E mois de décembre 1984 aura été marqué, pour le mouvement syndical français, par deux échéances décisives : les élections enseignantes, la conclusion des négociations entre le CNPF et les syndicats sur la « flexibilité » du travail. S'ils n'ont que fugitivement retenu l'attention de la grande presse, il s'est pourtant bien agi des deux événements majeurs de cette fin d'année.
En jeu, pour le syndicalisme français : un éclatement et un reniement ! L'éclatement: celui de la FEN, seule fédération unitaire qui, par le choix de l'autonpmie, a résisté à la scission de 194 7. Le reniement : celui de la CFDT, de la CFTC et de FO prêtes, le stylo déjà à la main, à signer un accord sanctionnant, fait sans précédent, une amputation du droit du travail. Deux défis donc, relevés par ceux-là seuls qui étaient en mesure de refuser les manœuvres et les capitulations des directions syndicales : les travailleurs et les syndiqués.
Malgré leurs différences de nature, et au-delà de la coïncidence fortuite des dates, les deux événements appellent le rapprochement. L'analyse fait apparaître que les éléments les plus significatifs leur sont communs.
Le premier est le fond d'échecs sur lequel ils s'inscrivent. Ce qui les a rendu possibles l'un et l'autre c'est le bilan de trois années de politique gouvernementale-de la gauche. Cette dernière s'est traduite, sur le terrain de l'école, par la défaite laïque, la capitulation du gouvernement et de la gauche devant l'offensive de la réaction rassemblée sous la bannière de «l'école libre» ... Les directions de la FEN, en cautionnant cette politique, ont renié l'une des valeurs fondatrices de cette centrale, ont sapé un de ses piliers. En même temps, le refus de la majorité d'engager une grande politique scolaire, pour rallier qui la défense de la rénovation dans l'austérité, qui l'éloge de l'instruction par la sélection, a semé le doute et le désarroi au plus profond du milieu enseignant. Dans ces conditions, les candidats au dépeçage de la FEN pouvaient, en effet, penser que leur heure était venue. Il apparaissait tentant de profiter d'une tell situation pour provoquer la scission de la FEN et, à travers celle-ci, d'œuvrer à l'éclatement croissant du milieu enseignant.
Les directions syndicales engagées sur la flexibilité Cette même politique s'est aussi traduite sur le terrain de l'emploi par l'échec le plus dramatique de la gauche. Après avoir annoncé que la lutte contre le chômage serait la priorité du régime, après avoir promis les 35 heures pour 19 8 5, la majorité a cédé sur toute la ligne. Le chômage, ces derniers mois, a balayé les digues censées le contenir aux deux millions, la promesse des 3 5 heures s'est évanouie, le CNPF impose librement ses exigences : développement du temps partiel et du travail précaire, assouplissement en matière de licenciements, restrictions draconiennes de l'indemnisation des chômeurs, flexibilité ...
Face à cette autre capitulation, les directions syndicales, loin de rappeler la majorité à ses devoirs les plus élémentaires, ont développé la fable contractuelle. A les croire, il faudrait discuter entre « partenaires sociaux » - syndicats et
patronat partageant le même vice du tapis vert- pour trouver les solutions communes à la même recherche de la compétitivité maximum des entreprises ! C'est vouloir convaincre que, face à l'emploi, il est un préalable: l'accroissement du profit patronal !
Au service de ce sale travail de démoralisation des enseignants, d'une part, de l'ensemble des travailleurs, d'autre part, de fantastiques moyens idéologiques ont été mobilisés. Impunément, une cynique campagne de presse a été orchestrée, des mois durant, contre un même fantomatique adversaire : le conservatisme allié au corporatisme !
Corporatistes et conservateurs, les enseignants qui sont attachés à la laïcité, qui pensent qu'on ne peut rénover l'école sans moyens, qui défendent leurs salaires et leurs conditions de travail !
Corporatistes et conservateurs, les syndicalistes qui refusent de sacrifier les intérêts des travailleurs sur l'autel de la « modernisation » ! « Les confédérations ont du mal à accepter les mutations de la société industrielle )), titrait, en toute bonne conscience, le Monde, au lendemain du refus in extremis de la CFDT, de FO et de la CFTC de signer l'acccord concocté par le CNPF ...
