1. Paul Laurent, pour la commission de la tribune de discussion, a repris J. Ooghe qui., annonçait · moins de 400 000 adhérents, en écrivant : « La libre discussion ne justifie pas les contre-vérités. Les effectifs du Parti se sont accrus jusqu'à un maximum de 710 000 adhérents en 1979-1980. Ils vont se situer à plus de 600 000 fin 1984. Ce reflux est suffisamment important pour qu'il ' ne soit pas caricaturé. " (in « l'Humanité , du 3 décembre 1984).
2. Roger Meublat, fédération de la Creuse, in « l'Humanité , du 14 décembre 1984 : « Sans qu'ils aient été la majorité, de nombreux camarades ont estimé en 1981 qu'il valait mieux soutenir activement sans participer au gouvernement. >>
3. Yvan Tricart, in << l'Humanité.> du 19 décembre 1984 : •• Pour ma part, j'aurais souhaité une préparation du congrès et un texte différents, une étude t~lus poussée du résultat des mutations dans la crise, une réflexion plus finie sur le rassemblement populaire majoritaire, sa liaison entre lutte et perspective politique, une étude plus fine de la réalité des pays socialistes dans leur diversité et leur complexité, et enfin arriver à faire de ce parti communiste le grand parti efficace dont nous avons besoin pour construire le socialisme autogestionnaire que nous voulons. Bref, beaucoup de questions. Le débat actuel traite entre autres de ces questions, il les affine et propose des avancées. ''
4. La contribution de Jean Ooghe a été publiée dans •• l'Humanité '' du 3 décembre 1984. Celle de Félix Damette dans ,, l'Humanité ,, du 8 décembre 1984. Celle de Lucien Lanternier dans " l'Humanité ,, du 11 décembre 1984.
Francis SITEL
Le recul spectaculaire subi par le PCF lors des élections européennes a précipité la crise en son sein. Il n'est plus possible de dissimuler les voyants d'un rouge alarmant : perte de 50 % de l'électorat entre 1979 et 1984, perte de cent mille adhérents selon les chiffres officiellement donnés par la direction (1), perte de 22 des 7 2 villes de plus de 30 000 habitants gérées par le PCF jusqu'en 1983 ... Un tel recul ne pouvait que secouer formidablement un parti qui, participant au gouvernement, se trouvait au même moment cautionner la politique anti-ouvrière de ce dernier.
Profitant du changement de Premier ministre au cours de l'été, la direction s'est dégagée de cette situation inconfortable. Il s'agissait alors, pour elle, . d'éviter l'explosion au sein du parti en se mettant sur de nouveaux rails. L'organisation du xxve Congrès pour février 1985 a pour fonction d'avaliser la nouvelle orientation.
Opération bureaucratique habile qui devait permettre de garotter les oppositions. Alors que la sortie du gouvernement ouvre une situation nouvelle, les oppositionnels se trouvent mis en porte-à-faux.
Les « néo-staliniens », qui avaient combattu la « ligne opportuniste » d'alliance avec la social-démocratie et de participation au gouvernement, se trouvent soudain privés en grande partie de leur espace politique. A l'opposé, les « rénovateurs » ne peuvent qu'avoir les plus grandes difficultés à défendre leur orientation, dès lors qu'ils renoncent à condamner une sortie du gouvernement conforme aux vœux d'une grande partie des militants.
Certes, cela ne ~aurait signifier le ralliement politique des uns et des autres à la direction, ni la solution aux conflits qui déchirent celle-ci. Au contraire ! Pour la première fois dans l'histoire du parti, le discrédit de la direction est tel qu'au sein du comité central, un groupe de dirigeants s'est abstenu sur le projet de résolution. Mais, en verrouillant le débat pour le xxve Congrès, l'équipe dirigeante a d'ores et déjà imposé un nouveau tournant du parti. Tournant dont le xxve Congrès n'a même pas les moyens de débattre.
Il est à noter, de ce point de vue, que dans la tribune de discussion de l'Humanité, jusqu'à présent, une seule contribution est revenue sur la ·participation au gouvernement pour la condamner (2). Quant au texte signé par Yvan Tricart, secrétaire de la fédération de l'Essonne, fédération qui est celle de Juquin et qui apparaît comme l'un des bastions des « rénovateurs », elle ressemble fort à une capitulation pure et simple (3).
