La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Notes sur l'écrivain révolutionnaire Denis Diderot (II)

· Critique communiste, n° 37, janvier 1985 · p. 24-30 · 6 526 mots

Denis Diderot (11)

N

OUS avons choisi la fin de« l'année Diderot»- 1984- pour publier un long article sur cet écrivain aux multiples facettes. La

'première partie, dans notre numéro précédent, traitait de la correspondance, «fil conducteur de la vie et de l'œuvre»; de Diderot

« tâcheron et militant » à la somme que constitua l'Encyclopédie ; de

Diderot fourvoyé dans le théâtre. Voici la suite et fin de cette étude.

15. Une magnifique exposition sur le thème de " Diderot et l'art de Boucher à David , s'est tenue à Paris, à l'Hôtel de la Monnaie, jusqu'au 6 janvier 1985. Un choix des tableaux dont Diderot parle dans ses " Salons , est " illustré , de citations des " Salons, enregistrées et que " murmurent,, en permanence des colonnes parlantes. Un certain nombre de ces tableaux étaient quasi perdus, ici dans une église, là dans un musée de province, voire dans des réserves, quelques-uns dans des collections partict~lières. L'exposition confirme la sûr~té d'œil de Diderot. Les "Salons,, font l'objet des tomes XIII et XIV des "Oeuvres complètes'' des éd. Hartmann. Ils sont annoncés pour paraître en édition de poche.

16. Quelques-uns de ces magnifiques portraits sont à l'exposition de l'Hôtel de la Monnaie.

17. Une reproduction en noir et blanc de ce tableau est reproduite dans notre ouvrage " Marxisme et esthétique ''• édition La Brèche.

Michel LEQUENNE 3. La critique d'art : un grand esthéticien ( 15)

Le militant Diderot a été aussi un journaliste. Sa participation à la Corresp~ndance littéraire de Grimm rivalise en masse avec ses articles de l'Encyclopédie. C'est le plus gros de son travail quand celle-ci est achevée. Il ne di~ nulle part que ce travail lui était rétribué. L«;l faisait-il seulement par amitié et parce qu'il pouvait là s'exprimer quasi sans contrainte? Curieux « j ournal » que cette Correspondance dont les abonnés comptaient le roi de Prusse, l'impératrice de Russie et un tas de petits souverains allemands qui tous s'amusaient beaucoup de propos subversifs sans danger pour leurs trônes, puisque la feuille était parfaitement confidentielle. Elle avait au moins l'avantage pour Diderot de l'obliger à préciser ses pensées, ce qui, on le sait, ne se fait bien qu'en écrivant.

A~nateur d'art, Diderot se voit demander par Grimm en 1759 de rendre compte des Salons que l' Acaèémie royale de peinture et de sculpture organise à Paris tous les deux ans. Jusqu'en 178 1, Diderot en rendra compte de neuf, mais les cinq premiers en huit ans, les quatre derniers, plus brefs, en douze ans. Ce travail va d'abord le passionner. Il aime la peinture. « J'aime à louer. Je suis heureux quana j'admire. Je ne demanderais pas mieux que d'être heureux et d'admirer » écrit-il dès ses premières lignes. Las! L'époque n'est pas une grande période d'art. Ses critiques vont être féroces. Malgré le caractère quasi clandestin de la Correspondance littéraire, il redira souvent sa tristesse d'avoir à tant condamner : « Qu'un morceau de toile soit barbouillé ou qu 'un cube de marbre soit gàté, qu'est-ce que cette perte en comparaison du soupir amer qui s'échappe du cœur de l'homme afJligé? Voilà de ces fautes qui ne méritèrent jamais la correction publique. Réservons notre fouet pour les méchants, les fous dangereux, les ingrats, les hypocrites, les concussionnaires, les tyrans, les fanatiques et autres fléaux du genre humain. » (Conclusion du Salon de 1763.)

Ses regrets sont d'autant plus grands qu'il s'instruit et que Chardin lui a fait valoir qu'« entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais ; et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leurs dents le pinceau, de désespoir de faire jamais aussi mal» (Salon de 1765). Mais mieux comprendre les principes de l'art ne peut au contraire que le rendre plus exigeant. Rien ne lui sera bientôt étranger des problèmes de couleur sur laquelle il approfondira sa réflexion dans Son Essai sur la peinture qu'il joint à son Salon de 1765. « On ne manque pas d'excellents dessinateurs ; il y a peu de grands coloristes. » Mais « Pourquoi cette variété de coloristes, tandis que la couleur est une dans la nature ? » Il hésite, mais comprend que la cou-

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leur picturale a ses lois propres bien qu'il continue de placer au-dessus de tout la « restitution de la nature » par Chardin.

