Kautsky, Luxemburg, Pannekoek:
ccSociallsme, la voie occidentale,,
Rosa Luxem.burg et la grève générale
L faut être reconnaissant à Henri Weber et Alain Brossat de mettre enfin à notre disposition, en français, les pièces essentielles du débat qui a opposé, à partir de 1910, Rosa Luxemburg et Karl Kautsky jusque-là alliés dans la lutte antirévisionniste (1). L'éclatement politique de l'ancienne majorité « orthodoxe » du parti social-démocrate allemand annonce les reclassements que la guerre impérialiste va imposer brutalement. Des phénomènes similaires se déroulent dans différents pays : apparition en 1909 de la Vie ouvrière en France, autour de Monatte et Rosmer, scission du Parti ouvrier social-démocrate de Russie en 1912 (2).
L'offensive révisionniste de Bernstein, douze ans plus tôt, avait mis l'accent sur un problème réel que le rappel des principes et de la validité de « la vieille tactique éprouvée », même quand ils étaient articulés aussi brillamment que dans Réforme ou révolution de Rosa Luxemburg, ne suffisait pas à résoudre. N'y a-t-il pas un fossé qui n'a plus lieu d'être entre la pratique quotidienne des sociaux-démocrates, de travail patient d'éducation et d'organisation, de luttes locales, partielles, pour des améliorations du sort des travailleurs, et le grand but socialiste ? A la réponse révisionniste : aligner la théorie sur la pratique, laisser tomber le « but final » comme scorie romantique ou utopie dépassée au nom du « réalisme », la défense conservatoire des acquis, le dépassement verbal du fossé ne suffisaient pas. C'est la situation elle-même, avec le surgissement des masses sur la scène de l'Histoire, qui allait apporter un début de solution, manifestant en même temps que les débats théoriques, dont le parti et l'Internationale avaient été le lieu, n'étaient que la réfraction de l'entrée dans l'ère impérialiste avec ses conséquences en terme de bureaucratisation d'un côté, d'actualité de la révolution de l'autre. L'apport de Rosa
Ce que la Révolution russe de 1905, qu'elle vécut aux premières loges, lui démontra, c'était la possibilité de sortir de la dualité : luttes économiques élémentaires (syndicales) - activités politiques d'agitation, de propagande et d'organisation (électorales et parlementaires). La grève politique de masse, la grève générale politique fut le moyen d'action des travailleurs dans une situation où les moyens précédents étaient devenus inefficaces ou insuffisants. C'est sa conviction que dorénavant les grands conflits de classe qui s'annoncent vont emprunter cette voie. Une voie qui porte en elle sa propre dynamique révolutionnaire car la grève générale rassemble dans l'action directe les plus larges masses, fait sauter les limitations d'organisations, de corporations, de localités, donne confiance aux grévistes dans la force rassemblée de leur classe, polarise vers cette dernière tous ses alliés potentiels, et peut s'enhardir à dépasser, dans un même mouvement, ses objectifs initiaux pour se hausser à la hauteur d'objectifs his toriques. Rétrospectivement, comme en filigrane, c'est le dépassement de la coupure programme minimum/programme maximum qu'on voit s'esquisser (3), complétant en positif la critique déjà ancienne de la pseudovoie parlementaire au socialisme. L'agitation pour la grève générale
Rosa n'était pas une théoricienne de chaire. Ses textes, comme ceux de Lénine, ou de Trotsky après 191 7, quand ils se lancent dans la généralisation, le font toujours à la lumière de l'expérience historique et en fonction de besoins politiques précis et concrets. Dès 1902, elle s'intéresse à la question de la grève générale. En témoignent les articles (4) consacrés aux grèves belges pour le suffrage universel. Elle y polémique avec Vandervelde et les dirigeants opportunistes du Parti ouvrier belge en qui elle voit ceux qui réalisent pratiquement les révisions proposées par les minoritaires allemands (alliance avec les libéraux bourgeois et sous leur direction, action extra-parlementaire auxiliaire de l'action parlementaire et non l'inverse). Elle passe encore beaucoup de temps à se différencier des « gréviculteurs » anarchistes sans voir que les syndicalistes révolutionnaires dans leurs théorisations maladroites cherchaient eux aussi une réponse dans la même voie qu'elle aux impasses opportunistes (5). Elle combat déjà l'argument qui lui sera sans cesse opposé que ce type d'action est « primitif» et bon pour des pays qui n'ont pas encore le puissant mouvement ouvrier conscient et structuré qu'a l'Allemagne. Si elle concède qu'un tel moyen est inutilisable en pays de dictature ouverte, comme la Pologne ou la Russie, elle affirme, contre tout chauvinisme de parti, que si l'Allemagne ne l'a pas encore utilisé, c'est qu'elle est en retard et non en avance sur les exigences de l'heure.
En 1905 (6), elle n'hésitera pas à rectifier, prenant à contre-pied toute - la logique évolutionniste du « marxisme orthodoxe » de la ne Internationale, en affirmant que les événements révolutionnaires russes n'ont rien d'exotique, mais que ce qui se passe dans ces pays « arriérés» est l'événement le plus « avancé » du siècle qui commence.