Pourtant, la crise est suffisamment profonde pour que les choses n'aillent pas si simplement. Les contributions publiées dans l'Humanité en portent témoignage. Malgré l'avalanche des textes qui, selon la tradition, ont pour fonction de défendre et illustrer la nouvelle orientation, malgré les silences des opposants les plus en vue, quelques contributions font éclater les vraies questions. Tel est le cas, en particulier, des contributions de Jean Ooghe, militant de l'Essonne et ex-membre du comité central, de Félix Damette, membre du comité central qui était le seul à s'être abstenu sur le rapport de Marchais lors du comité central de septembre, de Lucien Lanternier, maire de Gennevilliers, qui avait déjà publié une contribution critique lors de la préparation du XXIVe Congrès (4).
La direction s'est donc trouvée dans l'obligation de laisser passer ces textes et elle ne peut pas ne pas y répondre. Du coup, le débat dans les colonnes de l'Humanité constitue un miroir qui, pour déformant qu'il soit,
5. Colette Privat, in " l'Humanité, du 19 décembre 19114.
reflète les interrogations qui traversent le PCF. Et à partir duquel il est possible de reconstituer les grandes questions qui se posent aujourd'hui aux militants du PCF. Le mal et ses origines
Les trois signataires signalés plus haut avancent une même caractérisation de la crise actuelle du PCF et du risque qu'elle lui fait courir : celui de la marginalisation. «Les résultats des élections européennes de juin 1984 ont accéléré le processus de marginalisa/ion du Parti, apparu en pleine lumière aux présidentielles de 1981 » O. Ooghe); «Nous courons le risque de la marginalisa/ion (F. Damette) ; «Les reculs successifs qui nous ont amenés au seuil de la marginalisa/ion : perte de millions de suffrages et de centaines de milliers d'adhérents - coupure avec les intellectuels et la jeunesse - perte de très nombreuses municipalités - ce qui nous ramène au plan de l'influence nationale à la situation d'avant le Front populaire, à plus de cinquante années en arrière. » (L. Lanternier)
La gravité d'une telle appréciation, dont il est difficile de nier la pertinence, conduit nécessairement leurs auteurs à appeler le parti à un débat en profondeur, et sa direction à une autocritique majeure. Faute desquelles « l'existence et l'avenir du PCF en tant que grande force nationale » se trouveraient mis en cause (Ooghe).
Or, comme à l'évidence telle n'est pas la fonction de l'actuel débat contrôlé par la direction, cette dernière se trouve sévèrement attaquée, et critiqué le mode de fonctionnement qu'elle impose au parti. «En violation flagrante avec nos principes fondamentaux, la direction actuelle rejette catégoriquement toute analyse autocritique, s'oppose à toute modification du fonctionnement du parti et refuse les mises à jour devenues pourtant indispensables. » (J. Ooghe) ; «Pour reconstruire la nécessaire confiance entre le parti et sa direction il nous faut, sur la base de nos principes, savoir procéder à la recomposition du groupe dirigeant et surtout inventer une pratique directionnelle nouvelle qui considère le parti tout entier comme politiquement majeur. » (F. Damette); «La recherche de~ raisons de ce recul(...) doit intégrer la nécessaire dimension critique et autocritique sur les orientations et les pratiques propres au parti avant 1977 mais aussi de 19 77 à 1981 puis de
1981 à 1984. Cette analyse doit être d'autant plus rigoureuse que les responsabilit é s sont plus élevées. » (L. Lanternier).
Si Ooghe aussi bien que Lanternier rappellent la directive de Thorez « Que les bouches s'ouvrent !», c'est qu'ils jugent que les causes du processus de marginalisation que subit le parti sont à rechercher dans la politique menée au cours des dernières années. Ce que Damette appelle un « mouvement en zigzag, incompréhensible pour la grande majorité de notre peuple et déroutant le parti lui-même. »
Pour sa part, la direction, bien évidemment, récuse une telle responsabilité. Sa propre appréciation de la situation, telle qu'elle apparaît à travers le rapport Marchais et le projet de résolution, ainsi que dans les contributions qui viennent en couverture de l'une et l'autre, vise à relativiser la crise que connaît le parti et, par là, à escamoter ses propres responsabilités en l'affaire.