Ce qui rend le bon coloriste rare, c'est la copie du maître Pé!I l'élève, en fait: le cliché. D'emblée, Diderot part en guerre contre le fléau du siècle en art : l'académisme. Son mot d'ordre est : il faut sortir, ce qui ne sera une cause vraiment gagnée qu'avec l'impressionnisme. Il faut sortir, même pour la peinture religieuse : regarder les gestes des métiers, mais aussi comment le moine prie. Diderot fait remarquer aux peintres que l'ombre elle-même est colorée. Les lois qu'il pose ne vont pas sans l'embarrasSer lui-même. Car il admire Rembrandt qui défie ces lois. Et il voit aussi si bien combien les « proportions idéales » peuvent entraîner de monotonie, voire d'insignifiance, qu'il met en cause la sacro-sainte suprématie de Raphaël, ce qui fait crier Grimm d'indignation. De Quentin La Tour qu'il admire, il critique le portrait de Jean-Jacques Rousseau qui n'est pas celui du « Caton et du Brutus de notre âge », et seulement une belle chose, non pas un chef-d'œuvre.

On n'a pas cessé de reprocher à Diderot sa critique faite au nom du traitement du sujet. Mais c'est un procès anachronique. Il est juste au contraire que le critique se place du point de vue même de l'esthétique de l'artiste, de l'art de son temps. C'est ce que fait Diderot en leur demandant d'être conséquent avec leurs options. Mais, en même temps, il condamne la hiérarchie des « genres ». Aux peintres de sujets religieux qui dominent, il montre Lesueur en exemple, et se moque de leurs Christ « à la plate et piteuse figure traditionnelle» ou à « l'air benêt». Toutefois, il ne cesse de déplorer toutes les « scènes d'atrocité, un écorché, un pendu, un rôti, un grillé, une dégoûtante boucherie » qui sont la thématique de cet « abominable christianisme ». Et d'autant plus que cela est peint en vilaines couleurs noirâtres.

Mais s'il regrette que « la Vierge Marie [n'ait pas] été la mère des plaisirs, ou même, mère de Dieu, si ç'eut été ses beaux yeux, ses beaux tétons, ses belles fesses qui eussent attiré l'Esprit-Saint sur elle>>, il n'en est pas moins aussi sévère à l'égard de la peinture grivoise du temps qui nous arrête par notre « vice » et non par «le talent de l'artiste». A propos de Nattier, il note que les nus sont mauvais, en général, parce que les modèles sont des « soldats » et des << prostituées », et que les corps sont déformés par les vêtements du temps. En fait, il n'élucide pas en lui-même les raisons sociales de sa critique des peintres de << galanteries ». Le maître en ce domaine est Boucher, et il ne cesse de balancer ses jugements sur lui. En 1759, il exécute une Nativité de ce peintre, son coloris faux, son lit à baldaquin, pour finir par dire : «Je ne serais pas fâché d 'avoir ce tableau. Toutes les fois que vous viendriez chez moi, vous en diriez du mal, mais vous le regarderiez. » En l 7 61 , il en fait l'Arioste de la peinture, ce qui n'est pas mal vu, puis invente une discussion avec lui qui ne fait que révéler le fait que Boucher peint selon une esthétique aux antipodes de celle de Diderot: «Où avez-vous pris ces tons de couleur ? (. . .)-Dans ma tête. -Mais ils sont faux. - Cela se peut, et je ne me suis pas soucié d'être vrai. Je peins un événement fabuleux avec un pinceau romanesque ? Que savez-vous ? La lumière du Thabor et celle du paradis sont peut-être comme cela. A vez- vous jamais été visité la nuit par des anges ? -Non. -Ni moi non plus ; et voilà pourquoi je m'essaye comme il me plaît dans une chose qui n'a point de modèle en nature. » En 1765, il commence: «Je ne sais que dire de cet hommeci. » Et cela continue. En fait, Diderot sait que Boucher n'est pas un peintre médiocre. Mais il gêne son système. Et il lui reproche surtout, finalement, de gâter le goût de ses nombreux imitateurs.

Le cas de Boucher mis à part. Aucune erreur de jugement de la part de Diderot. Il a su reconnaître que le plus grand peintre du temps était Chardin. Dès le début, il le préfère même à Greuze pourtant plus près de lui idéologiquement: «C'est celui-ci qui est un peintre ; c'est celui-ci qui est un coloriste (.. .) On n'entend rien à cette magie. Ce sont des couches épaisses de couleur appliquées les unes sur les autres et dont l'effet transpire de dessous en dessus. D'autres fois, on dirait que c'est une vapeur qu'on a souf]lée sur la toile. » (1763), et« Vous revoilà donc, grand magzczen, avec vos compositions muettes! Qu 'elles parlent éloquemment à l'artiste. (...) Chardin est si vrai, si vrai, si harmonieux, que quoiqu'on ne voie sur la toile que la nature inanimée, des vases, des tasses, des bouteilles, du pain, du vin, de l'eau, des raisins, des fruits, des pâtés, il se soutient, et peut-être vous enlève à deux des plus beaux Vernet, à côté desquels il n'a pas balancé de se mettre» 0765).

Et pourtant, Vernet, c'est le troisième du triangle des préférés de

Diderot, qu'il n'hésite pas à comparer au Lorrain à qui il le préfère.