Troisième élément commun: la division syndicale. L'offensive visant à scissionner la FEN a été impulsée et dirigée par la direction de FO, avec le concours militant du PCI et l'actif soutien des anticommunistes de tous poils pour qui un « parachèvement de 194 7 » ne pourrait être que pain béni. Et la direction de la CGT n'attndait que le succès électoral de FO pour, de son côté, relayer l'opération.
Quant à l'offensive patronale sur la flexibilité, c'est également grâce à la division qu'elle a trouvé ses points d'appui au sein même du mouvement syndical. En accusant la CGT, seule confédération à refuser le cadre de l'accord proposé par le CNPF, de « conservatisme », les directions des autres centrales ont voulu faire croire que l'unité et le « syndicalisme moderne » étaient de leur bord : celui de la complicité avec le patronat. On ne saurait mieux rendre service à la direction de la CGT pour ses prochaines opérations de division à elle!
Ainsi, désarroi politique, campagne des médias et division se sont conjugués pour faire que l'année 1984 se termine par deux coups majeurs portés au syndicalisme. Face à ces projets, l'incapacité de l'une quelconque des centrales, plus directement menacée dans tel ou tel cas, à engager une riposte mobilisatrice, de même que les difficultés évidentes des courants lutte de classe à impulser une contre-offensive unitaire, pouvaient faire craindre le pire.
Pourtant, le pire a été évité ! Le score réalisé par FO ne semble pas pouvoir permettre l'enclenchement d'une dynamique de scission de la FEN dans l'immédiat. Malgré leur volonté et les engagements pris, Bergeron et Maire ont été contraints de reculer précipitamment et de renoncer, au moins provisoirement, à signer avec le CNPF l'accord sur la flexibilité.
C'est qu'il existait un recours, celui de la réaction profonde des enseignants dans le premier cas, des équipes syndicales et des syndiqués dans le second. C'est un véritable soulèvement, au sein de FO et de la CFDT, qu'a provoqué la publication de cet accord organisant la déréglementation du droit du travail. D'une force telle que, avec une rapidité foudroyante, il a obligé les directions à renverser la vapeur pour stopper une opération presque conclue.
Le camouflet
Il s'agit d'un événement dont il est encore difficile, aujourd'hui, de prendre toute la mesure. C'est un formidable camouflet pur les dirigeant syndicaux qui, rêvant debout, croyaient que leurs sornettes avaient pris force de loi. Ils ont cru que le temps était venu, pour eux, de se comporter, non en syndicalistes, mais en« partenaires» du patronat. Comme le souligne dans le Monde du 3 janvier Gérard Lyon-Caen, professeur à Paris 1 : « Qu'on nes 'y trompe pas, le protocole du 16 décembre 1984, même rejeté au dernier moment, fera date : le syndicat n y apparaît plus comme un groupement de défense des . intérêts des salariés, mais comme un instrument de gestion économique à la disposition de qui veut s'en servir. ))
Le fait que l'accord n'ait pas été signé constitue un remarquable encouragement pour les syndiqués : il montre que la logique démente qui a conduit les directions sur une telle voie peut être combattue victorieusement. A condition
de ne pas se démobiliser, de ne pas ceder à l'écœurement, mais, au contraire, d'engager le combat pour imposer un syndicalisme de classe, seul à même de défendre l'unité des travailleurs, et leurs intérêts.
Un combat dont il serait tout à fait illusoire de penser qu'il s'est achevé une fois ces premières victoires arrachées.
Les forces qui travaillent au dévoiement du syndicalisme ouvrier, à son affaiblissement, à l'aggravation de sa division, ont perdu en décembre une bataille. Elles sont loin d'être défaites. FO a pris place sur le champ syndical enseignant, ce qui veut dire que le ver de la scission est solidement installé. Les directions qui ont négocié l'accord sur la flexibilité avec le CNPF n'ont qu'une hâte : retourner à la table de négociations ! Et, de leur part, toute cette affaire n'est ni bévue ni égarement passager : il s'agit d'une orientation. Celle de la collaboration de classes sous les formes extrêmes qu'elle est appelée à prendre dans un situation de crise aiguë comme celle que nous connaissons actuellement. Elles n'auront de cesse avant d'avoir imposé cette orientation aux travailleurs, quel qu'en soit le prix! La bataille sera donc longue et ardue. Elle nécessite des instruments plus trempés que de simples mouvements de révolte. Elle appelle de la part des travailleurs et des syndiqués des capacités à s'assurer d'autres victoires, moins discrètes et de plus grande ampleur.
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