Le complexe échafaudage idéologique construit autour de l'idée du « retard stratégique » n'a pas d'autre fonction. La fameuse continuité entre les xx ne' xx me' XXIVe et XXVe Congrès, tend à accréditer l'idée que, depuis 1976 et le xxne Congrès, la direction s'est attelée à la tâche de définition d'une voie spécifique et démocratique de passage au socialisme, la seule viable, celle du « socialisme à la française». Et ce, en réaction au retard accumulé depuis 19 56, et malgré les difficultés multiples qui en résultaient pour frayer cette voie originale. Ainsi, il faudrait éclairer les erreurs récentes par la compréhension des anciennes fautes. Au nom de cette implacable logique récurrente, mal venu celui qui oserait critiquer les erreurs des cinq dernières années, alors que les dirigeants, eux, s'autocritiquent sur vingt-cinq ans 1
Ce sens de l'humour tout particulier semble communicatif. Certains thurifaires de la direction n'hésitent pas à expliquer : « De même, le reproche d'un refus de toute autocritique me paraît pour le moins. .. inadéquat quand une partie importante du texte est consacrée à la remise en cause de notre tactique depuis vingt-cinq ans (5). »
Quant au bilan de la participation au gouvernement, il n'en est guère question. Le débat sur les institution~. que la direction veut visiblement impulser, devrait permettre d'en tenir largement lieu. On savait déjà que quatre ministres communistes dans un gouvernement, ce n'est pas
6. Josiane Zarka, in " l'Humanité» du 7 décembre 1984.
7. Christian Audoin, in «l'Humanité,, du 1•• décembre 1984.
8. Gabriel Massou, in " l'Humanité ,, du 4 décembre 1984.
9. Eliane Hulot, in " l'Humanité,, du 5 décembre 1984.
10. Jean-Claude Gomez in « l'Humanité'' du 6 décembre 19S4.
beaucoup. Mais lorsqu'on découvre que tout s'est déroulé dans un « Etat monarchique », il est possible de conclure que la responsabilité propre du PCF ne pesait de rien... A présent, donc, que les yeux, sinon les bouches, s'ouvrent ! Quelle stratégie
Le dernier avatar du « retard stratégique » a conduit le PCF à rester prisonnier, plus longuement et profondément que de raison, d'une forme erronée d'alliance. Tel est, selon la direction, le grand apport que doit sanctionner le xxve Congrès, qui conclut et libère une longue élaboration tâtonnante depuis le XXIIe Congrès. Assomption d'un astre nouveau au firmament de la stratégie révolutionnaire : le nouveau rassemblement populaire majoritaire.
Les choristes du« NRPM » n'ont pas de mal à chanter les louanges de l'orientation new look. Elus locaux ou vétérans du parti, paysans, ouvriers ou cadres, il leur suffit, sur la base de leur expérience, d'insister sur deux évidences. La premièrè est celle des dégâts provoqués par les « illusions » en un changement venu d'en haut, telles qu'elles ont été sécrétées par « l'alliance au sommet ». La seconde est celle des formidables possibilités qui s'ouvrent, à la base, sur le terrain, à des cellules armées de la radieuse perspective du « NRPM ».
Exercice plus risqué qu'il n'y paraît. Car si l'on sait ce que n'est pas le « NRPM » - ni l'union avec les forces politiques de gauche, ni un succédané de « l'union à la base » -il est plus difficile de cerner ce qu'il est!
En effet, les multiples exemples donnés -la lutte dans les-· entreprises, les quartiers et les régions, l'organisation des « gens » sur la base de leurs problèmes, les pétitions, les cahiers de revendications, les démarches auprès des pouvoirs publics, etc. - se ramènent à quelque chose d'important certes, mais qui ne brille pas par sa nouveauté. Qu'est-ce d'autre que l'activité quotidienne et traditionnelle d'un parti q\,li prétend défendre les intérêts des travailleurs et de la population laborieuse ?