Le deuxième, c'est évidemment Greuze. « C'est mon homme », dit-il de lui. Effectivement, Greuze peint ce que Diderot a écrit... de plus mauvais. Cependant, la sévérité moderne à l'égard de Greuze doit peut-être être revue en appel de Diderot ( 16) : Greuze est un admirable portraitiste.

Au second plan, le recul lui manque parfois. Sans doute sousestime-t-il Quentin La Tour- dont il nous fait par ailleurs admirer le franc-parler, même devant le roi ; la dignité, et le goût sûr. Il surestime sans doute, en revanche, Casenove (qui est le frère du célèbre Casanova) et Loutherbourg, peintres de batailles, genre dont, par ailleurs, il croit l'époque finie (mais il ne pouvait prévoir Napoléon), et doute que Frédéric II les trouverait réalistes. En revanche, il est juste et mesuré à l'égard de Michel Vanloo, qui fera son portrait. Dès son entrée à l'Académie, Fragonard est l'objet de sa part d'une attention aiguë. Diderot savait analyser un tableau avec minutie et profondeur. Dès sa première œuvre, il a vu les qualités et les faiblesses de Fragonard.

Mais là ou la justesse de vue de Diderot éclate, c'est quand apparaissent les premières œuvres du jeune David, au dernier Salon dont il rend compte, en l 7 81 . Son compte rendu est des plus brefs. Visiblement, sa lassitude de ce travail est grande. Il n'a plus grand chose à découvrir ni à enseigner, et est accablé par la quantité des médiocrités. Voilà quatorze ans qu'il a, en 1767, éxécuté toutes les nullités du Salon en une liste, ponctuée de «Nul! Nul! Rien ! Pauvre homme ! Peu de choses ! Rien qui vaille ! Moins que rien ! (c'est ParroceO. Mauvais ! Pauvre artiste ! » Quelques-uns ayant le sursis d'un «Attendre», et Fragonard d'un «Il a fait un très beau tableau; en fera-t-il un second. Je n'en sais rien. » Enfin David est venu. Diderot écrit : « Tous les jours, je le vois et crois totgours le voir pour la première fois . Ce jeune homme montre de la grande manière dans la conduite de son ouvrage, il a de l'âme ; ses têtes ont de l'expression sans affectation, ses attitudes sont nobles et naturelles. » Pourtant l'enthousiasme n'enlève pas sa lucidité à Diderot : «Je désirerais qu'il y eut · moins de raideur dans ses chairs, ses muscles n'ont pas assez de flexibilité en quelques endroits. » Et, sur le portrait du comte de Potocki ( l 7) : «Superbe iableau, d'une couleur moins sombre que les autres ; mais la jambe droite du cheval n'a-t-elle pas un peu de raideur ? » Il faudra le

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18. On s'en rendra compte en consultant " Etat actuel des recherches sur Diderot,, d'Anne-Marie et Jacques Chouillet, in revue «Dix-huitième siècle,,, n° 12, spécial, 1980, et E. de Fontenay, op. cit. qui tout à coup se met à délirer à propos du " Neveu de Rameau ••·

19. L. Sterne, " Tristam Shandy ''• 2 vol. en 10/18. Diderot comparait Sterne à Rabelais, ce qui est intéressant du point de vue de sa propre filiation avec Rabelais. Mais l'influence de Sterne sur Diderot serait à étudier dans les rapports anglais de ses diverses œuvres, depuis la philosophie ouverte, ne l'oublions pas, avec la traduction-adaptation de l'« Essai sur le mérite et la vertu,, de Shaftesbury, jusqu'à Richardson, en passant par le théâtre Issu de Shakespeare. La révolution anslalse du xvne siècle était évidemment pour quelque chose dans le caractère fécondant d'une pensée plus librement hardie et dans les modes littéraires neufs (" le Château d'Otrante" d'Horace Walpole, premier roman noir, parait en 1764).

souffle de la Révolution pour que David perde ces défauts.

L'acuité critique de Diderot est égale vis-à-vis de la sculpture. Il dit sur le moment que celle de ce temps . est pour l'essentiel maniérée et ridicule. Il n'en sauve guère que Pigalle, Falconet et Houdon, dont même le magnifique Vo ltaire n'échappe pas à de fines réserves.

A son temps, dont il a été conscient de la pauvreté, Diderot a montré les vrais grands de tous les genres et de tous les styles du passé, manifestant ainsi une culture artistique alors rare. Cela va du Corrège (que Stendhal chérira tant), de Titien et Véronèse au Carache et à 1 Rembrandt, mais aussi de Rubens (dont il condamne le baroquisme souvent grotesque en exaltant sa couleur et son mouvement) et V an Dyck (pour le portrait) à T éniers et V an Ostade. Seul Watteau le trouble, dont le génie contredit tous ses principes. Mais pour l'essentiel ses jugements de valeur sont toujours les nôtres.

