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LIVRES

Leur critique d'art et la nôtre

· Critique communiste, n° 38, février 1985 · p. 32-33 · 1 045 mots

A propos du livre de Michel Lequenne ccMarxisme et esthétique,,

Leur critique d'art et la nôtre

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EXTE engagé, politique, polémique, passionné, l'essai qui constitue l'essentiel de ce volume - « Esquisse de critique marxiste de la critique marxiste de l'art et de la littérature » - est tout sauf un exercice académique. C'est précisément ce qui fait son intérêt et sa valeur. L'enjeu est de taille: sauver la véritable esthétique marxiste de la gangue du sociologisme vulgaire.

Tout d'abord, Michel Lequenne règle son compte à ce qu'il appelle les théories pseudo-marxistes de l'art, de Plekhanov à Lounatcharski, et de Lukaès à Hadjinicolaou. Presque toujours sa critique touche juste -l'« exécution» du stalino-maoïstestructuraliste Hadjinicolaou est particulièrement réussie et fort amusante - et elle lui permet d'avancer nombre d'idées originales et suggestives, par l'exemple sur la liberté de l'artiste- qu'il peut sacrifier (en devenant un« académique»), avec laquelle il peut ruser, ou qu'au contraire il peut exalter au risque de sa vie. Cependant, il me semble tout de même injuste de ravaler Lukaès au même niveau qu'un Plekhanov: la critique de son conservatisme esthétique est légitime, mais peut-on pour autant nier toute valeur à ses travaux sur Balzac, Gœthe, Dostoïevski et Thomas Mann ? Quant à la monumentale esthétique de 1963 (Die Eigenart des Aesthetischen), suffit-il de parler de « régression vers l'hégelianisme » pour s'en débarrasser? Cet argument est d'autant plus surprenant que Lequenne parle quelques pages plus tard (avec raison) du « génial et formidable apport de l'Esthétique de Hegel », œuvre où l'on peut trouver« la clef de la pensée esthétique de Marx et Engels ». Cela dit, Lequenne n'a pas tort de relever l'écart entre la grande œuvre philosophique de Luckaès -Histoire et conscience de classe de 1923- et les écrits littéraires des années staliniennes, beaucoup plus discutables (et parfois franchement abominables !).

Dans la deuxième partie, Lequenne essaie de reconstituer le. chemin vers une esthétique marxiste authentique, en partant de Marx et Engels eux-mêmes. Disciples de Hegel et de sa conception dialectique du rapport entre l'artiste et l'œuvre, ils ne font pas du réalisme une loi artistique et n'essaient pas de dicter une norme esthétique quelconque. Abordant le « cas Balzac », Lequenne s'insurge à juste titre contre l'interprétation habituelle - « la tarte à la crème de la critique post-marxiste »-selon laquelle l'œuvre littéraire réaliste contredit les opinions de son auteur. Il observe avec beaucoup d'acuité que Balzac « appartient à cette intelligentsia petite-bourgeoise romantique dont l'opposition à la grande bourgeoisie est consciente bien que confuse et largement tournée vers le passé ». Mais il ajoute un deuxième argument qui me semble beaucoup plus discutable : il serait « faux de caractériser Balzac comme politiquement réactionnaire » ; il était un « monarchiste constitutionnel », avec un sens très plébéien de la « real-politik » - en une époque où le mouvement ouvrier n'était que naissant. Or, Balzac est contemporain de Saint-Simon, Fourier et Blanqui, et ses options sont néanmoins légitimistes. Il n'est pas nécessaire de faire de lui un progressiste pour expliquer sa critique féroce et lucide du capitalisme : l'appartenance à la petite bourgeoisie romantique suffit pour en rendre compte (le même vaut d'ailleurs pour Dickens, Carlyle et beaucoup d'autres écrivains admirés par Marx et Engels).

Michel Lequenne passe en revue par la suite les apports de Trotsky, de l'Ecole de Francfort (Benjamin,

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Adorno, Marcuse), de Goldmann -enfin reconnu dans sa valeur exceptionnelle ! - et de Bloch. Son analyse des écrits littéraires de Trotsky est très éclairante : il montre son évolution de l'essai de 1923 (Littérature et Révolution) au Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant (avec Breton, en 1938) : « Trotsky, à la fin de sa vie, perçoit mieux la spécificité de l'art », et, malgré sa formation classique, comprend la valeur subversive de la poésie surréaliste.

Mais c'est dans la discussion sur l'Ecole de Francfort qu'on trouve les plus fortes pages de l'essai. Commentant le pessimisme de Walter Benjamin et ses amis, Lequenne écrit : « Ce rejet d'un fatalisme positif de l'évolution de l'humanité n'a rien d'un défaitisme ; il est insistance sur l'essentialité de l'action consciente dans l'histoire humaine... Leur pessimisme est ce qui leur permet d'approfondir l'analyse, sur le plan culturel, des signes et des dangers d'une nouvelle barbarie menaçant le monde ... » Par contre, je ne pense pas qu'on puisse critiquer Benjamin pour avoir « exagéré les aspects négatifs de certains phénomènes nouveaux » comme le cinéma. Son essai de 1936 (« L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique») est très ambiguë, mais, à mon avis, il péche plutôt par l'erreur contraire, en attribuant au cinéma, en tant que technique, un prétendu « approfondissement de la perception » (W. Benjamin, Poésie et Révolution, Denoël, 1971, p. 199).

Sans vouloir conclure, Lequenne termine ce beau texte en soulignant que l'esthétique ne peut aller plus loin que d'aider la compréhension de la création artistique : elle ne peut la guider, et encore moins la commander, sans la stériliser, « du fait que l'activité artistique est la plus humaine >> et la plus tendue vers la liberté.

Ce recueil contient encore d'autres essais esthétiques de Michel Lequenne (déjà publiés ou inédits) : «Hommes masqués en femmes» (sur les romans masculins présentés comme souvenirs féminins), « La peinture, médium de l'histoire du cinéma» (chez Dreyer, Rohmer, lngmar Bergmann, Tarkovsky, etc.), « Louys Bunuel »(sur la Femme et le pantin de Pierre Louys, adapté au cinéma par Luis Bunuel, sous le titre Cet Obscur objet du désir). Mais le plus important de ces textes est sans doute « Surréalisme et communisme », une étude riche et passionnante des rapports entre le surréalisme et la révolution sociale, sous forme de compte rendu des Tracts surréalistes (publiés en deux tomes par José Pierre chez l'éditeur Eric Losfeld). Particulièrement intéressante est l'analyse des liens· (pendant presque trois décennies) entre surréalisme et trotskysme, deux mouvements à contrecourant, luttant (parfois ensemble, parfois séparés) contre les mêmes ennemis, et aspirant de toutes leurs forces à la « destruction de tout ce qui s'oppose à la liberté de l'homme» (Lettre du journal surréaliste et résistant la Main à plume envoyée à Breton le 14 juillet 1943).

Carlos Rossi En vente à la librairie LaBrêche 9, rue de Tunis 75011 Paris

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