Reste l'accent mis par de nombreuses contributions sur la nécessaire intervention des ICT AM (ingénieurs, cadres, techniciens, agents de maîtrise) sur la base d'une « démarche po_litique rénovée ». Mais le goût en est plus douteux que nouveau lorsqu'on repasse le plat de l'intervention dans la gestion. Telle Josiane Zarka qui écrit:« Il nous faut partir du vécu de chacun et ce vécu est toujours spécifique. Loin d'être un obstacle au rassemblement anti-crise, une telle diversité est la condition de son ampleur et de sa force : ce cadre d'Air France, qui est d'accord avec notre campagne "achetez français" parce que, dit-il, "cela fait faire des économies à la compagnie" : il vient enrichir le rassemblement sur la base de sa démarche spécifique de cadre (6). »
Le seul ingrédient un tant soit peu saisissable de ce vieux ragoût est celui des alliances sans rivages. Du côté de la direction et de ses soutiens, pour parler du passé, on n'a pas de mots assez durs lorsqu'il s'agit de dénoncer l'alliance avec le Parti socialiste et la dangereuse abstraction de la« démarche programmatique ». Un contributionnaire va jusqu'à parler de « la tare congénitale de l'alliance au sommet» (7)! Un autre, iconoclaste, s'extasie: «Je me rappelle ces manifestations où nous mettions à toutes les sauces le mot d'ordre "une seule solution, le programme commun", sous-entendu avec la victoire de la gauche (8). » Gageons, cher camarade, que les travailleurs s'en souviennent aussi !
Mais, lorsqu'il faut décrire le présent et l'avenir, ce sont de boueuses contrées qui nous sont proposées, où les références droite/ gauche chavirent et où se profilent comme partenaires les inquiétantes silhouettes des cadres obsédés par la bonne marche de leur entreprise, des patrons fidèles défenseurs de la libre entreprise nationale et des évêques serviteurs de la foi. Eliane Hulot, de la section de Vitry, écrit : «Ce qui importe c'est d'agir tout de suite avec tous ceux qui le veulent pour maintenir et créer des emplois. Sur ce terrain décisif, des convergences se font jour comme en témoigne la déclaration de l'évêque de notre département qui, dans un communiqué rédigé avec le conseil diocésain de Mission ouvrière du 94, souligne (9) ... »
Las, cette voie-là n'est ni celle de la nouveauté ni celle du socialisme !
Face à ce déferlement de sottises, ,les quelques contributions réellement contestatrices n'opposent pas de critique fondamentale. F. Damette va même jusqu'à concéder : « Le projet a raison d'insister sur le rassemblement populaire, la lutte directe contre la crise avec tous les intéressés. »
Pourtant, quelques questions sont
soulevées qui peuvent constituer autant de mises en cause de la démarche elle-même. F. Damette, avec une feinte innocence, suggère que ne soit pas abandonnées les notions de droite et de gauche et qu'on ne lenonce pas à toute perspective d'union. « Il faut tenir compte, écrit-il, du fait que la notion de gauche et la volonté d'union sont des données politiques de masse qui font partie et feront partie longtemps du mouvement populaire lui-même. »Et: «En posant les luttes hors du champ politique et en définissant l'union de la gauche en termes d'accords avec le Parti socialiste, nous faisons comme si toute possibilité de déboucher au niveau de l'Etat était renvoyée à un avenir lointain. » Que de telles remarques, empruntées à l'ABC de la politique, entrent en collision frontale avec les conceptions développées à l'heure actuelle par la direction, cela suffit à juger la valeur de ces dernières.