Pourtant, sa méthode critique particulière est ce qui a provoqué le plus de moquerie. En face de chaque tableau, qu'il so it h isto r ique, mythologique, voire de genre, il le «refait», déplace les personnages, en supprime, élimine des détails, modifie les plans, etc. Mais, c'est, il faut le rediœ une critique « du point de vue » de la problématique des artistes eux-nêmes, du« point de vue » de la peinture à sujet. Et, de ce point de vue, Diderot a toujours raison, car il dém~lit le formalisme vide de l'académisme en proposant que l'instant ch()isi soit toujours le plus riche, celui de la totalisation suspendue vers un cl.evenir. S'il condamne la peinture « hiéroglyphique », les mystères à déchiffrer, il exige de ces sortes d'œuvres un contenu à lire, c'est-àdire une pro fo n de ur , q u e , significativement, il trouve le mieux atteinte, non dans quelque grande machine, mais dans un paysage qu'il intr.;rprète comme une œuvre cosmique où s'affrontent forces de la nature et génie humain.

Plus passeront les années et son app:ofondissement de l'art pictural, plus D ide r ot co m p rendra sa spécificité. Dès 1765, il dit que la peinture de la tranquillité exige plus de génie que celle des actions dramatiques. Quant au portrait, il va même jusqu'a relativiser la ressemblance en faveur de la beauté, force et expression, en tant que telle.

Il ne lui échappè pas, finalement, que le goût n'est pas un critére valable du beau. Des doutes lui viendront même - en particulier à propos de l'architecture - quant à la supériorité du classique (et il s'agit de Michel-Ange) sur le gothique, ce gothique dont le nom reste alors, y compris pour lui, la pire injure en fait de plastique.

Cela l'amènera finalement à déboucher sur le rapport du beau au vrai et au bon, qui est toujours un problème pour nous, bien que le vrai ait pris maintenant un sens moins immédiat, et que le bon soit situé en utopie.

La conclusion de son Essai de 1765 est d'une extrême modestie. Il écrit : « La raison rectifie quelquefois le jugement rapide de la sensibilité; elle en appelle. De là, tant de productions presque aussitôt oubliées qu 'applaudies ; tant d'autres, ou inaperçues, ou dédaignées, qui reçoivent du temps, du progrès de l'esprit et de l'art, d 'une attention plus rassise, le tribut qu'elles méritaient. De là, l'incertitude du succès de tout ouvrage de génie. Il est seul. On ne l'apprécie qu'en le rapportant immédiatement à la nature. Et qui sait remonter jusque-là ? Un autre homme de génie. » Cette leçon vaut pour aujourd'hui autant que celle de la sévérité impitoyable de Diderot.

Corvée infligée par Grimm que ces Salons, et qui lui deviendra insupportable, Diderot n'en a pas moins écrit en 1765, alors que le pensum lui avait coûté cette année-là dix-sept jours de travail acharné, que c'était « ce qu'il avait fait de meilleur. » Etonnant jugement, difficile à ratifier. Mais il est certain toutefois qu'avec les Salons, œuvre des moins publiées et des moins lues, Diderot a fait faire un grand pas à la réflexion esthétique, que la critique d'aujourd'hui a encore à méditer avec profit. 4. Romans, contes, dialogues : la modernité absolue

Il n'y a d'œuvre littéraire authentique que celle où l'écrivain s'abandonne et se livre tout entier à ses pulsions profondes, dépassant toutes les censures, intérieures plus encore qu'extérieures. Précisément, ce sont les censures extérieures qui ont condamné Diderot à l'écriture quasi clandestine et clandestine. Chance paradoxale, et qu'il n'a pu saisir pleinement qu'une fois l'Ency clopédie achevée : elle lui a permis d'écrire une œuvre qui transcende son temps, qui reste moderne, sans une ride, dans le nôtre, et à tel point qu'elle semble inépuisable et que les critiques et historiens modernes n'en finissent

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pas de l'interroger, parfois jusqu'au vertige (18).

Les formes littéraires dont il héritait étaient soit épuisées -on l'a vu pour le théâtre - soit, comme le roman, enserrées dans de telles conventions qu'il allait ' falloir la Révolution pour en briser le corset. Mais la Religieuse est déjà, sinon autre chose qu'un roman, par sa genèse de jeu mystificatoire, par l'intensité des projections, encore sans exemple, de l'auteur et de ses fantasmes dans l'œuvre, enfin par sa prolifération sur vingt ans, du moins un de ces romans comme il y en a peu dans la littérature en dehors de Stendhal (encore) et de Proust. Mais, enfin, la volonté réaliste maintient la Religieuse dans l'« ordre» du roman. Avec Jacques le Fataliste et son maitre, œuvre totalement posthume, c'est tout autre chose que crée Diderot dans la plus totale liberté, aidé pour son décollage par la lecture enthousiaste qu'il a fait de l'étourdissant Tristam Shandy de Laurence Sterne et sa rencontre avec l'auteur (19). La critique moderne a pu parler d'anti-rornan à propos de Jacques le Fataliste, ce qui peut s'admettre dans la mesure où cette formule s'applique à des fictions dont les personnages sont des anti-héros. Mais peu importe l'étiquette : Jacques le Fataliste n'est pas séparé par une barrière de « genre» du Neveu de Rameau et, donc, des dialogues et des « contes ». La Religieuse même se relie à un conte comme les Deux Amis de Bourbonne en cela que les deux œuvres naissent de deux mystifications réussies ; les mystifiés croyant à la réalité des fictions imaginées. On touche là un point décisif par où les fictions de Diderot dépassent le cadre du romanesque : leur profond enracinement dans la réalité. Au-delà des mystifications qui réussissent parce que les personnages imaginés ont vécu une vie de chair, et à laquelle Diderot s'est identifié au point d'en souffrir les souffrances, voire parce qu'ils sont des transpositions de Diderot lui-même, il saisit dans la vie d'autres êtres réels (le neveu réel de Rameau, d' Alembert, le médecin Bordeu, Julie de Lespinasse .. .) et prolonge leur réalité, la nourrit, la déborde ... Du réalisme, on passe là à un sur-réalisme.