Dans les articles écrits à partir de
spécificités, a valeur universelle. C'est · les "Textes choisis, publiés aux nous ne pouvons tenir la balance éga- . cadres
1910 et en réponse à Kautsky, cette argumentation reviendra sans cesse, et encore en 1913, à nouveau à propos de la Belgique (3). L'expérience russe de 1905, au-delà de ses pour cela qu'elle doit être étudiée et assimilée par l'avant-garde : l' Allemagne demain parlera russe ou polonais, car elle parlera le langage de la grève politique de masse.
Si Rosa ne pense pas que c'est en appuyant sur un bouton qu'on déclenche une grève générale qui mérite ce nom, elle pense aussi que l'avant-garde doit répandre partout les leçons de 1905. Le suffrage universel n'existe pas encore en Allemagne. La campagne que mène le parti pour l'obtenir doit s'accompagner d'une agitation sur les moyens.
Contrairement à la thèse défendue dans la préface de Socialisme : la voie occidentale par Henri Weber, le entre le point de vue marxiste révolutionnaire de Rosa et celui, centriste, de Karl Kautsky. Parler, pour les deux, de « désarroi stratégique » est très discutable. On a, en réalité, d'un côté la réaffirmation de plus en plus formelle et pédantesque du « radicalisme passif», couverture idéologique gauche d'un appareil en pleine dégénérescence (7) ; de l'autre la rupture avec l'attentisme par la prise d'initiative politique, un début d'élaboration de la dialectique stratégie-tactique, la compréhension de la nécessité et de la possibilité de préparer activement la révolution à venir. S'il y avait problème pour Rosa, c'était dans la non-disposition pour la mise en œuvre de cette orientation d'un instrument fiable (en 1913-1914, elle ne dispose plus que d'un organe ronéoté pour s'exprimer!) et non l'absence d'orientation.
J.-M. FREYSSAT
1. Kautsky, Luxemburg, Pannekoek : " Socialisme : la voie occidentale ,, (PUF, 1983). 275 F, hélas! Il manque à ce recueil les textes de Rosa de 1913: " Problèmes de tactique , (traduits dans Editions sociales) et « Parti et action de masse, (publié a u printemps 1969 dans la revue " Politique aujourd'hui,).
Lire aussi " Rosa et la social-démocratie allemande , dans le tome 1 des ,, Ecrits politiques , d'Ernest Mandel (éd. La Brèche, 1978). On trouve des échos vivants du déba t dans le tome 1 de la Correspondance de Rosa : << Vive la lutte! ,, (éd. Maspero), p. 318 à 330.
2. 1909, c' est aussi la scission de l'aile gauche, très faible numériquement, du parti social-démocrate hollandais. Elle est dirigée par Gorter, Pannekoek et Henriette Roland- Holst. Cette dernière a d' ailleurs écrit un texte remarquable su r la grève générale, malheureusement inédit en français.
Deux textes de P annekoek, qui enseigna aux côtés de Rosa à l'école de du SPD, figu rent dans ce livre. Il fut le premier, dans la nouvelle ère impérialiste qui s'ouvrait, à envisager la , révolution comme mondiale. Il développa alors, de manière assez isolée, la perspective de la prise du pouvoir comme instauration de l'autogouvernement des masses à partir des instruments dont celles-ci se dotent pour renverser le pouvoir bourgeois. Lénine salua ces intuitions en 1917, da ns <<l' Etat et la révolution ... Mais a vant l'année 1917, ni ce dernier, ni Rosa, ni Pannekoek, futur théoricien gauchiste des conseils, ne virent dans les soviets de 1905 l'embryon concret de ce futur pouvoir ouvrier.
3. Notamment le mot d'ordre de << République! ,, de Rosa.
4. <<Grèves sauva ges, spontanéité des masses , (éd. S partacus, 1969). Le titre n' est pas de Rosa. Outre ses textes figurent ceux de Mehring et de Vandervelde. Sur l'ex périence belge, on peut consulter avec profit le remarquable ouvrage de Marcel Liebman, << les Socialistes belges, 1885-1914, (éd. Vie ouvrière, Bruxelles. Diffusé en France par les Editions ouvrières).
S. Voir Andrès Nin, <<le Parti, le syndicat et la grève générale , (1933). Publié dans ie mensuel des JCR, ,, Barricades , , et l'exposé d' ensemble d'Ernest Mandel, ,, La grève générale, (texte ronéoté publié par la LRT après un stage à Chièvres). Sur les positions anarcho-syndicalistes et le débat en France, on peut lire: Robert Brecy, <<la Grève générale en France , (EDI).
6. " Grève géné rale, parti et syndicats,, tome 1 des ,, Oeuvres , de Rosa Luxemburg (éd. Maspero, 1964). Ouvrage fonda mental.
7. Peut-on, en militant, et non en universitaire ,, neutre "• mettre entre parenthèses -pour un <<examen à froid, des arguments- les conséquences du pacte secret qui, depuis 1906, liait, contre la grève générale (,, idiotie générale,, disaient les syndicalistes) appareil du parti et dirigeants sociaux-démocrates des syndicats ; les capitulations de Kautsky, acceptant en 1908 les mutilations de son livre << les Chemins du pouvoir ,, puis se faisant le serviteur des basses œuvres de l'appareil pour rendre toujours plus difficile l'expression de Rosa, censurée puis interdite?