Quant à L. Lanternier, il indique, sur le même mode allusif, une perspective bien opposée à celle du « NRPM » lorsqu'il invite à une réflexion sur la question de l'Etat. « A mon sens, écrit-il, le problème de la conquête du pouvoir, l'investissement de l'appareil d'Etat par le mouvement populaire au terme d'un processus démocratique ne peut être éludé, ce qui suppose comme pour tout parti politique, et à plus forte raison pour le Parti révolutionnaire, un programme proposant une large politique d'union rejetant l'étroitesse comme toutes les formes de collaboration de classes, mais qui repose aussi et surtout dans la prise en compte des mutations. » La charge contestatrice de telles remarques, dans le cadre du débat actuel du PCF, c'est de faire rentrer par la fenêtre des questions aussi décisives que la nécessité de l'unité, d'un programme d'action, d'une stratégie visant à la conquête du pouvoir d'Etat ! Le sujet tabou des pays de l'Est
Dès le rapport préparatoire de Marchais, au comité central de septembre, la question décisive des pays de l'Est a été verrouillée. Il était écrit : « A partir de là, il arrive que des camarades fassent le raisonnement suivant : puisque ces pays sont, apparemment, un "boulet" que nous traînons, qu'est-ce qui nous empêche de couper la chaîne ? Rompons avec eux : proclamons que ce que nous voulons pour la France est à l'opposé de ce qu'ils font: nous n'aurons pas résolu tous nos problèmes, mais celui-ci, au moins, aura disparu ...
« Une telle démarche est profondément erronée. D'abord parce qu'elle est illusoire : ce que nous voulons pour la France, c'est une société socialiste. Originale, démocratique, "à la française ", différant profondément de ce qui se construit aileurs, oui. Mais socialiste. Qu'on le veuille ou non, pour former leur jugement, les Français qui tournent leurs regards vers nous, qui peuvent être gagnés à notre projet de société, se référeront toujours au socialisme tel qu'il s'édifie dans plusieurs pays. A moins, bien sûr -mais c'est une boutade-, de renoncer à qualifier de "socialiste" la perspective que nous offrons, il n'existe aucune échappatoire au problème qui nous est posé. »
Du coup, les mots brûlants d'URSS, Pologne, Afghanistan, et même Nicaragua, semblent interdits de débat, au moins de ce que l'Humanité en retranscrit. Dans la tribune de discussion, on ne rencontre, en effet, que quelques remarques critiques sur les « carences en matière de libertés » que connaissent les pays de l'Est. Et un mouvement d'humeur qui n'a pas dû déplaire à Marchais : « Le poids des réticences à l'égard du socialisme existant (qu'il convient de lever en disant simplement et fermement la vérité, en combattant les caricatures haineuses) ne peut, à mon sens, conduire à ne pas donner la perspective immédiate du socialisme répondant à la fois aux aspirations et à l'expérience vécue par des millions de Françaises et de Français ( 1 0). »
Mais sur ce terrain aussi, les contributions de J. Ooghe et L. Lauternier posent ces questions en d'autres termes. « C'est enfin la condition pour débarrasser notre politique de toute complaisance à l'égard des pays socialistes, dont les acquis ne peuvent pas continuer à dissimuler les carences fondamentales en matière de démocratie, c'est-à-dire, en fin de compte, l'un des éléments décisifs· après la suppression des rapports de production capitaliste, de l'émancipation effective des travailleurs . »O. Ooghe).
Quant à L. Lanternier, il écrit: «Enfin, notre projet de société, le socialisme à la française avec lequel je suis complètement d'accord, suppose de débarrasser notre politique de toute complaisance à l'égard des pays socialistes dont les acquis ne peuvent continuer à dissimuler, chez la plupart, des carences fondamentales en matière de démocratie socialiste. C'est pourtant là l'élément décisif après la suppression des rapports de production capitaliste, de l'émancipation effective des travailleurs manuels et intellectuels. >>
Des pistes qui devraient permettre de refuser l'impasse du « socialisme réellement existant » dans laquelle la direction du PCF voudrait engager les travailleurs ! Une stratégie en pointillé
Ce n'est pas un des moindres paradoxes de la crise actuelle du PCF et du débat auquel elle donne lieu : dans le cadre étriqué et stérile imposé par la direction, qui écarte toute réelle discussion sur la situation internationale et sur les enjeux de la situation française, qui ne tire aucun vrai bilan de l'expérience de sa participation au gouvernement, surgissent, malgré tout, des questions qui mettent fondamentalement en cause le PCF lui-même, sa ligne, sa fonction, ses rapports à la classe ouvrière et aux pays de l'Est. Il n'est pas habituel, dans les discussions préparatoires à un congrès du PCF, de voir exprimée l'idée qu'il est du << droit absolu pour les adhérents de rejeter une politique qui a conduit à l'échec et de définir une autre poitique : également le droit absolu d'élire d'autres dirigeants>> O. Ooghe).