Le procédé, non seulement arrache ces créations à toute abstraction, mais, en cela, les leste de toutes les contradictions des vivants. Ils incarnent, au sens plein, les contradictions mêmes de Diderot qui s'élèvent en interrogations. Réels mais «possédés», voilà ces personnages porteurs d'un nouveau qui les éternise par l'art : en elles Diderot arrache la spéculation philosophique à l'idée pure et la réintègre dans la vie quotidienne. Il ne s'agit plus de développements logiques, réthoriques, mais de heurts de points de vue d'états, de sexes, d'intérêts, de goûts, de pulsions ... Tant qu'il y aura un monde, non seulement de classes, mais de désordre social, le Neveu de Rameau sera d'actualité, où s'opposent -avec des feintes et des fuites sans fin - deux conceptions de la vie- pas toujours assurées d'ellesmêmes- qu'aucune transcendance ne règle, nul au-delà, nulle morale assurée, mais simplement le sens et la valeur que chacun est maître de donner à ses actes. Il n'est pas étonnant que Diderot ait traîné ce dialogue la moitié de sa vie et ne lui ait donné sa forme dernière qu'en ces derniers jours : chacun ne se refait-il pas périodiquement ce dialogue, qui ne se règle pas en raison, mais selon le plus ou moins de déraison assumée de ses propres déterminations.

Quoi qu'on dise le Neveu de Rameau le dialogue de plus longue portée de Diderot, les trois entretiens du Rêve de d'A lembert reste le plus étonnant en même temps que plus artistiquement réussi. Toute la civilisation raffinée du xvme siècle se concentre dans la légèreté et le brillant de cette somme de la pensée matérialiste heureuse, en attente de Lamarck et de... Freud.

Elisabeth de Fontenay, qui a établi que Marx et Engels avaient fort peu lu Diderot, a raison de dire que ce matérialisme-là n'a rien de « vulgaire ». Il n'est que limité par les connaissances scientifiques du temps, en particulier biologiques, mais sa hardiesse de pensée n'est pas dépassée, et encore moins le grand art que Diderot atteint là : l'un de ces sommets dispensateurs inépuisables de jubilation, de bonheur ... 5. Philosophie et politique : voies ouvertes vers toutes les révolutions

Pour ses amis comme pour luimême , Did e ro t é t ait « le philosophe ». Mais en ce siècle où les systèmes philosophiques se bousculent vers celui du « dernier des philosophes », Hegel, Diderot est le premier des philosophes d'au-delà des systémes. Il est philosophe au sens moderne du mot : une pensée qui synthétise les connaissances de l'époque et se tend vers leur devenir, celui de la société, de l'homme.

L'homme d'abord ! Est-il bon ?

Est-il méchant ? Question du siècle, fondamentale. Naturellement méchant répond Hobbes, répondra Sade. Naturellement bon dit Rousseau. Diderot le voudrait bien aussi. Mais il a de fortes raisons d'en douter. Quand, un soir, chez d'Holbach, il ouvre l'Essai sur les mœurs et lit « cent forfaits horribles en moins de vingt pages n, il est plein d'amertume. Et d'Holbach lui dit ironiquement: « Voilà le sublime de la nature, le beau inné de l'espèce humaine >> (lettre à Sophie du 26 octobre 1760). Le mois suivant, il revient sur la question et conclut avec hésitation : « Non, chère amie, la nature ne nous a pas faits méchants ; c'est la mauvaise éducation, le mauvais exemple, la mauvaise législation qui nous corrompent. Si c'est là une erreur, du moins je suis bien aise de la trouver au fond de mon cœur, et je serais bien fâché que l'expérience ou la réflexion me détrompât jamais. Que deviendraisje ? Il faudrait ou vivre seul, ou se croire sans cesse entouré de méchants ; ni l'un ni l'autre ne me convient. n

