrière est indissociable
1. L'accord d'équilibre des pouvoirs entre Empain et Marine-Firminy avait été passé sous la tutelle des gouvernements précédant l'élection de Giscard à la présidence.
2. Empain a d'ailleurs une vieille pratique des indemnisations. Il touche toujours des subsides de la nationalisation des entreprises productrices d'électricité, à la Libération, qui donnèrent naissance à EDF. Le 1 % du chiffre d'affaires d'EDF, dont la presse de droite fait souvent le procès lorsqu'il est versé au comité d'entreprise de l'entreprise publique, est également réparti entre les anciens propriétaires d'entreprises d'électricité dont Empain faisait partie ... Les médias en parlent moins, certes !
3. Le baron Edouard Empain, oncle d'Edouard Jean, reste le grand patron du groupe assurant la continuité de la gestion des biens de la famille.
4. Au début des années quatre-vingt, le groupe Empain-Schneider constitue la troisième puissance financière en France après Paribas et Suez. Il emploie environ cent quarante mille personnes. Son importance est équivalente à celle de la Compagnie générale d'électricité. Il figure parmi les plus grands groupes industriels familiaux, de Wendel, Peugeot, Michelin ... , mis à l'écart des nationalisations.
C'est faute d'une telle perspective concrète que les syndicats se rabattent localement sur la négociation des licenciements, au nom du moindre mal, ce qui engendre inévitablement des divisions et l'affaissement de la mobilisation que l'on constate aujourd'hui au Creusot.
Un événement en bourse s'est produit les 26 et 2 7 décembre, après que cet article ait été rédigé. Il en confirme la teneur. La cotation des actions des sociétés
Schneider-SA (holding du groupe Empain-Schneider) et de Creusot-Loire, suspendue durant !'« affaire il, a vu les premières afficher une hausse vertigineuse ( + 35,5 %), les secondes un effondrement complet. La raison en est simple : les milieux financiers, estimant l'opération
Pineau- Valencienne pleinement réussie, cherchent à investir dans le capital de Schneider-SA délesté de
Creusot-Loire. D'où une demande d'actions très importante qui a fait monter les cours d'une façon telle que
Schneider-SA fut officiellement déclarée « incotable à la hausse il, le premier jour de sa réapparition sur le marché boursier 1
S. Les noms des administrateurs d'un conseil permettent d'identifier les liens financiers tressés entre les groupes. Ils représentent en effet toujours les actions qu'ils possèdent ou les pouvoirs d'actionnaires dont ils sont porteurs. Les Chargeurs SA regroupent des représentants des familles Schlumberger-Seydoux, Riboud, réputées « progressistes '' et favorables au président Mitterrand, et un membre de la famille Giscard d'Estaing. La puissance financière de l'ensemble est parmi les toutes premières en France.
6. Nos camarades de la branche SNCF de la LCR ont analysé certains de ces liens entre l'entreprise publique et le monde des affaires dans leur brochure publiée en octobre 1982, annexes 5,6,7, 8 notamment. Nos lecteurs s'y reporteront avec profit
7. Pierre Birnbaum, Charles Barucq, Michel Deliaiche, Alain Marié,« la Classe dirigeante française ''• PUF, 1978.
8. Sans parler des liens du groupe Empain avec l'oligarchie financière internationale, US en tout premier lieu.