Reste que cette « autre politique » n'est que dessinée en creux. Les contributionnaires dont nous avons parlé se revendiquent d'une « stratégie révolutionnaire » : pour que de telles références ne soient pas formelles, comme c'est habituel dans les débats du PCF, il faudrait qu'elles se concrétisent en positif.
Aujourd'hui, des questions essentielles sont pointées, comme autant de critiques de la politique portée par la direction, mais les réponses demeurent en grande partie à apporter, sous peine d'en rester à une stratégie en pointillé. Ce qui suppose de déjouer les pièges que fait jouer la direction. Le débat actuel permet d'en repérer quelques-uns.
Le premier porte sur l'articulation entre mobilisations des travailleurs et débouché politique à celles-ci. Pour répondre à ce problème, la direction dispose de deux réponses contradictoires qui, toutes deux, permettent de paralyser le mouvement des masses. Un mouvement qui doit s'appuyer
sur la combinaison entre luttes pour des objectifs immédiats et perspectives politiques centrales.
Des années durant, la direction du PCF a soumis les luttes ouvrières à la seule perspective d'une victoire électorale sur la base de l'accord d'union de la gauche. Aujourd'hui, elle propose l'inverse : des mobilisations et des rassemblements, à la base, censés être le socialisme en marche pas-à-pas. Dans le premier cas, le mouvement des masses est réduit à un rôle accessoire au regard des prétendus objectifs électoraux. Dans le second, le mouvement est présenté comme le tout, au point de prétendre qu'il n'est plus besoin ni d'objectifs politiques ni de programme d'action. L'une et l'autre tactique reviennent à brider bureaucratiquement la dynamique même de la mobilisation des masses.
Le second piège, qui est la traduction du premier, concerne les alliances et l'unité d'action. Il n'est pas pensable que le mouvement des masses puisse progresser s'il ne parvient pas à surmonter les divisions profondes qui le traversent, tant au plan syndical que politique. Là encore, les réponses apparemment contradictoires apportées par la direction du PCF conduisent à une même impasse. Il s'agit soit du fallacieux accord pseudo programma tique entre organisations ayant des projets différents, comme hier l'union de la gauche, soit, aujourd'hui, le refus de tout accord avec le PS et le choix de la division. Ce qui revient à condamner les militants communistes à ce que l'auteur d'une contribution désigne justement comme un dilemme : «Dilemme apparemment insoluble : sans lui [le PS], on ne peut rien faire, et avec lui non plus 01 ). »
En refusant de définir un quelconque objectif politique qui puisse être commun à l'ensemble des travailleurs dans la situation présente, en condamnant à priori toute perspective d'unité d'action avec le PS ou d'autres forces du mouvement ouvrier, la direction du PCF opère un véritable désarmement politique des travailleurs. Elle peut bien, par ailleurs, bavarder sur le « NRPM », censé conduire au socialisme, elle sait que cela ne peut avoir strictement &ucune conséquence pratique, dès · lors que les travailleurs se trouvent proprement dépossédés de toute perspective de peser par eux-mêmes sur le cours des choses.
Confrontés à cette véritable « anti-stratégie révolutionnaire », les militants communistes qui refusent de renier le sens de leur engagement militant se voient contraints de relever un défi. Plus que refuser la ligne de la direction, il leur faut, aujourd'hui, proposer une stratégie alternative, seule à même de faire sauter les verrous bureaucratiques imposés par une direction soucieuse avant tout de ses propres intérêts.
Une stratégie qui, rompant définitivement avec le poids inort du stalinisme, permette de poser en termes nouveaux l'analyse des sociétés bureaucratisées de l'Est et l'élaboration d'une politique d'émancipation des travailleurs dans notre pays, ainsi que la question des questions : celle du parti révolutionnaire.
26 décembre 1984
11. Henri Grossard, in " l'Humanité » du 28 novembre 1984.