Mais quelques jours encore avant, il envisageait les choses avec plus de déterminisme : « Le baron se tue de lire l'histoire qui ne sert qu'à lui gâter l'esprit et à lui aigrir le cœur. Il n 'en retient que les atrocités de l'homme et de la nature. Il y apprend à mépriser et à haïr de plus en plus ses semblables. Y rencontre-t-il quelques pages noires à faire trembler, il a une joie secrète de m'en régaler. Il est sûr que si tout ressemblait à ce qu'il m'en montre, on n y tiendrait pas. Je ne suis pas violent, eh bien, je me suis surpris en parcourant certains règnes, le cœur gonflé de fureur et jouant du poignard à ravir. Le despotisme, mon amie, est la plus terrible des séductions ; on n y résiste pas. Celui qui peut tout faire impunément fait beaucoup de mal. Combien je connais d'hommes qui ne s'en doutent guère, mais qui ont une telle violence de caractère, des quarts d'heure d'humeur si injustes ; qui souffrent si impatiemment qu'on leur réponde ou qu'on leur résiste, qui traitent leurs subalternes avec tant de hauteur, de dureté et de mépris ; qui exercent une si cruelle tyrannie sur tout ce qui leur appartient, que j'ose assurer qu'il ne leur manque qu'un plus grand théâtre avec le titre et la puissance de shah ou de sultan pour couper des pieds et des mains, faire sauter des têtes, arracher des yeux, et remplir d'actions horribles, sous les noms français de tels et tels, les mêmes pages qui les ont fait frémir d'horreur

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que des mouches. Tel eût été Néron · Yves Benot a récapitulé les dissonanm'empêcher d 'admirer la nature hu- · monde par l'Europe. Elle est pour lent et s'exposent au supplice même · vous habitez. Alors, les mers ne sé-

20. A notre connaissance, les" textes pour Raynal ,. ne font l'objet d'aucune publication séparée et populaire. Ils figurent dans les ,, Oeuvres complètes " du Club du Livre. Ils sont longuement cités et analysés par Yves Benot, op. clt.

21. Louis-Sébastien Mercier," l'An 2240 "• a été réédité naguère dans la "Bibliothèque des Utopies" des éd. France Ade). Il a malheureusement été très vite soldé. On n'a actuellement en librairie de cet auteur, que son passionnant " Tableau de Paris "• éd. La Découverte.

sous les noms asiatiques de Soleyman et de Séfi. 1 Que nous nous connaissons peu, et que la nature qui nous a confinés dans les rangs inférieurs nous a bien servis ! Si Caligula n 'eût été que le fils d'un cordonnier de Rome, il n'eût jamais tué qui s'est dit cent fois : Moi, j'aurais été Trajan. »

De là, il ira encore plus loin dans la compréhension de la détermination des comportements et traitera à plusieurs reprises, de façon très stendhalienne, de la dynamique de l'énergie. Par exemple : « Je ne pouvais maine, même quelquefois quand elle est atroce .. Par exemple, disais-je, on a condamné un homme à mort pour des placards, et le lendemain de son exécution on en trouve au coin des rues de plus séditieux. On exécute un voleur, et dans la foule d 'autres voqu'ils ont sous les yeux. Quel mépris de la mort et de la vie ! Si les méchants n'avaient pas cette énergie dans le crime, les bons n'auraient pas la même énergie dans la vertu. Si l'homme affaibli ne peut plus se porter aux grands maux, il ne pourra plus se porter aux grands biens. En cherchant à l'amender d'un côté, vous le dégraderez de l'autre. Si Tarquin n'ose violer Lucrèce, Scœ vola ne tiendra pas son poignet sur un brasier ardent. Cela est singulier ; on est en général assez mécontent des choses, et l'on n'y toucherait pas sans les empirer.»

Il ~st de ceux qui se voudraient Trajan. Cela ne l'empêche pas de connaître ses pulsions. Dans la même période (le 18 octobre 1760) n'a-t-il pas écrit, toujours à Sophie : « le spectacle de l'injustice me transporte quelquefois d'une telle indignation que j'en perds le jugement et que, dans ce délire, je tuerais, j'anéantirais. »

Nonobstant les risques, changer les choses sera sa préoccupation constante. Les travaux et les textes qu'il fait pour l'Histoire des deux Indes de Raynal, cet ult i me t ravail souterrain (20), VO)ilt le mener à tirer du sens tragique de l'histoire -la bonne nature étant renvoyée à un passé lointain ou à un lointain géographique où elle est traquée par le colonialisme- l'inévitabilité de l'abandon de toute perspective réformiste de la société (perspective qui est encore alors celle de la bourgeoisie) et à appeler à la révolÙtion dans les termes les plus violents.

On ne peut que renvoyer au livre d'Yves Benot pour donner l'exacte mesure du testament révolutionnaire de Diderot que sont les « Discours pour Raynal ». Comme pour l'Encyclopédie, Diderot a radicalisé, tout au long des versions de cet ouvrage, de 1772 à 1781, ses interventions interpolées dans un ensemble dont ces politiques. Ces sortes de macédoines ne déplaisaient sans doute pas à Diderot en ce qu'elles étaient de bons camouflages pour ses fusées qui, dit encore Yves Benot, « couronne son œuvre de penseur ». Cette Histoire fait le bilan de la découverte et de la conquête du Diderot l'occasion d'une condamnation à laquelle il n'y a guère à ajouter. Le commerce même y est condamné comme corrupteur, et la colonisation l'est dans son principe : « Il faut que le monde que vous avez envahi s'affranchisse de celui que pareront plus que deux amis, que deux frères . >>

