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EDITORIAL

Sans marges de manœuvre

Critique communiste, n° 38, février 1985 · p. 3-4 · 1 123 mots

Sans 111arges de manœuvre

NE conjoncture économique toujours aussi sombre, dont les contraintes s'appliquent avec une rigueur accrue, impose le cadre rigide dans lequel le gouvernement socialiste est condamné à agir jusqu'aux élections de 1986.

Nos gouvernants font valoir le succès de leur politique économique sur les prix en 1984, fruit de leur tournant de 1982 vers l'austérité et confirmé en 1983. Reconnu par le patronat, ce« succès» a néanmoins son revers, dont le prix social et politique s'aggrave inexorablement: la poussée d'un chômage que l'on mesure désormais par rapport à la barre des trois millions.

C'est qu'en effet la relance économique, le retour de la croissance, ne sont pas à l'ordre du jour: 1,5 % en 1984, 1,1 % escpmptés en 1985. La hausse des profits est pourtant un phénomène général. Selon l'Expansion, « la production a continué de croÎtre (grâce à l'étranger), mais les e.ffect({s ont été allégés : la production par travailleur a donc augmenté. Comme les salaires ont étéfreinés au moins autant que les prix, les gains de productivité sont restés dans les entreprises». Armand Lepas, directeur des études économiques du CNPF, déclare qu'« on ne peut nier qu'il y a un redressement de la marge des entreprises. Il se passe quelque chose depuis 1983 ... ». Insuffisamment toutefois. Et ce haut fonctionnaire du CNPF de poursuivre : << Le problème se déplace. Il y a ce creux que nous !rainons depuis dix ans et que nous devons maintenant combler par un excédent si nous voulons revenir à une situation assainie et obtenir une reprise durable de l'investissement. Il faut donc dépasser les ratios de 1973 [avant le premier choc pétrolier, NDLR] pendant plusieurs années. La bataille est donc loin d'être gagnée. La première étape n'est que celle du désendettement. »

Relance ou pas relance: un débat tranché Du point de vue patronal, nous sommes donc loin du compte - en terme de suppression des « sureffectifs » et de baisse du pouvoir d'achat- qui permettrait l'investissement massif et le retour à une croissance réelle.

Contradictoirement (car le fonctionnement du système est contradictoire), la réduction de la demande des ménages (c'est-à-dire les salaires) constitue une limite absolue à la reprise de l'activité car les capitalistes n'investissent qu'en fonction d'une prévision du profit et donc du marché. Or, en 1984, pour la seconde année consécutive, le revenu disponible a baissé en valeur réelle. << Du jamais vu depuis la guerre», note l'Expansion. Ceci n'empêche pas le même journal de s'inquiéter des risques de dérapage, salariaux : « Il est possible que la rigueur s'émousse, sans qu'on le dise, dans le secteur public. Déjà, .fin 1984, des clauses de sauvegarde ont joué dans toutes les entreprises nationales, quels que soient leurs déficits( .. .) Il ne s'agira, certes, que de "rattrapage": mais cela veut dire que l'indexation n'est pas morte. »

La croissance des exportations ( + 5,5 % en 1984) dans laquelle le gouvernement veut voir un autre succès de sa politique, risque de se révéler infiniment fragile: la reprise aux USA et dans certains pays d'Europe a tiré ces exportations, et ceci à l'abri d'un dollar en hausse. Les secteurs exportateurs en ont profité pour augmenter leurs prix à l'exportation. Mais ceci ne peut pas

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durer, tandis que les concurrents étrangers ont élargi leurs parts sur le marché français.

A supposer même que l'équilibre du commerce extérieur soit retrouvé courant 1985, l'endettement du pays n'en serait pas stoppé: pour diminuer l'encours de la dette, et par conséquent l'alourdissement du service de la dette, c'est un excédent durable de la balance commerciale qu'il faudrait dégager.

De même, la dégradation des comptes publics n'est-elle pas réellement stoppée : le déficit du budget augmente, la Sécurité sociale sera de nouveau en déficit cette année, les entreprises nationales en difficulté exigent de lourdes subventions.

La conséquence de cette situation économique est, inévitablement, l'absence de toute marge de manœuvre du gouvernement. C'est en vain que certains secteurs du PS ont réclamé des mesures de relance avant 1986. Le gouvernement ne peut jouer ce jeu sans détruire la politique d'« assainissement» et retomber dans les maux qu'il a voulu conjurer en 1982 : hausse des prix et déficit galopant de la balance extérieure ; sans ruiner non plus la « confiance » qu'il sollicite du patronat. Fabius s'est du reste clairement exprimé sur ce point: «Je ne changerai pas de cap économique pour des motifs électoraux. » Tout au plus le pouvoir prévoit-il quelques efforts de relance sectoriels, dans le bâtiment notamment, secteur particulièrement déprimé.

Dans le carcan actuel, la voie est singulièrement étroite pour le pouvoir. La suspicion dans laquelle le tient le patronat n'est pas réduite par la détermination (ou l'impuissance) de Fabius et Mitterrand. Tout en reconnaissant les bonnes intentions des dirigeants socialistes, ces nouveaux convertis au libéralisme, les capitalistes doutent de leur capacité politique à tailler dans le vif quand la suppression des « sureffectifs >> est désignée comme la condition du redressement d'un groupe. Derrière le nouveau mot de passe, « modernisation », ils dénoncent bien souvent une attitude de temporisation. Renault constituera à cet égard, dans les semaines qui viennent, un test de première importance.

Des élections cantonales aux législatives ... Tandis que le mouvement ouvrier continue de prendre des coups et marque le pas, le discours des socialistes se dédouble : les dirigeants de l'Etat parlent gestion et rigueur. Ceux du PS espèrent retrouver punch et identité en exhumant les « valeurs traditionnelles de la gauche ». Cette singulière séparation entre le discours et l'acte, toujours plus accentuée à la veille des échéances électorales, révèle la position d'extrême faiblesse politique du PS.

Le même affaiblissement est patent au sommet de l'Etat : Mitterrand agit désormais sans paratonnerre. Il doit s'engager sur tous les fronts, en première ligne, sans bouclier.

Tirée par une extrême droite qui la dévore, la droite cherche l'affrontement, sans répit, hier sur l'école, aujourd'hui sur la Nouvelle-Calédonie, demain sur la réforme électorale. Elle ignore les appels à la responsabilité et au « sens de l'Etat » répétés par les actuels dirigeants, car elle sait ceux-ci réduits à la plus grande faiblesse politique pour avoir trahi les espoirs mis en eux par les travailleurs en 1981 ; comme elle sait Mitterrand désormais hors d'état de s'appuyer sur un centre, impossible à faire surgir, qui lui aurait permis de capter l'électorat flottant.

Ainsi se présentent les choses, à quelques semaines des élections cantonales, et à près d'un an des élections législatives. Entre ces deux échéances, l'année 1985. Elle sera décisive pour faire surgir une alternative, les premiers éléments d'un regroupement de ceux qui refusent la politique du casse-pipe de la gauche et le gros bâton de la droite.

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