La dénonciation des atrocités coloniales avait déjà été faite, en particulier par Louis-Sébastien Mercier(2l), mais, écrit Yves Benot, « c'est l'apport décisif de Diderot en 1781 que d'avoir ajouté à la protestation contre les atrocités coloniales, renforcée déjà par des appels au soulèvement, l'affirmation du principe de l'indépendance nécessaire et inéluctable ». Le ton de Diderot est déjà celui des hommes de 9 3 (qui, eux mettront si vite un terme à la libération des esclaves) : « Non, non, il faut que tôt ou tard la justice soit faite. S'il en arrivait autrement, je m'adresserais à la populace. Je lui dirais : Peuples dont les rugissements ont fait trembler tant de fois vos maîtres, qu'attendez-vous? Pour quel moment réservez-vous vos flambeaux et les pierres qui pavent vos rues ? Arrachez-/es ... »

Ceci s'adressait aux Indiens. Voilà maintenant les Noirs : «Des malheurs même imaginaires nous arrachent des larmes dans le silence du cabinet et surtout au théâtre. Il n'y a que la fatale destinée des malheureux nègres qui ne nous intéresse pas. On les tyrannise, on les mutile, on les brûle, on les poignarde, et nous l'entendons dire froidement et sans ·émotion. Les tourments d'un peuple à qui nous devons nos délices ne vont jamais jusqu'à notre cœur. » Et c'est l'appel, pas assez fameux: «Où est-il, ce grand homme, que la nature doit à ses enfants vexés, opprimés, tourmentés? Où est-il? Il paraîtra, n'en doutons point, il se montrera, il lèvera l'étendard sacré de la liberté. Ce

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dra les ruiner ou les exterminer. » On . meurtrière de Pougatchev et la mainciétés de classes. Et c'est à rapprocher . ·l'usage privé et financier qu'il a pu

22. Cf. F. Rude, "Stendhal et la

Quant au conflit des Encyclopé- pensée sociale de son temps "• G. Mondistes et de la « clique holbachienne » fort, éd. Saint-Pierre de Salerne 27800 signal vénérable rassemblera autour de lui les compagnons de son infortune. Plus impétueux que les torrents, ils laisseront partout les traces ineffaçables de leur juste ressentiment. Espagnols, Portugais, Anglais, Français, Hollandais, ~ tous leurs tyrans deviendront la proie du fer et de la flamme. Les champs américains s'enivreront avec transport d'un sang qu'ils attendaient depuis si longtemps, et les ossements de tant d'infortunés, entassés depuis trois siècles, tressailleront de joie. L'ancien monde joindra ses applaudissements au nouveau. Partout, on bénira le nom du héros qui aura rétabli les droits de l'espèce humaine, partout on érigera des trophées à sa gloire. » Il est venu, ce fut Toussaint Louverture, mais l'ancien monde n'a pas joint ses applaudissements au nouveau.

Ce n'est pas seulement aux peuples des colonies que Diderot en appelle dans ce livre. Il y célèbre la décapitation de Charles 1er, justifiant par avance celle de Louis XVI. Auparavant, il avait fondé le droit au régicide : « La première ligne d'un code bien fait doit lier le souverain, il doit commencer ainsi : "Nous peuple et nous souverain de ce peuple, jurons conjointement ces lois par lesquelles nous seront également jugés; et s'il nous arrive à nous, souverain, de les changer ou des les enfreindre, ennemi de notre peuple, il est juste qu'il soit le nôtre, qu'il soit délié du serment de fidélité, qu'il nous poursuive, qu'il nous dépose et même qu'il nous condamne à mort, si le cas l'exige, et c'est la première loi de notre code."» Et cela, c'était dans ... les Mémoires pour Catherine II ! Ce projet de monarchie « constitutionnelle » a dû faire comprendre à l'autocrate de toutes les Russies qu'entre elle et Diderot il y avait eu un malentendu.

Dans l'Histoire, ce n'est plus de code qu'il s'agit. Il sait qu'il n'y a pas de conciliation possible entre le souverain qui est ou dont le successeur sera t:n tyran et le peuple : « L'empire se trouvant partagé entre deux classes d'hommes, celle des maîtres et celle des esclaves, comment rapprocher des intérêts si opposés ? Jamais les tyrans ne consentiront librement à l'extinction de la servitude, et pour les amener à cet ordre de choses, il fauvoit que cela vaut pour toutes les sode ce qu'il avait écrit avant l'Histoire: « Voulez-vous que je vous dise un beau paradoxe? C'est que je suis convaincu qu'il ne peut y avoir de vrai bonheur pour l'espèce humaine que dans un état social où il ny aurait ni roi, ni magistrat, ni prêtre, ni lois, ni tien, ni mien, ni propriété foncière, ni vices, ni vertus ; et cet état social est diablement idéal. » Il s'élève ici au niveau des plus hardis utopistes du siècle, des maîtres à penser des « E nragés » que brisera Robespierre avant même les Thermidoriens, de Stendhal (22), que Lénine souhaitera voir étudiés par le prolétariat : l'idéal de Diderot est ici notre but.

Si donc l'horizon « réaliste » de Diderot est celui de la démocratie bourgeoise fondée sur la propriété, l'élan de sa pensée va beaucoup plus loin que le « possible » qui le détermine et que réaliseront maigrement les révolutions bourgeoises : la pointe de sa pensée s'adresse à une autre classe et fonde son droit à une autre révolution et à une autre société. Le vrai Diderot

Impossible de terminer ces notes - brèves pour l'importance du sujet- sans mentionner rapidement deux thèmes anti-Diderot qui ont fait · couler des fleuves d'encre : son conflit avec Jean-Jacques Rousseau et ses relations avec Catherine Il.

En ce qui concerne celle-ci, si Diderot a pu nourrir quelques illusions (qu'il n'avait pas à l'égard de Frédéric II), elles s'évanouirent lors de son voyage en Russie, où il lui parla avec le maximum de franchise possible dans un tel cas, comme on l'a vu par la citation ci-dessus. Et si les générosités de la souveraine, qui lui assura les conditions de sa création si libre des vingt dernières années de sa · vie- après qu'elle lui eût proposé de finir l'Encyclopédie à Moscou- lui . imposa une relative modération, on a vu que ses attaques générales contre rois et tyrans portait des coups à revers contre le pouvoir de l'autocrate, qui, à tout prendre n'avait pas à être sa cible prioritaire. Pour lui aussi, l'ennenii était dans son propre pays. Dans un point complet sur la question, Yves Benot écrit : «Il n'était( ... ) pas indispensable d'attendre la très tardive révélation des Observations sur le Nakaz pour savoir que Diderot ne s'était pas mis à genoux devant la . teneuse du servage ; quel que soit faire de l'impératrice( .. .), il n'en a pas moins dit tout haut ce qu'il avait à dire sur l'autocrate. » avec Jean-Jacques Rousseau, les re- Brionne.

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cherches anecdotiques sur les responsabilités individuelles sont de sixième ordre. En ce qui concerne Diderot, sa sincérité ne fait pas plus de doute que la susceptibilité maladive de Rousseau. Mais en face de celle-ci Diderot a été maladroit, brouillon, gaffeur, indiscret, comme cela lui arrive assez souvent. Son caractére était l'exact opposé de celui de Jean-Jacques. Mais il est remarquable qu'il tenta, après la rupture de 1758, de renouer, fut rebuté par Jean-Jacques, mais qu'il défendait publiquement les écrits condamnés du Génevoix en 1763. Cependant, les faits importants, fondamentaux sont ailleurs, car, comme l'écrit Pierre Naville (23) : « la discussion avec Rousseau prit une tournure philosophique, politique et tactique tout à fait large. L'aile marchante de l'Encyclopédie, constituée par les matérialistes, fut contrainte de rompre avec le déiste Rousseau, contempteur de la civilisation. » Et Yves Benot, qui connaît bien les supériorités relatives de Rousseau, n'en relève pas moins que si Diderot « n'a pas la rigueur théorique de l'auteur du Contrat social, il est en revanche beaucoup plus proche d'une action révolutionnaire réelle ; loin de se retrancher dans l'analyse des faits sociaux, il est pressé d'envisager les moyens effectifs des changements. Et si, par tempérament et même par formation, il souhaiterait voir aboutir les réformes par la voie pacifique, s'il est physiologiquement réformateur plutôt que révolutionnaire, sa grandeur est d'avoir fait siennes les conclusions imposées par la réalité, d'en être venu à la conviction que les philosophes devaient faire appel au soulèvement des masses, que seules les masses pourraient jeter à bas l'ordre existant, et que le rôle des philosophes était de prendre leur tête pour éviter que la révolte ne tourne court, mais pour qu'elle fasse . place nette pour l'application du programme des Lumières, d'une politique reposant sur le principe énoncé devant Catherine II: « Il n'y a qu 'une seule vertu, la j ustice ; un seui devoir, de se rendre heureux (...) La loi qui prescrit à l'homme une chose contraire à son bonheur est une fausse loi, et il est impossible qu'elle dure. 1>

Les notes ci-dessus représentent un choix, comportant nécessairement leur part d'arbitraire, mais largement volontaire parce « qu'il s'agissait d'aller à contre-courant, aussi bien de l'engluement de Diderot dans ses louvoiements que des statufiages dans le passé ou dans le superstructure!, alors que sa « véritable affaire » a été « la politique, bien plus que la philosophie ». Ce jugement était encore d'Yves Benot, à qui il faut emprunter enfin, pour conclure ces lignes de sa propre conclusion: «Relire Diderot, c'est (...) être dérangé à chaque tentation de sommeil dogmatique, être assailli de questions, et obligé de s'interroger, de chercher davantage. JJ

23. Pierre Naville, « D'Holbach "• éd. Gallimard, 1943. Encore un livre, l'unique consacré au baron d'Holbach, et qui n'a pas été réédité pour l'année Diderot.

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